‹ Saint François d'Assise et la légende des Trois Compagnons [microform]Chapitre 28 sur 28 · S4 SAINT FRANÇOIS D'ASSISE · texte numérisé non relu

S4 SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

demment de ses larmes et de ses abstinences pour bien montrer qu'après la vision que nous avons racontée, et après les paroles de l'image du Crucifié, il a toujours, jusqu'à la mort, vécu en conformité de la passion du Christ.

Vï

Comment il a fui les persécutions de son père et de ses proches^ en se retirant près d'un prêtre de Saint-Damien.

Tout heureux de sa vision et des paroles du Crucifié, il se leva et se fortifia par un signe de croix. Puis il monta à cheval, et prenant avec lui des étoffes de diverses couleurs, il se rendit à une ville qu'on appelle Foligno. Ayant vendu là son cheval, et tout ce qu'il avait emporté, il retourna incontinent à l'église Saint-Damien, et y ayant trouvé un prêtre très pauvre, il lui baisa les mains avec beaucoup de dévotion et de foi, lui offrit l'argent qu'il avait avec lui, et lui raconta son dessein d'un bout à l'autre.

Le prêtre, étonné de cette conversion subite, restait stupéfait et n'y pouvait croire. Pensant qu'on se jouait de lui, il ne voulait pas accepter l'argent. Mais François insistait opiniâtrement, s'efforçant d'amener le prêtre à ajouter foi à ses paroles, et le suppliait de lui permettre d'habiter avec lui. Le prêtre finit par consentir à le recevoir, mais, par crainte de ses parents, il n'accepta pas l'argent. Alors ce véritable contempteur de l'argent, jetant toute la somme par la fenêtre, la répandit comme une vile poussière.

Pendant qu'il séjournait en ce lieu, son père le recherchait activement, et s'informait de ce qu'avait pu devenir son fils. Ayant appris combien il était transformé et où il s'était retiré, il fut saisi de douleur, et, troublé par ces événements subits, il réunit ses amis et ses voisins, et, avec eux, courut le chercher. Mais François, dès qu'il apprit les menaces de ceux qui le poursuivaient et qu'il fut informé de leur approche, voulut, parce qu'il était

nouveau chevalier du Christ, fuir devant la colère paternelle, et se réfugia dans une caverne secrète, qu'il avait préparée pour cela.

Il se cacha pendant un mois entier dans cette caverne, qui était connue d'un seul des serviteurs de son père, et il s'y nourrissait en secret des aliments qu'on lui donnait de temps en temps. Baigné d'une pluie de larmes, il y priait Dieu constamment de le délivrer de la persécution, et d'accueillir favorablement ses pieuses demandes.

Après avoir ainsi imploré Dieu dans le jeûne et dans les larmes, assidûment et en toute ferveur, ne se fiant ni à son courage ni à son adresse, il mit toute son espérance en Dieu, qui l'avait déjà rempli d'une joie ineffable et illuminé d'une clarté éclatante, alors qu'il était encore plongé dans les ténèbres.

Tout enflammé de foi, il quitta la caverne et prit son chemin vers Assise, plein d'ardeur, de hâte et de joie.

Armé de sa foi en Christ, animé d'une cha-

leur divine, et s'accusant de paresse et de craintes vaines, il alla se livrer aux mains de ses persécuteurs et s'exposer à leurs coups.

En l'apercevant, ceux qui l'avaient connu autrefois s'en accusaient et en avaient honte. Ils criaient qu'il était fou et en démence, ils ramassaient dans les places de la boue et des pierres pour les lui jeter. Car, le voyant si différent de ce qu'il avait été, et tout défait par les macérations, ils imputaient ses actes à l'insanité et à l'inanition. Mais le chevalier du Christ traversait tout cela comme s'il n'entendait rien ; aucune injure ne le touchait ni ne l'ébranlait; et il rendait grâces à Dieu de tout.

Le bruit de ce qui se passait, se répandant à travers les places et les rues de la ville, parvint enfin à son père. A la nouvelle de ce que ses concitoyens faisaient contre son fils, il s'élança non pour le défendre, mais plutôt pour achever de le perdre. Sans garder aucune modération, il courut sur lui comme le loup

sur Fagneau. Les yeux tors, le visage égaré, il porta sur lui une main impie, le ramena à sa maison et le tint pendant plusieurs jours enfermé dans une prison obscure, s'efforçant, tantôt par des paroles, tantôt par des coups, de le ramener aux vanités du siècle.

Mais lui ne se laissait ni ébranler par les paroles et les chaînes, ni vaincre par les coups; il supportait tout avec patience et en devenait plus fort et plus zélé pour l'exécution de son dessein. Enfin, son père ayant dû s'absenter pour une affaire importante et urgente, sa mère, qui était restée seule avec lui, lui parla avec douceur. N'ayant pu le détourner de sa sainte résolution , elle sentit ses entrailles s'émouvoir pour lui; elle brisa ses chaînes et lui permit de sortir librement. Alors, rendant grâce à Dieu, il retourna au lieu où il était auparavant, et il agit plus librement que par le passé, comme s'il était sorti plus fort de la tentation des démons, et, instruit par l'expérience de cette tentation, il allait plus

tranquille, plus libre et plus magnanime, après les injustices souffertes.

Cependant le père revint et, ne trouvant pas son fils, il accabla sa femme d'injures, accumulant ainsi péchés sur péchés. Puis il courut au palais de la commune pour porter plainte contre son fils devant les consuls [et leur demander de lui faire rendre l'argent que celui-ci lui avait emporté *] . Le voyant dans un tel trouble, les consuls font citer François devant eux, c'est-à-dire le font appeler par un crieur. François répondit que, par la grâce de Dieu, il était devenu libre et qu'il ne relevait plus des consuls, puisqu'il était désormais serviteur de Dieu seul.

Les consuls , ne voulant pas user de violence envers lui, répondirent au père : « Puisqu'il est entré au service de Dieu, nous n'avons plus de pouvoir sur lui. » Le père voyant qu'il n'arriverait à rien devant les consuls, porta

1. Ce passage ne se trouve pas dans le texte latin, mais seulement dans la vieille traduction italienne.

sa plainte devant Févêque de la ville. Cet évêque, prudent et sage, le fit citer, dans la forme usitée, à comparaître pour répondre sur la plainte de son père. Et François répondit au messager : « Je viendrai devant Févêque, parce qu'il est le père et le seigneur des âmes. »

Il vint donc et fut reçu avec joie par Févêque qui lui dit : « Ton père est très irrité et très indigné contre toi. Si donc tu veux servir Dieu, rends-lui l'argent que tu as. Peut-être a-t-il été injustement acquis, et pour cela Dieu ne veut pas que tu l'emploies à des œuvres ecclésiastiques, à cause des péchés de ton père, dont la fureur s'apaisera quand il aura reçu cet argent. Aie donc confiance, mon fils, agis virilement et ne crains point, car Dieu sera ton secours et te fournira abondamment ce qui te sera nécessaire pour le service de son église. »

L'homme de Dieu, heureux et réconforté

par les paroles de Févêque, se leva, et appor-

tant devant lui l'argent, lui dit : c( Seigneur, je lui rendrai avec joie non seulement Fargent qui est à lui, mais aussi ces habits. » Et étant entré dans la chambre de l'évêque, il s'y dépouilla de tous ses vêtements, les posa à terre et mit l'argent par-dessus devant l'évêque, son père et les autres assistants, et il sortit tout nu, s'écriant : ce Ecoutez tous et comprenez : jusqu'ici j'ai appelé Pierre Bernardone mon père. Mais puisque j'ai résolu de servir Dieu, je lui rends l'argent dont il se tourmentait, et tous les vêtements que je tenais de lui, et je dirai désormais, non plus mon père Pierre Bernardone, mais notre Père qui êtes aux cieux. » On s'aperçut alors que l'homme de Dieu portait un cilice sur sa chair par-dessous ses vêtements de couleur.

Son père, saisi de douleur et de colère, se leva, prit l'argent ainsi que les vêtements et les emporta chez lui. Les assistants s'indignèrent de voir qu'il ne laissait rien du tout

à son fils pour se vêtir, et, touchés de pitié, ils se mirent à pleurer sur François.

L'évêque, admirant le courage de l'homme de Dieu, sa ferveur et sa fermeté, le recueillit entre ses bras et le couvrit de son manteau, car il comprenait clairement qu'il agissait sous l'inspiration de Dieu, et il sentait que les choses qu'il venait de voir enveloppaient quelque grand mystère. Et à partir de ce jour, se faisant son auxiliaire, il le dirigea, il l'exhorta, il le fortifia et s'unit à lui dans la charité.

De ses grandes fatigues et peines dans la réparation de V église Saint-Damien et comment il arriva à se vaincre lui'même en allant demander l'aumône.

DoncFrançois, le serviteur de Dieu, dépouillé de toutes les choses qui sont du monde, se consacra à la justice divine. Méprisant sa propre vie il se voua au service de Dieu de toutes les façons qu'il put. Il revint joyeux à féglise Saint-Damien, il s'y fît une sorte d'habit d'ermite, et il réconforta le prêtre de cette église avec les propres paroles dont i'évêque l'avait réconforté lui-même.

Ensuite il entra dans la cité et se mit à louer le Seigneur par les rues, par les places,

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comme s'il était enivré de l'esprit divin.

Après avoir achevé de louer Dieu, il songea à se procurer des pierres pour rebâtir l'église et cria : « Celui qui m'a donné une pierre aura une récompense ; celui qui m'en a donné deux aura deux récompenses ; celui qui m'en a donné trois aura tout autant de récompenses.» Il disait, dans la ferveur de son esprit, beaucoup d'autres choses semblables, toutes familières, car cet élu de Dieu était un homme simple. Il ne se servait pas des paroles doctes de la sagesse humaine ; mais il se comportait simplement en toutes choses.

Beaucoup se moquaient de lui, le croyant insensé; d'autres, touchés de pitié, étaient émus jusqu'aux larmes, voyant que d'une si grande légèreté et de l'amour des vanités du siècle, il était si vite arrivé à une telle ivresse de l'amour divin. Et lui, dédaignant les moqueries, rendait grâces à Dieu avec ferveur.

