Jean RIGAUD, c. v
se disaient-ils les uns aux autres, et ils ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer, ou de la beauté de son génie ou de la SHISIOPEENE de son humilité.
A la nouvelle de ce succès oratoire, François tressaillit d’allégresse. Il comprit que la Providence venait de lui envoyer une intelligence d'élite et laissa échapper ce cri d’admiration : « Enfin, nous avons un évêque (1). » Un évêque, c'est-à-dire, dans sa pensée, un savant, un docteur, une lumière destinée à éclairer la maison de Dieu. Et par une exception qui l’honore autant que celui qui en était l'objet, il envoya aussitôt au jeune profès l'autorisation, non seulement de prêcher, mais encore d'enseigner la plus haute des sciences, la théologie (1223). Voici sa lettre : « À mon très cher Frère Antoine, Frère François, salut en Jésus-Christ. Il me plaît que tu enseignes à nos Frères la sainte théologie, de manière toutefois à ne pas laisser s'éteindre en toi et dans les autres l'esprit de sainte oraison, selon la Règle que nous professons. Adieu (2). » En vertu de cet ordre, Antoine enseigna la théologie à Bologne, à Montpellier, à Toulouse, à Padoue.
Sa science n'avait d’égale que son ardeur au service de Dieu et son zèle pour le salut des âmes. Il inaugurait, en effet, vers le même temps, cet apostolat qui allait devenir si fécond et donner tant de prestige à son Ordre. Thau-
1. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. cxix. 2. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 29.
maturge, il excitait l'enthousiasme des foules. Apôtre, il parcourait la Toscane, le Berry, la Provence, le Languedoc, et confondait les Manichéens ou les faisait rentrer dans le giron de l'Église, toujours sur la brèche, toujours embrasé d’un zèle que le Ciel lui-même sanctionnait, au rapport de ses biographes, par un prodige significatif.
Au Chapitre provincial d'Arles, tenu au mois de septembre 1224, d'après Azzoguidi, le jeune Portugais préchait avec une ardeur toute séraphique sur le titre de la croix : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Au milieu de son discours, le saint Patriarche, comme pour donner plus de poids à la doctrine de son disciple, apparut au Frère Monald et bénit avec effusion le prédicateur et les assistants. En ce moment, tous se sentirent remplis de consolation et renouvelés dans l'esprit de leur vocation, qui se résume tout entière dans l’amour de Jésus crucifié.
François avoua lui-même à ses confidents la réalité de cette apparition, symbole, disait-il, de l'étroite union qui l’attachait à ses Frères (1).
Saint Antoine de Padoue est, après saint François d'Assise, une des plus grandes figures du xur siècle. Comme saint, il n'occupe que le second rang dans les annales de l’Église; mais comme théologien, comme thaumaturge, comme apôtre surtout, il est au premier. Il faut lire les chroniques du temps pour se
1. TH. DE CELANO, Vita prima, p. 1, c. XVUT ; — BoNAV., c. XI; et Jésa RiGaAUD, C. VIIL
Let
rendre compte de l'enthousiasme qu'il provoqua, tant en France qu'en Italie. Et cependant, quand on parcourt le recueil de ses sermons, on les trouve pâles et froids. C'est là le sort de l'orateur. Cet homme qui a passionné toute une génération descend avec elle dans le même silence; sa voix et la voix des multitudes qui l’applaudissaient vont s'évanouissantdansie temps, comme le son s’évanouit dans l’espace. Mais ce qui reste, c'est l'impression produite dans les âmes, c’est l’abondante moisson d'œuvres et de vertus qui a germé sous la vivifiante chaleur de la parole sacrée.
Saint François avait-il le pressentiment de ce glorieux avenir, lorsqu'il envoyait Bérard à Maroc et Antoine à Bologne? Peut-être! Dans tous les cas, ces deux saints apportaient à l'Ordre les deux auréoles qui honorent le plus l'humanité, celles du martyre et de l'apostolat. Aussi nous sommes-nous complu à retracer les plus touchants épisodes de leur vie, sans avoir cru pour cela nous écarter de notre sujet; car c'est du vénérable fondateur qu'ils ont reçu leur mission, leur autorité ; c'est à lui peut-être qu'ils doivent leurs triomphes, et d'ailleurs, dans la famille spirituelle comme dans la famille naturelle, la gloire des fils rejaillit, éclatante, immortelle, sur le front de leur père.