‹ Saint François d'AssiseChapitre 1 sur 2 · G 1 OTTO · texte numérisé non relu

G 1 OTTO

SAINT FRANÇOIS MORT VÉNÉRÉ A SAINT-DAMIEN PAR SAINTE CLAIRE ET LES PAL'N'RES DAMES

(Assise. Église supérieure de Saint-Frani,ois)

« leur unique père après Dieu » et recevoir de cette visite suprême o;rande et douloureuse consolation... ^)

QUELLE beauté forte et ingénue dans l'existence de saint François ! Elle se développe d'une seule et magnifique tenue, sans dissonances, sans variations, car, dès l'abord, elle a trouvé l'unité de ses énergies et de ses aspirations dans l'humilité, dans la pauvreté, dans l'amour.

La moelle, l'essentiel de sa Règle lui a été dicté par l'Evangile, le matin où, accompagné de son premier et encore unique disciple, Bernard de Quintavalle, il s'est rendu à l'église pour « quérir conseil de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Après avoir entendu la messe, ils ont ouvert trois tuis le missel, et le missel leur a répondu — la première fois : « Si tu veux être parfait, va et vends ce que tu as, et donne-le aux pauvres, et suis-moi » — la seconde fois : « Ne portez aucune chose par la route, ni bâton, ni besace, ni chaussures, ni argent » — la troisième fois : « Oui veut venir à moi, qu'il s'abandonne lui-même et prenne sa croix, et me suive - -).

') Spec. perf., 108 ; Lég. des trois compagnons, cli. 79. 2) Fiorettï, 2 ; Lég. des trois comp., ch. 8.

C'est le second de ces préceptes qui motiva, plus tard, les déchirements et les oppositions dont souffrit tant saint François. Entendu à la rigueur, il interdisait au frère mineur de posséder rien autre que la tunique et la corde et, par voie de conséquence, prohibait la possibilité pour TOrdre d'avoir des églises particulières où les frères prêcheraient librement, des écoles et des bibliothèques destinées à l'enseignement ou à l'étude.

Certes, François ne réprouvait pas la science qui, elle aussi, vient de Dieu, mais la mission de la science appartient à d'autres ; et la voie de ses disciples est celle de la « pure simpHcité, de la sainte humilité, de la sainte oraison et de Notre Dame la Pauvreté » ^), la seule voie certaine, disait-il, à leur propre salut et à l'édification des fidèles. Il ne méprisait pas le savoir et le Dante ne s'y est pas trompé, lui qui met le magnifique éloge du Petit Pauvre dans la bouche d'un docteur, saint Thomas d'Aquin -). Mais, à ses yeux, elle est, non seulement inutile au frère mineur, mais nuisible : — nuisible à lui-même, parce qu'elle va à l'encontre des vœux d'humilité et de pauvreté, la culture et les lettres étant, en quelque sorte, une acquisition personnelle, une propriété de nature à engendrer la présomption et l'orgueil ; — nuisible à autrui, parce que la vanité

') Opusc. Coll. XV, p. 257.

h Div. Comm., Paradiso, XI, 37-42; XII, 71-72.

de la science « deviendra une cause de mine pour l'Ordre » ^), vicié dans son essence : parce que les frères cesseront d'être simples parmi les sir.iples, parmi le peuple qu'ils doivent enseigner et convertir plus par la pratique des vertus éminentes, par le contagieux exemple du dépouillement que par des dissertations théologiques et par des paroles étudiées » : « Les chapelles étroites et les petites maisons pauvres enseigneront et prêcheront d'ellesmêmes », répliquait-il à ceux qui préconisaient la construction de couvents ou de vastes églises -).

Tout ce qui peut amoindrir Tenthousiaste esprit de sacrifice et d'abandon à la volonté et à la protection de Dieu qui animait les premiers compagnons suscite chez saint François des accès de véhémente douleur dont le Spéculum Perfectionis nous a conservé la palpitante expression. Il repousse avec une indomptable persévérance toutes les tentatives pour obtenir de lui un désaveu ou une atténuation de la Règle. Il se refuse à user de rigueur, à frapper les indisciplinés, les novateurs, mais il ne veut pas non plus céder ou adhérer à des licences qu'il condamne ■^).

Son vicaire, frère Elie, et les ministres provinciaux accordent, à son insu, des permissions en

') Spec. perf., 69 ; Lég. des trois comp., ch. 2ô. Opusc. Coll., V, p. 241.

2^ Opusc. Coll., XVI, p. 369 ; Spec. perf., 10. »; Spec.perf.,2,%m.

contravention avec la Règle, mais il arrive que ceux qui en profilent soient pris de scrupules et viennent en solliciter la conlirmation de « trère François » : Un frère novice, raconte le Spéculum Perfection is^ avait obtenu du ministre général la permission de posséder un psautier, mais, « parce qu'il avait appris que le bienheureux François réprouvait c[ue ses frères eussent soif de science et de livres », il voulut obtenir de lui Tautorisation de conserver son psautier. Le bienheureux François répliqua à sa demande : « L'empereur Charles, Roland et Olivier, et tous les paladins, et les puissants hommes qui furent vaillants à la bataille, poursuivant les inlidèles avec beaucoup de sueur et de fatigue, jusqu'à la mort, gagnèrent sur eux victoire signalée et, à la lin, ces saints martyrs tombèrent en combattant au profit de la foi de Dieu. De nos jours, au contraire, il y en a beaucoup qui, seulement en racontant les gestes que ces hommes accomphrent, aspirent à gagner honneur et louange du monde. Ainsi, semblablement, il y en a parmi nous beaucoup qui, seulement avec le récit des gestes que les saints accomplirent, et en prêchant, s'appliquent à gagner honneur et louange. /> Le novice s'en alla, déconlit de cette réponse, mais il revint à la chaige quelques jours après : — « Quand tu auras le psautier, lui dit samt François, tu désireras et demanderas le bréviaire, tu t'assiéras sur un trône, à la manière d'un grand prélat, et tu enjoindras à ton frère de t'apporter le

bréviaire... » Et le père, qui était assis auprès du feu, prit de la cendre, en grande ferveur d'esprit, et la posa sur la tète du novice... Et il ajouta encore : — « Il y en a tant qui, volontiers, montent à la science, que bienheureux sera celui qui se fera ignorant pour l'amour de Dieu ».

