PAR LES TROIS COMPAGNONS
Voici des choses écrites par trois des compagnons de saint François au sujet de sa çie, de la façon dont il se comportait dans le siècle^ de sa conversion miraculeuse et par-^ faite^ ainsi que de l'origine et de la fondation de V ordre en sapei'sonne et celle des pr'emiers frères.
De sa naissance f de sa frivolité^ de ses délicatesses et de sa prodigalité, et comment tout cela se tourna en libéralité envers les pauvres.
François, ce bienheureux, cet homme évangélique, eut pour père Pierre, fils d'un marchand nommé Bernardone et uniquement adonné à acquérir les biens de ce monde; mais sa mère, nommée Pica, était de bonne naissance. Celle-ci, comme une autre Elisabeth, enfanta ce bienheureux fils en l'absence de son père, qui était allé en France pour son commerce, et elle avait donné d'avance à l'enfant attendu le nom de Jean.
Le jour même où ce bienheureux enfant
De sa naissancGf de sa frivolité^ de ses délicatesses et de sa prodigalité, et comment tout cela se tourna en libéralité envers les pauvres.
François, ce bienheureux, cet homme évangélique, eut pour père Pierre, fils d'un marchand nommé Bernardone et uniquement adonné à acquérir les biens de ce monde; mais sa mère, nommée Pica, était de bonne naissance. Celle-ci, comme une autre Elisabeth, enfanta ce bienheureux fils en l'absence de son père, qui était allé en France pour son commerce, et elle avait donné d'avance à l'enfant attendu le nom de Jean.
Le jour même où ce bienheureux enfant.
Jean-François vint au monde, un mendiant étranger se présenta à la porte de la maison, et, après que la servante lui eût donné quelque aumône, il lui dit : c( Je t'en prie, apporte-moi l'enfant qui est né ici aujourd'hui; car j'ai un grand désir de le voir. » La servante refusa. Mais il insistait, disant qu'il ne s'en irait point sans l'avoir vu.
La servante le renvoya avec indignation et rentra. Apprenant cela, dame Pica, tout étonnée, lui ordonna de montrer l'enfant à cet étranger. Alors celui-ci, prenant dans ses bras le petit François avec joie et respect, comme autrefois le vieux Siméon avait pris l'enfant Jésus, s'écria : « Aujourd'hui, dans ce bourg, deux enfants sont nés, dont l'un, qui est celui-ci, sera des meilleurs, et l'autre sera des pires qu'il y ait au monde. » Que le meilleur fût François, cela est clair pour tous; quant à l'autre, beaucoup ont affirmé savoir qui il était. Le père , à son . retour , joyeux d'avoir un fils, lui donna le nom
LÉGENDE DE SAINT FRANÇOIS. 42b
de François, à cause de la France d'où il arrivait.
Quand il fut grand, et que son esprit se fût ouvert, il pratiqua le métier de son père, c'est-à-dire le commerce, mais de façon bien différente. Car il était plus gai que son père, et plus libéral. Il aimait les jeux et il parcourait nuit et jour la ville d'Assise en chantant avec ses compagnons. Il était large dans ses dépenses, et il employait à des festins et à d'autres divertissements tout ce qu'il pouvait avoir et tout ce qu'il gagnait. Ses parents lui en faisaient souvent reproche, disant qu'à lui voir faire telles dépenses pour lui et pour les autres, on le prendrait, non pour leur fils, mais pour celui de quelque grand prince.
Toutefois, comme ils étaient riches et qu'ils l'aimaient tendrement, ils toléraient cette vie et ne voulaient pas le tourmenter pour cela.
Et sa mère, quand elle entendait les voisins parler de ces prodigalités, répondait :
« Que dites-vous là de mon fils? Il restera,
malgré tout, enfant de Dieu par sa grâce. »
Ce n'était pas seulement pour les divertissements qu'il était large et même prodigue.
Il dépensait aussi beaucoup en vêtements, s'iiabillant d'étoffes plus chères qu'il ne convenait à sa condition.