Il serait long et difficile de raconter combien grandes furent ses fatigues dans l'œuvre

LÉGENDE DE g AlNï PîlAlMCOÏS. 16?

glisdite. Lui, qui avait été élevé si délicatement dans la maison paternelle, portait des pierres sur ses épaules, peinant pour le service de Dieu. Le prêtre dont on a parlé, voyant son labeur, et comment il outrepassait ses forces en travaillant pour Dieu, avait soin, quoique très pauvre, de lui faire préparer une nourriture particulière, car il savait que dans le monde il avait vécu délicatement. Et il est certain que plus tard, l'homme de Dieu a avoué s'être nourri souvent de préparations très compliquées et raffinées, repoussant tout autre mets. Un jour, s'étant aperçu de ce que le prêtre faisait pour lui, il se dit à lui-même : « Trouveras-tu partout où tu iras un prêtre pareil, qui te traite aussi humainement? Ce n'est pas là cette vie de pauvre que tu as choisie. îl faut que tu fasses comme le mendiant qui va de porte en porte. Prends à la main une écuelle, et, poussé parla nécessité, mélanges-y toutes sortes d'aliments. C'est ainsi que tu dois vivre volontairement pour l'amour de

celui qui naquit pauvre, vécut pauvre, resta pauvre et nu dans sa passion, et fut enseveli dans le sépulcre d' autrui. »

Il se leva donc un jour, prit une écuelle, et, entrant dans la cité, alla demander l'aumône de porte en porte. En le voyant mettre différents aliments dans Fécuelle, beaucoup de gens, qui savaient avec quelle délicatesse il avait vécu, s'étonnaient de la merveilleuse transformation qui l'avait amené à un si complet mépris de lui-même. Quand il voulut portera sa bouche tout ce mélange, il éprouva d'abord une telle répulsion, qu'il ne pouvait ni l'avaler ni même le regarder. Enfin, il réussit à se dominer et à manger, et il lui sembla qu'il n'avait jamais eu autant de plaisir à manger aucune délicatesse. Son cœur se réjouit en Dieu de ce que sa chair, quoique débile et affaiblie, avait eu la force de supporter les choses les plus pénibles et les plus amères. Il rendit grâces à Dieu d'avoir changé pour lui l'amertume en douceur et de l'avoir

fortifié en tant de façons. Et il dit à ce prêtre de ne plus préparer ou faire préparer d'autre nourriture à l'avenir.

Or son père, le voyant dans une telle abjection, était rempli de douleur et d'humiliation, car il l'avait beaucoup aimé. Il s'affligeait tant de voir sa pauvre chair meurtrie par la souffrance et les austérités que, partout où il le rencontrait, il lui donnait sa malédiction.

L'homme de Dieu, ainsi en butte aux malédictions paternelles, adopta en guise de père un homme très pauvre et très méprisé, et il lui dit : « Viens avec moi ; je te ferai part des aumônes que je recevrai; et quand mon père me maudira, je te dirai : Père, bénis-moi, et tu feras sur moi le signe de la croix et tu me béniras à sa place. » Et quand le pauvre le bénissait ainsi, l'homme de Dieu disait à son père : « Ne crois-tu pas que Dieu puisse me donner un père qui oppose ses bénédictions à tes malédictions? » Et beaucoup de ceux qui le raillaient, voyant avec quelle patience il

170 g AiNÏ FRANÇOIS û'ASSÏSË.

supportait toutes les dérisions, s'en émerveillaient grandement.

Un matin d'hiver, comme il se tenait en oraison, couvert de vêtements de pauvre, un de ses frères selon la chair passa à côté de lui et dit ironiquement à Fun de ses concitoyens : « Demande donc à François de te vendre seulement une once de sa sueur. » Et l'homme de Dieu, plein de sainte allégresse, répondit vivement en français : « Cette sueur-là, je la vendrai bien cher au Seigneur. »

Pendant qu'il travaillait avec tant d'assiduité à la réparation de cette église, voulant que des lampes y fussent toujours allumées, il allait par la ville pour mendier de l'huile. Arrivé près d'une maison, où des gens s'étaient réunis pour se livrer à des jeux, il eut honte de demander Faumône devant eux et se retira.

Mais bientôt il se fît des reproches et s'accusa d'avoir péché. Il courut donc à l'endroit où les jeux avaient lieu; il dit devant tous les assistants comment il était en faute d'avoir eu

LEGENDE DE gÂINl? FftANCOIâ. 471

honte, à cause d'eux, de demander l'aumône, et entrant dans la maison, il supplia, en français, qu'on lui donnât de l'huile pour les lampes de l'église. Quand il était au travail avec les autres, il appelait à haute voix dans la joie de son cœur les voisins et les passants et leur disait en français : ce Venez et aidezmoi dans l'œuvre de l'église Saint-Damien, qui sera dans l'avenir un couvent pour des femmes qui, par leur vie et leur bonne renommée, glorifieront dans l'Église universelle notre Père qui est aux cieux. »

Voilà comment, plein d'un esprit prophétique, il annonçait d'avance les choses qui devaient se réaliser. En effet c'est dans ce lieu que prit naissance l'ordre très excellent des Vierges sacrées, six ans à peine après la conversion du bienheureux François. A cette époque, leur règle admirable et leur glorieuse institution furent revêtues de l'autorité du siège apostolique par le pape Grégoire ÎX, d'heureuse mémoire, alors évêque d'Ostie.

ilO g AÏNÏ FRANÇOIS û'ASSÏSË.

supportait toutes les dérisions, s'en émerveillaient grandement.

Un matin d'hiver, comme il se tenait en oraison, couvert de vêtements de pauvre, un de ses frères selon la chair passa à côté de lui et dit ironiquement à Tun de ses concitoyens : « Demande donc à François de te vendre seulement une once de sa sueur. » Et l'homme de Dieu, plein de sainte allégresse, répondit vivement en français : a Cette sueur-là, je la vendrai bien cher au Seigneur. »

Pendant qu'il travaillait avec tant d'assiduité à la réparation de cette église, voulant que des lampes y fussent toujours allumées, il allait par la ville pour mendier de l'huile. Arrivé près d'une maison, où des gens s'étaient réunis pour se livrer à des jeux, il eut honte de demander l'aumône devant eux et se retira. Mais bientôt il se fit des reproches et s'accusa d'avoir péché. Il courut donc à l'endroit où les jeux avaient lieu; il dit devant tous les assistants comment il était en faute d'avoir eu

LEGENDE DE SAINÎ FHANÇOiS. 171

honte, à cause d'eux, de demander l'aumône, et entrant dans la maison, il supplia, en français, qu'on lui donnât de l'huile pour les lampes de l'église. Quand il était au travail avec les autres, il appelait à haute voix dans la joie de son cœur les voisins et les passants et leur disait en français : « Venez et aidezmoi dans l'œuvre de l'église Saint-Damien, qui sera dans l'avenir un couvent pour des femmes qui, par leur vie et leur bonne renommée, glorifîeront dans l'Eglise universelle notre Père qui est aux cieux. »

Voilà comment, plein d'un esprit prophétique, il annonçait d'avance les choses qui devaient se réaliser. En effet c'est dans ce lieu que prit naissance l'ordre très excellent des Vierges sacrées, six ans à peine après la conversion du bienheureux François. A cette époque, leur règle admirable et leur glorieuse institution furent revêtues de l'autorité du siège apostolique par le pape Grégoire IX, d'heureuse mémoire, alors évêque d'Ostie.

Comment^ ayant écouté et compris les conseils donnés par le Christ dans l'évangile^ il modifia aussitôt son costume et se revêtit de perfection, tant au dedans qyCau dehors.

Le bienheureux François, ayant achevé l'œuvre de l'église Saint-Damien, continuait à porter l'habit d'ermite et marchait, ceint d'une courroie, les pieds chaussés et le bâton à la main. Un jour, après la messe, il entendit lire les paroles que le Christ avait dites à ses disciples en les envoyant prêcher par le monde, à savoir qu'ils n'emporteraient avec eux ni or, ni argent, ni sac, ni bâton, qu'ils ne porteraient pas de chaussures et n'auraient point

deux tuniques. S'étant éclairci plus amplement de ces choses auprès du prêtre lui-même, il fut rempli d'une joie indicible et dit: « Voilà ce que de tout mon cœur je souhaite accomplir. »

Donc ayant bien mis en sa mémoire ce qu'il avait entendu, il s'efforça joyeusement de s'y conformer. Il commença par renoncer à ce qu'il avait en double, et dès lors il ne porta plus ni bâton, ni chaussures, ni sac, ni besace; il se fit une tunique grossière et sans élégance ; il jeta sa courroie et prit pour ceinture une corde. Puis il appliqua tout son soin à bien comprendre les paroles récemment entendues et à chercher comment il pourrait les accomplir, et il se mit, par une inspiration divine, à se faire l'annonciateur de la perfection évangélique et à prêcher publiquement la pénitence en langage très simple.

Ses paroles n'étaient ni frivoles, ni risibles, mais toutes pleines de l'Esprit saint, et elles pénétraient jusqu'au cœur et jusqu'aux moel-

les, en sorte que ceux qui les entendaient en étaient émerveillés. Ainsi qu'il Fa attesté plus tard, le Seigneur lui avait enseigné à saluer dans les termes que voici : « Que Dieu te donne la paix !» Et dans toutes ses prédications, il commençait par saluer ainsi le peuple en lui annonçant la paix.

Il est certes étonnant, et inexplicable sans miracle, qu'avant sa conversion, il ait eu en cela pour précurseur un homme qui souvent traversait Assise, en disant : « Paix et bonheur! » De même que Jean, le précurseur du Christ, disparut quand le Christ commença sa prédication, de même cet autre Jean, qui avait précédé le bienheureux François dans l'annonciation de la paix, ne se montra plus dès que François eut apparu.

Aussitôt donc après ce précurseur, l'homme de Dieu, Fraînçois, tout plein de l'esprit des prophètes, allait annonçant la paix et prêchant le salut en langage prophétique^ et, en écoutant ses exhortations salutaires, beaucoup

d'hommes qui jusque-là, séparés du Christ, s'étaient éloignés du salut, s'unissaient dans la véritable paix.