« Quelques mois plus tard, le bienheureux François se trouvant au couvent de Sainte Marie de la Portioncule, à côté de la cellule, derrière la maison qui donne sur le chemin, ledit frère de nouveau lui parla du psautier; le bienheureux François lui répondit : — « Va et fais en cela selon que te dira ton ministre ! » Laquelle chose entendue, ledit frère s'en retourna par le chemin d'où il était venu. Mais le bienheureux François, resté sur le chemin, se mit à méditer sur ce qu'il avait répondu au frère, et, immédiatement, cria après lui : — « Attends-moi, frère ! attends-moi ! /> Et, Ta^-ant rejoint, il lui dit ainsi : — « Reviens avec moi, frère, et montre-moi l'endroit où je te conseillai d'user du bréviaire, selon la volonté de ton ministre ». Et, étant parvenus à cet endroit, le bienheureux François s'agenouilla devant ce frère et dit : — « Mea culpa, frère^ luca ciilpa^ car quiconque veut être frère mineur ne doit rien posséder, sinon la tunique et la corde... » ^)

') Spec. perf.^ 4.

La pensée de saint François ne fut-elle pas comprise ou, plutôt, son idéal était-il trop altier, la vie qu'il avait élue était-elle, comme le lui disaient Tévêque d'Assise et le Pape Innocent III, trop âpre et trop dure ') pour que Ton pût espérer que les successeurs des fervents du début en soutiendraient l'elTort?... Cette pensée, permettez-moi d'y insister, n'était pas une réprobation des œuvres des hommes, de leurs découvertes, de leurs inventions, des merveilles de leur intelligence. Saint François n'était pas un partisan de l'ignorance : il savait, seulement, que toutes les richesses convoitées par les hommes, celles de l'esprit comme celles de la matière, ne pouvaient être que des obstacles sur la route par laquelle il voulait guider ses frères. Il savait que la science surabondait dans le monde, mais qu'elle ne l'avait pas préservé de la corruption : — « L'amour et la crainte de Dieu étaient éteints alors presque en tous Heux, rapportent les Trois Compagnons -), et Ton ne savait plus du tout la voie de la pénitence et, même, elle était réputée à folie. » Et ce peuple fjui se pervertit et s'égare en des superstitions étranges et dissolues, ce n'est pas la raison et la logique qui le ramèneront, mais le cœur. Aussi, les frères n'useront-ils point de dialectique et de controverse ; ils ne seront armés que de Jésus crucifié et, à son exemple, ils seront " doux et humbles de cœur /;.

') Léir. (Ica trois cump., ch. D et 13.

-) Ch. ;).

Un dominicain interrogeant, un jour, saint François sur une difficulté de l'Ancien Testament, celui-ci répartit, humblement, qu'il était ignorant et avait plus besoin d'être enseigné par lui que de lui expliquer les obscurités de l'Ecriture ^).

L'humilité est comme la pierre angulaire de l'Ordre. Plus un frère avait eu de dio-nité et de renommée dans le siècle, comme frère Ange qui était chevalier ; frère Pacifique, qui était poète ; frère Bernard, le premier-né de l'Ordre, qui était « des plus riches et des plus considérés d'Assise » ^), plus le Père Séraphique ressentait de joie et d'édification à le voir se livrer allègrement aux travaux serviles ou aller à l'aumône ''^).

Le commandement : « Ne portez rien par la route... » disparut de la Règle définitive, h. l'instigation de frère Elie et des relâchés ; « mais, relate le Spéculum Perfectionis '^), le bienheureux François ne voulait pas entrer en discussion avec eux et, contre sa volonté, il condescendait à leur volonté, en s'excusant devant Dieu ».

Dès qu'il avait aperçu que les frères ne voulaient plus marcher sur ses traces, en toute obéissance, il avait résigné la direction de l'Ordre entre les mains de Pierre Cattani, prosterné aux pieds de celui-ci,

*) Lég. des trois covtp., ch. 75 ; Spec. perf., 53. -) FioreUi, ch. 2.

3) Spec. perf., 23.

«) Ch. 2.

au milieu du Chapitre général et parmi les religieux en larmes... ^).

Il s'est dénué de tout prestige : fortune, intelligence, puissance. 11 n'a tâché à éblouir les êtres, ni à les surprendre, ni à proposer sa supériorité à leur admiration, sa force à leur respect ; il n'est venu à eux qu'avec lui-même, nu des gloires et des séductions de la terre, avec sa tendresse immense et pure ; avec le nmibe, qu'ils ne voient pas, de son surnaturel amour... Sa pensée et son amour sont indissolubles et, lorsque sa pensée est méconnue, il souffre comme si son cœur était repoussé ; car, toute compréhension étant dans l'amour, s'il n'est pas compris, c'est, en réalité, qu'il n'est pas aimé... Lui, c'est-à-dire le Christ, dans lequel il est entièrement confondu...

Tel se révèle à nous l'esprit de saint François : dénûment complet ; abnégation sans réserve ; oblation matérielle et morale absolue. Les considérations de prudence ou d'habileté humaines n'avaient pas de prise sur son imperturbable confiance en Dieu. Il disait à ses compagnons : « Ayez pour certain que, plus vous fuirez la pauvreté, plus le monde vous fuira » ^). Dans son admirable prière « pour obtenir la pauvreté », il s'écrie : « O très pauvre Jésus, je vous demande d'être décoré de ce privilège, pour

'j Lég. des trois ccmip., ch. 49 ; Spec. perf.^ 39 ; Fiorciti : Considérations sur les stigmates, ch. 4.

') Fiuietti : Consid. sur tes stigmates, ch. 1.

moi et pour les miens, de ne pouvoir rien posséder en propre sous le ciel ! »... ^) Et la fidèle et obéissante sainte Claire sollicitait avec instance du Saint- Siège, pour l'Ordre des Pauvres Dames, le privilège de perpétuelle pauvreté.