Il avait des raffinements si singuliers que parfois il faisait coudre à une étoffe précieuse un morceau d'étoffe grossière. Néanmoins il était naturellement courtois de manières et de langage; jamais il ne disait à personne un mot grossier ou blessant, et même, quoiqu'il fût un jeune homme gai et léger, il résolut de ne rien répondre à ceux qui disaient des choses grossières. C'est pourquoi on parlait de lui dans toute la province, et beaucoup de ceux qui le connaissaient disaient qu'il ferait quelque chose de grand.
De ces vertus naturelles, il s'éleva par degrés à la grâce de Dieu, et il en vint à se dire à luimême : « Puisque tu es courtois et généreux envers les hommes, de qui tu n'as rien à
attendre si ce n'est une faveur vaine et pas-
sagère, il est juste que pour l'amour de Dieu,
qui récompense si largement, tu sois aussi courtois et généreux envers les pauvres. » Aussi visitait-il dès lors les pauvres et leur faisait-il d'abondantes aumônes. Et bien qu'il ne fût qu'un marchand, il tirait vanité de son opulence terrestre.
Un jour qu'il était très entouré dans la boutique où il vendait des étoffes, un pauvre vint lui demander l'aumône pour l'amour de Dieu.
Il la lui refusa, retenu par l'amour du gain et le soin de sa vente ; mais bientôt, touché par la grâce divine, il s'accusa de grande grossièreté, se disant : « Si ce pauvre était venu au nom d'un puissant comte ou d'un baron, certainement tu lui aurais donné ce qu'il te demandait. Combien plus volontiers n'auraistu pas dû le faire au nom du Roi des rois, le Seigneur de tous? » Et il résolut en son cœur de ne jamais refuser ce qu'on lui demanderait au nom du Seigneur.
Comment il fut captif à Pérouse, et des deux visions quHl eut quand il voulut être fait chevalier.
En ce temps, la guerre étant survenue entre Assise et Pérouse, François fut pris avec beaucoup de ses concitoyens et emmené captif à Pérouse. Gomme il était d'habitudes nobles, il fut placé avec les chevaliers prisonniers. Un jour, comme ceux-ci se lamen talent de leur captivité, lui qui était naturellement d'humeur gaie et joyeuse n'avait pas du tout l'air de s'attrister, mais plutôt de s'amuser. L'un d'eux lui reprocha de se conduire comme un insensé, puisqu'il semblait
se réjouir d'être emprisonné. A quoi François
répondit vivement : « Que pensez-vous donc de moi? Un jour je serai adoré dans le monde entier. » L'un des chevaliers avec lesquels il avait été placé ayant fait injure à un autre, tous voulaient s'éloigner de lui. Seul, François ne refusa pas de lui tenir compagnie et engagea même les autres à en faire autant.
Au bout d'un an, la paix fut faite entre les deux cités et François retourna à Assise avec ses compagnons.
Quelques années plus tard, un noble d'Assise prépara une expédition militaire pour aller en Fouille gagner de l'argent ou de la gloire. François désira aller avec lui, et voulant être fait chevalier par un certain comte nommé Gentil, il se prépara de riches vêtements; car il était moins riche que son concitoyen, mais beaucoup plus porté à la dépense.
Après qu'il eût donné tous ses soins à ces préparatifs , il se consumait du désir de se mettre en route. Or, une nuit, Dieu le visita,
et l'éleva dans une vision au faîte de cette gloire qu'il souhaitait si ardemment.
Cette nuit-là, pendant qu'il dormait, il lui apparut quelqu'un qui l'appela par son nom et le conduisit dans un grand et beau palais tout rempli d'armes, de boucliers resplendissants et d'autres appareils militaires, pendus au mur et propres à équiper des soldats.
Joyeux et étonné, il demanda à qui appartenaient ces armes si brillantes, et ce palais si beau. Et il lui fut répondu que les armes et le palais étaient à lui et à ses soldats.
Le matin, il se réveilla l'esprit joyeux, se figurant, en homme du siècle que n'avait pas encore pénétré le souffle de Dieu, qu'il allait devenir un prince magnifique. Considérant cette vision comme un présage de grandeur, il résolut de se rendre en Fouille pour y être fait chevalier par le comte dont il a été parlé. Il était beaucoup plus gai que d'habitude, et comme on lui demandait d'où lui venait cette gaieté, il répondit : « Je sais que je deviendrai
un grand prince. » Or, le jour précédent, il avait donné une marque de grande libéralité et de noblesse de cœur, et l'on croit que ce fut là pour une grande part la cause de la vision même. Car il avait donné à un chevalier pauvre tous ses vêtements, qui venaient d'être faits avec une élégance recherchée et à grands frais.
