‹ Saint François d'Assise (1182-1226) [microform]Chapitre 97 sur 170 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

accoururent épouvantés. Quel ne fut pas leur étonnement de les trouver calmes et priant Dieu avec une grande ferveur!

Le lendemain, l'émir les fait venir en sa présence. tJn infidèle, se trouvant sur leur passage, donne un rude soufflet au Frère Odion, qui lui tend l'autre joue en disant : « Dieu vous pardonne ! car vous ne savez ce que vous faites. » Une fois arrivés au palais, l'émir leur dit d'un ton irrité : « Ëtesvous donc ces impies, ces insensés qu'on accuse de mépriser la vraie foi et de blasphémer contre le prophète d'Allah? — Prince, répliquent-ils, loin de nous la pensée de mépriser la vraie foi! Nous sommes prêts, au contraire, à souffrir et même à mourir pour la défendre; mais nous avons horreur de ta loi et du scélérat qui en est l'auteur. » Le tyran essaye alors de la tentation la plus puissante sur le cœur humain, celle des honneurs et des plaisirs; et, leur montrant des femmes richement parées : « Si vous voulez suivre la loi de Mahomet, leur dit-il, je vous donnerai ces femmes pour épouses avec de grandes richesses, et vous serez puissants dans mes États. Sinon, vous périrez parle glaive. — Prince, nous ne voulons ni de tes femmes ni de tes honneurs; nous te les laissons pour ne garder que Jésus-Christ. Tu peux inventer toutes sortes de tortures, tu peux nous ôter la vie; toute peine nous semble légère, quand nous pensons à la gloire du ciel. » Et pendant qu'ils prononcent ces paroles, leur regard s'illumine d'espérance, et leur âme s'abreuve d'immortalité. Le tyran se lève, exaspéré, saisit des deux mains son lourd cimeterre et leur fend le crâne. C'était le 16 janvier 1220.

Dans le même moment, la princesse Sanche, qui était en prière, les vit monter au ciel, la palme du martyre à la main. Leurs corps mutilés, traînés dans la boue par les infidèles, furent pieusement recueillis par les chrétiens; don Pedro

renferma ces reliques dans deux châsses d'argent, et revint en Europe avec ce précieux d^pôt. Alphonse II alla luimême en grande pompe au-devant des corps sacrés, et les déposa dans l'église des chanoines réguliers de Sainte-Croix de Goïmbre. La reine Urraque, qui assistait à ce retour triomphal, mourut peu de temps après, ainsi que les saints martyrs le lui avaient prédit; et, à la première nouvelle de leur victoire. Vital, qu'ils avaient été obligés de laisser à Saragosse, rompit dans un suprême effort d'amour les liens qui l'attachaient encore à la vie, et les alla rejoindre dans le sein de Dieu. Mais rien ne peut dépeindre les transports d'allégresse du saint Patriarche, lorsqu'il apprit les souffrances et la mort de ses fils. Regardant son Ordre comme à jamais consacré par ce baptême de sang, et pleurant de joie : « Maintenant, s'écria-t-il, je puis dire en toute assurance que j'ai cinq vrais Frères Mineurs. » Puis, se tournant du côté de l'Espagne, il salua et bénit le couvent d'Alenquer, d'où ils étaient partis pour aller au martyre. « Maison sainte, terre sacrée, tu as produit et offert au Roi des cieux cinq belles fleurs empourprées et de la plus suave odeur. maison sainte , sois toujours habitée par des saints (1)! »

Bérard et ses compagnons sont les premiers-nés de cette nombreuse lignée de martyrs que l'Ordre de Saint-François a fournie à l'Église, et qui fait sa gloire devant Dieu et devant les hommes. Ils sont moissonnés avant d'avoir pu planter la croix sur ces plages inhospitalières de l'Abaque; mais leur holocauste ne demeure pas stérile. Leur sang est une semence féconde, et sur leur tombe s'élève un lis immortel dont l'éclat et les parfums réjouissent la catholicité tout entière. Nous voulons paiier de saint Antoine

(1) chronique des vingt-quatre généraux, fol. 35.