Mais, dans la discorde, les compagnons de l'origine, les premiers-nés au sacrifice, ceux qui étaient venus à lui dans le o-rand élan désintéressé de la grâce et de l'enthousiasme, alors qu'il allait seul, honni et méprisé, ne lui manquèrent pas : Bernard, Egide et les trois compagnons, Ange, Léon et Rufin, avaient reçu une empreinte trop indélébile pour qu'elle s'effaç.ât jamais. Ils soufi"rirent la persécution pour la défense de son idéal et, lorsque l'heure fut arrivée pour eux de consigner leurs souvenirs du maître et de l'ami perdus, ils tracèrent des pages d'une beauté si simple et si vivace, si émue et si claire, qu'à la comparaison, tout art paraît fa-ctice, sans réalité et sans vie.

Saint François est mort ; les clercs, les savants, les relâchés vont prendre, décidément, le dessus. Jusqu'à la conciliation des tendances adverses tentée plus tard, durant son généralat, par saint Bonaventure, les zelanti seront pourchassés et molestés. Ils vivent comme en exil, comme des fiionisciti, comme des contumaces, réfugiés en quelque solitude, en quelque pauvre couvent, bâti, selon le vœu de

1) OpHsc, p. 09.

saint François, de bois et de terre battue, sans autre parure que la beauté, donnée par Dieu, de Tazur, des montagnes et des bois... C'est là que, dans un trouble mélangé d'extase, ils revivent et ressuscitent le passé. On dirait que les souvenirs s'exhalent d'eux, en cette heure d'obscurité et de mélancolie, comme, la nuit, de certaines plantes, la lumière dont le soleil les a pénétrées. Ces jours, révolus à jamais, resurgissent en eux, un à un, épisode à épisode, s'évoquant les uns les autres ; et, dans ces imaginations saines, libres de prétention et de vanité, chaque détail réapparaît avec tout Féclat sincère, précis et coloré de la vie même. Les visions de la mémoire se reflètent en ces âmes transparentes, comme à travers le cristal d'un prisme, avec une éblouissante limpidité. Elles se souviennent, n'ajoutent rien à leurs souvenirs, n'essayent pas d'y rien ajouter, mais Téternelle nouveauté de leur tendresse, l'efl'asion nostalgique de tristesse et de regret qui accompagne ces réminiscences, répandent sur elles d'incomparables prestiges de lumière.

Leurs récits, profondément véridiques, révèlent par mille détails de faits, de circonstances, d'indications familières, des témoins oculaires et répondent aux exigences de la critique historique la plus sévère. Ils ont une valeur de réalité supérieure, car c'est non seulement la réalité qu'ils nous représentent, mais la réalité telle qu'elle a impressionné les esprits fjui l'ont reçue.

En somme, nous possédons dans le Spcciiliim Perfeciionis et dans la Légende des trois compagnons à peu près tous les éléments nécessaires, et les éléments les plus dénués de tout alliage douteux, pour essayer de nous figurer saint François dans sa vie et dans sa pensée.

L'auteur du Spéculum Perfectionis est frère Léon, et je vous ai dit ce qu'il avait été pour saint François. — Saint François avait marché, les yeux fixés sur son modèle, le Christ ; ses premiers compagnons l'avaient suivi, les yeux fixés sur lui... IMaintenant qu'il a disparu, frère Léon essaie de perpétuer sa physionomie vénérée ; c'est le miroir de perfection qu'il présente aux frères mineurs, l'exemple qu'il leur propose... Regardez-le ; lisez-le ; il vous enseignera comment il faut être pour atteindre la perfection dans l'humilité, dans l'obéissance, dans la pauvreté. Cette âme ardente et douce, que l'enseignement de son maître, ses confidences, l'intimité où elle a vécu à ses côtés, ont toute pénétrée, transparaît à chaque ligne de cette œuvre où son nom se lit à peine une ou deux fois et qui contient toute la tieur, tout le parfum de la doctrine franciscaine. Ce sont les souvenirs tout récents d'une réalité à peine évanouie, et que le narrateur se presse de fixer avant ({ue les années en aient émoussé et confondu les contours. Mais ce n'est })as une hiop^raphie complète du saint, et ce sera seulement vingt ans plus tard que frère Léon se joindra à deux

autres survivants des temps primitifs de l'Ordre, les frères Ange et Rutin, pour entreprendre une narration plus suivie et plus méthodique.

Nous pouvons joindre à ces documents les appendices des Fiorefti, c'est-à-dire la majeure partie des Considérations sur les sfigniafes ; de la Vie de frire Juniph'e ; de la Vie ci de la doctrine de frère Egide auxquelles leur accent, leur allure et leur significative précision donnent un caractère marqué d'authenticité contemporaine.

Quant aux Fioretti mêmes, ils datent du XIV^ siècle. C'est, vraiment, une gerbe de délicieuses lieurs aux parfums d'une fraîcheur et d'une suavité indicibles : une gerbe de lieurs sauvages et eml)aumées qui onX poussé sur les pas de saint François, tandis qu'il errait, ravi dans la contemplation, parmi les bois voisins de la Portioncule où il lui arrivait d'être merveilleusement visité, tout à coup, par Christ, la \^ierge Marie, et saint Jean-Baptiste, et l'Evangéliste, et une très grande multitude d'anges ^). Une centaine d'années se sont écoulées depuis la mort de saint François, mais son idéal s'est perpétué en quelques âmes telles que celle de l'auteur des Fioretti^ et nous le retrouvons, épanoui, à la fois, et condensé, dans les pages frémissantes de ce livre. Il y a là déjà de l'art, un art instinctif et qui s'ignore : sans déformer les faits ou les proj)os (ju'il

'j Fioretti, ch. 17.

