CHAPITRE XIV
Douze ans à peine s'étaient écoulés depuis la fondation de l'Ordre séraphique, et déjà les Frères Mineurs possédaient des couvents en Italie, en Espagne, en Portugal, en France, en Allemagne et jusqu’en Palestine. La bénédiction du ciel leur avait donné grâce pour se multiplier et s'étendre en tous lieux. L'Institut des Clarisses, de trois ans plus jeune, n'était pas moins florissant que son aîné. L'exemple, la prédication, les miracles de ‘saint François avaient remué l'Europe, réveillé la foi et imprimé un élan universel vers le cloître. De tous les rangs de la société sortaient des âmes généreuses qui, aspirant à une vie plus parfaite, cherchaient un refuge sous l’étendard de la pauvreté volontaire.
Les clercs et les simples fidèles que retenaient des liens sacrés ou les obligations de leur état, s’affligeaient de ne pouvoir prendre part à ce mouvement. « Ils venaient consulter le saint Patriarche sur les moyens de vivre chrétiennement au milieu du siècle : ils lui demandaient une règle de vie tracée de sa main, afin de marcher plus sûrement dans les voies de la per-
fection évangélique (1). » Saint François leur promit de composer une Règle qui calmerait leurs craintes et leur apporterait quelque chose de la paix et des avantages du cloître. Il tint parole, et c’est pour eux qu'il institua son troisième Ordre ou Tiers-Ordre, dont nous allons raconter brièvemént les origines, les progrès et les gloires.
Cette œuvre, comme toutes celle de François, ou plutôt comme toutes celles de Dieu, naquit dans l'ombre et sans fracas. Passant à Poggi- Bonzi en Toscane, sur la route de Florence à Sienne, le Saint rencontra un de ses amis de jeunesse, le marchand Luchesio. Cet homme, jadis avare et dur, n'était plus reconnaissable depuis quelques mois : il édifiait par ses larges aumônes ceux qu'il avait scandalisés par son égoisme. On le voyait secourir les indigents, soigner les malades dans les hôpitaux, ouvrir sa maison aux pèlerins, défendre les droits du Saint-Siège. Dans l’ardeur de son prosélytisme, il essayait, mais en vain, d’inspirer les mêmes sentiments à Bona Donna, sa compagne.
Femme pieuse, mais écoutant trop la prudence de la chair, elle était du nombre de ces mères de famille qui craignent toujours que la terre ne leur manque sous les pieds; elle blämait donc avec acrimonie les prodigalités de son époux. Un miracle la convertit. Un jour que Luchesio, après avoir distribué tout le pain qui
1. A. DE SÉGUR, Histoire populaire de saint François d’Assise, ch. vil.
se trouvait à la maison, la priait de donner encore quelque chose aux pauvres qui se présentaient : « Tête sans cervelle et troublée par les jeünes, s’écria-t-elle tout en colère, tu négligeras donc toujours les intérêts de ta famille! » Luchesio, sans s’émouvoir de ces injures, la supplia doucement d'ouvrir le meuble destiné aux provisions de bouche, pendant qu'au fond de son cœur il invoquait Celui qui avait multiplié les pains dans le désert. Bona Donna finit par obéir, et, à sa grande stupéfaction, elle trouva une grande quantité de pains. A dater de ce jour, son cœur s’ouvrit aux pensées du ciel, et il y eut entre ces deux âmes, converties à des heures différentes, une généreuse émulation dans les œuvres de miséricorde (1).
La demeure de ces deux pénitents était prédestinée à devenir le berceau du Tiers-Ordre. En y entrant, François leur dit : « Beaucoup de personnes vivant dans le monde me prient de leur tracer une voie de perfection appropriée à leur état. J'ai donc songé, pour répondre à leurs désirs, à instituer un troisième Ordre, où elles pourront servir Dieu d'une manière parfaite, sans rompre les liens du mariage; et je crois que vous ne sauriez mieux faire que d'en être les prémices. » Ils accueillirent avec joie une proposition si conforme à leurs aspirations les plus intimes, et conjurèrent le Saint de les admettre dans le nouvel institut. Il les revêtit de