CHAPITRE X
C'était en 1216, par une belle nuit d'été (1). Le saint Patriarche, à genoux dans sa cellule, un crucifix entre les mains, priait avec ferveur. Au moment où ce séraphin de la terre, mélant ses brùlantes adorations à celles de ses frères du ciel, implorait la clémence du Très-Haut pour les pauvres pécheurs, il entendit comme la voix d'un ange qui lui criait : «< François, à la chapelle! à la chapelle! » Aussitôt il se lève et vole à la chapelle de Notre-Dame des Anges, où le spectacle le plus inouï vient frapper ses yeux. Sur l'autel, au-dessus du tabernacle, au sein d'une clarté surhumaine, se tenait le Verbe fait chair, non l’homme des douleurs, non la victime sanglante du Calvaire, comme dans les visions précédentes, mais le Christtriomphateur,tenant dans sa main le sceptre du monde, symbole de sa royauté absolue. Son visage rayonnait d'une beauté qui défie tout pinceau et qu'il faut renon
1. La déclaration de François de Fabriano, contemporain du Frère Léon, est d’une irrésistible clarté : « Anno Domini 1216, quarto nonas augusti, Honorius papa tertius posuit ibi indulgentiam. » (Prodromus ad opera S. BonaAv., p. 64.)
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cer à décrire; car, dans ce monde déchu, où les rayons du beau sont épars, brisés et ternis par le péché, comment nous former une image, même affaiblie, de Celui qui est la splendeur éternelle du Père des lumières? Disons seulement que son regard, d’une mansuétude infinie, pénétrait comme un trait enflammé l'âme du Bienheureux, et que ses lèvres semblaient prêtes à s’entr'ouvrir pour prononcer le mot de pardon. À sa droite était Marie, sa glorieuse Mère, et tout autour une radieuse ceinture d’esprits célestes. L’ineffable lueur qui remplissait le sanctuaire ne blessait point les yeux comme l'éclat du soleil; elle était, au contraire, vive et douce comme les premiers rayons de l'aurore, et le regard de François se baignaïit avec délices dans ces flots de lumière, pendant que son âme, subjuguée, entraînée comme hors d'elle-même, s’écoulait en Dieu dans les enivrements de l'admiration et de l'amour.
Le torrent de délices qui inondaïit son cœur n’entravait pas le jeu de sa liberté. Il se jeta la face contre terre, plus d'esprit que de corps, «avec un profond sentiment de la majesté divine », écrit Conrad ; et il adora avec les anges. « François, lui dit le Fils de Dieu, je sais avec quel zèle, toi et tes Frères, vous procurez le salut des âmes. En récompense, demande-moi pour elles et pour l'honneur de mon nom telle grâce qui te plaira, et je te l’accorderai; car je t'ai donné au monde pour être la lumière des peuples et le soutien de mon Église. » Enhardi
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par une telle bonté, le saint Patriarche ui adressa cette comfiante supphcation : « O Du trois fois saint, puisque j'ai trouvé gräce à vos yeux, moi qui ne suis que cendre et poussière et le plus misérable des pécheurs, je vous conjure, avec tout le respect dont je suis capable, de daigner accorder à vos fidèles cette grâce insigne, que tous ceux qui, confesséset contrits, visiteront cette église, y reçoivent l'indalgence plénière et le pardon de tous. leurs péchés >» Puis il continua, en se tournant vers Marte : « Je prie la bienheureuse Vierge votre Mère, Favoecate du genre humair, de plaider ma cause devant vous. » © scène admirable, que la langue humaine est impuissante à reproduire! Marie intercède, et Jésus, qui ne peut rien refuser à sæ Mère, incline vers elle un regard plein d'amour, qu'il reporte immédiatement sur son. serviteur. « Françoïs, lur dit-il, ce que tu demandes là est grand; mais tu obtiendras des faveurs plus grandes encore. Je t'accorde l'indulgence que tu soidlicites, à condition qu’elle soit. confirmée et ratifiée par mon: Vicaire, à qui seul j'ai donné le pouvoir de her et de délier ici-bas. » À ces mots, le vision s'évanouit, et Jésus, suivi de sa bienheureuse Mère et de la cour angélique, rentra dans le sanctuaire inaccessible où réside l'auguste Frmité.