rapporte, l'écrivain les arrange un peu, les combine, inconsciemment, peut-être, pour les mettre dans leur jour le plus significatif. Mais, l'inspiration est de source ; la doctrine de renoncement joyeux, de pauvreté heureuse, d'insatiable humilité du Petit Pauvre n'est-elle pas résumée de la façon la plus saisissante et la plus belle dans le chapitre de la joie parfaite ? Si j'en avais le loisir, j'aimerais à vous montrer, par quelques rapprochements, comment les traits épars des Trois Compagnons ou du Speculuui Perfectionis ont fourni la contexture d'un chapitre des Fioretti, où la matérialité des faits ne correspond, sans doute, pas à la rigoureuse réalité, mais où, cependant, il n'y a pas un mot qui ne soit en harmonie avec ce que cette réalité a été \). C'est comme un croquis, une esquisse saisie sur le vif et qui est devenue la matière d'une fresque ou, pour mieux dire, d'une miniature, d'une œuvre complète dans son exiguïté, et où l'artiste a, en quelque sorte, ajouté sa propre personnalité ravie et inspirée à celle du modèle qu'il reproduisait.

') Comparez le récit de la conversion des premiers compa^^nons, Bernard, Sylvestre et Egide, dans Fioretti, 2 et Vie de frère Eoide, ch. I, à Léfr. (les trois contp., ch. 8, 9, 11 et à Spec. Perf., 36, — l'histoire des brigands des Fioretti, 2G, à celle de Spec. perf., 6(>, etc.

JE VOUS ai entretenu principalement, jusqu'ici, d'Assise et des œuvres (jui nous ont conservé les souvenirs et Timage de saint François ; je voudrais vous parler de lui, à présent, d'une manière plus directe et m'appesaqtir sur quelques traits qui me paraissent donner à cette figure une grandeur qui n'a pas été dépassée.

François n'était pas un illuminé; son génie était, au contraire, très pondéré ; il avait l'intelligence vive et profonde des besoins et des tares de son siècle ; la conscience très aiguë et très claire de la mission qui lui avait été dévolue dans le monde et de ce qu'elle exigeait : aussi l'intransigeance dont il a toujours témoigné, en matière de pauvreté et d'humilité, était-elle infiniment réfléchie. Il voulait se conformer au Christ, et le Christ n'avait pas composé, atténué ; le Christ n'avait pas indiqué un moyen terme, qui permît de le suivre sans rien abandonner ou en abandonnant le moins possible. Jésus n'a-t-il pas dit : « Si quelqu'un veut me suivre, et qu'il ne haïsse pas son père et sa mère, et sa femme et ses enfants, et ses frères et ses sœurs, et jusqu'à sa pro])re vie, il ne peut être mon disciple » ^) ? Voilà la voie que saint François savait devoir prendre ; il savait que le succès de son œuvre de régénération était à ce prix ; qu^il ne conquerrait des milliers

•) Saint Luc, XIV, 20. Ce verset est reproduit dans le chapitre I du texte qui nous est parvenu sous le nom de « première Refile » (1221 ?). Opusc, p. 117.

d'âmes, qu'il ne susciterait dans les peuples la révolution de pénitence qu'il a provoquée, qu'à la faveur d'une abnégation inouïe et presque surhumaine. 11 ne voulait point d'un miniuiiim de renoncement : il le voulait entier, absolu, du corps et de l'âme.

Son idéal n'était pas un idéal de faiblesse, d'amoindrissement, mais un idéal de force, d'inépuisable énergie. Il ne rêvait point de se soustraire aux responsabilités de la société et de la vie, mais, au contraire, il aspirait à se rendre digne d'enseigner une vie plus haute et une société pkis parfaite. « La pauvreté foule le monde à ses pieds », s'écriait-il, « la pauvreté est la reine du monde ». Parce que je suis pauvre, que je veux l'être et le rester, je suis libre, libre de moi-même et hbre des autres... Tout l'empire que la matière perdra sur moi, ne sera-t-il pas donné à l'esprit ? Mon âme ne sera-t-elle pas d'autant plus vigoureuse, d'autant plus assurée dans ses desseins qu'elle sera affranchie de convoitises, ne sera-t-elle pas d'autant plus âme, si Ton ose dire, que le corps qu'elle anime sera moins assujetti à des habitudes de luxe et de jouissance ?

Cependant, le corps, « frère corps » comme il l'appelle, a ses exigences légitimes, et, puisqu'il demande à ses frères qu'ils soient laborieux et joyeux, (ju'il les désire alertes physiquement et spirituellement, il prohibe tout ce qui pourrait faire croire que leur vertu n'est obtenue que moyennant Fanéantissement de leur corps : ce sont des hommes (ju'il

lui faut pour supporter les rigueurs de la Règle, et non des exténués par l'excès des macérations et des disciplines.

Sa vigilance et sa douceur, à cet égard, sont inépuisables. Une nuit, à Rivo-torto, tandis qu'il méditait, il entend un religieux se plaindre ; il se lève, fait de la lumière, s'informe... C'est un frère malade à force d'avoir jeûné. Afm que Taffamé n'ait pas honte de manger seul, il appelle sur-le-champ tous les frères et improvise un repas nocturne auquel tous, et lui-même, prennent part. Et, ensuite, il leur fait une belle leçon sur la discrétion dans l'austérité.

« Une autre fois, raconte encore le Speciiliun Perfectionis^ un frère très pieux était couché, malade et très faible. Le bienheureux François, le considérant, se dit en lui-même : « Si ce frère, de bon matin, mangeait du raisin mûr, je m'avise que cela lui serait de grand soulagement ». Et, comme il avait pensé, ainsi lit-il : Un jour, il se leva de grand matin et appela ce frère en cachette et l'emmena à une vigne qui était voisine du logis. Et il choisit une vigne qui portait du raisin bon à manger et, assis à côté de la vigne avec ce frère, il se mit à manger du raisin, afm que ce frère n'eût pas honte de manger seul v 1).

') Spec. perf., 27, 28. Lég. des trois covip., ch. 33, 34.

