CHAPITRE XL
François, uniquement préoccupé du salut des âmes et ne voyant pas poindre dans le cœur du prince infidèle le désir de s'appliquer à la recherche de la vérité, repoussa d'un geste dédaigneux l'or et les étoffes précieuses. Mélédin, loin de s'offenser de ce refus, sut apprécier la noblesse d'un si pariait détachement, et sentit croître en lui le respect et l'admiration qu'il avait voués, dès la première entrevue, au serviteur de Dieu. Et après lui avoir dit en secret : « Priez pour moi, afin qne le Très-Haut me fasse connaître quelle est la vraie religion » , il le fit reconduire avec honneur au camp des chrétiens (1).
François, voyant ses espérances brisées et ne sachant quelle ligne de conduite adopter, eut recours, selon son habitude, à la prière ; et le Docteur séraphique, de qui nous tenons tous ces détails, ajoute que ce ne fat point en vain. Une vision céleste vint, en effet, lui apporter lumière, paix et consolation. Dans cette vision, le Fils de Dieu lui intima l'ordre de retourner en Italie, en l'assurant que ce n'était point en Egypte, ni sous le tranchant du glaive, qu'il devait cueillir cette palme du martyre tant ambitionnée. Le Bienheureux fit part à son compagnon de la révélation qu'il avait eue, et voici les paroles brûlantes d'amour que notre grand Bossuet met à cette occasion dans sa bouche : « Sortons d'ici, mon Frère ; fuyons, fuyons loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne pouvons les obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs. Dieu! quand mériterons-nous le triomphe du martyre, si nous trouvons des honneurs, même parmi les peuples les plus infidèles ? Puisque Dieu ne nous juge pas dignes de la gloire du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons-nous-en, mon Frère ; allons
(1) IjO>AV., C. IX.
achever notre vie dans le martyre de la pénitence, ou cherchons quelque endroit de la terre où nous puissions hoire à longs traits l'ignominie de la Croix (1), »
Combien de temps passa-t-il sous la tente des Croisés? Quelle fut l'étendue de son influence pour rétablir. parmi eux l'esprit de concorde et de discipline? Visita-t-il la Palestine à son retour d'Egypte? A ces trois questions, nous ne pouvons répondre que par des conjectures. Voici seulement ce que nous lisons dans un auteur du temps, aussi impartial que bien informé, Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d'Acre et légat du Saint-Siège auprès de l'armée chrétienne :
« Nous avons vu, écrit-il à ses amis de Lorraine au lendemain de la prise de Damiette (2), nous avons vu le fondateur des Frères Mineurs, François, homme d'une extrême amabilité et vénéré de tous, même des infidèles. Plusieurs de nos amis, entre autres dom Rainier, prieur de Saint-Michel, et Mathieu, à qui nous avions confié le gouvernement de notre diocèse, sont décidés à entrer dans ce nouvel Institut; et nous apprenons qu'il étend déjà ses rameaux par tout l'univers, précisément parce qu'il est l'imitation parfaite de la vie des Apôtres et des premiers chrétiens. »
S'il en faut croire Albert de Stade, Mathieu Paris et saint Antonin, l'entrevue du Saint avec le Soudan eut les conséquences les plus heureuses pour les Croisés. Mélek-el- Kamel, ayant repris Damiette deux ans après, montra dans sa victoire une clémence inaccoutumée : il laissa aux prisonniers la liberté de retourner dans leur pays, s'occupa des chevaliers pauvres ou malades, et rendit la vraie croix enlevée par Saladin (3).
(1) BossuET, Panégyrique de saint François.
(2) 5 novembre 1219. Voir J. de y iiry, Ilistoii-e d'Occid.J'iY . III, ann. 1219.
(3) M. Paris, ann. 1228. — Cf. Albert de Stade, ann. 1221; — saint Akto- KIK, Chronique, lit. xix, c. Vlii.