La vérité de l'enseignement si simple du bienheureux François, dont sa vie témoignait, se manifestait ainsi à plusieurs, et deux ans après sa conversion quelques hommes furent amenés à la pénitence par son exemple, et, se dépouillant de tout, se réunirent à lui pour vivre de la même façon. De ceux-là, le premier fut le frère Bernard, de sainte mémoire. Considérant la constance et la ferveur de François pour Je service divin, et voyant comment il restaurait avec tant de fatigues les églises en ruines et combien il menait une vie âpre et rigoureuse, quoique accoutumé à toutes les délicatesses du monde, il résolut en son cœur de distribuer aux pauvres tout ce qu'il possédait, et de vivre et de se comporter en tout comme François.

Un jour donc il alla en secret vers l'homme de Dieu, lui révéla son dessein et le pria de

yenir le trouver un certain soir. François, qui n'avait encore aucun compagnon, rendit grâces à Dieu, et se réjouit beaucoup, d'autant que ce Bernard était homme de vie très édifiante. Au jour fixé, il se rendit le soir chez Bernard, la joie au cœur, et y resta la nuit entière. Entre autres paroles, Bernard lui dit : « Si un homme avait reçu de son seigneur des choses petites ou grandes, et si, après les avoir gardées plusieurs années, il ne voulait plus les conserver, que pourrait-il en faire pour agir le mieux possible? » François répondit qu'il devrait les rendre au seigneur même de qui il les avait reçues. EtBernardlui dit alors : « Mon frère, je veux me dépouiller de tous mes biens temporels, pour l'amour démon Seigneur qui me les a donnés, et en faire l'usage que tu jugeras le meilleur. » Le saint lui répondit : «Demain matin nous irons à l'église, et nous consulterons le livre des Evangiles pour savoir ce que le Seigneur a enseigné à

ses disciples. »

Le matin donc, en se levant, ils prirent avec eux un autre homme qui s'appelait Pierre et qui voulait aussi devenir frère, et ils se rendirent à Féglise Saint-Nicolas, située près de la place d'Assise. Ils entrèrent dans l'église pour y prier, et comme ils étaient gens simpies et n'auraient su trouver dans l'Evangile des paroles sur le renoncement au siècle, ils supplièrent Dieu dévotement de daigner leur manifester sa volonté, au moment même où ils ouvriraient le livre.

Sa prière terminée, le bienheureux François prit le livre, et fléchissant les genoux devant l'autel, il l'ouvrit. En l'ouvrant, ses yeux tombèrent sur ce précepte du Seigneur : « Si tu veux être parfait, va vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu posséderas un trésor dans le ciel. » En trouvant ces paroles, François se réjouit beaucoup et rendit grâces à Dieu. Mais comme il était fervent adorateur de la Trinité, il voulut avoir une confirmation par un triple témoignage, et il ouvrit le livre

une seconde et une troisième fois. A la deuxième, il tomba sur ce passage : ce Vous n'emporterez rien avec vous, » et à la troisième, sur celui-ci : « Que celui qui veut me suivre renonce à soi-même. »

Chaque fois qu'il avait ouvert le livre, François avait rendu grâces à Dieu de ce qu'une triple approbation avait été ainsi miraculeusement donnée au désir et au projet qu'ils avaient déjà conçus. Et il dit aux deux autres, c'est-à-dire à Bernard et à Pierre : « Frères, voilà ce qui sera notre vie et notre règle et celle de tous ceux qui voudront se joindre à notre société. Allez donc et accomplissez ce qui vous a été prescrit. »

Le seigneur Bernard, qui était extrêmement riche, s'en alla, donc, vendit tous ses biens, et ayant ainsi réuni beaucoup d'argent, il distribua le tout aux pauvres. Pierre, lui aussi, accomplit selon son pouvoir le précepte divin. Après avoir tout distribué, ils prirent tous deu2^^ l'habit que le saint avait adopté après

avoir quitté l'habit d'ermite, et vécurent dès lors avec lui selon la règle du saint Évangile, ainsi que Dieu le leur avait indiqué. C'est pourquoi François a dit dans son testament :

« Le Seigneur lui-même m'a révélé de quelle façon je devais vivre selon le saint Evangile. »

De la vocation du frère Silvestre et de la vision qu'il eut avant d'entrer dans l'ordre.

Pendant que Bernard distribuait ses biens aux pauvres, ainsi qu'il a été dit, le bienheureux François était présent, et il admirait l'œuvre de Dieu, louant le Seigneur et le glorifiant en son cœur. Survint un prêtre nommé Silvestre, de qui François avait acheté des pierres pour la réparation de l'église Saint-Damien. Voyant tout cet argent qu'on prodiguait sur le conseil du bienheureux, il lui dit tout enflammé de cupidité : « François, tu ne m'as pas bien payé leè pierres que tu m'as achetées. » Celui-ci, qui méprisait par-

dessus tout l'avarice, entendant ces injustes murmures, s'approcha de Bernard, mit la main dans son manteau où était l'argent, la retira avec vivacité toute pleine de pièces de monnaie et les donna au prêtre qui murmurait. Et remplissant de nouveau sa main d'argent, il lui demanda : « Es-tu maintenant complètement payé, seigneur prêtre? — Je le suis complètement, » répondit-il, et il retourna chez lui, très content, avec l'argent qu'il avait reçu.

Au bout de quelques jours, ce même prêtre, par l'inspiration de Dieu, se mit à méditer sur ce qu'avait fait le bienheureux François et se dit : « Ne suis-je pas un misérable, moi qui suis vieux, de désirer ainsi les choses temporelles et de chercher à les acquérir, tandis que ce jeune homme, par amour pour Dieu, les dédaigne et les déteste? » La nuit suivante, il vit pendant son sommeil une croix immense, dont le sommet touchait le ciel et dont le pied était fixé dans la bouche de François, tandis

que ses deux bras s'étendaient d'un bout du monde à l'autre. A son Téteil, le prêtre reconnut et crut fermement que François était véritablement ami et serviteur de Dieu, et que l'ordre religieux qu'il avait inauguré était destiné à s'étendre dans l'univers entier. Il commença ainsi à craindre Dieu et à faire pénitence en sa maison. Et peu de temps après, il entra dans le nouvel ordre, où sa vie fut très bonne et sa mort glorieuse.

François, l'homme de Dieu, n'ayant pas d'asile où habiter avec les deux frères qu'il s'était associés, se rendit en leur compagnie à une pauvre église abandonnée qu'on appelait Sainte-Marie de la Portioncule, et ils se firent là une petite maisonnette où ils demeurèrent ensemble pour quelque temps.

Au bout de peu de jours, un homme d'Assise, nommé -^gide, vint à eux, et s'agenouillant avec grand respect et dévotion, pria l'homme de Dieu de le recevoir en sa société. François, voyant qu'il était pieux et très

fidèle, et qu'il pourrait obtenir de grandes grâces de Dieu, ainsi que cela se vit dans la suite, Faccueillit avec satisfaction.

Ces quatre, unis dans la joie et la paix de l'esprit saint, se séparèrent en vue de progrès nouveaux. Le bienheureux François, prenant avec lui le frère iîEgide, alla dans la Marche d'Ancône; les deux autres se dirigèrent d'un autre côté. En allant vers la Marche, ils se réjouissaient en Dieu, et le saint, chantant en français les louanges du Seigneur à voix claire et haute, bénissait et glorifiait la bonté du Très-Haut. Ils débordaient de bonheur, comme s'ils avaient trouvé un trésor précieux dans le champ évangélique de madame la Pauvreté, pour l'amour de qui ils avaient généreusement et joyeusement rejeté et dédaigné comme de viles ordures toutes les choses temporelles.

Et le saint dit à frère iEgide : « Notre société sera semblable à un pêcheur qui, ayant jeté dans l'eau son filet, prend quantité de poissons. Il laisse les petits dans l'eau et met

les grands dans son panier. » C'est ainsi qu'il prophétisait Faccroissement de l'ordre. Quoique l'homme de Dieu ne prêchât pas encore au peuple, il exhortait les gens, quand il passait par les villes et les châteaux, à aimer Dieu et à le craindre et à faire pénitence de leurs péchés. Et frère ^gide avertissait les auditeurs de croire François, parce qu'il leur donnait de très bons conseils. Ceux qui les entendaient se demandaient : « Qui sont ceux-là et quelles sont les paroles qu'ils disent? » Car, en ce temps, l'amour et la crainte de Dieu étaient éteints presque partout; les voies de la pénitence étaient choses oubliées, ou même méprisées comme sottises. La volupté de la chair, la cupidité du siècle, l'orgueil de la vie dominaient à tel point, que le monde entier semblait plongé dans ces trois choses abominables.

Les avis se partageaient au sujet de ces hommes évangéliques. Les uns prétendaient qu'ils étaient ivres ou fous ; d'autres assuraient

que de telles paroles ne provenaient pas de folie. Un de leurs auditeurs dit : « Ou bien ils se sont attachés au Seigneur pour être parfaits, ou assurément ils sont insensés de mener une vie aussi misérable, car ils mangent à peine, ils vont nu-pieds et sont sordidement vêtus. » Quelques-uns éprouvaient de la terreur à voir leur façon de vivre ; personne encore ne se joignait à eux, et les jeunes femmes, en les apercevant de loin, s'enmyaient, craignant qu'ils ne fussent guidés par la sottise ou la folie. Après avoir parcouru la Marche, ils revinrent à Sainte-Marie.

Quelques jours plus tard, trois autres hommes d'Assise vinrent à eux. C'étaient Sabbatino, Morico et Jean de Cappella. Ils supplièrent François de les recevoir comme frères, ce qu'il fît avec humilité et bienveillance. Mais quand ils allaient par la ville demandant l'aumône, presque personne ne leur donnait, et on leur reprochait d'avoir renoncé à leurs biens pour manger le bien des

autres; aussi étaient-ils dans un grand dénuement. Leurs parents et leurs proches les persécutaient, leurs autres concitoyens se moquaient d'eux, comme d'insensés et d'imbéciles. En effet, en ce temps-là, personne n'abandonnait ce qu'il possédait pour aller demander l'aumône de porte en porte.

L'évêque d'Assise, à qui l'homme de Dieu allait souvent demander conseil, et qui le recevait avec bienveillance, lui dit un jour : « Votre vie me paraît bien pénible ; il est dur de n'avoir rien à soi. » Le saint répondit :

« Seigneur, si nous possédions quelque chose, il nous faudrait des armes pour nous défendre. Car de la possession naissent des difficultés et des disputes, qui mettent des obstacles de toute sorte à l'amour de Dieu et du prochain. C'est pourquoi nous ne voulons posséder aucune chose temporelle en ce monde. »

Cette réponse plut beaucoup à l'évêque.

