‹ Saint François d'Assise (1182-1226) [microform]Chapitre 136 sur 170 · CHAPITRE XVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVl

d'une telle abondance de grâce, que je ne veux cesser de le louer et de le bénir pour les bienfaits dont il m'a comblé. »

Ayant achevé ces mots, François congédia son compagnon, en lui défendant de jamais divulguer le secret de ces apparitions et de chercher désormais à voir ce qui se passait entre Dieu et lui (1),

Grâce à ces révélations, l'Alverne était devenu un autre Thabor, mais un Thabor momentané; car la vie des Saints ne se compose pas seulement de délices spirituelles, mais aussi et bien plus de cet esprit de sacrifice et d'immolation dont le Calvaire demeure à jamais le modèle et le foyer. Aussi est-ce là, sur la montagne des douleurs, que le saint Patriarche revenait toujours, au sortir de ses extases. Il y montait en esprit et se tenait au pied de la croix, abîmé dans le souvenir de la Passion ; et plus il pénétrait avant dans les plaies béantes de l'Homme-Dieu, plus son cœur devenait un brûlant foyer d'amour; plus, en un mot, il se sentait enflammé du désir de ressembler à son divin modèle. Ayant appris de la JDouche d'uQ Ange qu'il trouverait dans les oracles de TÉvangile ce que le Seigneur attendait de lui, il fit venir le Frère Léon. Trois fois Léon ouvrit le livre des Évangiles, et trois fois il tomba sur la scène de la Passion de Jésus-Christ. Dès lors, François comprit qu'après avoir imité le Sauveur dans sa vie cachée et dans son apostolat, il devait lui ressembler encore dans son ineffable martyre, et il s'écria tout joyeux : « Mon cœur est prêt, Seigneur; mon cœur est prêt (2). v

Nous touchons ici à l'apogée des ascensions mystiques d'un grand Saint. Il siérait mal à un pauvre pécheur comme nous de décrire de si célestes merveilles. Taisons-nous donc

(1) Fioretli, troisième considération sur les stigmates.

(2) Fioretti, loc. cit. — Cf. Bonav., c. xiii.

pour écouter la voix d'un docteur expert en ces matières, celle du Docteur sérapliique.

« A l'aube du jour, vers la fête de l'Exaltation de la Croix (I), l'angélique François était en prière sur le penchant de la montagne. Tout à coup il vit descendre des hauteurs du ciel un Séraphin aux six ailes de feu, éblouissantes de clarté. L'Ange vola d'un vol rapide tout près de lui, et demeura suspendu dans les airs; et alors apparut entre ses ailes l'image de Jésus crucifié. A cette vue, l'âme de François fut saisie d'une stupeur indicible. La joie et la douleur la remplissaient tour à tour : la joie, parce qu'il avait en face de lui le Dieu de son cœur, le Dieu d'amour sous la forme d'un Séraphin ; la douleur, parce que c'était Jésus souffrant, les mains et les pieds attachés à la croix, et le cœur percé de la lance. Il avait sous les yeux un mystère insondable, et son étonnement était extrême ; car comment concilier les humiliations du Calvaire avec les gloires de la vision béatifique? Enfin, il découvrit, à la lumière céleste, le sens caché de cette vision, et il comprit que ce n'était point par le martyre du corps, mais bien par le feu de l'amour, qu'il devait se transformer entièrement en son Bien- Aimé.

« La vision disparut, mais elle laissa dans son cœur une ardeur merveilleuse, et dans sa chair la trace non moins merveilleuse de l'empreinte divine. Tout aussitôt, en effet, apparurent sur ses membres les cinq plaies qu'il venait d'adorer dans l'Apparition. Ses mains et ses pieds semblaient transpercés par de gros clous, dont la tête ronde et noire était très visible, et dont la pointe, longue et comme rabattue, dépassait le dessus des mains et la plante des pieds. La plaie du côté, large et béante, laissait voir une cicatrice de

(1) Le jour même de la fête, d'après BautiiÉlemy de Pise (liv. III, fr. 3).

LK UOCHFIll DE l.A STIGMATISATION, A I; ALVKU^'E.'

couleur vermeille, d'où le sang découlait souvent sur les vêtements du Saint.

a II portait donc les sacrés stigmates, visiblement imprimés sur sa cil air. Cette faveur du ciel le jeta dans une grande perplexité : devait-il la révéler, ou devait-il la taire? Il ne savait à quel parti s'arrêter; car, d'une part, il ne pouvait la dérober longtemps aux regards de ses plus intimes compagnons; et, de l'autre, il appréhendait de publier le secret du Seigneur. Il manda quelques-uns de ses disciples, et leur proposa son doute en termes vagues et généraux, comme s'il se fût agi d'un autre. Mais l'un d'eux, le Frère Illuminé (le même qui l'avait accompagné en Orient), comprenant, à son émotion, qu'il avait dû recevoir quelque grâce extraordinaire : « Père, lui dit-il, sachez que ce n'est pas pour vous seul, mais aussi pour le prochain, que les mystères du ciel A^ous sont dévoilés. Si vous les gardez exclusivement pour vous, vous aurez tout lieu de craindre, ce me semble, que Dieu ne vous demande compte un jour du talent enfoui. »

« Cet avis fit impression sur le séraphique Père ; et quoiqu'il répétât habituellement : « Secretiim meuin milii : C'est « mon secret w , cette fois il raconta tout au long, non sans crainte, la vision qu'il avait eue, ajoutant cependant que le Séraphin lui avait révélé des choses que, de sa vie, il ne découvrirait à personne. Peut-être les discours de l'Ange furent-ils si divins, que la langue humaine serait impuissante à les traduire ! Saint François, ayant terminé son carême en l'honneur de saint Michel, descendit de la montagne, tout transfiguré par le divin amour et portant l'image du Crucifié gravée, non sur la pierre ou sur le bois, mais dans sa propre chair, par le doigt du Dieu vivant. Il s'efforçait de cacher « le secret du grand Roi » ; mais Dieu, à qui il appartient de donner de l'éclat à ses œuvres, opéra de nouveaux

CIIAPITBE XVI.

prodiges pour attester la réalité et l'origine de ces mystérieuses blessures.

« François avait beau tenir ses mains toujours couvertes

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