Ayant repris sa route vers la Fouille, il arriva jusqu'à Spolète, et là il tomba malade. Il continuait cependant à se préoccuper de son voyage. S'étant endormi, puis à moitié réveillé, il entendit une voix qui lui demandait où il comptait aller. François expliqua tout son projet. La voix reprit : c< Qui peut te faire le plus de bien, le Seigneur ou le serviteur? — Le Seigneur, répondit-il. — Pourquoi donc, dit la voix, abandonnes-tu le Seigneur pour le serviteur, et le maître pour celui qui dépend de lui? » Et François demanda : « Que veux-tu que je fasse, Seigneur? — Retourne dans ton pays, dit la voix, et là il te sera dit ce que tu
as à faire. Car la vision que tu as eue doit être interprétée autrement que tu ne l'as fait. »
Alors s'éveillant, il se mit à réfléchir profondément. Et tandis qu'après sa première vision, il avait été mis presque hors de luimême, à force de joie, par l'espérance de grandeurs temporelles, cette fois-là, il se recueillit, et se plongea dans la méditation, si bien qu'il ne put dormir de toute la nuit.
Et le matin, il prit en hâte le chemin d'Assise, tout plein de joie et d'allégresse, attendant que le Seigneur, qui lui avait envoyé ces visions, lui fît connaître sa volonté et l'inspirât pour le mieux en vue de son salut. Mais déjà ses intentions étaient changées; et il ne songeait plus à aller dans la Fouille, résolu de se conformer à la volonté divine.
Comment le Seigneur visita son cœur et le remplit d'une douceur merveilleuse, par la vertu de laquelle il commença à progresser dans le mépris de lui-même et de toutes les vanités , dans l'oraison, dans les aumônes et dans l'amour de la pauvreté.
Quelques jours après son retour à Assise, il fut choisi pour chef d'une fête par ses compagnons, et chargé de fixer les dépenses comme il lui semblerait bon. Il fit donc préparer un festin somptueux, ainsi qu'il l'avait fait bien des fois. Après le repas, ils sortirent de la maison, et ses compagnons le précédaient par la ville en chantant. Lui suivait par derrière sans chanter, tenant à la main un bâton pour marquer qu'il était leur chef.
Et tout à coup, il fut visité du Seigneur, et son cœur se remplit d'une telle douceur qu'il ne pouvait ni parler ni se mouvoir, ni rien entendre, ni rien sentir que cette douceur qui l'avait rendu entièrement étranger à toutes les sensations de la chair. Et, comme il l'a dit lui-même plus tard, si on avait voulu alors le couper en morceaux, il n'aurait pu ni s'enfuir ni remuer.
Ses compagnons s'étant retournés et l'ayant aperçu bien loin en arrière, revinrent vers lui et s'effrayèrent de voir qu'il était déjà comme changé en un autre homme. Et l'interrogeant, ils lui disaient : « A quoi pensais-tu? Pourquoi ne nous as-tu pas suivis? Peut-être songeais-tu à prendre femme? » Et il leur répondit vivement : « Vous avez dit vrai, car je songeais à prendre une femme plus noble, plus riche et plus belle que vous n'en avez jamais vu. » Et ils se moquèrent de lui. Or il n'avait pas dit cela de lui-même, mais par l'inspiration de Dieu. Car cette épousée fut la véritable vie
monastique qu'il embrassa et qui, par la pauvreté, fut plus noble, plus riche et plus belle que celle des autres ordres.
Aussi, à partir de ce moment, il commença à dédaigner et à mépriser les choses qu'il avait aimées jusque-là : cependant, il ne s'en dégageait pas tout à fait parce qu'il n'était pas encore entièrement détaché des vanités du siècle. Il s'étudiait à se soustraire peu à peu au tumulte du monde et à recevoir Jésus-Christ dans son for intérieur, en cachant aux yeux des égarés la perle de grand prix pour laquelle il souhaitait donner tout le reste. Souvent, presque tous les jours, il se mettait en oraison, poussé à cela par la douceur qu'il y goûtait et qui, venant le saisir dans les rues et dans les lieux publics, le ramenait à la prière.