L'homme de Dieu méprisait toutes les choses périssables et principalement l'argent; à ce

point que dans ses règles successives, il recommandait toujours avant tout la pauvreté, et rendait tous les frères attentifs à éviter d'avoir de l'argent. Car il fit plusieurs règles, et les mit à l'épreuve, avant d'établir celle qu'il laissa définitivement aux frères. Dans une de ces règles, il disait pour bien marquer son mépris de l'argent : « Si nous trouvons quelque part de l'argent, n'en faisons pas plus de cas que de la poussière que nous foulons aux pieds.

Comment il prédit à ses six compagnons tout ce qui devait leur arriver quand ils iraient par le monde et comment il les exhorta à la patience.

Le bienheureux François, déjà rempli de la grâce du Saint-Esprit, convoqua les six frères et leur prédit ce qui devait arriver. « Considérons, dit-il, frères très chers, la vocation à laquelle Dieu nous a appelés, non seulement pour notre salut, mais pour celui de beaucoup, afin que nous allions par le monde, exhortant les hommes par notre exemple plus que par nos paroles à faire pénitence de leurs péchés et à se souvenir des commandements de Dieu. »

c<Ne craignez point, quoique vous soj^ez fai-

bles et ignorants, mais annoncez simplement la pénitence, confiant en Dieu qui a vaincu le monde, car son esprit parlera en vous et par votre bouche, et exhortera tous les hommes à se convertir et à garder ses commandements. Vous trouverez quelques hommes fidèles, doux et bienveillants, qui vous accueilleront avec joie et écouteront vos paroles. Vous en trouverez d'autres, en bien plus grand nombre, qui sont infidèles et orgueilleux; ils vous recevront avec des blasphèmes, et ils résisteront à vous et à ce que vous leur direz. Prenez donc en vos cœurs la résolution de tout sup-; porter avec patience et humilité. »

En l'écoutant, les frères se mirent à avoir peur. Mais le saint ajouta : «Ne craignez rien, car, au bout de peu de temps, beaucoup d'hommes viendront à vous, des nobles et des savants, et iront avec vous prêcher les rois, les princes et les peuples, et beaucoup se convertiront à Dieu, qui multipliera et augmentera sa famille dans le monde entier. »

Quand il leur eut dit ces choses et qu'il les eut bénis, ils s'en allèrent pieusement, obéissant à ses conseils. Lorsqu'ils rencontraient une église ou une croix, ils s'inclinaient pour adorer et disaient dévotement : « Nous t'adorons, Christ, et nous te bénissons pour toutes les églises qui sont dans le monde entier, car, par ta croix sainte, tu as racheté le monde. » En effet, chaque fois qu'ils trouvaient une église ou une croix, ils croyaient trouver un endroit où Dieu était présent.

Tous ceux qui les voyaient s'étonnaient, car ils ne ressemblaient à personne par le vêtement et par le genre de vie, et paraissaient presque des hommes sauvages.

Partout où ils entraient, ville ou château, maison ou ferme, ils annonçaient la paix, avertissant chacun d'aimer et de craindre le créateur du ciel et de la terre et de garder ses commandements. Quelques-uns les écoutaient avec plaisir, la plupart les tourmentaient de questions et leur disaient : « D'où êtes-vous? »

D'autres leur demandaient à quel ordre ils appartenaient. Quoiqu'il fût fatigant de répondre à tant de questions, ils avouaient cependant avec simplicité qu'ils étaient des pénitents originaires de la ville d'Assise ; car leur société ne s'appelait pas encore un ordre religieux.

Souvent on les prenait pour des fripons ou pour des fous, et on ne voulait pas les recevoir de peur qu'ils n'emportassent des choses furtivement, comme des voleurs. Aussi, en plusieurs endroits, il leur fallut, après avoir subi beaucoup d'injures, passer la nuit sous le porche des églises ou des maisons.

En ce temps là deux d'entre eux se trouvaient à Florence, mendiant par la ville et ne pouvant trouver d'asile. En arrivant à une maison où il y avait un porche et sous ce porche un four, ils se dirent l'un à l'autre : Nous pourrons coucher ici. Ils demandèrent à la maîtresse de la maison de les recevoir chez elle, et comme elle refusait, ils la prièrent humblement de leur permettre du moins de

se reposer la nuit près du four. Elle y consentit, mais son mari, survenant, lui demanda : «Pourquoi as-tu donné asile à ces ribauds sous notre porche? » Elle répondit qu'elle n'avait pas voulu les recevoir dans la maison, mais qu'elle leur avait permis de dormir sous le porcliej où ils ne pourraient rien dérober, sinon un peu de bois.

Le mari ne voulut pas qu'on leur donnât aucune couverture, bien qu'il fît grand froidj car il croyait que c'étaient des ribauds et des voleurs.

Cette nuit-là, ils ne dormirent que d'un sommeil assez léger, n'ayant pour se réchauffer que la chaleur de leur piété, et pour se couvrir que les vêtements de madame la Pauvreté, et le matin ils allèrent à l'église la plus proche pour entendre l'office.

Au matin, la maîtresse de la maison se

rendit à la même église, et voyant ces deux

frères continuer leurs pieuses oraisons, elle

se dit : « Si ces hommes étaient des ribauds

et des voleurs, ils ne resteraient pas ainsi à prier dévotement. »

Pendant qu'elle réfléchissait à cela, un homme nommé Guido faisait l'aumône dans l'église même à quelques pauvres qui s'y tenaient. Arrivé devant les deux frères, il voulut leur donner quelque argent comme aux autres; mais ils refusèrent et ne voulurent pas accepter cet argent. Mais il leur dit : « Pourquoi, puisque vous êtes pauvres, n'acceptez-vous pas cet argent, comme font les autres? » Et le frère Bernard répondit : «Il est vrai que nous sommes très pauvres ; mais cette pauvreté ne nous est pas à charge, car c'est volontairement que nous nous sommes faits pauvres par la grâce de Dieu, dont nous avons accompli la volonté. » L'homme, étonné, leur demanda s'ils avaient jamais possédé quelque chose, et apprit d'eux qu'ils avaient possédé de grands hiens, mais qu'ils avaient tout donné pour l'amour de Dieu.

En effet, celui qui répondit ainsi était Ber-

nard, qui fut le second frère après le bienheureux François et que nous tenons aujourd'hui pour un très saint frère. Embrassant le premier la mission de paix et de pénitence, il avait suivi l'homme de Dieu, vendu tout ce qu'il possédait, et distribué le prix aux pauvres; et il persévéra jusqu'au bout dans la sainte pureté, suivant les règles de la perfection évangélique.

La femme, entendant ces paroles et considérant que les frères n'avaient pas voulu accepter d'argent, s'approcha d'eux et leur dit qu'elle les recevrait volontiers dans sa maison, s'ils voulaient y entrer comme hôtes. Les frères répondirent humblement : « Que Dieu te récompense pour ta bonne volonté. »

Et le mari, apprenant qu'ils n'avaient pu trouver d'asile, les amena en sa maison, disant : « Voici l'asile que Dieu vous a préparé ; demeurez-y selon votre bon plaisir. » Rendant grâces à Dieu, ils restèrent chez lui quelques jours, l'entretenant dans la crainte de Dieu

par leur exemple et leurs paroles, de sorte qu'ensuite il donna beaucoup aux pauvres.

Mais tandis qu'ils étaient là si bien traités, ailleurs on avait pour eux tant de mépris, que petits et grands les accablaient de reproches et d'injures et quelquefois leur enlevaient les vêtements qu'ils portaient.

Ainsi les serviteurs de Dieu demeuraient nus, car, suivant le précepte de l'Evangile, ils n'avaient qu'une seule tunique; ils ne réclamaient pas les vêtements qu'on leur avait ôtés, mais si quelques-uns, touchés de pitié, voulaient bien les leur rendre, ils les reprenaient avec plaisir.

Certains leur jetaient de la boue; d'autres leur mettaient des dés dans la main et les invitaient à jouer; d'autres encore les saisissant par derrière par leur capuchon, les jetaient sur leurs épaules et les portaient ainsi suspendus.

On les considérait comme si vils qu'on leur faisait ces méchancetés et d'autres sembla-

bles, et qu'on croyait pouvoir les tourmenter comme on voulait. En outre, la faim, la soif, le froid, la nudité leur infligeaient de grandes souffrances et tribulations.

Ils supportaient tout cela patiemment et avec constance; ainsi que le bienheureux François le leur avait recommandé, ils ne s'attristaient pas, ils ne se troublaient pas, ils ne maudissaient pas ceux qui leur faisaient du mal; mais, en hommes parfaits et évangéliques, ils se réjouissaient aii Seigneur, acceptant comme des joies les tribulations et les tentations, et, selon le précepte de l'Evangile, ils priaient pour leurs persécuteurs avec sollicitude et avec ferveur.

De la réception des quatre frères, de V ardente charité qui régnait entre les premiers frétées, de leur souci de travailler et de prier et de leur parfaite obéissance.

Les hommes, voyant que les frères se réjouissaient dans leurs tribulations, qu'ils se livraient à la prière avec ferveur et dévotion, qu'ils n'avaient pas d'argent et n'en acceptaient point, qu'ils étaient animés les uns pour les autres d'une grande charité, reconnurent qu'ils étaient véritablement disciples du Seigneur, et beaucoup, touchés dans leur cœur, vinrent leur demander pardon des offenses qu'ils leur avaient faites.

âOO SAlNÎ ï'RANCOiS O'ASSÎSË.

Quelques-uns aussi priaient les frères de les recevoir dans leur société et, comme tous les six avaient obtenu de François, à cause du petit nombre des frères, le pouvoir d'en admettre de nouveaux, ils les prirent avec eux, et le terme du voyage étant arrivé, tous revinrent à Sainte-Marie de la Portioncule avec ceux qu'ils avaient ainsi admis. Quand ils se revirent, ils éprouvèrent tant de joie et d'allégresse, qu'ils ne se rappelaient plus ce qu'ils avaient souffert des méchants.

