‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 202 sur 260 · CHAPITRE XVIII SUR L’ALVERNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII SUR L’ALVERNE

Au fond de la Toscane, au centre des Apennins, à moitié chemin entre Arezzo et Florence, s'élève une roche dont la tête sourcilleuse domine les montagnes environnantes, et dont le pied est baigné à lorient par le Tibre, à l’oecident par l'Arno, le Corsalone et l’Archiana : c'est l’Alverne, montagne bénie, destinée à devenir (qu’on nous permette ces réminiscences évangéliques) le Thabor et le Calvaire de saint François. C'est là, en effet, que son esprit goûtera les plus enivrantes délices de l'union mystique, et que sa chair sera transpercée par le glaive de feu du Séraphin.

Le séjour du Bienheureux sur cette montagne et les faveurs spirituelles qu'il y reçut ont tracé dans l’histoire un sillon trop lumineux pour ne pas attirer nos regards et ne pas fixer notre attention.

C'est en l'année 1213 que le nom de l'Alverne est prononcé pour la première fois dans l’histoire de notre Saint. Celui-ci était alors en route pour se rendre en Espagne, et de là au Maroc. 1 lui arriva, durant le trajet, de passer au pied du château de Montefeltro, au moment où l’on

se préparait à y donner un tournoi. Déjà la bannière seigneuriale flottait sur la porte d'entrée; la cour d'honneur retentissait sous le pas des palefrois, et le son des trompettes, partant du haut des tours crénelées, annonçait au loin l’ouverture de la fête. Un jeune comte de Montefeltro, ayant fait sa veillée d'armes dans l'antique chapelle de ses pères, s'avançait pour être armé chevalier en présence de toute la noblesse florentine. François, qui aimait ces sortes de fêtes à la fois religieuses et militaires, dit à son compagnon de voyage : « Frère Léon, montons au château; nous y ferons, Dieu aidant, un chevalier spirituel. » Lorsque les cérémonies furent terminées et les chevaliers réunis sur la cour d'honneur, François monta sur un tertre et développa magnifiquement devant son noble auditoire ces deux vers italiens :

« Tanto è il bene ch'io aspetto,

« Ch'ogni pena m'é diletto ».

« Le bien que je désire est si grand, « Que toute peine m'est un plaisir. »

Il cita tour à tour l'exemple des Apôtres, puis des martyrs et des confesseurs de la foi, qui s’exposaient volontiers à toutes sortes de supplices pour conquérir le ciel. Les seigneurs, pénétrés d’une émotion involontaire, recueillaient toutes ses paroles avec le même respect que si elles fussent tombées des lèvres d'un ange. L'un d'eux, le comte Orlando de Chiusi di Casentino, une de ces âmes d'élite qui sont

SUR L'ALVERNE 369

dans le monde sans être du monde, se détache du groupe à l'issue de la prédication, aborde le Saint, et, le tirant à l'écart, lui dit : « Père, il y a longtemps que je soupire après cette heure; je désire tant m'entretenir avec vous du salut de mon âme! » François, aussi discret que zélé, lui répond avec un aimable sourire : « Volontiers, mais pas maintenant, assistez d’abord à la fête, et après le repas, nous converserons ensemble tant qu'il vous plaira. » Orlando suivit le conseil du Saint. Le banquet une fois terminé, il accourut près de François, et ils discoururent longtemps ensemble du bonheur du ciel et des moyens d'y parvenir. A la fin de cet entretien tout céleste et trop court à son gré, le comte Orlando dit au Bienheureux : « J'ai dans mes domaines une de ces montagnes sauvages qui portent l'esprit au recueillement. Visitez-la ; si elle vous plaît, je vous la donnerai de grand cœur, à vous et à vos compagnons, pour le salut de mon âme. » François accepta la proposition, et promit d'envoyer immédiatement deux de ses Frères pour visiter le mont Alverne, pendant qu'il poursuivrait sa route vers l'Espagne (1).

1. Fioretti, première considération sur les stigmates. — Cette partie des F'ioretti a plus d'autorité que le reste de l'ouvrage. Elle repose tantôt sur des documents authentiques, cités par les premiers biographes du Saint, tantôt sur des traditions populaires. Voilà pourquoi nous nous permettons de traduire ici quelques-unes de ces <onsidérations, en les entremêlant de réflexions puisées aux sources les plus sûres. Mais, arrivé à la grande scène

Les deux religieux choisis par le saint Patriarche montèrent au château de Chiusi, vieux manoir dont on aperçoit encore aujourd'hui les ruines imposantes sur les bords de Îa petite rivière de la Rasina, à un mille de l’Alverne. Le comte Orlando les reçut avec bonheur, rassembla une escorte de cinquante hommes armés, pour se défendre des bêtes fauves et des brigands, et se mit lui-même à la tête de la petite caravane. L'ascension de la montagne est pénible, mais sans monotonie. Ses premiers mamelons sont d’une extrême aridité; çà et là, des ravins, des blocs de granit jetés comme au hasard, des chênes rabougris qui ont peine à grandir assez pour donner leur ombre au voyageur. Aux deux tiers de sa hauteur, la montagne change d'aspect; la pente devient moins raide, et le sol moins infécond. Puis, tout à coup, se dresse à pic devant vous le géant de ces montagnes, roche immense aux parois perpendiculaires comme une muraïlle et couronnée d'une luxuriante forêt de hêtres et de sapins; c'est l’Alverne. Cette nature âpre et sauvage, effrayante et sublime, plut aux deux Frères explorateurs. Ils acceptèrent au nom de François la donation que leur fit Orlando, et se bâtirent à la hâte une cabane et un oratoire, où ils psalmodiérent l'office divin, pour prendre

de l’Alverne, la stigmatisation du Saint, nous en demanderons le récit intégral à la plume du Docteur séraphique. — TH. DE CELANO, dans sa Vita secunda, p. II, c. 11, fait allusion à la scène de Montefeltro.

SUR L'ALVERNE 371

possession de la montagne par la prière (r}.

C'était, d’après les documents pontificaux, le 8 mai 1253 (2).

À son retour d'Espagne, François se fit rendre compte de ce qui s'était passé. Les Frères lui dépeignirent cette solrtude sous de si belles couleurs, qu'il dit à ceux qui Fentouraient : « Chersfils, le carême dela Saint-Michel approche; je crois que Dieu nous appelle à le passer sur cette montagne, pour la consacrer par la pénitence au Sauveur, à sa glorieuse Mère et aux saints anges. » Et il se mit aussitôt en route, accompagné de quatre Frères, qui étaient chargés de le protéger contre les indiserétions des visiteurs, et que Thomas de Célano (3) désigne suffisamment par leurs qualités respectives : Léon, Rufin, Ange et Masséo.

« Mon fils, dit-rl à Masséo, tu seras notre supérieur pendant tout le voyage. En chemin, nous garderons les usages du couvent, en récitant l'office divin, observant le silenee et nous confiant à la garde de la Providence pour le gîte et le couvert. » Les trois religieux inclinèrent la tête, et Masséo prit la direction de la petite troupe. La première nuit se passa dans un couvent de l'Ordre. La deuxième nuit, le mauvais temps et la fatigue obligèrent nos voyageurs à chercher un abri dans une des églises de Capraro, au pied de lAlverne. Là, les quatre

Page 1