Il avait toujours été bienfaisant envers les pauvres. Mais dès lors il résolut fermement en son cœur de ne jamais refuser une aumône à un pauvre qui lui demanderait pour l'amour de Dieu, et de lui donner plus libéralement
et plus abondamment qu'il n'avait coutume de le faire. Donc, toutes les fois qu'au dehors de son logis un pauvre lui demandait l'aumône, il lui donnait de l'argent, s'il en avait ; s'il n'en avait pas, il lui donnait son bonnet ou sa ceinture pour ne pas le renvoyer les mains vides. Lorsqu'il n'avait ni bonnet ni ceinture, il se retirait dans quelque endroit secret, et là il se dépouillait de sa chemise et l'envoyait secrètement au pauvre, afin qu'il la portât pour l'amour de Dieu.
Il achetait aussi des objets pour l'ornement des églises, et les faisait transmettre en grand mystère aux prêtres pauvres. Et lorsqu'en l'absence de son père il restait à la maison et dînait seul avec sa mère, il n'en chargeait pas moins la table de pains, comme s'il avait eu à faire des préparatifs pour toute une famille. Et si sa mère lui demandait pourquoi, il répondait que c'était pour avoir à donner aux pauvres, car il avait résolu de faire l'aumône à tous pour l'amour de Dieu.
Sa mère, qui le chérissait plus que ses autres fils, tolérait ces choses, attentive à tout ce qu'il faisait et l'admirant en son cœur. Auparavant, en effet, il mettait tout son plaisir à se joindre à ses amis, chaque fois qu'ils l'appelaient, et il trouvait tant de charme à leur compagnie qu'il lui arrivait souvent de se lever de table pour aller les rejoindre, même sans avoir fini de manger, laissant ses parents affligés de son départ trop prompt. De même, maintenant, tout son cœur était plein du désir de voir et d'écouter les pauvres pour leur faire l'aumône. Ayant été ainsi changé par la grâce de Dieu, bien qu'il restât encore dans le siècle, il souhaitait de se trouver dans quelque ville où il serait inconnu, et où il pourrait échanger ses vêtements contre ceux d'un pauvre, et essayer de demander l'aumône pour l'amour de Dieu.
Il arriva qu'en ce temps-là, il se rendit à Rome en pèlerinage. Étant entré dans l'église Saint-Pierre, il vit combien les offrandes de
certaines personnes étaient modiques et se dit en lui-même : « Alors qu'il conviendrait d'honorer magnifiquement le prince des apôtres, pourquoi ces gens déposent-ils de si petites offrandes dans l'église où repose son corps? » Et alors, avec une grande ferveur, il tira sa bourse qui était pleine de pièces d'argent, et les jeta par l'ouverture de l'autel; au bruit qu'elles firent, tous les assistants s'émerveillèrent de cette offrande magnifique. Puis, sortant de l'église, il changea de vêtements avec un des nombreux mendiants qui se tenaient devant la porte, et se tenant sur les degrés de l'église avec tous ces pauvres, il demandait l'aumône en français. Car il aimait à se servir de cette langue, quoiqu'il ne la parlât pas bien.
Puis, ayant laissé ses haillons pour reprendre ses vêtements, il retourna à Assise, et là il pria le Seigneur de le diriger et de lui montrer sa voie. Car il n'avait découvert son secret à personne, et il ne prenait conseil de personne.
LÉGENDE DE SAINT FRANÇOIS. l^J
si ce n'est de Dieu seul qui avait commencé à le guider, et aussi quelquefois de l'évêque d'Assise. Car, en ce temps-là, nulle part n'existait la pauvreté véritable, qu'il désirait par-dessus toutes les choses de ce monde, et en laquelle il voulait vivre et mourir.
Comment il commença y au sujet des lépreux ^ à se vaincre lui-même^ et à trouver de la douceur dans les choses qui d'abord lui étaient amères.