Cette hutte de Rivo-torto avait connu les temps héroïques de l'Ordre. Elle avait été délaissée par les lépreux et, « à cause de la petitesse et de Tétroitesse du lieu » \), l'homme de Dieu avait dû écrire le nom des frères sur les poutres, afin que chacun connût sa place et ne gênât pas les autres.

Avec quelle inflexible douceur, avec quelle ferme et persuasive patience, il apprenait la charité et la pauvreté à ses premiers disciples ! Un de leurs devoirs esssentiels était de soigner les lépreux ; et ils étaient astreints à travailler, soit en exerçant le métier qu'ils avaient dans le monde, soit en louant leurs bras pour les travaux des champs. Mais ils ne pouvaient recevoir de salaire en argent ; ils ne pouvaient accepter que des vivres et, encore, en petite quantité, car il ne voulait pas qu'ils fissent provision pour le lendemain -).

« Au commencement de l'Ordre, racontent les Trois Compagnons ^), il y avait parmi eux un frère qui priait peu et ne travaillait pas, et il ne voulait pas aller à l'aumône, mais mangeait bien. Le bienheureux François, considérant par FEsprit-Saint, que c'était un homme charnel, lui dit : « Va ton chemin, frère mouche, car tu veux manger la fatigue de tes frères et être inactif dans Toeuvre de Dieu, comme

') Lég. des trois comp., ch. 14.

2) Spec. perf., 19, 44, 75 ; Lég. des trois couip., ch. 24.

3) ch. 29 ; Spec. perf., ch. 24.

l'abeille oisive qui ne fait aucun i^ain et mange, d'abord, la fatigue des autres ! »

Il montre l'exemple, d'ailleurs, et, sans cesse, il s'occupe : lorsqu'il n'est pas par les chemins, avec Bernard, avec Egide ou avec quelque autre trère, pour exhorter le peuple à la pénitence, il visite et console les lépreux ou, même, s'en va dans les environs, le l)alai sur l'épaule, nettoyer les églises mal entretenues ^). Il appelle l'aumône: « la table du Seigneur », mais elle ne doit pourvoir qu'à ce que le travail n'apporterait pas. Cependant, l'aumône est un grand moyen d'humilité et d'édification et, qu'on la donne ou qu'on la reçoive, elle est un extraordinaire stimulant de grâce pour l'âme.

Du temps où il était seul encore et allait « merveilleusement méprisé ^>, il dut livrer plus d'un dur combat à ses répugnances et à son ancienne Herté. Un jour ainsi, au moment où il travaillait à réparer l'église de Saint-Damien, il parcourait la cité, mendiant de l'huile pour éclairer ce sanctuaire : « Et arrivant près d'une maison et voyant là des hommes réunis à jouer, il eut honte en lui-même de demander l'aumône devant eux et s'en alla. Mais, parlant en soi-même, il se reprocha d'avoir péché, et courant tout droit où le jeu se faisait, il dit sa faute devant

') Spec.pcrf., 56.

tous ceux qui étaient là, et qu'il avait pris honte de demander l'aumône à cause d'eux... ^).

Nous l'entendions tantôt louer le frère qui avait été jo3'eusement à l'aumône ; c'était une leçon pour les autres frères que le respect humain retenait encore : « Le bienheureux François, rapporte le Spéculum Perfectionis ^), lorsqu'il commença à avoir des frères, prenait tant de consolation de leur compagnie, et il avait un tel amour et un tel respect pour eux, qu'il se gardait de leur dire d'aller à l'aumône ». Il y allait lui-même, seul et à grande fatigue, et quand son exemple les eut entraînés, il en ressentit un grand bonheur.

Peut-être, dans les séjours qu'il lit à Rome pour les affaires de l'Ordre, songea-t-il l^en souvent qu'il y était d'un cœur moins hardi que lors de ce pèlerinage, effectué avant sa conversion définitive, et au cours duquel il mendia, sur le parvis de Saint- Pierre, revêtu des vêtements empruntés d'un pauvre ^). Car son humilité s'accroît avec le succès et, plus il est accueilH dans la Ville Eternelle, plus il se fait petit, chétif, pauvre d'esprit. Il se dissimulerait bien volontiers derrière les cardinaux qui le protègent. L'intérêt de l'Ordre, seul, l'amène au Siège Pontifical, devant Innocent III qui hésite, d'abord, à

') Lég. des trois conip., ch. 7.

^) Lég. (les trois covip., 3.

autoriser Tentreprise religieuse nouvelle et (|ui ne s'y décide qu'à la suite d'un songe (u'i François lui est apparu, soutenant la liasili(|ue du Latran (|ui s'écroulait. Il ne consentait à être l'hôte des princes de l'Eglise qu'à condition de prendre ses repas avec les pauvres nourris par leur munificence. Sinon, il soupirait, avec nostalgie, après la « pauvre table des frères et les pauvres aumônes (jue Ton recueille, de porte en porte, pour l'amour dv Dieu ». Et il arrive, comme chez le cardinal d'Ostie, le Protecteur de l'Ordre, le futur Grégoire IX, qu'il s'esquive au moment de prendre ])lace avec les invités et revienne, chargé du pain qu'il a été mendier dans les rues... « Pourquoi, mon frère très cher, lui demande, en souriant^ le cardinal, pourquoi me fis-tu aujourd'hui cet affront, que venant dans ma maison, qui est la maison de tes frères, tu ailles demander l'aumône ? » Et saint François lui répondit : ' ... Je ne veux pas avoir honte d'aller mendiant ; mais je veux tenir cela à grande noblesse et dignité royale, selon Dieu et à son honneur, {|ui, bien qu'il soit le Seio:neur de tous, et étant riche et Horieux dans sa majesté, se rendit pauvre et vil, revêtant notre humilité » ^).

