CHAPITRE II
liberté? L'avenir n'était-il pas à lui? Et dès lors, quelle gloire de combattre sous les ordres du plus loyal des gentilshommes et d'être armé chevalier de sa main! Ainsi pensait le fils de Bernardone. Ayant appris qu'un des plus illustres chevaliers d'Assise allait offrir son épée au comte de Brienne, il sollicita l'honneur de le suivre, et partit avec lui, en brillant équipage, son petit bouclier de page au bras, pour rejoindre l'armée pontificale dans la Fouille. Il débordait de joie, annonçant à sa famille et à ses amis qu'il deviendrait un grand prince (1).
Sa chevauchée ne fut pas longue. Il fut arrêté à Spolète, c'est-à-dire, à une douzaine de lieues seulement d'Assise, par un nouveau songe qui lui expliqua le sens allégorique du premier. Dans un demi-sommeil, il entendit une voix céleste, la même qu'il avait entendue à Assise, lui dire à l'oreille : « François, lequel des deux peut te faire le plus de bien, du maître ou du serviteur, du riche ou du pauvre? — C'est le maître et le riche, répondit-il. — Pourquoi donc, reprit la voix, délaisses-tu Dieu, qui est le maître et le riche, pour courir après l'homme, qui n'est que le serviteur et le pauvre?» Et François de s'écrier : « Ah! Seigneur, que voulez-vous que je fasse? — Va, poursuivit la voix, retourne dans ta ville natale, où tu apprendras ce que tu dois faire ; car c'est dans un sens spirituel qu'il faut entendre la vision que tu as eue (2). » François, comme Saul, fléchit sous le glaive du saint amour. Sa réponse est identique à celle du grand Apôtre; sa récompense sera la même.
Dès les premières lueurs de l'aube, le saint jeune homme, renonçant à son voyage dans la Fouille, quitta Spolète en toute hâte et reprit le chemin d'Assise, sans nul souci des
(1) « Scio me magnum principem affuturum. » (^Tres socii, c. ii.^ — Th. de Gelano, Vita prima, p. 1, c. ii.
(2) Très socii, c. ii. — Cf. Tii. de Celano, Yita secunda, p. 1, c. ii.
jugements du monde et sans autre préoccupation que d'exécuter les ordres du Très-Haut. A son retour, ses compagnons de plaisir, non moins joyeux que surpris et ne soupçonnant aucun changement dans ses idées, vinrent le prier d'être, comme parle passé, l'ordonnateur de leurs fêtes. Il les accueillit avec sa courtoisie habituelle, et les réunit dans un festin qui devait être le dernier. Il les traita avec une magnificence princière ; mais le sourire de la joie ne fit qu'effleurer ses lèvres : son coeur était plus haut. Après le repas, ils s'en allèrent riant et devisant à travers les rues de la ville ; le roi de la fête, François, marchait derrière eux, le bâton du commandement à la main, l'âme plongée dans une profonde rêverie. Soudain les nues se déchirent, et l'Esprit de Dieu fond sur lui, comme la trombe fond sur le vaisseau qu'elle surprend. La vision céleste l'inonde d'une lumière si douce et si forte, qu'il demeure sans voix et sans mouvement. Il raconta lui-même dans la suite que, durant cette extase, on eût mis tout son corps en lambeaux qu'il n'en eût rien senti, tant son âme était ravie en Dieu ! Ses compagnons, le voyant immobile, s'approchèrent de lui avec frayeur; mais bientôt, lorsqu'il eut repris ses sens, ils continuèrent leur frivole conversation et lui dirent en plaisantant : « Où donc avais-tu l'esprit? Est-ce que tu songeais à prendre femme? — Oui, répondit-il gravement, je veux prendre une épouse, mais la plus riche, la plus noble, la plus belle qui fut jamais (1) ! » Il avait en pensée la Pauvreté de l'Évangile, « restée veuve » depuis que son premier Epoux était monté sur le gibet du Calvaire (2).
C'était là la fiancée dont l'Esp rit-Saint venait de lui découvrir l'incomparable beauté! C'était là l'épouse mystique, trop longtemps méprisée du monde, à laquelle François
(1) Très SQcii, c. m; et Tii. de Celano, Vita secunda, p. 1, c. m.
(2) Dante, Paradis, ch. xi.