‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 139 sur 260 · WaADDING, t. 1, p · texte numérisé non relu

WaADDING, t. 1, p

de fonder un royaume plus durable que celui de Godefroy de Bouillon. A partir de cette époque, nous trouvons les Frères Mineurs solidement établis dans le Levant. Robert, roi de Sicile, et Sanche, sa femme, achetèrent du sultan d'Egypte les sanctuaires de la Palestine et les cédèrent à Clément VI, qui en confia la garde aux Franciscains (Bulle du 21 novembre 1342). Les sultans du Caire et de Constantinople ont plusieurs fois sanctionné par leurs firmans la légitimité des possessions dévolues au Saint- Siège et aux Pères de Terre Sainte.

Les fils du Patriarche d'Assise sont là depuis le règne de Jean de Brienne, et ils y remplissent une fonction aussi sublime que difficile. Après la résurrection du Sauveur, c'était un ange qui défendait l'entrée de son tombeau; depuis le xin° siècle, ce sont les enfants du séraphique Patriarche qui veillent sur ce glorieux monument, pour le mettre à l'abri de toute profanation. Deux fois massacrés jusqu’au dernier, en 1244 et en 1368, et aussitôt remplacés par leurs frères, bravant tour à tour le cimeterre des Mahométans et la haine fratricide des sectaires de Photius et de Luther, sentinelles infatigables, ils sont toujours prêts à répandre leur sang plutôt que de déserter le poste d'honneur que leur a mérité l'incomparable amour de François pour Jésus crucifié. Grâce à leur constance héroïque, l’action des croisades persévère; Sion, le mont des Oliviers, le Thabor, Bethléem, Nazareth, sont encore respectés,

et Jérusalem demeure toujours accessible à la piété des pèlerins de l'Occident.

Ils possèdent une vingtaine de maisons qui servent d’hôtelleries, d'écoles et d’hospices. A leur tête se trouve le Révérendissime Père, : auquel les souverains pontifes ont décerné les titres les plus glorieux; il est préfet des Missions de Syrie, de Chypre et d'Egypte, gardien du mont Sion et du Saint-Sépulcre, et Custode de la Ville sainte. Il avait même le titre et les fonctions de vicaire apostolique jusqu'à ces derniers temps, où Pie IX, d'immortelle mémoire, a rétabli le siège patriarcal de Jérusalem, et renoué dans la personne de Mgr Valerga, après une interruption de six cents ans, la chaîne des successeurs de saint Jacques et de saint Siméon. C'est ainsi que les Franciscains continuent en Asie-Mineure la mission inaugurée au moyen âge par leur Bienheureux Père.

Pendant que le saint Patriarche évangélisait les peuples du Levant, sans pouvoir cueillir la palme du martyre qu’il convoitait, cinq de ses enfants, plus heureux, souffraient cruellement pour la foi chez les musulmans d’Espagne et d’Afrique, et donnaient au monde le spectacle d’une constance héroïque dans les tourments.

Bérard, Pierre, Othon, Adjut, Accurse, tels sont les noms de ces hommes prédestinés que Dieu s'était choisis comme les prémices du sang franciscain. Frère Vital, que saint François avait mis à leur tête, tomba malade en Aragon et dut renoncer à suivre ses Frères. Les cinq religieux,

après avoir passé quelques jours dans la solitude au couvent d’Alenquer, bâti par saint François, se rendirent à Coïimbre, où se tenait alors la cour de Portugal. La reine Urraque (ou Eulalie), épouse d’Alphonse II, et Sanche, sœur du roi, Les reçurent comme des envoyés du Ciel, et les aidèrent à pénétrer chez les inftdèles. Ils allèrent droit au centre du fanatisme, à Maroc, capitale de l'empire mahométan dans l'Afrique occidentale. Don Pedro, infant de Portugal, qui s'était réfugié chez les Maures, à la suite de quelque différend avec Alphonse II, son frère, accueillit avec respect ces vaillants confesseurs de la foi, et leur donna l'hospitalité dans son propre palais; il les adjura seulement de modérer leur zèle, pour ne pas s’exposer à de nouvelles persécutions. Mais comment arréter le cerf qui court se désaltérer aux sources limpides de la montagne? Comment éteindre dans l’âme de FJ'apôtre la soif de sacrifice qui le dévore? L'amour est plus fort que la mort. Le lendemain, nos missionnaires sortirent dès l’aube de la maison de leur hôte, et parcoururent les rues et les places publiques de la cité, en prêchant la divinité de Jésns- Christ.

