CHAPITRE XI
fois mieux la vérité que sept soldats posés en sentinelles sur la crête de la montagne (1). "
L'intrépide missionnaire, sans se laisser décourager par ce revers momentané, résolut de poursuivre son entreprise. Vainement on lui représenta que sa vie était en jeu, et que le Soudan avait promis un besant d'or (cinquante francs) à quiconque lui apporterait la tête d'un chrétien; rien ne put ralentir sa course. Persuadé avec l'Apôtre que la mort est un gain, et que le martyre est lapins désirable des couronnes de ce monde, il s'avança vers le camp des Sarrasins, en chantant ce cantique du Prophète royal : " Le Seigneur me conduit. Lors même que je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, ô mon Dieu, parce que vous êtes avec moi (2). » Chemin faisant, il aperçut deux brebis; cette vue le réjouit grandement, et il dit à son compagnon : « Ayons confiance dans le Seigneur ; car nous voyons l'accomplissement de cette parole de l'Evangile : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Quelques pas plus loin, en effet, une bande de Sarrasins se précipitant sur les deux serviteurs de Dieu, comme des loups sur des brebis, les accabla d'injures et de coups, puis les chargea de chaînes. « Je suis chrétien, s'écria François d'une voix ferme; menez-moi à votre maître. 5> Les soldats obéirent, et traînèrent les deux prisonniers devant le Soudan Mélek-el-Kamel (ou Mélédin). Dès que celui-ci les aperçut : « Qui vous envoie? demanda-t-il brusquement. Et qu'êtes-vous venus faire ici? » Le Saint lui répondit sans s'émouvoir : « Ce n'est point un homme, c'est le Très-Haut qui m'envoie pour vous annoncer, à vous et à votre peuple, la bonne nouvelle de l'Évangile et les vérités du salut. » Aussitôt il se mit à lui expliquer les
(1) BosAV., c. IX. — Cf. Tu. DE Gëlano, Vita prima, ^. i, c. ix.
(2) Ps. xxu.
mystères de la religion catholique, et il le fit avec tant de force, qu'en lui se vérifiait une fois de plus cette promesse ' du divin Maître : « Je vous donnerai une éloquence et une sagesse auxquelles vos adversaires ne sauront ni résister ni contredire, jj
Le prince barbare était suspendu aux lèvres du Saint et saisi d'une émotion dont il ne se rendait pas compte. Cette mâle intrépidité , ce dévouement surhumain dont le spectacle s'offrait pour la première fois à ses yenx, subjuguaient son âme et l'inclinaient à la clémence. Il écouta ainsi François pendant quelques jours, au grand ctonnement de tons, et l'invita même à demeurer près de lui. « Si vous et votre penple, répondit l'homme de Dieu, vous voulez vous convertir au Christ, je resterai volontiers parmi vous. Si vous balancez entre la loi chrétienne et la loi de Mahomet, faites allumer un grand feuj j'y entrerai avec vos prêtres, et vous jugerez par les effets de quel côté se trouve la vérité. — Je ne crois pas, répliqua Mélédin, qu'aucun de nos imans consente à affronter les flammes et les tourments pour la défense de sa foi. » Il parlait ainsi, parce qu'il avait remarqué qu'à la seule proposition de François, l'un d'eux, des plus âgés et des plus considérables, s'était prudemment esquivé.
Notre Bienheureux alla plus loin ; il dit au Soudan : « Si vous me promettez, en votre nom et au nom de votre peuple, d'embrasser la religion catholique, j'entrerai seul dans le bûcher. Si les flammes me dévorent, vous l'imputerez à mes péchés ; mais si j'en sors sain et sauf, vous reconnaîtrez Jésus-Christ pour le seul vrai Dieu et pour le Sauveur des hommes. )^ — Le Soudan, faible comme le sont tous les despotes, et tremblant devant ceux qui tremblaient à ses pieds, n'osa pas accepter cette épreuve du feu, dans la crainte d'une sédition populaire. En revanche, il offrit au Saint de riches présents; mais il eut beau faire des instances,