‹ Saint François d'Assise (1182-1226) [microform]Chapitre 18 sur 170 · CHAPITRE II, 3i · texte numérisé non relu

CHAPITRE II, 3i

du Calvaire, sans jamais le laisser seul sous le pesant fardeau de sa croix, et il se met généreusement en marche.

Un nouvel horizon s'ouvrait devant lui. Dès lors, nous le voyons sortir plus souvent de sa caverne, tantôt pour discourir des choses du ciel avec son unique ami, tantôt pour se livrer aux oeuvres de charité. Distribuer aux pauvres de l'argent, des vivres et jusqu'à ses propres vêtements ; compatir à leurs peines, jusqu'à n'en renvoyer aucun sans l'avoir consolé ; secourir avec une délicatesse exquise les prêtres indigents ; décorer les autels délaissés : voilà quelles étaient ses occupations et ses délices ! Il était vraiment le père, le patriarche des pauvres, selon la belle expression de saint Bonaventure. En l'absence de son père, il chargeait la table de pains à l'heure des repas ; et comme sa pieuse mère lui demandait un jour : « Pour qui tant de provisions? — Mère, répondit-il avec un sourire angélique, c'est pour les pauvres de Dieu ; car je les porte tous dans mon cœur ! » Et Pica, heureuse et attendrie, attachait sur son fils des regards pleins de complaisance (1).

Cependant, toutes ces bonnes œuvres, si excellentes qu'elles fussent, ne réalisaient pas encore l'idéal qu'il s'était fait de la perfection chrétienne, et n'apaisaient pas sa soif de dévouement. Il était résolu, affirment ses biographes, à se vaincre lui-même et à s'essayer, dans une ville « où le nom de sa famille serait inconnu (2) « , à la vie de dénuement et de privations qu'il rêvait. Mais où et comment?... Réflexion faite, Rome lui parut le théâtre le plus propice à ses desseins. Il annonça donc à sa famille, qui n'en manifesta aucun étonnement, son projet de faire un pèlerinage au tombeau des Apôtres, et se mit en route. Arrivé dans la Ville éternelle, il courut immédiatement se prosterner sur le pavé

(1) Très socii, c. m.

(2) « ïanquùui incognitus. » [Très socii, \oc. cit.)

de Saint-Pierre et y pria longtemps. S'étant relevé, il remarqua avec peine combien étaient chétives les offrandes des pèlerins pour l'achèvement de ce majestueux édifice. « Eh quoi! s'écria-t-il, la dévotion s'est-elle donc refroidie à ce point? Comment les hommes ne s'offrent-ils pas euxmêmes, dans un sanctuaire où reposent les cendres du Prince des Apôtres? D'où vient qu'ils n'ornent pas avec toute la magnificence possible cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Église? » Et puisant l'argent à pleines mains dans son aumônière, il le jeta sur le marbre du tombeau (1). Trois siècles après, un de ses fils spirituels, le pape Sixte- Quint, devait réaliser ses vœux, et donner à la reine des basiliques son dernier couronnement.

Au sortir de la basilique, François aperçut une multitude de pauvres qui imploraient la charité des fidèles. Il courut se joindre à eux, échangea ses vêtements contre les haillons du plus nécessiteux, et resta jusqu'à la fin du jour sur les degrés du portique, demandant l'aumône en français (2). Un acte si héroïque arrache à la grande âme de Bossuet ce cri d'admiration : « Ah ! que François commence bien à faire profession de la folie de la croix et de la pauvreté évangélique (3) ! »

Le lendemain, le pieux pèlerin reprit la route del'Ombrie et regagna promptement Assise. C'est là que le Sauveur l'attendait pour lui manifester clairement sa vocation ; car, par une condescendance rare, même dans la vie des saints, il daignait se faire lui-même le précepteur et le guide de François dans les voies spirituelles. L'heureux disciple, de son côté, ne consultait que ce maître des maîtres ; et sachant qu'il n'est pas bon de révéler les secrets du grand Roi, il ne

(1) Très socii, c. m.

(2) Ibid.

(3) Panégyrique de saint François d'Assise.

A genoux devant l'autel de saint Damicn, François écoute le Christ, qui lui dit de réparer son Ejjlisc. (D'après Giotto.)

les dévoilait à personne, excepté toutefois à l'évêque d'Assise, son Père spirituel et le directeur de sa conscience (1).

Un matin qu'il se promenait sous les murs d'Assise, il entra, poussé par un mouvement de l'Esprit-Saint, dans l'église Saint-Damien, église antique et délabrée qui menaçait ruine. Là, seul, à genoux devant une peinture byzantine représentant Jésus en croix (2), il prononça cette belle prière, qu'il répéta souvent depuis : « Grand Dieu, plein de gloire, et vous. Seigneur Jésus, je vous supplie de m'éclairer, de dissiper les ténèbres de mon intelligence et de m'accorder une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien que je n'agisse jamais que selon vos lumières et conformément à votre sainte volonté. »

Il disait, et, les yeux baignés de larmes, il contemplait amoureusement l'image du Sauveur, quand tout à coup le Christ s'anime et lui adresse par trois fois ces mystérieuses paroles : « Va, François, et répare ma maison, que tu vois tomber en ruine (3). » Il ne peut douter que cette voix ne soit partie du ciel; mais sous le coup d'une émotion dont il n'est pas maître, il demeure quelque temps immobile, éperdu, pâle d'effroi : tant il est naturel à l'homme déchu d'avoir peur de Dieu ! Revenu à lui et prenant à la lettre les ordres du Tout-Puissant, il sort en toute hâte pour les mettre à exécution. A la porte de l'église, il rencontre le prêtre qui la desservait, don Pietro (c'est le nom que lui donne Wadding) : « Don Pietro, lui dit-il en lui présentant sa bourse, prenez cet argent pour acheter de l'huile, et entretenez une lampe devant l'image du Christ (4). » Et sans lui donner d'autre explication, il s'en va, rentre à la

(1) Trex socii, c. m.

(2) C'est une toile appliquée sur bois.

(3) Très socii, c. v; et Tu. de Celano, Vita secunda, p,A, c. vi.

(4) Très socii, c. v.

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