Le Frère Bérard, qui parlait assez facilement l'arabe, apercevant un groupe d'infidèles, alla droit à eux.et leur démontra que Mahomet n'était qu'un imposteur. Pendant qu'il parlait, le chef des Maures vint à passer, se rendant, selon la coutume orientale, au tombeau de ses

ancêtres. Il prit l'orateur pour un fou et le fit reconduire, lui et ses compagnons, en pays chrétien. Mais les missionnaires échappèrent à la surveillance de leurs guides, et rentrèrent dans la ville infidèle. L'émir, informé de leur retour, les fit enfermer dans un sombre cachot, - où il les laissa vingt jours sans aucune nourriture. En vain Dieu multiplia les prodiges en faveur de ses serviteurs; en vain on les vit sortir de leur prison, comme saint Jean de sa chaudière d'huile bouillante, plus robustes qu'auparavant,; en vain Bérard, nouveau Moïse, frappant la terre de son bâton, fit jaillir une source miraculeuse au milieu des sables du désert pour désaltérer les soldats qui mouraient de soif. Le cœur du tyran semblait s'endurcir en proportion des bienfaits; rien ne put lui dessiller les yeux, et pour la seconde fois, dans les premiers jours du mois de janvier 1220, il jeta nos cinq apôtres dans les fers. Là, pour comprendre ce qu'ils eurent à souffrir, il suffit de savoir qu'ils eurent pour geôlier un renégat. Le juge, les trouvant inébranlables dans la foi, ordonna qu'ils fussent séparés et livrés à trente bourreaux. On kes traîna sur le pavé, la corde au cou, les pieds et les mains liés; après les avoir frappés avec violence jusqu'à mettre leurs entrailles à nu, on les roula sur des têts de verre et de briques, et le soir, on versa du vinaigre sur leurs plaies saignantes. Pour eux, au milieu de cet horrible supplice, ils louaient le Seigneur et répétaient à l’envi le cantique

des trois enfants d'Israël dans la fournaise de Babylone. Pendant la nuit, le Sauveur leur apparut et les consola. Les gardes, apercevant une grande lumière et craignant une évasion, accoururent épouvantés. Quel ne fut pas leur étonnement de les trouver calmes et priant Dieu avec une grande ferveur!

Le lendemain, l'émir les fait venir en sa présence. Un infidèle, se trouvant sur leur passage, donne un rude soufflet au Frère Othon, qui lui tend l’autre joue en disant : « Dieu vous pardonne! car vous ne savez ce que vous faites. » Une fois arrivés au palais, l'émir leur dit d'un tonirrité: « Êtes-vous donc ces impies, ces insensés qu'on accuse de mépriser la vraie foi et de blasphémer contre le prophète d'Allah! — Prince, répliquent-ils, loin de nous la pensée de mépriser la vraie foi! Nous sommes prêts, au contraire, à souffrir et même mourir pour la défendre; mais nous avons horreur de ta loi et du scélérat qui en est l’auteur. » Le tyran essaye alors de la tentation la plus puissante sur le cœur humain, celle des honneurs et des plaisirs; et, leur montrant des femmes richement parées : « Si vous voulez suivre la loi de Mahomet, leur dit-il, je vous donnerai ces femmes pour épouses avec de grandes richesses, et vous serez puissants dans mes États. Sinon, vous périrez par le glaive. — Prince, nous ne voulons ni de tes femmes ni de tes honneurs:

nous te les laissons pour ne garder que Jésus- Christ. Tu peux inventer toutes sortes de tor-

tures, tu peux nous ôter la vie; toute peine nous semble légère, quand nous pensons à la gloire du ciel.» Et pendant qu'ils prononcent ces paroles, leur regard s'’illumine d'espérance, et leur âme s’abreuve d'immortalité. Le tyran se lève, exaspéré, saisit des deux mains son lourd cimeterre et leur fend le crâne. C'était le 16 janvier 1220.

Dans le même moment, la princesse Sanche, qui était en prière, les vit monter au ciel, la palme du martyre à la main. Leurs corps mutilés, trainés dans la boue par les infidèles, furent pieusement recueillis par les chrétiens; don Pedro renferma ces reliques dans deux châsses d'argent, et revint en Europe avec ce précieux dépôt. Alphonse IT alla lui-même en grande pompe au-devant des corps sacrés, et les déposa dans l'église des chanoines réguliers de Sainte-Croix de Coïmbre. La reine Urraque, qui assistait à ce retour triomphal, mourut peu de temps après, ainsi que les saints martyrs le lui avaient prédit; et, à la première nouvelle de leur victoire, Vital, qu'ils avaient été obligés de laisser à Saragosse, rompit dans un suprême effort d'amour les liens qui l’attachaient encore à la vie, et les alla rejoindre dans le sein de Dieu. Mais rien ne peut dépeindre les transports d’allégresse du saint Patriarche, lorsqu'il apprit les souffrances et la mort de ses fils. Regardant son Ordre comme à jamais consacré par ce baptême de sang, et pleurant de joie : « Maintenant, s'écria-t-il, je puis dire en toute assurance que j'ai cinq vrais Frères Mineurs. »

