CHAPITRE VIII
ces deux pauvres de Jésus-Christ, un regard vers le ciel, un autre vers la terre, conçoivent un plan d'une audace plus qu'humaine : ils se partagent l'univers pour le reconquérir au divin Roi. Leur ambition, comme celle des deux Apôtres, embrasse toutes les nations; leurs succès dépasseront également toutes les prévisions humaines. Ils ramèneront, en effet, les peuples sous le joug de l'Évangile, et cela, par les deux forces les plus grandes qu'il y ait au monde, la science et l'amour. Dominique et ses enfants, qui semblent tenir dans l'Église militante le rang qu'occupent les Chérubins dans la hiérarchie céleste, propageront la science divine et défendront la vérité: François et ses fils, tout embrasés de l'ardeur des Séraphins, verseront dans le monde des torrents de lumière et d'amour.
Quoique étrangers l'un et l'autre à notre patrie, les deux saints Patriarches lui avaient également voué un filial amour. Par instinct ou par suite de l'étude de l'histoire, ils avaient compris qu'étant la fille aînée de l'Église catholique, elle a une mission privilégiée dans le monde, qu'elle est la terre classique des Ordres religieux, et que « sans elle on ne fait rien de grand (1) » . Aussi leur esprit se reportait-il souvent vers cette contrée malheureuse que Dominique n'avait pu soustraire entièrement au joug de l'hérésie, et leurs pleurs se mêlaient-ils fréquemment au récit des ruines sociales et morales amoncelées par les sectaires. En relisant dans nos anciens biographes les scènes de leur rencontre et de leurs adieux, nous étions tout naturellement amené à penser qu'ils durent concerter ensemble les moyens de remédier à tant de maux, et que Dominique pressa François d'apporter son concours à l'œuvre si difficile de la conversion des peuples du Languedoc ; mais ce n'étaient que des con-
(i) Pie II.
jectures. Par bonheur, un manuscrit du dix-septième siècle, que le duc de Mirepoix a eu l'obligeance de nous communiquer et qui fait partie des archives de sa famille, est venu inopinément illuminer cette page, changer nos conjectures en certitude et nous indiquer nettement la part active de notre Saint dans la croisade contre les Albigeois (1). De ce document, qui nous paraît d'une authenticité incontestable, nous n'extrayons que les passages relatifs à l'Ordre séraphique.
Guy de Lé vis, vaillant capitaine que Simon de Montfort avait créé marquis de Mirepoix (1209), et loyal chrétien à qui saint Dominique avait déjà décerné le beau titre de MarécImL de ta Foi, se rendit à Rome, sans doute pour défendre devant le Saint-Siège les droits des Croisés français. Mis en relation avec le réformateur ombrien (et comment douter que ce ne fût à l'instigation et par l'entremise du Patriarche des Frères Prêcheurs, soit pendant, soit après la tenue du Concile?), il résolut d'attirer en France un si saint personnage pour l'opposer aux progrès de l'hérésie, et sollicita près de la cour romaine la faveur de l'emmener avec lui. Le Souverain Pontife accéda volontiers à cette demande ; François, de son côté, y souscrivit avec amour comme à l'objet de ses vœux les plus ardents, et il fit ses préparatifs dans ce sens.
Fort des bénédictions du Ciel et de la haute sanction du vicaire de Jésus-Christ, l'âme remplie d'espérance et de consolation, il quitta la Ville éternelle vers la fin de décembre 1215 ou au commencement de l'année suivante, et s'en retourna joyeux en Ombrie pour ouvrir à Notre- Dame des Anges le Chapitre annuel de la Pentecôte. Chemin faisant, il évangélisa les principales villes du littoral de
(1) Briève explication du titre de Maréchal de la Foi, par Guillaume Besse, avocat au Parlement de Toulouse. Ms. du château de Léran (Ariège).