On ne sait où éclate davantage l'humilité en lui, lorsqu'il reçoit ou lorsqu'il donne : « Ayant pris la Pauvreté pour femme, devant Dieu et devant les

') Spec. ptrj., 23, 67. ; Lég. des trois coiiip., ch. 51, 52.

hommes », il est mortifié s'il rencontre quelqu'un dont le dénûment surpasse le sien ; il se dépouille, en sa faveur, de son manteau ou de ses vêtements car, dans sa pensée, il les a reçus seulemint en prêt, jusqu'au moment où il découvrira quelqu'un qui en ait plus besoin que lui : — « Un pauvre, fait-il dire à une vieille femme malade à laquelle il envoie des vivres et son manteau, un pauvre, auquel tu prêtas ce manteau, te le renvoie et te remercie ! » ^)

Aucun indigent ne pouvait s'éloigner de la Portioncule, les mains vides. Un jour, il dit h. Pierre Cattani, son vicaire, de donner, à défaut d'autre chose, le Nouveau Testament qui servait aux offices, et il ajoute : « Cela plaira mieux à Dieu que si nous y hsions ! » Et le bon frère Junipère était bien dans la tradition du Petit Pauvre, cette fois où, ayant été préposé à la garde d\m autel de la \''ierge, paré pour une fête, il en détacha, « en grande ferveur d'esprit », les mirifiques clochettes d'argent pour en gratifier une mendiante -j.

Les contradictions que François a rencontrées ne l'ont aigri ni changé, et, pas davantage, les maux dont il souffre. Rien n'a pu faire dévier cette âme,

') Léff. des trots comp., ch. 30.; Spec. perf., 17, 33.

-) Lég. des trois comp., ch. GO. ; Fwretti, Vie de frère Junipère, 5. Ne serait-ce pas à l'occasion de ce fait que saint François aurait dit : « Crois bien que la Mère de Dieu préfère qu'on observe l'Evangile du Fils et qu'on dépouille son autel, plutôt que de voir son autel orné et son lils méprisé » ? (Actus, G2).

où une virilité invincible s'allie à une tendresse inépuisable, de la voie où elle s'est élancée avec une si magnanime ardeur... « Celui-là aime moins, à qui d est moms pardonné ». Ainsi a parlé Jésus ; après lui, François pense que toute rédemption est dans le pardon. A la lin de sa vie, il adressait à son vicaire-général, frère Elie, une lettre lui renouvelant avec instance ses exhortations de toute indulirence : « En cela je veux connaître si tu aimes Dieu et moi, son serviteur et le tien, si tu fais ceci : à savoir qu'aucun trère du monde, qui péchera autant qu'il pourra pécher et qui, ensuite, verra tes yeux, jamais ne s'en aille sans ta miséricorde... Et, en tout, les supérieurs n'ont d'autre pouvoir de donner pénitence, sinon celle-ci, à savoir de dire : « Va et, dorénavant, ne pèche plus !... > ^).

Toute sa rigueur est pour lui-même ; jamais il ne se trouve assez dépouillé, jamais assez humilié ; ses scrupules sont infmis, à cet égard, d'autant plus qu'il mettait, nous dit frère Léon ^), « grande et particulière étude à enseigner les frères plus par les œuvres que par les paroles sur ce qu'ils devaient faire et éviter ». Il s'effarouche devant les honneurs et les marques d'admiration ; avec une pudeur ombrageuse, il dissimule les plaies des stigmates dans l'appréhension des preuves de vénération qu'elles lui atti-

') Lég. des trois comp., ch. 72.

») Spec. per/., 16.

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feraient. 11 se garde, comme crun piège, des plus minimes dérogations à la Règle : s'il est malade, ce n'est que par obéissance aux ordres du Père Général qu'il se prête aux soins du médecin, qu'il use d'une nourriture plus substantielle ou de vêtements plus chauds ^). Cette sollicitude pour sa santé lui pèse et lui est fastidieuse : il y décèle un reste d'amour-propre et d'égoïsme ; il voudrait ne s'occuper que des autres. Ayant abdiqué le gouvernement de l'Ordre, il veut vivre en sujétion, sans distinction d'avec les autres religieux, sans privilège. Tout ce qui aurait pu prendre l'apparence d'une latitude qu'il s'accordait, lui était en horreur. Les grands et les cardinaux aimaient sa société, mais il leur disait : « Mes trères qui restent dans les petites maisons pauvres, auront une raison de murmurer contre moi quand ils apprendront que je reste près des cardinaux et ils pourront dire : « Nous subissons tant de tribulations et, lui, il se donne du plaisir! » Il s'était fait désigner un gardien, un frère, qui l'accompagnait partout et auquel il obéissait ; mais il trouva bientôt qu'il y avait là une singularité contre Thumilité et contre la Règle, et il demanda à être placé, désormais, sous l'autorité du supérieur du couvent dont il serait l'hôte ^).

On dirait que sa sévérité pour lui-même et la

') Spec.perf., 91.

=) Spec. perf., 39, 40, 4G, 07 ; Lé^. des trois contp., cli. 52, 59, 07.

conformité de sa conduite à la règle stricte s^accroissent dans la mesure des faiblesses et des transgressions des autres : il s'oftre en victime expiatoire des fautes qu'il excuse chez ses trères.

Un tel détachement de soi-même transporte ceux qui peuvent y atteindre et s'y maintenir sur les sommets de la contemplation et du ravissement, sur ces Alpes spirituelles où l'âme respire, en quelque sorte, l'atmosphère enivrante et glacée de la solitude et des espaces immaculés.

C'est une belle illustration de la pensée de saint François que le geste si confiant et si lier dont, au début, il se dépouillait de ses vêtements, pour se remettre, nu, entre les mains de TEvêque d'Assise... Il avait voulu entrer dans l'EMise comme un nouveau-né ; en restituant à son père les habits qu'il tenait de lui, il renonçait à ses biens, à son héritage et au monde, et, en même temps, il se renonçait luimême. Et, de même qu'il s'était présenté au parvis de l'Eo-lise militante — dans un merveilleux dénûment — il voulut aussi paraître au seuil de l'Eglise triomphante, car, aux ap|M-oches de la mort, il se fit coucher nu sur le sol nu... ^)

') /-<'^. (Us trois cotnp., ch. fi, 71).