Puis, se tournant du côté de l'Espagne, il salua et bénit le couvent d’'Alenquer, d'où ils étaient partis pour aller au martyre. « Maison sainte, terre sacrée, tu as produit et offert au Roi des cieux cinq belles fleurs empourprées et de la plus suave odeur. Ô maison sainte, sois toujours habitée par des saints (1)! »

Bérard et ses compagnons sont les premiers-

nés de cette nombreuse lignée de martyrs que l'Ordre de Saint-François a fournie à l'Église, et qui fait sa gloire devant Dieu et devant les hommes. Ils sont moissonnés avant d'avoir pu planter la croix sur ces plages inhospitalières de l'Afrique; mais leur holocauste ne demeure pas stérile. Leur sang est une semence féconde, et sur leur tombe s’élève un lis immortel dont l'éclat et les parfums réjouiront la catholicité tout entière. Nous voulons parler de saint Antoine de Padoue, le plus illustre des disciples de saint François.

Au couvent de Sainte-Croix de Coïmbre vivait un jeune religieux appelé Fernando, issu d’une noble famille dont les vieilles chroniques ne nous désignent pas le nom. Elles se contentent de nous dire que cette famille occupait une haute

1. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 35. — Le Frère Gilles fut expulsé de Tunis (1219); Electe, Bérard, et Daniel furent martyrisés. Seul le Frère Agnello réussit à fonder à Maroc, dont il fut le premier évèque, une chrétienté florissante qui dura près d’un siècle. — Voir Saint François et les F'ranciscains, par le P. PAMPHILE DE MAGLIANO, t. II, c. xv, et notre Vie de saint Antoine de Padoue.

situation à Lisbonne et que le courage des preux ‘comme la foi des croisés y étaient héréditaires.

Engagé dansles ordres sacrés, Fernando avait pour fonction de recevoir les hôtes, et c'est en cette qualité qu'il avait contracté avec Les futurs héros du Maroc une étroite amitié. Lorsqu'il vit revenir leurs restes tout resplendissants de l’auréole des miracles et de la vénération des peuples, la pensée lui vint d'entrer dans un Ordre qu'il considérait comme une école de martyrs. Muni de l’autorisation de son prieur, il échangea la blanche tunique des chanoines de Saint- Augustin contre la robe grise des Mineurs et prit le nom d'Antoine, sous lequel les peuples le connaîtront et l'invoqueront désormais.

Il avait atteint sa vingt-cinquième année.

Au bout de quelques mois de probation, il sollicita et obtint de ses supérieurs la permission de passer en Afrique pour évangéliser les Maures. Mais la Providence l’appelait ailleurs, . et lui destinait un autre champ à cultiver. A peine arrivé au terme de son voyage, il se vit en proie à de cruelles douleurs; comprenant par là que le Ciel s'opposait à ses desseins, il s’embarqua au printemps (1221) pour revenir en Portugal, dans l’espérance que l'air de la patrie raffermirait promptement sa santé. Cette fois encore, une violente tempête déjoua ses plans, et le jeta sur les côtes de la Sicile (+).

: Privé de la palme du martyre, il s’en dédom-

1. Jean RiGAuD, Vie de saint Antoine de PHHue,c: C. IV. — Cf. Chronique des vingt-quatre généraux.

magea à la manière des saints, c'est-à-dire en cherchant la solitude et l’oubli des hommes.

Envoyé dans la Romagne par le Chapitre général de 1227, il vécut un an loin du bruit, au fond d'une grotte solitaire du couvent de Monte- Paolo, et se livra tout entier à la mortification des sens et à la méditation des saintes Ecritures : tant le Seigneur est fidèle à son habitude de former dans le silence de la retraite les apôtres qui doivent verser dans le monde des torrents de vie, de vérité et d'amour! Une circonstance imprévue mit en lumière les talents du jeune religieux. Il assistait à une cérémonie d'ordination. Désigné par son propre supérieur au choix de l’évêque de Forli et chargé d’adresser aux ordinands une pieuse exhortation, Antoine développa ce texte de nos saints Livres : « Le Christ s’est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur la croix. » Sa parole d’abord timide, presque hésitante, devint bientôt rapide, entraînante, enflammée, majestueuse; ses traits s’illuminèrent; ses gestes retrouvèrent cette grâce et cette ampleur que donne une éducation distinguée. En même temps, il emportait son auditoire sur les sommets de la théologie mystique. Tous, évêque, dominicains et franciscains, surpris, hors d'eux-mêmes, croyaient entendre un écho de la voix des prophètes et ver-

saient des larmes d’attendrissement. « Jamais nous n’avons entendu plus beau discours (1) »,

Page 1