‹ Saint François d'Assise (1182-1226) [microform]Chapitre 116 sur 170 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Il ressort de ces témoignages autorisés que là Règle séraphique est le fruit d'une inspiration céleste. Le saint Patriarche renouvelle dans son testament la même affirmation, et plus d'une fois, dans les trois dernières années de sa vie, il se servit de ce motif pour exhorter ses frères à porter avec amour les chaînes volontaires qu'ils s'étaient imposées. « Béni soit le Religieux qui s'attache à la Règle! Car elle est le livre de vie, l'espérance du salut, la moelle de

Le 23ape llonoriiis III approuve la llèyle tles Frères Mineurs. (D'après Giotto.)

l'Évangile, le chemin de la perfection, la clef du Paradis, le nœud d'une alliance éternelle. Portez-la dans votre cœur, tous, toujours, partout; et que rien ne vous en sépare, ni la vie ni la mort. Alors, elle sera le plus éloquent mémorial des serments de votre profession et votre meilleure consolation dans les jours mauvais de votre pèlerinage terrestre (1). » En prononçant ces paroles, ajoute le biographe qui les rapporte, le ton du Patriarche d'Assise était si pénétrant, qu'un de ses auditeurs, un simple Frère lai,

(1) Tu. DE Gelano, Vita secunda, p. 3, c. cxxxv.

martyrisé plus tard par les Sarrasins, voulut mourir la Règle à la main (1).

Sublimes sont donc les origines de la Règle ; sublimes en sont aussi les prescriptions, qui tendent à la consommation de la charité par la consommation du sacrifice.

Ce fut probablement dans le courant de la même année 1223, et peu de temps après la vision des miettes de pain, que le vénérable fondateur obtint du Saint-Siège qu'un Cardinal protecteur fût chargé des intérêts spirituels de l'Ordre; voici à quelle occasion et dans quelles circonstances. A la mort de l'illustre cardinalJean de Saint-Paul, les demi-chrétiens, comme il s'en trouve à toutes les époques de l'histoire, ceux qu'effrayait la hardiesse du réformateur, relevèrent la tête, et, à force d'intrigues, ils réussirent à gagner à leur cause plusieurs membres de la cour pontificale. A la nouvelle de ces trames et de ces sourdes machinations, si opposées à son caractère franc et loyal, le fils de Bernardone éprouva une peine profonde, et il ne put s'empêcher d'exhaler ses plaintes amoureuses devant le divin Maître. Celui-ci daigna le consoler en lui indiquant, à la fois, dans un songe mystérieux, le mal et le remède. François vit durant son sommeil une poule noire, aux pattes de colombe (2), qui s'efforçait vainement de rassembler sous ses ailes ses nombreux poussins pour les défendre de l'attaque d'un milan; elle ne pouvait les couvrir tous, et plusieurs, prenant leurs ébats autour d'elle, étaient en grand péril. Mais voici qu'au-dessus d'elle vint se placer un autre grand oiseau qui protégeait, de ses larges ailes, la poule et les poussins. A son réveil, le Saint pria naïvement Notre-Seigneur de lui expliquer le sens de cette allégorie, et il apprit que la poule aux pattes de colombe et les poussins représen-

(1) ïii. DE Celano, Vila secunda.

f2) Très socii, c. xvi.

CIIAPITRE XIV. 231

taient sa propre personne et ses enfants, et que l'oiseau aux larges ailes figurait un Cardinal protecteur, qu'il fallait demander au Souverain Pontife. Aussitôt, il appela ses Frères, leur, fit part de sa vision, et termina son entretien par ces mémorables paroles ; « L'Église romaine est la mère de toutes les Églises et la souveraine de tous les Ordres religieux. C'est à elle que je m'adresserai pour lui recommander mes Frères, afin qu'elle réprime par son autorité ceux qui voudraient leur nuire, et qu'elle assure aux enfants de Dieu une entière et pleine liberté. Quand ils seront sous sa protection, personne n'osera plus les inquiéter, et les artisans d'iniquité ne ravageront plus impunément la vigne du Seigneur. La sainte Église romaine aura du zèle pour maintenir la gloire de notre pauvreté ; elle ne souffrira pas non plus que la vertu d'humilité soit obscurcie par les nuages de l'orgueil. Elle saura punir avec rigueur les fauteurs de dissensions, et rendra indissolubles parmi nous les liens de la paijc et de la charité. Sous ses yeux, l'observance de la Règle fleurira toujours, et nos pratiques religieuses répandront partout une odeur de vie (1). »

Quelque temps après, François partit pour Rome. Il y retrouva le cardinal Hugolin, évêque d'Ostie, qui arrivait de sa légation de Florence, et s'ouvrit à lui de son dessein de le demander au Saint-Père pour Cardinal protecteur de son Ordre. Le Cardinal, après avoir favorablement accueilli sa proposition, l'exhorta vivement à prêcher devant le Pape et le Sacré Collège, pour se concilier leurs bonnes grâces. François, malgré son humilité, dut céder aux instances réitérées du prélat. Bref, aidé de ses conseils, il composa un beau discours et mit de longues heures à le fixer dans sa mémoire. Mais, peu habitué à ce genre d'éloquence étudiée,

(1) Tu. DE Celano, Vita secunda, p. 1, c. xvi.

232 SAINT. FRAîNÇOIS D'ASSISE.

— lions dit saint Bonaventure (1), — - au moment d'ouvrir la bouche, il oublia tout. Cette mésaventure, qu'il avoua ingénument, fut loin d'avoir un mauvais résultat. Elle servit plutôt à mettre en lumière les mille ressources cachées de son esprit; car le discours prépai^é, idont le texte ne nous est pas parvenu, fut avantageusement remplacé par une de ces chaudes improvisations dont il avait le secret et dont une chronique contemporaine nous livre les détails, inédits jusqu'à ce jour (2).

« Mettant toute sa confiance en Dieu )>, il ouvrit au hasard le psautier qu'il tenait à la main. Ses yeux tombèrent sur ce verset du psaume XLiii : « Le sujet de ma douleur est sans cesse devant mes yeux, et ma face est couverte de confusion. " Il commenta ce verset, et le mettant dans la bouche de l'Eglise, il fit entendre les plaintes amères de cette nouvelle Eve, épouse mystique du Christ et vraie mère des vivants, dont la beauté intrinsèque est impérissable, sans tache et sans déclin, « mais dont le visage est comme voilé et souillé par les scandales de ses enfants, surtout quand ces souillures lui viennent de ceux-là mêmes qui sont le plus rigoureusement astreints par état à donner le bon exemple » . L'orateur touchait ainsi aux questions qui troublaient ces malheureux temps : les débordements des clercs, et le parti qu'en tiraient perfidement les hérétiques, Vaudois et Albigeois, pour nier les pouvoirs spirituels du. sacerdoce et saper l'autorité temporelle des évêques. Le sujet était délicat: François le traita en termes si mesurés et en même temps avec tant d'énergie, qu'on sentait battre, sous les

(1) BONAV., C. XII.

(2) Anecdotes hislorùjues cI'Etienke de BounBOs, p. 215 et 407. Le récit de S. Bonaventure était incomplet. Etienne de Bourbon est le premier et le seul qui ait donné à la présente anecdote sa véritable physionomie, en nous indiquant le sujet traité parle Patriarche d'Assise.

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