CERTAINS êtres semblent investis d'on ne sait quelle noblesse innée qui donne à tout ce qu'ils disent et à tout ce qu'ils font une portée significative, un extraordinaire prestige. Le secret de cette noblesse est, peut-être, dans le parfait équilibre de leur personnalité morale et de leur personnalité physique ; dans l'accord intime de leurs facultés et de leurs actions qui ne nous laissent jamais apercevoir en eux aucune dissonance, aucune disparate. Ils ne se sont pas assigné un rôle, ils y étaient prédestinés : tout en eux manifeste une admirable simplicité, et la transparence même de cette simplicité nous rend plus évidente la grandeur native de leur âme.

Saint François était de ces créatures destinées à exercer dès l'enfance autour d'elles une sorte d'attraction et d'inconsciente séduction. Et un tel empire suppose chez celui qui en possède le privilège autant de volonté que de charme.

La fougue et l'imprévu de la conduite de François adolescent ; l'ascendant qu'il avait acquis sur les jeunes patriciens d'Assise ; ses élégances et ses générosités d'enfant prodigue ; l'originalité de ses réparties ; ses velléités belliqueuses remplissaient sa mère d'un orgueil mêlé d'inquiétude et donnaient à ses concitoyens une grande opinion de son avenir. Ardente et ingénue, son âme juvénile aspirait à toutes les joies et à toutes les victoires de la vie. Dans sa mémoire chantaient les mots glorieux et

héroïques des chansons de geste et des romans d'aventure et, phis tard, il s'en souviendra pour appeler les frères mineurs les « chevaliers de sa Table Ronde » et les « ménestrels du Bon Dieu » ^).

Un des traits sur lesquels ses biographes reviennent, à fréquentes reprises, est sa courtoisie naturelle et son incomparable douceur. Un jour, il s'écriait qu'il fallait conquérir le Paradis par la violence de l'humilité et de la prière ; ne pourrait-on dire de lui qu'il s'est conquis ses disciples par la violence de sa douceur ? Une douceur qui est faite, non de vaine et malsaine condescendance, mais de sérénité et d'énergie ; la douceur d'un homme qui sait où il va et où il mène les autres, et pourquoi... Cette douceur des forts, enfin, sur laquelle on peut s'appuyer, qui ne considère pas vos larmes d'un œil aride, en vous assurant que la douleur est déraisonnable et stérile, mais qui, par sa seule présence, raffermit et console.

C'est (|ue l'amour de saint François est désintéressé : c'est eux-mêmes qu'il aime dans les êtres, et non sa propre satisfaction. Et l'épanouissement de cet amour finit par l'étendre à toutes les créatures et jusqu'aux choses inanimées. Le sermon aux oiseaux des Fiorctti est célèbre. Le bienheureux était plein de tendresse et de sollicitude pour les animaux, leur parlait comme s'ils étaient doués de

') Li'ff des trois comp., ch. 1 ; Spec. pcrf., 72, lUO.

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la raison — qui, souvent, manquait aux hommes ! — et ne voulait pas les voir traiter d'une façon barbare. Ne rêvait-il point de demander à l'Empereur une loi qui prescrirait de faire, à Noël, d'abondantes distributions de vivres, non seulement aux misérables, mais aux bêtes domestiques et aux oiseaux, afm de les associer, eux aussi, à l'allégresse de la nativité commémorée du Sauveur ^).

La vie, sous toutes ses formes, lui est vénérable et sacrée : il veut que nous la respections partout où le Créateur l'a mise, sans la froisser ni l'endolorir. 11 souffre de la souffrance obscure et muette de la plante qui saigne et s'étiole, et recommande au frère jardinier de ne blesser ni les racines ni la sève des arbres qu'il abat, de manière qu'ils puissent repousser -).

Il aime la vie, non pour l'exploiter ou en jouir, mais pour l'aimer. Il l'aime de toute sa foi en Dieu et de toute son espérance en l'avenir. Et là est la source toujours jaillissante de sa joie.

Au temps où il était prisonnier de guerre à Pérouse, il scandalisait ses compagnons de captivité en se divertissant par des rires et des danses. Mais un soir, quelques années après, tandis qu'avec ses amis de plaisir il allait, chantant, par les rues d'Assise, la foudroyante et sublime visitation de la grâce

') Spec. perf., 114 ; Lég. des trois cuinp., cli. 71. ^) Spec.perf., 118.

ou —

est descendue sur lui, l'a isolé des autres et rempli d'une douceur (|ui ne ral)andonnera plus ^).

Dès lors, son enjouement naturel, cette belle humeur souriante d'une âme sereine et résolue, s'est transformée en une joie toujours plus haute, plus perçante et plus vive... C'est que sa vocation lui a été révélée ; et elle n'était ni de commercer, ni de combattre par les armes ; il n'était appelé ni à la fortune, ni à la renommée mondaines, mais au sacrifice, à Toblation persévérante et toujours plus accomplie de lui-même.

« La joie parfaite », il l'enseigne à frère Léon, consiste à se complaire dans « la croix de la tribulation et de l'affliction » et à « se vaincre soi-même » -) car la victoire sur nos propres inclinations nous rend, seule, dignes de conquérir les autres. Cette joie, il la possède, et elle a allumé en lui une tiamme dont l'ardeur inextino:uil)le luira à toutes les heures de sa vie, même aux plus attristées et aux plus sombres. Cette joie, c'est le divin soleil de ]:)ureté et de fraîcheur (|ui colore l'aurore de l'Ordre ; c'est, sous le poids et les angoisses de la journée, au milieu des nuées orageuses et menaçantes, l'arc-enciel subitement apparu de la paix ; c'est, au déclin du jour suprême de son existence terrestre, l'éclat d'azur et de pourpre du surnaturel crépuscule dans

') A'',:/, des trois coiiip., cli. 2 et ;3. -j Fiorcfli, ch. 8.

lequel son chant de jubilation, d'amour et de pauvreté a retenti, pour la dernière fois, en ce monde...

