CHAPITRE XIV
La Règle primitive, celle qui avait été approuvée de vive voix par Innocent III, n'était qu'une ébauche, et François sentait la nécessité de la retoucber et de la compléter, pour fermer la porte aux innovations. Une apparition de Notre- Seigneur le décida à exécuter le projet qu'il méditait depuis son retour d'Orient. Quoique les anciens chroniqueurs ne nous aient indiqué ni l'endroit ni la date précise de cette apparition, l'enchaînement des faits et les habitudes du Saint nous portent à croire qu'elle eut lieu fort peu de temps après son retour de Bari (1223), et dans son sanctuaire de prédilection, Notre-Dame des Anges.
Une nuit qu'il était resté en oraison, il se sentit enveloppé d'une lumière surnaturelle. La terre lui semblait couverte de miettes de pain qu'il recueillait respectueusement pour les distribuer à ses Frères affamés, et les miettes étaient si petites qu'il tremblait de les voir s'échapper de ses doigts. Une voix céleste, le rassurant, lui dit : « François, réunis toutes ces parcelles en une seule hostie, et donnes-en à tous ceux qui voudront en manger. » Il le fit, et tous ceux qui recevaient leur part avec mépris ou sans dévotion lui paraissaient infectés de la lèpre. Le matin, il raconta sa vision en présence de ses Frères, mais en s'affligeant avec eux de n'en pas comprendre le sens mystérieux. Le jour suivant, pendant qu'il priait, la même voix céleste retentit au fond de son âme et lui dit : « François, les miettes de pain représentent les paroles de l'Évangile; l'hostie figure la Règle, et la lèpre l'iniquité (1). » Il comprit que c'était là la réponse du ciel à ses projets, et prenant avec lui deux de ses Frères, Léon et Bonizio, il se retira dans le creux d'un rocher à Fonte Colombo, près de Rieti, pour mieux se préparer dans lejeîme et la prière à la nouvelle rédaction de sa
(1) Th. de Gela.no, Vita secunda, p. 3, c. cxxxvi.
Règle. Illafitécrire parmi de ses compagnons; puis il revint au bout de quarante jours la communiquer au Frère Élie, vicaire général, afin que celui-ci la méditât et la fît observer. Élie la trouva trop austère, et au lieu de la rendre, il feignit de l'avoir perdue par mégarde; il espérait la supprimer.
Mais que pouvaient l'incurie ou la malice contre un homme convaincu, comme François, du côté providentiel de sa mission? Il retourna à son rocher et y dicta une seconde fois sa Règle. Néanmoins, la conduite d'Élie et la prévision des défections de l'avenir le rendaient anxieux. Ce fut, croyonsnous, à cette occasion que le Fils de Dieu lui adressa les reproches mêlés de consolations dont parle Thomas de Celano dans sa Seconde Légende (1) : « Fils de Bernardorie, pourquoi te troubler ainsi? Ne sais-tu pas que je suis avant toi le fondateur et le père de l'institut dont je t'ai établi le pasteur? C'est moi qui l'ai posé dans l'Eglise ; c'est moi qui l'y maintiendrai. Les tempêtes le secoueront, mais sans jamais pouvoir l'abattre. »
En descendant de la montagne, le législateur de la famille franciscaine avait, comme un autre Moïse, le visage rayonnant de lumière.
Il revint à Notre-Dame des Anges, pour proposer la nouvelle Règle à ses Frères. « Je n'y ai rien mis de moi-même, leur déclara-t-il , je n'ai fait que l'écrire sous la dictée du Très-Haut (2). » Ils l'acceptèrent d'une voix unanime, et le pape Honorius III, l'ayant reçue des mains de François, l'approuva solennellement par une bulle datée de Rome, le 29 novembre 1223 (3). « C'est l'Esprit-Saint qui l'a inspirée au Bienheureux P>ançois v , écrit le pape Nicolas III dans son exposition de la Règle.
(1) Yita secunda, p. 3, c. xciv.
(2) BONAV., c. IV. — Cf. Très socii, c. xvi : « Christo docente. »
(3) Bulle Solet annuere.