PREMIERE PARTIE
Vie de saint François d'Assise
Nous croyons être chrétiens. Ceux même d'entre nous qui se sont détachés du dogme s'imaginent qu'ils vivent sous la domination de l'Evangile, puisque les idées morales et sociales que l'Evangile apportait au monde ont passé dans nos mœurs, nos institutions et jusque dans nos préjugés. On oublie de se demander si la sagesse mondaine n'a pas modifié profondément la doctrine primitive, et ce qu'il reste encore de cette « triomphante folie », comme l'appelait Bossuet, depuis tant de siècles que de fort honnêtes gens travaillent à expliquer les textes d'une manière rassurante, adoucissant ici une idée trop sauvage,
interprétant plus loin dans le sens de notre égoïsme et de nos passions un précepte décidément impraticable. On n'ignore pas tout à fait qu'il y a certaines choses qui ne se comprennent plus comme il y a dix-neuf siècles, et qu'il a fallu civiliser, pour ainsi dire, des paroles qui s'adressaient aux petites gens d'un pays à demi barbare ; mais peu de personnes se rendent compte du chemin parcouru, d'étapes en étapes, depuis le point de départ.
Il est bon, cependant, de rechercher de temps en temps où nous en sommes, ne serait-ce que pour ne pas se payer d'illusions ridicules. Rien n'y aide autant que de considérer les hommes qui se sont efforcés, à diverses époques et dans différents pays, de ramener le monde à l'Evangile vrai, à l'Evangile tout cru; nous pouvons juger, par l'impression qu'ils nous laissent, de ce qu'est devenue entre nos mains la loi à laquelle nous nous figurons être toujours soumis.
De tous ces exaltés, il n'en est pas avec qui
l'épreuve soit aussi décisive qu'avec saint François d'Assise, parce qu'aucun n'a été plus net de compromis humains. Il n'a rien donné à nos prudences ni à nos faiblesses. Il a remis sous les yeux des chrétiens la pensée de Jésus dans sa nudité, et a soutenu avec un doux entêtement que ses exigences ne sont pas au-dessus de nos forces. Nous allons essayer, après beaucoup d'autres*, de raconter sa vie et son œuvre. C'est une histoire connue, mais si belle qu'on ne s'en lasse point, et on n'y a peut-être jamais cherché la leçon que nous venons d'indiquer. Selon que les idées de saint François d'Assise sembleront au lecteur
1. Nous mentionnerons l'Histoire de saint François (T Assise, de M. l'abbé Léon Le Monnier ; les deux Vies de Thomas Gelano, disciple de saint François ; la Vita, etc., de saint Bonaventure (1263); les Fioretti (xiv° siècle); le Saint François de Frédéric Morin (1853), et celui du doc-' teur Karl Hase (Leipzig, 1886); Poètes franciscains, d'Ozanam (1859); Nouvelles Études d'histoire religieuse, par M. Renan ; Des Hallucinations du mysticisme chrétien, par A. Maury (Revue du 1" novembre 1854); l'Italie mys. tique, par Emile Gebhart (1890) ; enfin, les remarquables travaux récemment publiés par M. Paul Sabatier : Vie de Saint François d'Assise, etc.
d'un grand sage, ou seulement d'un grand saint, trop élevé au-dessus des choses de la terre pour en raisonner avec beaucoup de sens, il saura jusqu'à quel point il est encore dans la pure tradition évangélique.
Lorsqu'on descend de Florence sur Rome par les vallées ombriennes, on aperçoit des villes dans les airs, posées sur des cimes abruptes dont elles suivent les contours déchiquetés. Beaucoup ont conservé les hautes murailles crénelées du moyen âge, qui serpentent au flanc de la montagne en formant des -dessins bizarres. La montée jusqu'aux portes est longue et rude, l'intérieur de la ville accidenté. Les maisons sont tassées le long de petites rues tortueuses et escarpées, faciles à fermer et à défendre. Les vieux
palais noircis ont des airs de forteresses.
Tout parle aux yeux d'un passé d'insécurité, d'invasions étrangères et de troubles civils. Tout parle aussi de la vénérable antiquité de ces retraites inaccessibles, où les débris du moyen âge recouvrent des murailles romaines, posées sur des fondements étrusques.
Les cités de l'Ombrie ont eu leurs jours de puissance et d'éclat. Leurs cathédrales, leurs hôtels de ville, les restes de leurs citadelles et de leurs palais témoignent de ce qu'elles furent du xn® au xv^ siècle, alors que Gortone, Pérouse, Assise, Foligno, Spolète, Orvieto levaient des armées et formaient des alliances. Leurs libertés avaient grandi, comme
dans l'Italie du Nord, pendant la longue que-
relie des papes et des empereurs. Tandis qu'on se disputait leur possession, les fortes villes qui dominent le haut Tibre et ses affluents s'étaient transformées peu à peu, elles aussi, en républiques. L'autorité y avait
passé aux mains de la bourgeoisie et du peuple, et il en était résulté un épanouissement qui a été éphémère, parce que les jeunes souveraines se mirent aussitôt à se jalouser. Leurs luttes acharnées eurent vite fait de les jeter dans une décadence qui a été sans remède.
Aujourd'hui, elles sont mortes. Leurs rues désertes n'ont plus que des boutiques de village, leurs maisons silencieuses ont l'aspect lépreux que donnent aux murailles les longs abandons. Ce sont d'adorables nécropoles, tout hérissées de monuments exquis, toutes égayées de vues incomparables sur les Apennins et leurs vallées profondes. Nulle activité humaine n'y trouble les visions du passé. On chercherait en vain des asiles plus à souhait pour les mystiques légendes du moyen âge.
C'est dans une de ces villes aériennes, à Assise, que naquit, en 1182 ^ l'enfant destiné à remuer profondément la chrétienté. Son