Ils avaient soin de prier tous les jours, et de travailler de leurs mains afin d'éviter l'oisiveté, qui est l'ennemie de l'âme. Ils se levaient dans la nuit pour prier pieusement avec beaucoup de soupirs et de pleurs ; ils s'aimaient entre eux d'une grande amitié ; ils se servaient et se nourrissaient l'un l'autre, comme une mère nourrit son enfant chéri.

Ils brûlaient d'une si ardente charité qu'il leur paraissait facile de livrer leur corps à la mort, non seulement pour l'amour du Christ,

LÉGENDE m gAINÎ FkÀNOOÏS. SOl

mais aussi pour le salut de Fâme ou du corps de leurs compagnons. Un jour que deux frères étaient sortis ensemble, ils rencontrèrent un fou qui se mit à leur jeter des pierres. L'un d'eux, voyant que son compagnon allait être atteint par les pierres, se jeta au-devant, désirant être blessé à la place de son frère, à cause de la charité mutuelle dont ils étaient enflammés. C'est ainsi qu'ils étaient toujours prêts à exposer leur vie l'un pour l'autre.

Ils étaient si profondément pénétrés de charité et d'humilité, que chacun était révéré par les autres comme père et seigneur, et ceux qui l'emportaient par leurs fonctions ou par quelque avantage spécial se faisaient plus humbles et moindres que les autres. Tous s'offraient à l'obéissance, toujours prêts à se conformer aux ordres qui leur étaient donnés. Ils ne distinguaient point les commandements en justes et injustes ; ils pensaient que tout ce qui leur était ordonné était selon la volonté de Dieu ; aussi leur était-il facile et doux d'obéir.

Ils fuyaient tout désir charnel, se surveillant soigneusement et prenant bien garde de ne pas s'offenser mutuellement. S'il arrivait à l'un d'eux de dire à un autre quelque parole qui pût le troubler, il éprouvait des remords en sa conscience, et il n'avait point de repos qu'il n'eût dit sa coulpe, et ne se fût prosterné humblement en priant son frère de lui mettre le pied sur la tête ; si le frère offensé refusait, et si l'offenseur était son supérieur, il lui commandait de lui mettre le pied sur la tête; s'il ne l'était point, il le lui faisait ordonner par un supérieur. Ils s'étudiaient ainsi à éviter toute rancune et toute méchanceté, et à faire régner entre eux une affection parfaite, s'efforçant de toujours opposer une vertu à un vice, soutenus et aidés en cela par la grâce de Jésus-Ghrist.

Ils ne gardaient rien en propre; ils se servaient en commun des livres et de toutes les autres choses, conformément à la règle transmise et conservée depuis les apôtres.

Quand ils rencontraient sur leur chemin des pauvres qui leur demandaient l'aumône pour l'amour de Dieu, s'ils n'avaient rien à leur donner, ils distribuaient une partie de leurs misérables vêtements, tantôt le capuchon, tantôt quelque autre morceau qu'ils décousaient de la tunique, afin d'accomplir ce précepte de l'Évangile : « Donne à quiconque te demandera. »

Un jour, un pauvre vint demander l'aumône à l'église Sainte-Marie de la Portioncule, près de laquelle les frères demeuraient quelquefois. Il y avait là un manteau qui avait appartenu à un frère quand il était encore dans le siècle. Le bienheureux François dit à ce frère de donner ce manteau au pauvre, ce qu'il fit très volontiers et très promptement. Aussitôt il vit qu'à cause de la pieuse et prompte obéissance du frère, cette aumône là montait jusqu'au ciel, et il se sentit inondé d'une joie nouvelle.

Lorsque des riches de ce monde descen-

â04 SAlNÎ PîlANÇOÎS D*ASSISË.

daient vers eux, ils les accueillaient avec honte et allégresse, s'efforçant de les arracher au mal et de les amener à la pénitence.

Ils demandaient avec instance de n'être pas entoyés dans les régions d'où ils étaient originaires, afin d'éviter toute familiarité et toute relation avec leurs proches, et pour accomplir la parole du prophète : « Je suis devenu un étranger pour mes frères ; les fils de ma mère ne me connaissent plus. »

Ils se réjouissaient de la pauvreté, parce qu'ils ne convoitaient pas les richesses, et méprisaient toutes les choses périssables, convoitées par ceux qui aiment ce monde ; ils foulaient aux pieds l'argent comme une vile poussière, et ils avaient été instruits par le bienheureux François à le considérer comme n'ayant pas plus de valeur que les excréments d'un âne.

Ils étaient heureux dans l'amour du Seigneur, n'ayant jamais rien qui pût les attrister. Plus ils étaient séparés du monde, plus ils

étaient unis au Seigneur; ils marchaient dans le chemin de la croix et dans les sentiers de la justice, ils enlevaient les obstacles sur la route étroite de la pénitence et de l'observance évangélique, afin de la rendre plus unie et plus facile à ceux qui viendraient après eux.

XIÏ

Comment le bienheureux François se rendit à la curie du pape avec onze compagnons pour lui rendre compte de ses projets et faire confirmer la règle qu'il avait écrite.

Le bienheureux François voyant ses frères augmenter en nombre et en mérites, car ils étaient déjà douze hommes courageux, dit aux onze autres (lui, leur chef et leur père, faisait le douzième) : « Je Yois, mes frères, que Dieu, dans sa miséricorde, veut accroître notre congrégation. Allons donc vers notre mère, la sainte Eglise romaine, et annonçons au souverain pontife ce que le Seigneur a commencé à faire par notre moyen, afin que nous ache-

vions ce que nous avons entrepris suivant sa volonté et par son commandement. » Les autres frères ayant agréé cette parole du père et s'étant mis en route avec lui vers la curie, il leur dit : c< Prenons un de nous pour chef et considérons-le comme le vicaire de Jésus- Christ, afin que là où il voudra s'arrêter nous nous arrêtions, et que nous nous abritions là où il voudra s'abriter. » Aussitôt ils élurent Bernard, le premier après le bienheureux François, et ils firent comme leur père leur avait dit de faire.

Ils allaient donc joyeux, parlant le langage du Seigneur et ne disant rien qui ne tendît à la louange et à la gloire de Dieu et au bien de leur âme. Ils vaquaient souvent à l'oraison; le Seigneur leur préparait toujours un asile et leur faisait fournir ce qui leur était nécessaire.

Arrivés à Rome, ils y trouvèrent l'évêque d'Assise qui les accueillit avec beaucoup de joie; car il vénérait François et les autres

frères d'une affection particulière. Cependant, comme il ignorait la cause de leur venue, il s'inquiéta et craignit qu'ils ne voulussent abandonner leur patrie, dans laquelle le Seigneur avait commencé à faire tant de merveilles. Or il était heureux d'avoir dans son diocèse de pareils hommes, dont la vie et les mœurs lui faisaient espérer de grandes choses. Mais quand il eut appris la cause de leur arrivée et qu'il eut compris leur projet, il s'en félicita et leur promit ses conseils et son appui.

Cet évêque était connu du cardinal-évêque de Sabine qu'on appelait Jean de Saint-Paul, et qui, tout plein de la grâce divine, chérissait îles serviteurs de Dieu. Gomme l'évêque d'Assise lui avait décrit la vie de François et de ses frères, il souhaitait fort voir l'homme de Dieu et quelques-uns de ses compagnons.

Ayant appris qu'ils étaient à Rome, il les envoya chercher et les reçut avec beaucoup

de considération et d'affection.

Pendant les quelques jours qu'ils passèrent avec lui, ils l'édifièrent par leurs discours et par leurs exemples. Voyant resplendir dans leurs œuvres le bien qu'on lui avait dit d'eux, il se recommanda humblement et dévotement à leurs prières, et leur demanda comme grâce spéciale de vouloir bien désormais le considérer comme un de leurs frères. Après avoir interrogé le bienheureux François sur le motif de sa venue et avoir appris tout son projet, il s'offrit à parler en son nom dans la curie.

Le cardinal donc se rendit à la curie et dit au pape Innocent III : « J'ai rencontré un homme parfait, qui désire vivre selon la règle du saint Evangile et observer en toutes choses la perfection évangélique. Je crois que le Seigneur veut, par lui, réformer dans le monde entier les fidèles de la sainte Église. » Le pape, très étonné de ces paroles, ordonna au cardinal de lui amener le bienheureux François.

Le jour suivant, l'homme de Dieu fut pré-

sente par le cardinal au souverain pontife, à qui il exposa tout son dessein. Le pape, qui était doué d'un grand discernement, accéda à ses saints désirs, et après lui avoir adressé diverses exhortations ainsi qu'à ses frères, il les bénit et leur dit : « Frères, allez avec le Seigneur, et prêchez à tous la pénitence de la façon qu'il daignera lui-même vous inspirer. Et lorsqu'il vous aura fait croître en nombre et aura multiplié ses grâces en votre faveur, nous vous accorderons ce que vous demandez, et encore davantage, avec plus de sécurité. » Mais Monseigneur le Pape, voulant que les privilèges qu'il leur accordait et qu'il devait leur accorder fussent selon la volonté de Dieu, dit au saint et à ses compagnons avant qu'ils se retirassent : « Mes fils, la vie que vous menez me paraît bien dure et bien rigoureuse; votre ferveur, j'en suis persuadé, est si grande qu'on ne peut douter de vous ; mais il faut aussi songer à ceux qui vous imiteront, et veiller à ce que vos voies ne leur paraissent pas trop

difficiles. » Mais voyant quelles étaient leur foi et leur constance et combien fermement ils s'appuyaient sur l'ancre de l'espérance en Christ, il dit au bienheureux François : « Mon fils, va et prie Dieu de te révéler si ce que vous demandez procède de sa volonté, afin que, sachant la volonté du Seigneur, nous puissions accéder à tes désirs. »

Le saint de Dieu ayant prié, ainsi que le lui avait prescrit Monseigneur le Pape, le Seigneur lui parla en esprit par similitude et lui dit : « Une femme très pauvre et très belle se trouvait dans un désert. Un grand roi, admirant sa beauté, désira la prendre pour épouse parce qu'elle pouvait lui donner de beaux enfants. Le mariage ayant été fait et consommé, il naquit beaucoup de fils, et quand ils furent grands, la mère leur dit : « Mes « fils, ne soyez pas honteux dé vous-mêmes, « car vous êtes les fils du roi. Allez donc à sa c( cour et il vous fournira tout ce qui vous est « nécessaire. » Quand ils furent venus à la cour,

le roi, admirant leur beauté, et reconnaissant sur leur visage sa propre ressemblance, leur dit : « De qui êtes-vous fils? » Ils répondirent qu'ils étaient fils d'une femme très pauvre. Alors le roi les embrassa avec beaucoup de joie et leur dit : « N'ayez point de crainte, car vous êtes ce mes fils, et si des étrangers sont nourris à ma « table, à plus forte raison vous le serez, vous « qui êtes mes enfants légitimes. » Et le roi ordonna à cette femme d'envoyer à sa cour, pour qu'ils y fussent nourris, tous les fils qu'elle avait conçus de lui. » François, ayant eu cette vision pendant sa prière, comprit qu'il était désigné par cette femme très pauvre.