Un jour qu'il priait Dieu avec ferveur, il lui fut répondu : « François, si tu veux connaître ma volonté, il faut que tu méprises et que tu haïsses toutes les choses que tu as aimées selon la chair et que tu as désiré posséder. Quand tu auras commencé, les choses qui d'abord te paraissaient douces et agréables te seront amères et insupportables, et dans celles qui te faisaient horreur tu trouveras une grande douceur et une suavité indicible. »
Tout heureux, et réconforté en Dieu, un
jour qu'il chevauchait près d'Assise, il rencontra un lépreux. Et comme il avait horreur des lépreux, il se fît violence, il descendit de cheval, il lui offrit un denier; puis il lui haisa la main, reçut de lui le baiser de paix, remonta à cheval et poursuivit son chemin.
Et dès lors il s'humilia de plus en plus chaque jour jusqu'à ce que, par la grâce de Dieu, il arrivât à une victoire complète sur lui-même.
Peu de jours après, prenant sur lui beaucoup d'argent, il se rendit à l'hôpital des lépreux. Et les ayant tous réunis, il donna une aumône à chacun en lui baisant la main. Et en partant, il sentit que ce qui d'abord lui était amer, c'est-à-dire de voir et de toucher des lépreux, s'était véritablement changé en douceur. En efîet, comme je l'ai dit, la vue des lépreux lui était si pénible que non seulement il ne voulait pas les regarder, mais il évitait de s'approcher de l'endroit où ils habitaient. Et s'il lui arrivait par hasard
de passer près de leurs demeures et s'il les apercevait, et si la pitié le portait à leur faire l'aumône par les mains d'une autre personne, il avait soin de détourner la tête et de se boucher le nez. Mais, par la grâce de Dieu, il devint familier avec les lépreux, et se fit leur ami, si bien qu'il restait longtemps parmi eux et les servait humblement, ainsi que son testament en témoigne.
Depuis sa visite aux lépreux, il était tout transformé, et il emmenait fréquemment dans des endroits écartés un de ses compagnons qu'il aimait beaucoup. Il lui disait qu'il avait trouvé un grand trésor. Cet homme s'en réjouissait extrêmement, et l'accompagnait toutes les fois qu'il l'en priait. François le conduisait le plus souvent à une certaine grotte près d'Assise et y entrait seul, laissant dehors son compagnon très préoccupé du trésor. Là, pénétré d'une nouvelle et abondante effusion de l'esprit divin, il priait en
secret le Père, désirant que personne ne sût
ce qu'il faisait, excepté Dieu seul, qu'il implorait ardemment pour obtenir le trésor céleste. Voyant ces choses, l'ennemi du genre humain s'efforça de l'écarter de la bonne voie où il commençait à s'engager, et de lui inspirer de la terreur et de l'épouvante. Le démon apparaissait à l'homme de Dieu et évoquait en sa mémoire l'image d'une femme horriblement bossue qui vivait à Assise, et il le menaçait de lui attacher la bosse de cette femme s'il ne renonçait à son dessein. Mais le valeureux chevalier du Christ, méprisant ces menaces, entrait dans la grotte pour prier Dieu dévotement de le diriger dans ses voies. Cependant il éprouvait une grande souffrance et un grand tourment d'esprit, et il ne pouvait trouver de paix tant qu'il n'aurait pas accompli l'œuvre qu'il avait conçue. Diverses pensées se succédaient en lui, et il en était troublé et inquiet. Il brûlait intérieurement du feu divin, et il ne pouvait cacher au dehors la flamme qu'il avait en l'âme. Il se repentait
d'avoir si gravement péché, et il n'aimait plus ni ce passé mauvais, ni le temps présent. Il avait néanmoins reçu la grâce de garder confiance en l'avenir. Et quand il sortait de la grotte pour rejoindre son compagnon, il paraissait changé en un autre homme.
Des premières paroles que lui adressa le Crucifié et comment dès lors il porta la passion du Christ en son cœur jusqu'à la mort.