Avec quelle exaltation presque fébrile, pleine d'élans primesautiers, il accueille ses premiers disciples, Bernard, puis Sylvestre, puis E^^ide!... Et, aussitôt, « unis ainsi à quatre, avec joie démesurée et allégresse de l'Esprit-Saint, ils se divisèrent pour aller prêcher, deux à deux... Et, allant dans la Marche d'Ancône, avec frère Egide, le saint chantait en irançais, à voix haute et claire, les louanges de Dieu... /> Et, tandis qu'ils marchaient de la sorte, en vagabonds déguenillés et suspects, sans pain et sans gîte, il prédisait avec grande joie à son compagnon inquiet et surpris que les frères couvriraient la terre de leur multitude ^). Sa prophétie devait se vérifier avec une extraordinaire promptitude et les âmes se précipiter, comme vers une issue inespérée, dans le sillage qu'il avait ouvert. Mais la multiplication des membres de la cono-réo-ation amena avec elle, par la diversité des esprits, des défaillances et des discordes propres à désoler le fondateur ; cependant, la véhémence de sa foi, son abandon imperturbable à la volonté du Seigneur consumèrent toujours les éléments de trouble et de rancœur qui auraient pu obscurcir sa joie.

Si quelque parole malsonnante ou h(xsti!e lui était adressée par un frère irrespectueux, il allait,

') Lêg. des trois comp., ch. !) ; l'/V de frère Eiride, ch. 1.

silencieusement, se mettre en prière dans un coin, puis revenait, sans rien dire, dans une grande sérénité. « Il ne convient pas au serviteur de Dieu de montrer de la tristesse et une face troul:)lée », disait-il à un frère ; et, en parlant ainsi, il le rappelait à l'observance de la Règle qui veut que les frères mineurs « se montrent joyeux dans le Seigneur » ^). Ne sont-ils pas délivrés de tout ce qui assombrit ou tourmente les hommes ? ils n'ont rien, et leur pauvre subsistance quotidienne, la Providence la leur apportera... Et la saveur fortifiante et pure de cette vie ; le délice du repas fait de pain mendié et d'eau puisée dans la fontaine sur la margelle de laquelle il se reposait, suscitent dans le cœur, enfantin à force de sublimité, de François, des accès de félicité d'une admirable jHiérilité : « Quelquefois, racontent les Trois Compagnons -), il cueillait une baguette et, la soutenant sur le bras gauche, il posait dessus une autre baguette à la manière d'un arc et, avec la main droite, il tirait sur celle-ci comme sur (les cordes d'j une viole et, prenant une attitude appropriée, il chantait en français du Seigneur Jésus- Christ ».

11 chante sans cesse, et l'on pourrait dire que sa présence, ses gestes et ses paroles agissent sur ceux qui Tentourent à la façon d'un chant, d'une

'j Lé;r. des troia comp.^ ch. 3'2 ; Première Règle, VII. -) ch. 31.

pénétrante harmonie qui les transporte et les extasie. Il chante, et l'allégresse, l'insoutenable douceur dont la grâce le remplit, parfois, sont comme condensées dans ces Louanges des Créatures au Créateur, dans ce Cantique de frère Soleil, qui n'est qu'une exultante effusion, où l'excès de l'amour semble n'avoir pu se satisfaire qu'au prix de mots merveilleusement simples et que l'on dirait faits de cristal et de kimière :

Très haut et très bon Dieu omnipotent,

A toi sont les louanges, la gloii'c et l'honneur et toute bénéiliction.

Car à toi seul elles eonvienncnt,

Et nul homme n'est digne de te nommer.

Loué sois-tu. Seigneur, mon Dieu, en toutes tes créatures;

Spécialement, en mcssirc le frère Soleil

Qui éclaire et illumine pour nous.

Et il est beau et rayonne avec grande splendeur.

De toi. Seigneur, il porte signification.

Loué sois-tu. Seigneur, pour sœur Lune et pour les étoiles. Dans le ciel tu les as formées claires et belles.

Loué sois-tu, Seigneur, pour frère Vent

Et pour l'air et la nuée et le serein et tout temps.

Par les(|uels tu donnes à toutes les créatures subsistance.

Loué sois-tu, Seigneur, pour sreur Eau Qui est très utile et humble, i)récieuse et chaste.

Loué sois-tu, Seigneui', pour frère Feu

Par lequel tu illumines la nuit.

Et il est beau et joj-eux, et très ardent et foit.

Loué sois-tu, Seigneui", pour notre mère, la Terre

Laquelle nous sustente et nourrit.

Et (jui [iroduit des fruits variés, et des fleurs colorées et des liorbcs.

Louez et bénissez le Seigneur Et remerciez-le et servez-le avec grande humilité.

Il composait ces vers au couvent de Saint- Damien, dans une hutte où sainte Claire Tavait hébergé, durant les nuits d'insomnie que lui infliîieaient les maux d'veux dont il souffrait et la niultitude de rats qui infestaient son logis. C'était peu après l'impression des stigmates qui avaient accru en même temps chez lui le ravissement et les infirmités ; mais son esprit était alors « dans une grande consolation et douceur ». Il rêvait de voir frère Pacifique, qui était poète, aller par le pays avec des compagnons, afin de convertir les pécheurs en prêchant et en chantant, comme des troubadours, des « jongleurs du Hon Dieu », le Cantique des Créatures ^).

Les deux années qui lui restaient à vivre devaient n'être plus qu'une maladie continuelle ; jamais, cependant, son âme ne fut plus forte et plus libre, et, s'il survenait quelque crise de défaillance, il suffisait qu'il se fit chanter le Cantique des Créatures pour qu'il oubliât <' la douleur et Tâpreté de ses maux >/ .

Un jour, il apprit qu'une grande querelle divisait l'évêque et le Podestat d'Assise. Emu de compassion et désireux de se faire le médiateur de la paix entre

V) V. sur le Cantique des Créatures et les derniers temps de la vie du saint: Léfr. des trois comp., ch. 7ti à 79 ; Spec. psr/., 87 à 90, 100, 101, 107, 108, 110, 112, 120 à 121 ; Fiorelti, 6 ; Coiisid. sur les sti^rmates, 4.

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