Son oraison achevée, il se présenta de nouveau devant le souverain pontife, lui exposa en détail ce que le Seigneur lui avait montré, et lui dit : « Je suis cette pauvre femme que le Seigneur a aimée, que, dans sa miséricorde, il a faite belle, et de qui il lui a plu d'engendrer des fils légitimes. Le Roi des rois m'a donc dit que tous les fils qu'il engendrerait de moi,

il les nourrirait, car s'il nourrit des étrangers, il doit bien aussi nourrir ses enfants légitimes. Si Dieu donne des biens temporels aux pécheurs, parce qu'il veut nourrir tous ses enfants, il en donnera bien davantage aux hommes évangéliques qui les méritent mieux. »

A ces paroles, Monseigneur le Pape fut très surpris; d'autant plus qu'avant l'arrivée du bienheureux François, il avait vu en songe l'église Saint-Jean de Latran menacer ruine, et un religieux, d'apparence faible et misérable, la supporter sur son dos. A son réveil, effrayé et étonné, il avait cherché, avec tout son discernement et toute sa sagesse, à comprendre ce que signifiait cette vision.

Quand François, quelques jours après, vint lui révéler son dessein et lui demander d'approuver sa règle (qu'il avait écrite en termes simples, se servant des paroles mêmes du saint Evangile, à la perfection duquel il aspi rait de toute son âme). Monseigneur le Pape,

LÉGENDE DE SAINT FRANÇOIS . 21b

voyant sa ferveur, et comparant la vision qu'il avait eue à celle qui avait été manifestée à rhomme de Dieu, se dit en lui-même : « Celuici est vraiment l'homme saint et religieux qui relèvera et soutiendra l'Eglise de Dieu. » I Aussi il l'embrassa et approuva la règle ([u'il avait faite. Il lui donna de plus la permission de prêcher partout ; il la donna de j même à ses frères, mais à condition qu'ils y

fussent autorisés par le bienheureux François.

Tout cela fut ensuite confirmé en consistoire. François rendit grâces à Dieu de ce qu'il avait obtenu, et, s'agenouillant, promit dévotement et humblement à Monseigneur le Pape respect et obéissance. Les autres frères, selon le commandement du pape, promirent de même respect et obéissance au bienheureux François.

François et les autres frères, après avoir reçu la bénédiction du souverain pontife et avoir visité les lieux apostoliques, furent tonsurés par les soins du cardinal, qui voulait que tous les douze fussent clercs. Alors l'homme de

Dieu laissa la Ville et partit pour parcourir le monde, admirant avec quelle facilité ses désirs avaient été accomplis et sentant croître chaque jour en lui-même son espérance et sa confiance dans le Sauveur, qui, par ses saintes révélations, lui avait, dès le commencement, indiqué ce qui devait lui arriver.

En effet, avant qu'il eût obtenu ce qui lui avait été prédit, il lui avait semblé, une nuit) pendant son sommeil, qu'il marchait le long d'une route près de laquelle était un arbre très élevé, beau, puissant et vigoureux. Il approcha, et tandis qu'il se tenait sous la cime de l'arbre et qu'il en admirait la beauté, le saint lui-même devint d'une telle taille qu'il touchait aux grosses branches et les inclinait facilement jusqu'à terre. Et c'est vraiment ce qui se passa en réalité lorsque Monseigneur Innocent, cet arbre le plus élevé, le plus beau et le plus fort qu'il y eût au monde, se plia avec tant de bienveillance à sa demande et à son désir.

XIÏI

De l'efficacité de sa prédication, de la première demeure quil eut, de quelle façon il y vécut avec ses compagnons, et comment ils en partirent.

Dès lors, le bienheureux François commença à aller de ville en ville et de château en château, prêchant partout, et annonçant fidèlement le règne de Dieu, noil avec les paroles persuasives de la sagesse humaine, mais selon la doctrine véritable et l'inspiration du Saint-Esprit. Il parlait en prédicateur véridique, fort de l'autorité apostolique, n'usant d'aucunes paroles flatteuses, et dédaignant les séductions oratoires. Ce qu'il tâchait de persuader aux autres par ses discours, il s'en

était pénétré lui-même par ses œuvres, afin de pouvoir proclamer plus fidèlement la vérité. Tous, même les savants et les lettrés, s'étonnaient de la vérité et de la puissance de ces discours qu'aucun homme ne lui avait enseignés; beaucoup accouraient pour le voir et l'entendre, le considérant comme un homme d'un autre temps. Nobles et roturiers, clerds et laïques, animés d'une inspiration divine, s'attachaient aux pas de François et, rejetant les pensées du siècle et ses pompes, venaient vivre sous sa discipline.

Le Père séjournait avec quelques-uns des frères, tout près d'Assise, à un endroit qu'on appelle Ruisseau Tortueux, où il y avait une cabane abandonnée. Cette cabane était si étroite qu'on pouvait à peine s'y asseoir ou y reposer. Souvent ils y manquaient de pain et n'avaient à manger que des raves que, dans leur détresse, ils allaient mendier çà et là. Le Père inscrivait le nom des frères sur les planches de la cabane, afin que chacun connût

la place où il pouvait prier ou reposer, et n'eût pas à troubler le silence par un bruit inattendu, en la cherchant dans cette chaumière étroite et exiguë.

Pendant que les frères se trouvaient là, il arriva un jour qu'un paysan y vint avec un âne dans l'intention d'y passer la nuit, et, pour n'être pas repoussé par les frères, il dit à son âne en entrant : « Viens, car nous serons très bien ici. » Le Père, entendant ces mots et voyant les intentions du paysan, s'indigna, d'autant plus que celui-ci avait fait grand tapage, et avait dérangé les frères qui, à ce moment, priaient dans le silence. L'homme de Dieu dit donc à ses frères : c< Je sais, mes frères, que Dieu ne nous a pas appelés à préparer un logement pour un âne, ni à avoir des conversations inutiles avec des hommes, mais bien à prêcher les voies du salut, à donner des conseils salutaires, et à nous adonner surtout aux oraisons et aux actions de grâces. »

Ils laissèrent donc cette cabane, pour qu'elle

servît aux pauvret lépreux, et se transportèrent à Sainte-Marie de la Portioncule, près de laquelle ils avaient autrefois habité une maisonnette, avant qu'on leur donnât l'église elle-même. Peu après, le bienheureux François, par la volonté et l'inspiration de Dieu, obtint cette église de l'abbé des bénédictins du mont Subasio, près d'Assise. Plus tard, il la recommanda particulièrement et affectueusement au général et à tous les frères, comme un lieu aimé de la Vierge glorieuse, plus que toutes les autres églises de ce monde.

La considération qu'il avait pour cet endroit, et l'affection qu'il lui portait, étaient dues en grande partie à une vision qu'avait eue un frère lorsqu'il vivait encore dans le siècle. Le bienheureux François aimait particulièrement ce frère, et, tant qu'il vécut avec lui, il lui témoigna une grande familiarité.

Ce frère donc, désirant servir Dieu — que plus tard il servit fidèlement après être entré en religion, — eut une vision dans

laquelle tous les hommes de ce monde lui apparurent comme devenus aveugles. Il les voyait agenouillés dans l'enceinte de Sainte- Marie de la Portioncule, les mains jointes, la face tournée vers le ciel, se lamentant, et priant Dieu à haute voix de vouloir bien, dans sa miséricorde, leur rendre la lumière.

Et il lui sembla qu'une splendeur éclatante sortait du ciel et, descendant sur ces suppliants, les enveloppait de clarté. En s'éveillant, il prit la ferme résolution de se consacrer au service de Dieu, et, peu après, abandonnant le monde et ses pompes, il entra en religion, et ne cessa de servir Dieu humblement et pieusement.

Du chapitre qui se tenait deux fois par an à Sainte-Marie de la Portioncule»

Après avoir obtenu de l'abbé des bénédictins l'église Sainte-Marie, le bienheureux François ordonna qu'un chapitre s'y tiendrait deux fois par an, à la Pentecôte et à la Saint-Michel. A la Pentecôte, tous les frères se réunissaient à Sainte-Marie, examinaient les moyens d'observer la règle le plus exactement possible, et choisissaient pour chaque province des frères qui devaient y prêcher et y installer d'autres frères.

Saint François distribuait des avertissements, des réprimandes et des conseils, ainsi

que cela lui paraissait conforme aux desseins de Dieu. Et tout ce qu'il disait, il le confirmait par ses actes, avec affection et sollicitude. Il vénérait les prélats et les prêtres de la Sainte Église; il rendait honneur aux seigneurs, aux nobles et aux riches; il chérissait les pauvres et compatissait à leurs maux du fond du cœur, et il se donnait tout entier àjous.

Bien qu'il fût le supérieur de tous les frères, il choisissait un de ceux qui restaient avec lui pour être son gardien et son seigneur, et lui obéissait humblement, afin d'éviter toute occasion de s'enorgueillir. Il s'humiliait parmi les -hommes et s'abaissait jusqu'à terre, afin d'être exalté plus tard en la présence de Dieu, parmi les saints et les élus.

Il recommandait assidûment aux frères de se conformer fidèlement au saint Evangile et à la règle qu'ils avaient promis de suivre, d'être révérencieux aux offices divins et aux ordinations ecclésiastiques, d'entendre pieu-

sèment la messe, et d'adorer très dévotement le corps du Seigneur. Il voulait aussi que les frères honorassent grandement les prêtres, car ceux-ci manient les choses saintes et administrent les sacrements; il leur prescrivait de s'incliner devant les prêtres, chaque fois qu'ils en rencontraient, et non seulement de leur baiser les mains, mais de baiser aussi les pieds de leurs chevaux, par révérence pour leur pouvoir spirituel.