Dès le point du pour, François tra avec le Frère Masséo: pour Pérouse, résidence momentanée du: pape Honorius II}, qui venait de monter sur le trône st glorieusement oecupé pendant
dix-huit ans par Innocent III (18 juillet 1216). « Très Saint-Père, lui dit-il avee sa charmante ingénuité, j'ai réparé, }»l y a quelques années, une petite église de vos domaines, qui est dédiée à la Mère de Dieu, et je supplie Votre Sainteté de l’enrichir d’une précieuse indulgence, sans obligation d'aumône. —}Jj y consens, répondit le Souverain Pontife; mais dis-moi le nombre d'années que tu requiers pour ce pardon. — Saint-Père, qu'il plaise à Votre Sainteté de m'octroyer, non des années, mais des âmes. — Tu veux des âmes ! Et comment? — Je désire, si Votre Sainteté lagrée, que tous ceux qui, repentants et absous, entreront dans l'église Notre-Dame des Anges, reçoivent l'entière rérmission de leurs péchés pour ce monde et pour l’autre. — François, ce que tu demandes là est grand et tout à fait inusité en cour de Rome. — Aussi, Très Saint-Père, ne vous le demandé-je point em mon nom, mais au nom de Celui qui m'envoie. » Alors ke Souverain Pontife répéta trois fois : < Au nom du Seigneur, il mous plait que tu ates cette indulgence. » Sur l'observation de quelques cardinaux, qu'une tellefaveur nuirait aux pèlerinages de Rome et de Jérusalem, Honorius répliqua :
« Nous ne pouvons révoquer ce que nous avons librement concédé : nous pouvons seulement en déterminer la durée. » Puis se tournant vers François, ik ajouta : « Nous voulons que cette indulgence soit valable à perpétuité, pendant la durée d'un jour complet, depuis les premières
vêpres jusqu'aux vépres du jour suivant. >»
François remercia le Pape, s’inclina et se retira modestement. Honorius, voyant qu'il s’en allait, le rappela et lui dit en souriant :
« Homme simple, où vas-tu, et quel témoignage emportes-tu de cette indulgence? — Saint-Père, votre parole me suffit; que Jésus-Christ soit le notaire, la sainte Vierge la charte et les anges les témoins. Je ne réclame point d'autre acte authentique, et je laisse à Dieu le soin de prouver que cette œuvre vient de Lui. » Après cette réponse d'une sublime naïveté, il partit de Pérouse avec la bénédiction du Souverain Pontife pour s'en retourner à Notre-Dame des Anges. S'étant arrêté en route dans une léproserie pour y prendre un peu de repos, il eut une vision. À son réveil, il appela Masséo et lui dit : « Réjouissons-nous, mon Frère; car, je te l’affirme, l’indulgence que le Souverain Pontife vient de m'accorder est ratifiée au ciel. »
Là se termine la relation de l’évêque Conrad. Un autre diplôme, de l’évêque Théobald,va nous renseigner, d’après les traditions locales, sur la manière dont fut fixé le jour du grand pardon (1). Six mois après la première apparition,
1. Le diplôme de l’évêque Conrad (1310) est d'une authenticitéinattaquable. Larelation de l’évêque Théobald (1335), « miracle des roses et voyage à Rome », sans offrir les mêmes caractères de certitude, revêt cependant à nos yeux un degré suffisant de probabilité pour que nous l’insérions dans ces pages. Elle est d'accord avec ce que nous apprennent plusieurs personnages recommandables :
Michel Bernardi (Speculum vitæ, 1509); Bartholi d'Assise (Liber sacræ indulgentiæ S. M. de Portiuncula), et le
par une froide nuit d'hiver (1), le serviteur de Dieu priait dans la cellule du jardin, à quelques pas du sanctuaire de Notre-Dame des Anges, et flagellait durement sa chair innocente. Le démon, qui veille sans cesse pour perdre les âmes, s’approche de lui sous forme d’un ange de lumière, et lui suggère cette pensée : « A quoi bon consumer ainsi ta jeunesse en mortifications excessives ? Ne sais-tu pas que le sommeil est le grand réparateur du corps? Crois-moi, conserve tes jours, afin de servir Dieu plus longtemps. » François, découvrant la ruse de Satan, se précipite hors de sa cellule, ôte sa tunique, et, poussé par cette soif d’immolation qui est l'indice de la victoire et la meilleure moitié de l’amour, il se roule dans la neige et dans un buisson plein de ronces et d’épines, en disant à son corps ensanglanté : « Mieux vaut souffrir ces douleurs avec Jésus-Christ, que de te laisser prendre aux perfides caresses du serpent ! » A peine a-t-il accompli cet acte héroïque que toute la nature se tranforme autour de lui. Une lumière éblouissante l’environne ; les épines rougies de son sang se couronnent de roses blanches et rouges, symbole de sa pureté et de sa charité. Les anges du ciel jettent sur ses épaules déchirées une tunique plus blanche que la neige, des plus riches parmi celles qui se tis-
Frère Jean de Camollia de Sienne. V. les Annales Franciscaines, août 1890, p. 950.
