CHAPITRE II
faveur populaire! Et, chose navrante à redire! au premier rang des insulteurs du saint jeune homme se trouvaient ses anciens compagnons de plaisir. Pour lui, il poursuivait tranquillement son chemin au milieu de ces huées, répondant aux acclamations par le silence, aux injures par le pardon, à la haine par l'amour. Il était fou, non de la manière qu'on pensait, mais de cette sublime folie de la croix qui a sauvé le monde (1).
Bernardone ne tarda pas à être informé de ce qui se passait. Cette nouvelle fut pour lui comme un coup de poignard, et cela se conçoit. Un père est chatouilleux à l'excès sur tout ce qui touche à l'honneur de ses enfants; comment supporterait-il qu'ils soient tramés dans laboue et deviennent l'objet de la risée publique? Bernardone accourt donc sur la place, mais avec tous ses préjugés : il ne vient pas pour défendre son fils et l'arracher à cette sorte d'émeute, mais pour mettre un terme à ce qu'il nomme un scandale. L'oeil en feu, les lèvres frémissantes de colère, il se jette sur lui, l'accable de coups et de reproches, sans garder aucune mesure, le somme, au nom de l'autorité paternelle, de cesser enfin de pareilles extravagances ; et le voyant insensible aux menaces comme aux prières, il l'entraîne à la maison, l'enferme dans un obscur cachot et jure de l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait changé de vie (2). Les compagnons du Saint, qui laissent percer une vive émotion en racontant cet acte de violence, ajoutent que toutes ces rigueurs n'aboutirent qu'à un seul résultat : affermir et faire éclater la vertu du jeune captif. A tous les outrages de son père, il n'opposa, en effet, qu'une douceur inaltérable, heureux de souffrir pour la justice, uniquement désireux d'accomplir l'œuvre de Dieu, et se contentant de répéter pour
(1) Th. de Cklano, Vita prima, p. 1, c. v.
(2) Très socii, c. vi.
sa défense ce que le Prince des Apôtres avait répondu aux magistrats de Jérusalem : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. »
Nous ignorons combien de temps dura sa captivité (il est probable qu'elle ne se prolongea pas au delà d'un ou deux mois); mais nous savons comment la Providence y mit fin. Pica, silencieuse et désolée, souffrait autant que son fils des mauvais traitements qu'on lui infligeait. Usant de ce pouvoir de médiation qui dans la famille appartient naturellement à la mère, elle tenta d'amener une réconciliation entre deux êtres qu'elle chérissait également. L'entreprise était difficile. Le premier des deux auquel elle s'adressa, Bernardone, ne voulut rien entendre. Rebutée de ce côté, elle ne perdit pas courage et se tourna vers le pauvre prisonnier. Profitant un jour de l'absence de son mari, elle pénètre dans le cachot, s'assied aux côtés de François et cherche, dans un long entretien et par les motifs les plus pressants, à le déterminer à rentrer dans la vie de famille. Elle déploie toutes les ressources de la tendresse maternelle ; mais larmes et caresses, tout est inutile, et le jeune prisonnier lui oppose victorieusement la volonté du Très-Haut manifestée par les paroles du crucifix miraculeux. A la fin, comprenant, avec ce tact et cette rapidité d'intuition dont le Créateur a doté la femme, qu'elle a devant elle une vocation évidemment surnaturelle, et pensant qu'il serait impie d'aller contre les desseins de Dieu, elle prend une décision aussi sage que hardie : elle brise les liens du captif, lui ouvre les portes de sa prison, et, après l'avoirtendrement embrassé, le laisse suivre en toute liberté la voie extraordinaire où Dieu l'appelle (1).
Elle avait agi en mère, et en mère chrétienne.
François rendit grâces à Dieu de sa délivrance, remercia
(1) Très socii, c. vi.