Il leur recommandait aussi de ne juger personne, et de ne pas mépriser ceux qui vivent délicatement et s'habillent somptueusement, car Dieu est leur Seigneur comme il est le nôtre ; il peut les appeler à lui, et, par là, les justifier. Il voulait que ses frères les révérassent comme leurs frères et leurs seigneurs. « Ce sont, disait-il, nos frères, puisqu'ils ont été créés par le même créateur que nous, ce sont nos seigneurs puisqu'ils nous aident à faire pénitence en nous fournissant

ce qui est nécessaire au corps. »

Il ajoutait aussi : « Les frères doivent se comporter parmi les nations de telle façon que quiconque les voit ou les entend glorifie le Père céleste et célèbre ses louanges. » Car son plus grand désir était que ses frères et lui abondassent en œuvres servant à la gloire de Dieu. Et il leur disait : « Lorsque votre bouche annonce la paix, ayez encore plus de paix dans vos cœurs. Ne provoquez chez personne ni colère ni scandale, mais, par votre douceur, amenez tous les hommes à la paix, à la bienveillance et à la concorde. Car nous sommes appelés à guérir les blessés, à remettre sur pied ceux qui sont brisés et à ramener ceux qui s'égarent. Beaucoup nous semblent être des membres du diable qui peuvent encore devenir des disciples du Christ. »

Le Père réprimandait ceux de ses frères qui étaient trop durs pour eux-mêmes et s'exténuaient par des jeûnes, des veilles et des macérations. Quelques-uns en effet, afin de réprimer en eux tous les aiguillons de la

chair, s'infligeaient de telles souffrances, qu'ils semblaient s'être pris eux-mêmes en haine.

L'homme de Dieu leur défendait d'agir ainsi, leur adressait des reproches bienveillants et des avis raisonnables, et ses préceptes étaient comme des fils pour recoudre leurs blessures. De tous les frères qui venaient au chapitre, aucun n'eût osé raconter ce qui se passait dans le monde. Ils ne s'entretenaient que de la vie des saints Pères et des moyens d'obtenir plus parfaitement et plus complètement la grâce du Seigneur Jésus-Christ. Si l'un d'eux était en proie à quelque tentation ou à quelque tribulation, il se sentait délivré de sa tentation et soulagé de sa tribulation comme par miracle, dès qu'il avait vu saint François et qu'il avait entendu la pieuse douceur de ses paroles. Car il leur parlait avec compassion, non comme un juge, mais comme un père miséricordieux parle à ses fils, comme un bon médecin parle à des malades. Il savait être infirme avec les infirmes, et s'affliger avec les affligés. Il n'en

punissait pas moins tous ceux qui étaient en faute, et infligeait aux rebelles et aux indisciplinés la punition qu'ils avaient méritée.

Le chapitre terminé, il donnait sa bénédiction à tous les frères, et désignait à chacun la province qui lui était destinée. Il donnait permission de prêcher, qu'il fût clerc ou laïque, à quiconque avait reçu l'esprit de Dieu et possédait l'éloquence nécessaire. Eux, après avoir reçu sa bénédiction, s'en allaient par le monde, la joie dans l'âme, en voyageurs et en pèlerins, n'emportant rien avec eux, sauf des livres pour dire leurs heures.

Partout où ils trouvaient un prêtre, pauvre ou riche, bon ou méchant, ils s'inclinaieut humblement devant lui et lui présentaient leurs respects. Quand venait l'heure de dormir, ils s'adressaient plus volontiers à des prêtres qu'à des laïques. S'ils ne pouvaient être hébergés chez un prêtre, ils cherchaient de préférence une hospitalité honnête chez des hommes pieux et craignant Dieu. Plus tard

le Seigneur inspira à quelques hommes craignant Dieu de leur préparer des asiles dans les bourgs et les cités qu'ils voulaient Adsiter, et l'on bâtit des maisons pour les recevoir.

Dieu leur donna un langage et un esprit conformes aux nécessités du temps, et leur inspira des paroles pénétrantes qui allaient au cœur de tous, jeunes et vieux; et ceux qui les entendaient, laissant père et mère et tout ce qu'ils possédaient, suivaient les frères et prenaient l'habit de l'ordre. Véritablement, le glaive de la division avait été envoyé sur la terre, car les jeunes gens entraient dans l'ordre, abandonnant leurs parents dans le bourbier de leurs péchés. Et les frères conduisaientceux qu'ils avaient reçus dans l'ordre au bienheureux François, pour recevoir de lui l'habit religieux avec piété et humilité.

Non seulement les hommes se convertissaient; mais des femmes, vierges ou veuves, touchées par la prédication des frères, s'enfermaient, pour faire pénitence, dans des cou-

vents qu'on avait établis, d'après leurs conseils, dans les villes et les bourgs. Un des frères fut désigné comme visiteur et correcteur de ces couvents. De même, des femmes et des hommes mariés, ne pouvan|i se délier des liens du mariage, se soumettaient dans leurs propres maisons, par le conseil des frères, à une pénitence encore plus sévère. C'est ainsi que par le bienheureux François, adorateur parfait de la Sainte Trinité, l'Église de Dieu fut restaurée, grâce aux trois ordres qu'il avait institués comme l'avait antérieurement figuré la réparation des trois églises. Et chacun de ces ordres fut en son temps confirmé par le Souverain Pontife.

De la mort de Monseigneur Jean, leur premier protecteur, et comment ils prirent Monseigneur Hugolin, évêque d*Ostie, pour patron et protecteur de l'ordre»

Le vénérable cardinal dont il a été parlé, Monseigneur Jean de Saint-Paul, accordait ses conseils et son appui au bienheureux François, et vantait fréquemment sa vie et ses œuvres, ainsi que celles de ses frères, aux autres cardinaux, et ceux-ci étaient pénétrés d'une si Vive affection pour l'homme de Dieu et ses frères, que chacun désirait s'occuper d'eux dans la curie, non pour quelque service qu'il en pourrait attendre, mais à cause de leur sainteté et de la ferveur qui régnait parmi eux.

Lorsque Monseigneur Jean de Saint-Paul mourut, le Seigneur inspira à l'un des cardinaux, nommé Hugolin, alors évoque d'Ostie, de prendre sous sa protection le bienheureux

François et ses frères, de les aimer et de les soutenir. Il leur témoigna vraiment une tendresse aussi vive que s'il eût été leur père à tous, et même son affection spirituelle se répandit sur eux plus abondamment que l'affection charnelle d'un père ne se porte sur ses enfants selon la chair. — Heureux de les avoir pris sous sa garde, il leur dit : ce Je m'offre à vous pour vous donner aide, conseil et protection. »

Le bienheureux François, rendant grâces à Dieu, répondit au cardinal : « J'accepte avec joie, Seigneur, de vous tenir pour père et protecteur de notre ordre, et je veux que tous les frères vous recommandent sans cesse à Dieu dans leurs prières. » Ensuite il le pria de daigner assister au chapitre qui devait se réunir à la Pentecôte. Le cardinal y consentit^

et dès lors il ne manqua pas d'assister tous les ans à ce chapitre.

Quand il y arrivait, tous les frères réunis pour le chapitre allaient processionnellement au-devant de lui. Au moment où il les rencontrait, il descendait de cheval et se rendait à pied avec eux à l'église Sainte-Marie. Là, il leur faisait un sermon et disait une messe, pour laquelle François, l'homme de Dieu, chantait l'évangile.

De l'élection des premiers ministres et comment ils furent envoyés par le monde.

Onze années se passèrent ainsi. Les frères s'étaient accrus en nombre et en mérites. On choisit alors des ministres et on les envoya avec quelques frères dans presque toutes les régions du monde où règne la foi catholique.

Dans quelques provinces, on les recevait, mais on ne leur permettait pas de construire des habitations. Dans d'autres, on les expulsait, de peur que ce ne fussent des infidèles. En.

effet, quoique Monseigneur Innocent III eût approuvé leur ordre et leur règle, ainsi que cela a été dit, il n'avait pas confirmé cette

approbation par un bref. Aussi les frères eurent-ils à souffrir bien des tribulations de la part des clercs et des laïques. Obligés de s'enfuir de diverses provinces, tourmentés et persécutés, quelquefois battus et dépouillés par des brigands, ils revenaient vers François pleins d'amertume.

Ils avaient éprouvé ces souffrances dans presque tous les pays ultramontains, tels que l'Allemagne, la Hongrie et beaucoup d'autres. Le cardinal en ayant été informé, fit venir à Rome le bienheureux François et le mena à Monseigneur le pape Honorius, car Monseigneur Innocent était mort. Il fit approuver solennellement par le pape Honorius une nouvelle règle que François avait écrite sous l'inspiration du Christ. Dans cette règle, les époques" des chapitres avaient été espacées, afin d'épargner des fatigues aux frères qui habitaient des régions lointaines.

Le bienheureux François demanda à Monseigneur le pape Honorius de lui donner un

des cardinaux de l'Église romaine, et de préférence le cardinal d'Ostie, pour être comme le père de l'ordre, afin que les frères pussent recourir à lui pour leurs affaires. Il avait eu une vision qui l'avait peut-être amené à demander ce cardinal pour protecteur, et à recommander l'ordre à l'Eglise romaine; il avait vu une petite poule noire qui avait les cuisses couvertes de plumes, avec des pattes semblables à celles d'une colombe domestique. Cette poule avait tant de poussins qu'elle ne pouvait les rassembler sous ses ailes, et la plupart tournaient tout autour d'elle.

A son réveil il se mit à réfléchir à cette vision, et il connut par le Saint-Esprit qu'il était représenté par la poule. Et il se dit : « C'est moi qui suis cette poule ; comme elle, je suis de petite taille et de teint noir; Je doisêtre simple comme la colombe, et m'envoler vers le ciel sur les ailes des vertus. Dieu, dans sa miséricorde, m'a donné et me donnera beaucoup de poussins, que je ne puis protéger par

ma propre vertu. Il faut donc que je les recommande à la Sainte Eglise, qui les rassemblera sous ses ailes, les protégera et les gouvernera.

Quelques années après cette vision, il vint à Rome et alla voir Monseigneur d'Ostie.