1. Janvier 1217. Conrad indique le mois, sans déterminer l'année.
sent dans les ateliers du paradis ; puis, d’une voix suave, près de laquelle pâliraient les plus harmonieux concerts de ce monde, ils l'invitent à les suivre: « François, hâte-toi d'aller àl'église; le Sauveur des hommes t’y attend avee sa bienheureuse Mère. » François se penche pour cueillir vingt-quatre de ces roses écloses dans les jardins de l’Eternel, douze blanches et autant de rouges, et se rend à la chapelle par un chemin qui lui sermble couvert de tapis soyeux.
Jésus était Là, comme dans la première apparition, sur un trôme de lumière; l'Avocate des. pécheurs à sa droite; une escorte d’anges tout autour. François, aprèsune profonde aderation, déposa les roses sur l’autel et les offrit à Notre- Seigneur par les mains dela Vierge Immaculée. « François, lui dit ke Fils de Dieu, pourquoi ne rends-tu pas à ma Mère le tribut d'hommages que. tu lui as promis? » François, comprenant qu'il s'agissait des âmes que devait sanctifier la grande indulgence de Ia Portioneule, lui répondit avec l'accent d’une confiance toute filiale : « O Dieu trois fois saint, souverain Maitre de l’aonivers et Sauveur du genre humain, daignez, dans votre infinie miséricorde et pour l'amour de votre glorreuse Mère, déterminer le jour de lindulgence plénière dont vous avez enrichi ce saint heu. — Je veux que le pardon s’ouvreaux vêpres du 1° août, et qu'il ne se ferme qu'aux vêpres du lendemain. — Mais, Seigneur, comment les hommes ajouteront-ils foi à mes paroles ? — Ne crains rien, va trouver de nouveau
celui qui est mon Vicaire sur la terre, afin qu’il publie Hui-même eette indulgence. — Mais, Seigneur, quelle confiance votre Vicaire pourrat-il avoir en un pauvre pécheur comme mai ? — Prends avec tot quelques-uns de tes compagnons. qui ont entendu ma voix, emporte quelques-unes de ees roses miraculeuses, et va; ma grâce fera ke reste. » Dans ce mystérieux colloque entre le Créateur et sa créature, un don ineffable venaït d'être fait à la terre; les chœurs angéliques entonnèrent le Te Deum en actions de grâces et la vision disparut.
Dès le lendemain, le Bienheureux partait pour Rome, accompagné des trois Frères qui avaient été témoins auriculaires du prodige : Pierrede Catane, Bernard de Quintavalle et Ange de. Riéti. Introduit au palais de Latran devant le Pape et les. cardinaux assemblés, :1l raconta rtaïvement sa merveilleuse vision, et présenta son bouquet de fleurs, trois roses blanches et trois roses rouges, comme un témoignage irrécusable de sa véracité. Honorius, considérant ces fleurs si belles, st fraiches, si parfumées (on. était au cœur de l'hiver), etadmirant plus encore la sainteté de François, accueïllit favorablement sa requête. Il fixa la grande indulgence au æaoût, et manda aux évèques d'Assise, de Pérouse, de Todi, de Foligno, de Nocera, de Spolète et de Gubbio, de la promulguer solennellement en la fête de saint Pierre aux Liens.
François alla lui-même porter les lettres pontificales à leurs destinataires.
Au jour indiqué, les sept prélats, ayant à leurs côtés le bienheureux Patriarche, montèrent sur une estrade dressée à la porte du sanctuaire. Une foule immense, haletante et recueillie, cou-— vrait la plaine. Le Saint, après avoir rappelé l'origine et l'excellence de la faveur divine qu'il avait reçue, déplia un parchemin et lut ces pa-— roles : « Je veux vous faire aller tous en paradis. Je vous annonce une indulgence plénière que j'ai obtenue de la bonté céleste et qu'a ratifiée le Souverain Pontife. Vous tous qui êtes venus ici le cœur contrit, confessés et absous, vous aurez la pleine rémission de la peine due à vos péchés; et il en sera de même tous les ans, à perpétuité, pour tous ceux qui se présenteront dans les mêmes dispositions. Je souhaitais que cela durât huit jours ; mais je n’ai pu l’obtenir. » Enentendant ce mot « à perpétuité », les évêques s’'émurent, et ils convinrent entre eux deréduire à dix ans la susdite indulgence. Don Guido prit le premier la parole, mais il ne put s'empêcher de prononcer « à perpétuité ». La même chose arriva aux six autres prélats, qui reconnurent à ce trait la miséricordieuse volonté de Dieu.
« Des témoins dignes de foi, Pierre de Catane, le Frère Léon et le patricien Pierre Zelfano d’Assise, attestèrent l'authenticité de ces faits. Les Frères Oddo d’Aquasparta et Marin déclarèrent également les avoir appris de la bouche du Frère Masséo (1). »
1. Lettre de Conrad, évêque d'Assise. (Acta S.S., 4 octobre, Analecta, p. III, S 2.)