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de Padoue, le plus illustre des disciples de saint François.

Au couvent de Sainte-Croix de Coïmbre vivait un jeune religieux appelé Fernando de Bouillon, de la famille des Godefroy de Bouillon, et petit-fils de ce Vincent de Bouillon qui, lors de la prise de Lisbonne par les Croisés sur les Maures, en 1147, avait été nommé gouverneur de la ville conquise. Fernando avait pour fonction de recevoir les hôtes, et c'est en cette qualité qu'il avait contracté avec les futurs héros du Maroc une étroite amitié. Lorsqu'il vit revenir leurs restes tout resplendissants de l'auréole des miracles et de la vénération des peuples, la pensée lui vint d'entrer dans un Ordre qu'il considérait comme une école de martyrs. Une apparition miraculeuse de saint François acheva l'œuvre de sa vocation à la vie franciscaine. Un soir qu'il était seul dans la chapelle du couvent, répandant son âme et ses aspirations au pied du tabernacle, le Patriarche d'Assise lui apparut, et, d'un geste impérieux, lui commanda de revêtir les insignes de la pénitence. Fernando obéit. Dès le lendemain, muni de l'autorisation de son prieur, il se présentait au monastère franciscain de Saint- Antoine d'Olivarez, et y prenait l'habit de saint François, avec le nom d'Antoine, nom sous lequel les peuples le connaîtront et l'invoqueront désormais. Il était prêtre et avait alors vingt-cinq ans (juillet 1220). Au bout de quelques mois de probation, il sollicita et obtint de ses supérieurs la permission de passer en Afrique jDour évangéliser les Maures. Mais la Providence l'appelait ailleurs, et lui destinait un autre champ à cultiver. A peine arrivé au terme de son voyage, il se vit en proie à de cruelles douleurs; comprenant par là que le Ciel s'opposait à ses desseins, il s'embarqua au printemps (1221) pour revenir en Portugal, dans l'espérance que l'air de la patrie raffermirait promptement

sa santé. Cette fois encore, une violente tempête déjoua ses plans, et le jeta sur les côtes de la Sicile (1).

Privé de la palme du martyre, il s'en dédommagea à la manière des saints, c'est-à-dire, en cherchant la solitude et l'oubli des hommes. Ayant été envoyé à Bologne (1221), il vécut un an loin du bruit, au fond d'une grotte solitaire du couvent de Monte-Paolo, se livrant tout entier à la mortification des sens et à la méditation des Saintes Écritures : tant le Seigneur est fidèle à son habitude de former dans le silence de la retraite les apôtres qui doivent verser dans le monde des torrents de vie, de vérité et d'amour! Une circonstance extraordinaire mit en lumière les talents du. jeune religieux. Désigné par l'évêque de Forli pour adresser aux ordinands une pieuse exhortation, Antoine développa ce texte de nos saints livres : « Le Christ §'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur la croix. » Sa parole, d'abord timide, presque hésitante, devint bientôt rapide, entraînante, enflammée, majestueuse j ses traits s'illuminèrent, et son visage devint si expressif qu'on y lisait les divers mouvements de son âme. Les assistants, surpris, hors d'eux-mêmes, croyaient entendre un écho de la voix des prophètes, et versaient des larmes de bonheur. A la nouvelle de ce succès oratoire, François tressailUt de joie; il comprit que la Providence venait de lui envoyer une intelligence d'élite, un apôtre au coeur d'or; et par une exception qui l'honore autant que celui qui en était l'objet, il envoya aussitôt au jeune profès l'autorisation non seulement de prêcher, mais encore d'enseigner la plus haute des sciences, la théologie (1223). Voici sa lettre :

« A mon très cher Frère Antoine, Frère François, salut en Jésus-Christ. Il me plaît que tu enseignes à nos Frères

(1) WADDl^G, t. I, p. 359; et Clironique des vingt-quatre généraux.

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