SA CONVERSION
Le fils de Bernardone menait depuis plusieurs années cette vie de plaisirs et d'affaires qui apparaissait à la jeunesse d'Assise comme l'idéal du bonheur. La longue captivité de Pérouse avait, il est vrai, jeté une note sérieuse dans ce concert; mais, après la délivrance des prisonniers, les réunions et les fêtes bruyantes des Cours d'amour avaient repris leur entrain. Dieu, qui voulait arracher François à ce milieu frivole pour donner à sa vie une direction plus haute et meilleure, lui envoya, vers l'an 1205, une nouvelle épreuve ou, pour mieux dire, une nouvelle grâce, destinée à le rendre plus souple et plus docile à l'action de l'Esprit-Saint : la souffrance ! Une longue et cruelle maladie le cloua sur un lit de douleur, le sevra malgré lui des délices du commerce de ses amis et, achevant l'œuvre de séparation commencée par le malheur, changea le cours de ses pensées.
Sa première sortie nous met à même de mesurer l'étendue de ce changement. Dès qu'il se sentit assez de force pour marcher, il sortit de la ville, appuyé sur un bâton. Il avait hâte, comme tous les convalescents, de reprendre possession de la vie, de la lumière et de la société des hommes; et d'ailleurs, il se berçait d'une espérance qui ne nous étonne point
chez un de ces habitants de l'Ombrie, si sensibles aux beautés de la nature. Il s'imaginait que l'air pur de la campagne, les senteurs du printemps, les riantes perspectives de la vallée, allaient rendre la joie à son âme et la vigueur à ses membres. Mais, à son grand étonnement, toutes ces magnificences qu'il avait tant de fois admirées, cette plaine si fertile, ces vignes s'enlaçant autour des ormeaux, ces bouquets d'oliviers semés sur la colline, ce coucher si ravissant du soleil qui semble embraser «de ses feux mourants le sommet des Apennins, cette brise du soir si douce aux convalescents, tout cela lui sembla décoloré, triste et froid (1).
Le voile était tombé : il se trouvait en face de la créature seule, et il en sondait avec effroi le vide et le néant. Alors, un sentiment inconnu pour lui, le désenchantement, envahit son âme, pour ne plus le quitter pendant le reste de sa promenade. Il comprit, à cette heure, que c'était folie de s'attacher à des biens si fragiles, que le cœur réclame, pour être heureux, un bien qui soit durable, une beauté qui ne se flétrisse pas, et que ce bien, cette beauté, ne sont autres que Dieu. L'impression fut si vive, « qu'il s'étonnait lui-même du changement opéré dans le cours de ses idées. Jetant un regard sur le passé, il ne pouvait s'expliquer comment ses compagnons de plaisir et lui en étaient venus à ce point d'aberration de céder à la fascination des créatures et de se laisser prendre à ce mirage trompeur (2). »
Cette impression ne s'évanouit pas, comme il arrive trop souvent, avec le retour à la santé. Elle porta ses fruits dans l'âme du fils de Bernardone. Il entra dès lors davantage, en effet, dans le sérieux de la vie, se tint plus près du cœur de Dieu et se pencha avec plus de tendresse vers la misère des pauvres, devenus ses amis privilégiés. Ayant rencontré, à
(1) Th. de Celano, Vita prima, p. 1, c. ii.
(2) Tii. DE Gelano, loc. cit.