APOSTOLAT DU SAINT DANS L'ITALIE MERIDIONALE. APPROBATION DE LA RÈGLE
Eli raiiiiée 1222, notre Saint, toujours dévoré du zèle des âmes, lit une longue excursion à travers l'Italie méridionale, la seule partie de la Péninsule qu'il n'eût pas encore évangélisée. Descendant par Rome, Gaëte et Naples, il s'avança jusqu'à la pointe de la presqu'île pour visiter en passant la grotte du mont Gargano, si célèbre par l'apparition de l'archange saint Michel; puis il remonta vers l'Ombrie, en longeant le littoral de l'Adriatique. Il serait difficile de le suivre dans tous les détails de cette course apostolique; mais nous avons à cœur d'en rapporter les principaux incidents, pour en faire jouir nos lecteurs.
A Toscanella, notre Bienheureux, logeant dans la maison d'un gentilhomme dont le fils unique avait les deux jambes paralysées, guérit le jeune malade d'un signe de croix (1).
A Rome, il lia connaissance avec le prince Matthieu de Rossi, de la famille patricienne des Orsini. Matthieu était un de ces hommes comme on en trouve dans tous les siècles, qui savent garder au milieu des splendeurs et des séductions
(i) Tu. DE Gelano, Vifa prima, p. i, c. xxiii.
du monde un cœur détaché de tout. Aux pratiques de la piété il joignait l'habitude des œuvres de miséricorde, et sa porte était toujours ouverte aux indigents. Dès la première rencontre, il s'établit entre ces deux personnages une de ces affections qui, nées de l'harmonie des goûts et des mystérieuses affinités de l'âme, ne font que croître avec le temps. Un fait que nous raconterons dans toute sa simplicité nous montre toute l'estime, toute la vénération que le prince avait pour le Pénitent d'Assise. Il avait invité le Saint à dîner chez lui, en lui indiquant l'heure précise du repas ; mais étant arrivé un peu en retard, il ne trouva plus François à la maison. Il le fit chercher partout, déclarant qu'il ne se mettrait pas à table que le serviteur de Dieu ne fût présent. Déjà il était inquiet, lorsqu'il l'aperçut parmi la foule de ses pauvres familiers. Touché de cet acte d'humilité, il descendit en toute hâte et vint se placer aux côtés du Bienheureux, en lui disant : « Je viens m' asseoir à votre table, puisque vous n'avez pas voulu vous asseoir à la mienne. » Et le prince et le Saint, humblement assis par terre, prirent leur repas ensemble dans la compagnie des pauvres (1).
L'amitié des saints porte bonheur. Avec François, les bénédictions du Ciel étaient descendues sur la maison de son hôte. Il les y affermit par une prédiction qui toucha tous les cœurs. Le prince avait un fils encore à la mamelle ; il pria le Saint, en qui il avait toute confiance, de le bénir. Françoit bénit donc le petit Jean (c'était le nom de l'enfant prédestiné) ; puis il le prit dans ses bras, le couvrit de caresses, et attachant sur lui des regards pleins de bienveillance, il s'écria : « Cet enfant ne sera pas un religieux de notre Ordre, mais il en sera le protecteur. On
(1) Waddisg, t. II, p. 36.
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ne le comptera pas parmi les fidèles, mais on le reconnaîtra pour le Pasteur universel, et nos Frères auront une grande joie de vivre à l'ombre de son autorité (1). » Quarante ans après, Jean des Ursins était nommé Cardinal protecteur des Franciscains, et en 1277 il montait sur le trône pontifical sous le nom de Nicolas III. Ainsi se vérifiait la prophétie de notre Saint.
Avaiit de se séparer du séraphique Père, le patricien désira être agrégé à sa famille spirituelle, et il fut tout heureux de recevoir de ses mains l'habit de la pénitence. Son entrée dans le Tiers Ordre fit éclat, et son exemple attira dans la nouvelle milice plusieurs personnages de distinction.
De Rome, notre Bienheureux se rendit à Subiaco pour visiter la grotte de saint Benoît, l'illustre fondateur de la vie monastique en Occident. On lui montra le buisson épineux où six siècles auparavant, dans une tentation semblable à la sienne, saint Benoît avait amorti le feu de la concupiscence. Considérant ces ronces comme une sorte délit triomphal où avait brillé l'héroïsme de ce vaillant athlète, il les baisa avec respect, y greffa deux rosiers, fit dessus le signe de la croix, et sous sa bénédiction les rosiers fleurirent. Ils subsistent encore de nos jours comme un témoin séculaire de la vertu des deux grands Patriarches et un symbole vivant de la défaite du démon. Des fresques antiques et un autel dû à la munificence de Grégoire IX rappellent le passage du thaumaturge ombrien.
De là, il vint à Gaëte, port antique et célèbre où le Ciel autorisa sa mission par un prodige dont toute la ville fut témoin. Il prêchait sur la place publique, en face de la rade, et la foule s'attroupait autour de lui pour toucher
(1) Wadding, t. II, p. 35. — Cf. Beunaud de Besse, ms. de Turin.
le bord de ses vêtements ; pour échapper à ces démonstrations importmies, il monta seul dans une barque. Au grand étonnement de tous, la barque s'éloigna du rivage sans effort de rame, et comme si elle eût obéi au bras d'un pilote invisible; puis elle s'arrêta, immobile au milieu des flots, pour permettre au Saint de continuer sa prédication, et revint d'elle-même au rivage après la fin du discours, pendant que la multitude s'écoulait lentement, silencieuse et ravie d'admiration. Qui donc, s'écrie à ce propos saint Bonaventure (1), aurait eu le cœur assez dur, assez obstiné dans l'erreur, pour mépriser la doctrine d'un apôtre auquel les créatures inanimées elles-mêmes se soumettaient avec empressement, comme si elles eussent eu conscience de son autorité ?
Gaëte, Capoue, Amalfi, Montella, Lecce, Bari et vingt autres villes remuées par sa parole voulurent avoir des maisons de son Ordre. Il fit droit à leur requête, persuadé qu'étendre sa famille spirituelle, c'était travailler de la manière la plus efficace à la réforme des mœurs et au relèvement de sa patrie.
Son excursion dans le midi de la Péninsule avait duré de six à sept mois. Dans le même temps, les ouvriers évangéliques qu'il avait dispersés sur la surface de l'Europe fécondaient de leurs travaux et de leurs sueurs le sol qui leur avait été assigné. C'était Jean Parent en Espagne, Zacharie en Portugal, Césaire en Allemagne, Pacifique, Bonelli et Christophe en France, Ange de Pise en Angleterre. A la fin du volume, nous jetterons un coup d'œil sur l'ensemble de leurs succès ; mais il nous semble à propos, auparavant, d'étudier la Règle qui fut le principe et l'âme de leur apostolat.