Un jour qu'il implorait avec grande ferveur la miséricorde du Seigneur, le Seigneur lui fit connaître que ce qu'il avait à faire lui serait bientôt indiqué. Et alors il fut rempli d'un tel bonheur que, ne se tenant plus de joie, il ne pouvait s'empêcher, comme malgré lui, de laisser échapper quelque chose de son secret. Il en parlait cependant avec prudence et de façon énigmatique, disant qu'il ne voulait plus aller dans la Fouille et que, dans sa propre patrie, il ferait des choses nobles et
grandes. Ses compagnons, dont il s'était déjà éloigné en esprit, bien que quelquefois il se réunît à eux corporellement, et qui le voyaient ainsi tout changé, lui demandaient quelquefois par plaisanterie : « François, est-ce que tu veux prendre femme? » Et il leur faisait des réponses énigmatiques, comme cela a été raconté plus haut.
Quelques jours plus tard, comme il se promenait près de l'église Saint-Damien, il entendit une voix intérieure qui lui dit
d'entrer pour prier. Etant entré, il se mit à prier avec ferveur devant une image du Crucifié, laquelle lui parla doucement avec bonté, lui disant : « François, ne vois-tu pas que ma maison va être détruite? Répare-la pour moi. » Tremblant et stupéfait, il répondit : « Je le ferai avec joie. Seigneur. » Car il avait compris qu'il s'agissait de l'église Saint-Damien, qui menaçait ruine à cause de sa vétusté.
Mais il fut pénétré par ces paroles d'une joie si vive et d'une lumière si éclatante, qu'il
sentit bien en son âme que c'était vraiment le Christ crucijRé qui lui avait parlé. Aussi, ayant trouvé à la sortie de l'église un prêtre assis devant la porte, il tira sa bourse et lui remit une grosse somme d'argent en lui disant : « Je te prie d'acheter de l'huile et de faire brûler continuellement une lampe devant ce crucifix, et, quand cette somme sera épuisée, je t'en donnerai encore autant qu'il en faudra. »
A partir de ce jour, son cœur resta transpercé et comme fondu au souvenir de la passion du Seigneur, et tant qu'il vécut, il porta dans son cœur les stigmates de la Passion du Seigneur Jésus, ainsi que cela parut plus tard à tous les yeux par le renouvellement de ces mêmes stigmates, miraculeusement opéré en son corps. Et depuis lors il affligea sa chair par d'extrêmes macérations. Bien portant ou malade et même presque mourant, il continua ses austérités et ne voulut jamais en rien relâcher; c'est pourquoi, lorsque îe jour de sa
mort approcha, il se confessa d'avoir gravement péché envers son frère le corps.
Un jour qu'il marchait tout seul près de l'église Sainte-Marie de la Portioncule, se lamentant et gémissant à haute voix, un homme l'entendit et crut qu'il souffrait d'une douleur ou d'une infirmité. Touché de pitié, il s'approcha et lui demanda pourquoi il pleurait ainsi. Et François répondit : « Je gémis sur la Passion de mon Seigneur Jésus-Christ, pour qui je ne devrais pas avoir honte d'aller par le monde entier en me lamentant à haute voix. » Et cet homme se mit alors à pleurer tout haut avec lui.
Souvent aussi, lorsqu'il se relevait après une oraison, ses yeux paraissaient rouges de sang, tant il avait pleuré amèrement. Nonseulement il s'affligeait et pleurait, mais aussi il s'infligeait des abstinences de nourriture et de boisson , en mémoire de la passion du Seigneur. Quand parfois il s'asseyait pour manger avec des gens du siècle, et qu'on lui
offrait des mets savoureux, il n'y touchait presque pas, et donnait quelque excuse, afin de ne pas avoir l'air de faire abstinence. Et quand il mangeait avec ses frères, il jetait souvent de la cendre sur ce qu'il mangeait, disant aux frères, pour dissimuler ses austérités, que sa sœur la cendre était chaste.
Un jour qu'il mangeait seul, un frère lui dit que la Sainte Vierge était si pauvre qu'elle n'avait pas toujours de quoi donner à manger à son fils. Entendant cela, l'homme de Dieu soupira douloureusement et s'assit sur la terre nue pour manger son pain. Bien souvent, aussitôt après le commencement du repas, il cessait de boire et de manger et restait absorbé dans la méditation des choses célestes. Dans ces moments-là, il ne voulait pas qu'aucune parole le troublât, et il soupirait du plus profond de son cœur. Il recommandait aux frères de ne pas manquer, toutes les fois qu'ils l'entendraient soupirer ainsi, de louer Dieu, et de l'implorer pour lui. Nous avons parlé inci-