Celui-ci lui ordonna d'aller avec lui à la curie le lendemain matin, voulant qu'il prêchât devant le pape et les cardinaux et leur recommandât son ordre. François eut beau s'excuser et déclarer qu'il était homme simple et ignorant; il lui fallut aller à la curie a^ec le cardinal.

Quand le bienheureux François parut devant le pape et les cardinaux, ils eurent grande joie à le voir. Il prêcha devant eux sous la seule inspiration du Saint-Esprit, et, après avoir terminé, il recommanda son ordre au pape et à tous les cardinaux. Ceux-ci furent très édifiés de ses discours, et leurs entrailles s'émurent d'une affection encore plus vive pour l'ordre.

Le bienheureux François dit alors au sou-

verain pontife : « Seigneur, je compatis aux soucis et aux fatigues continuelles que vous impose votre vigilance pour l'Eglise de Dieu, et je suis confus que vous ayez tant de soin et de sollicitude pour nos frères mineurs. Quand beaucoup de nobles et de riches et de religieux ne peuvent pénétrer jusqu'à vous, nous qui sommes les plus pauvres et les moindres d'entre les religieux, nous devrions être remplis de crainte et de confusion, non seulement d'avoir accès près de vous, mais mêiiie de nous tenir devant votre seuil et d'oser heurter à la porte du tabernacle des vertus chrétiennes. Aussi nous supplions humblement Votre Sainteté de daigner nous accorder pour père Monseigneur d'Ostie, afin que les frères puissent recourir à lui en cas de besoin, sous réserve de votre autorité et de votre dignité prééminente. »

Monseigneur le Pape agréa la demande du bienheureux François et institua Monseigneur d'Ostie comme protecteur de l'ordre. Celui-ci,

ayant reçu les commandements du pape, prit en main la défense des frères, et, eii bon protecteur, il écrivit à beaucoup de prélats qui les avaient persécutés, et leur recommanda de ne plus se montrer contraires aux frères, et de donner appui à ceux qui viendraient dans leurs diocèses pour y demeurer et y prêcher, comme à de bons et pieux religieux approuvés par le Saint-Siège apostolique. Beaucoup d'autres cardinaux écrivirent de même.

Dans le chapitre qui suivit, le bienheureux François donna aux ministres la permission de recevoir des frères, et il les envoya dans les diverses provinces, avec des lettres des cardinaux, et la règle approuvée par bulle apostolique. Les prélats, voyant ces lettres et convaincus par les témoignages que montraient les frères, leur permirent libéralement d'habiter, de bâtir et de prêcher dans leurs diocèses. Beaucoup de gens, voyant leur humble et sainte manière de vivre, et enten-

daiit leurs paroles qui remuaient doucement les cœurs, les enflammaient d'amour pour Dieu et les amenaient à la repentance, vinrent à eux et prirent l'habit de l'ordre avec ferveur et humilité.

Le bienheureux François, voyant la confiance et l'affection que témoignait à l'ordre Monseigneur d'Ostie, lui rendait du fond du cœur une affection égale. Et, sachant par une révélation de Dieu que celui-ci serait pape, il le lui annonçait souvent dans les lettres qu'il lui adressait, l'appelant père du monde entier. En effet il lui écrivait en ces termes : « Vénérable père en Christ du monde tout entier. »

Peu de temps après, Monseigneur le pape Honorius étant mort, l'évêque d'Ostie fut élu souverain pontife et prit le nom de Grégoire IX. Jusqu'à la fin de sa vie, il fut le bienfaiteur et le protecteur des frères, ainsi que des autres religieux, et surtout des pauvres du Christ. Aussi pense-t-on non sans raison qu'il

est aujourd'hui au nombre des saints.

IG

De la sainte mort du bienheureux François et cotri" mentf deux ans auparavant, il avait reçu les stigmates du Seigneur Jésus,

Vingt ans après s'être attaché au Christ de façon parfaite, et après avoir, pendant tout ce temps, mené la vie et suivi les traces des apôtres, François, cet homme apostolique, laissa cette terre pour monter vers le Christ, l'an de l'Incarnation 1226, le dimanche quatrième jour des nones d'octobre, ayant conquis le repos éternel par bien des peines, et s'étant rendu digne d'être admis en présence de son Seigneur. Un de ses disciples, fameux par sa sainteté, vit son âme, semblable à une étoile,

remplir Timmensité de sa lumière, répandre sur les eaux une clarté aussi vive que celle du soleil et, portée par une nuée blanche, s'élever en droite ligne vers le ciel.

Car il avait bien travaillé dans la vigne du Seigneur, toujours fervent et scrupuleux dans les jeûnes, dans les oraisons, dans les veilles, les prédications, les voyages entrepris pour le salut des hommes ; il avait eu souci et compassion de son prochain, et il avait fait abnégation de lui-même ; depuis le jour de sa conversion jusqu'à celui où il est monté vers le Christ, il l'avait aimé de tout son cœur, ayant toujours son souvenir présent à l'esprit, le louant dans ses discours et le glorifiant par ses œuvres. Il aimait Dieu d'un tel amour et avec tant de ferveur, qu'en l'entendant nommer, son cœur se fondait de tendresse et qu'il s'écriait : « Le ciel et la terre devraient s'incliner quand on prononce le nom de Dieu. »

Cette ferveur d'amour, ce souvenir tou-

jours présent de la passion du Christ qu'il avait au cœur, le Seigneur lui-même voulut la manifester au monde entier, et, par un privilège unique, il fit apparaître dans sa chair encore vivante un signe merveilleux. Deux ans environ avant sa mort, à l'approche de la fête de l'Exaltation de la sainte Croix, il priait un matin sur le flanc de la montagne qu'on appelle Alverne. 11 était soulevé vers Dieu par des désirs et des ardeurs séraphiques, et, à force de tendresse et de compassion, il se sentait transformé en celui qui, dans l'excès de sa charité, voulut être crucifié. Un séraphin lui apparut alors avec six ailes, portant entre ces ailes la forme d'un crucifié d'une grande beauté, ayant les mains et les pieds étendus en croix, et figurant clairement Notre-Seigneur Jésus. Deux de ses ailes étaient repliées pour cacher sa tête; deux autres voilaient le reste de son corps, et les deux autres, étendues, soutenaient son vol. Quand la vision eut disparu, il lui resta

246 SAlIîîï FRANÇOIS fi* ASSISE.

dans l'âme une merveilleuse ardeur d'amour, et dans sa chair, chose plus merveilleuse encore, apparut l'impression des stigmates de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'homme de Dieu, jusqu'à sa mort, les cacha autant que possible, ne voulant pas rendre public le mystère du Seigneur; mais il ne put si bien les dissimuler qu'ils n'apparussent manifestement à ses compagnons, du moins aux plus familiers. Mais, après son heureux départ de ce monde, tous les frères qui étaient alors présents et beaucoup de laïques virent son corps glorieusement marqué des stigmates du Christ.

Ils discernèrent à ses mains et à ses pieds, non les trous laissés par les clous, mais les clous eux-mêmes, formés de sa chair et nés dans sa chair, et ayant la couleur noire du fer; son flanc droit paraissait avoir été traversé d'un coup de lance; il était sillonné par la cicatrice rouge d'une blessure évidente, d'où souvent, pendant sa vie, s'écoulait un sang sacré.

LEGENfiE £)E SAINT PMNÇOlâ. â4.1

L'incontestable vérité de ces stigmates n'est pas seulement établie par ceux qui les ont vus et touchés pendant sa vie et au moment de sa mort; le Seigneur voulut la rendre plus manifeste encore, après sa mort, par divers miracles accomplis dans diverses parties du monde. Ces miracles changèrent le cœur de beaucoup d'hommes qui s'étaient trompés sur l'homme de Dieu et avaient douté de ses stigmates, et les amenèrent à une telle certitude de foi, qu'après avoir été ses détracteurs, ils devinrent, par l'action de la bonté de Dieu et sous la pression de la vérité même, ses zélateurs très fidèles et célébrèrent ses louanges.

De sa canonisation.

Il resplendissait donc de ce nouvel éclat des miracles dans les diverses parties du monde, et de toutes parts accouraient vers son corps sacré ceux qui, par ses mérites, avaient reçu de Dieu des bienfaits signalés.

Après avoir lu le récit de miracles que le Seigneur avait opérés par son moyen, et en avoir reconnu la vérité, Monseigneur le pape Grégoire, sur l'avis des cardinaux et de beaucoup d'autres prélats, l'inscrivit dans le catalogue des saints et ordonna que sa fête serait célébrée solennellement le jour anniversaire de sa mort. Cette célébration eut lieu à Assise,

âSÔ SAÎiNT MANÇOtS D'aSSÎSË.

en présence de nombreux prélats, de princes et de barons, et d'une foule innombrable de gens venus de toutes les parties du monde, que le pape avait fait convoquer pour cette solennité, Tannée du Seigneur MCGXXVIII, et la seconde de son pontificat.

Le même pontife ne se contenta pas d'accorder le suprême honneur de la canonisation à ce saint qu'il avait tant aimé; il voulut encore enrichir de ses dons sacrés et des ornements les plus précieux l'église qui fut construite en son honneur et dont il posa luimême la première pierre. Deux ans après la canonisation, les restes sacrés du saint furent transférés du lieu où ils avaient été d'abord déposés, et amenés en grande pompe à cette

, église.

! Le pape envoya à l'église une croix d'or ornée de pierres précieuses, dans laquelle était enfermé un morceau du bois de la Sainte Croix, et des vases destinés au service de l'autel, avec de magnifiques vêtements pour

LÉGENDE DE SAlNîT É-RANÇÔIâ. âbd

les solennités. Il affranchit cette église de toute juridiction inférieure, et, en vertu de son autorité apostolique, la déclara la capitale et la mère de l'ordre entier des Frères mineurs, ainsi que cela résulte d'un privilège publié avec bulle, qui fut signé par tous les cardinaux.

Mais c'eût été peu que le saint de Dieu fût honoré en des choses privées de sentiment, si le Seigneur n'avait voulu guérir et convertir beaucoup de gens par lui qui était mort corporellement mais qui, en esprit, vivait dans la gloire. Non seulement un grand nombre de personnes du commun, de l'un ou de l'autre sexe, furent, après sa mort, convertis par ses mérites ; mais des grands et des nobles avec leurs fils prirent l'habit de l'ordre, tandis que leurs femmes et leurs filles s'enfermaient dans les couvents des Dames pauvres.

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