‹ Saint François d'Assise (1182-1226) [microform]Chapitre 19 sur 170 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

demeure paternelle, saisit un paquet d'étoffes précieuses, monte à cheval, court à Foligno, y vend cheval et marchandises, et rapporte aux pieds du prêtre le produit de cet « heureux négoce (1) «.

Le chapelain accéda au désir que lui témoigna François de demeurer quelques jours chez lui ; mais redoutant la colère de Bernardone, il refusa l'offrande du jeune homme. Et le saint, ne faisant pas plus de cas de cet or, devenu inutile, que de la poussière du chemin, le jeta avec mépris sur un des meubles du sanctuaire (2).

Les âmes qui aspirent à la perfection et se proposent de se consacrer à Dieu doivent s'attendre à voir toutes les puissances de ce monde et de l'enfer se soulever contre elles. La persécution s'attache immédiatement à leurs pas et semble être devenue leur apanage naturel; mais, ajoutonsle tout de suite, elle devient en même temps un de leurs plus beaux titres d'honneur : n'est-elle pas un héritage sacré, l'héritage du Calvaire ? Cette nouvelle gloire ne manquera pas au fils de Bernardone, et elle lui viendra d'abord de sa propre famille.

Pierre Bernardone était absent depuis plusieurs mois pour ses affaires commerciales. Apprenant, au retour de son voyage, la conduite, les aumônes et surtout le brusque changement de vie de son fils aîné, il fut outré d'indignation et courut sur-le-champ à Saint-Damien avec quelques-uns de ses amis. Au bruit de leurs pas et de leurs voix menaçantes, François, encore peu aguerri dans ce genre de combats, eut peur : il s'enhiit et se cacha dans la chambre de son hôte (3). Après leur départ, il alla se réfugier dans une caverne, sans doute celle que lui rendait chère et sacrée l'apparition

(1) BONAV., C. II.

(2) Très socii, c. vi.

(3) Tu. DE Celako, Vita prima, p. 1, c. v.

de Jésus en croix. L'antre obscur qui l'abritait n'était connu de personne, excepté d'un des serviteurs de la maison, qui lui portait chaque jour en secret les aliments nécessaires; en vertu de quels ordres? Les biographes ne le disent pas. Mais comment s'y méprendre et ne pas saluer, derrière le visage du serviteur dévoué, la suave et fortifiante image de celle qui l'envoie, l'oeil vigilant d'une mère, le cœur tendre et compatissant de Pica? A part cette visite furtive, une solitude absolue enveloppait de son ombre les journées du jeune fugitif, qui, pendant un mois, n'osa sortir de sa prison volontaire.

La solitude est une puissante éducatrice ; elle rapproche de Dieu, épure le cœur, trempe le caractère et prépare la race des vaillants. Elle fut pour le fils de Bernardone le seuil de l'action. Il en sortit transformé, se reprochant tout haut ce qu'il nommait « sa couardise et sa lâcheté », et décidé à prendre sa revanche, c'est-à-dire, à remplir coûte que coûte, sans se laisser arrêter par les oppositions du siècle, la mission dont il avait conscience d'être investi (1) : semblable au soldat qui, après avoir réparé ses forces, reprend les armes et recommence la lutte avec une nouvelle ardeur. Il reparut donc dans Assise, le visage pâle et défait, les joues creusées par ses pleurs continuels, mais sans crainte, le cœur haut et fier, avec l'énergie d'un preux chevalier du Christ. A son aspect, la foule s'arrêta, muette d'abord d'étonnement et de pitié; puis, aussi mobile que les flots de la mer, éclatant tout d'un coup en murmures, en railleries, en rires méprisants, elle jeta des pierres à cette idole qu'elle avait naguère portée sur le pavois et que la veille encore elle adorait. « Il est fou! » cria-t-on de toutes parts. inconstance de la

(1) Tu. DE Celano, Vita prima, ip. i, c, v; et Très socii, c, vi.

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