‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 213 sur 260 · CHAPITRE XIX DERNIÈRES ANNÉES ET MORT DE SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX DERNIÈRES ANNÉES ET MORT DE SAINT FRANÇOIS

La poésie seule peut rendre les grandes passions de l’Âme. Aussi avons-nous vu François, en face des beautés de la nature, improviser son beau Cantique du Soleil. Mais si des créatures périssables et fragiles lui ont arraché de tels cris d’admiration, que sera-ce donc, après que les yeux de sa chair ont contemplé Celui qui est l'éternelle et substantielle beauté, et que son cœur a reçu des mains même de l’amour une blessure profonde, ineffaçable, dont il ne voudrait pour rien au monde guérir? Comment pourra-t-il contenir les sentiments impétueux qui débordent de son cœur, comme un fleuve qui a rompu ses digues? Ayant trouvé sur la croix Celui qu’il demandait aux forêts de l’Alverne, Celui qu'il aime, il le chante, et son enthousiasme se traduit par deux odes qu'on dirait écrites dans le feu des ravissements divins.

Saint Bernardin de Sienne, qui nous les a léguées, les attribue toutes deux à saint François; et nous n'avons point de motifs suffisants pour contredire l'opinion d’un si fidèle interprète des traditions franciscaines. D'autres

historiens les rangent parmi les œuvres du bienheureux Jacopone de Todi, autre disciple de François et le fameux auteur du Stabat.

Pour nous, nous partageons l'avis du savant Ozanam. Le premier chant, qui est le plus beau, et qui a pour refrain: « In foco l’amor mi mise : L'amour m'a mis dans un foyer d'amour », ne parait pas avoir été retouché par une main étrangère. Tout au plus Jacopone lui a-t-il donné un rythme plus classique, comme le Frère Pacifique l'avait fait pour le Cantique du Soleil. L'auteur n’a pas signé son œuvre, il est vrai; mais il a voilé son nom sous les ardeurs de sa flamme et les riches couleurs de son imagination. L'idée fondamentale et le ton belliqueux de cette tension trahissent le jeune Assisien qui rêve de s'illustrer sous l’étendard du gentil comte de Brienne, puis y renonce soudain pour devenir le gonfalonier d'un prince plus puissant et le chevalier errant de l'amour divin. Il représente son extase sur l’Alverne sous la figure d’un assaut d'armes, où lui-même fait une chevauchée sur la terre du Christ; blessé à mort, il rend les âmes et se lie par amour et sous la foi du serment à son vainqueur.

Le second poème est beaucoup plus long; on n’y retrouve plus ce tour original et bref qui est le cachet des œuvres de saint François. On peut donc admettre que le bienheureux Jacopone paraphrasa, avec son abondance naturelle, une belle et grande pensée empruntée à quelque

vieux cantique du séraphique Patriarche, comme les disciples d'un musicien reproduisent dans une suite de variations le motif donné par le maître. Quoi qu'il en soit, ce poème étincelle de beautés. Écoutez les accents de cette poésie italienne.

« O amour, pourquoi blesser ainsi mon cœur?

Je suis tout hors de moi; la flamme que tu as allumée en mon sein me consume, et elle va toujours grandissant.

« Je ne puis fuir ni trouver de repos : je suis le prisonnier de l'amour.

« Pour acquérir l'amour, j'ai tout quitté; et après avoir sacrifié le monde sans réserve et sans retour, je me suis donné moi-même. Si tout l'univers était en ma possession, je le donnerais sans hésiter en échange de l'amour.

« Je ne saurais désormais arrêter mes regards sur les créatures; je n'ai plus d’yeux ni de voix que pour mon Créateur. En présence du Christ mon Amour, toute beauté me paraît une fange impure; le ciel et la terre perdent leurs attraits, le soleil sa splendeur, le chérubin ses lumières, le séraphin ses ardeurs.

« Toutes les créatures me répètent sans cesse que je dois aimer. Je les entends murmurer à mes oreilles : « Aime de tout ton cœur, aime « Celui qui nous a créées pour t'attirer à lui.»

« O Beauté ancienne et toujours nouvelle, à Jésus, tu m'as ravi mon cœur, et tu entraînes mon âme tout entière je ne sais où. Je n'ai plus de cœur que pour t'aimer! O Amour après

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qui je soupire, ah! fais-moi mourir d'amour!

« Toi-même, tu ne sus pas te défendre de l'amour. Par amour tu descendis sur la terre, et tu cachas tes grandeurs natives, ta sagesse et ta puissance. Souvent tu cheminais par le monde comme un homme enivré; l'amour te menait comme un homme vendu. En toutes circonstances, tu ne montras qu'amour, un amour sans mesure, avec un complet oubli de toi-même.

« Donc, que nul ne me reprenne si je suisivre d'amour et que l'amour semble m'ôter la raison. Comment aurais-je la force de résister à ses attraits ? Non, je ne le puis. La sentence en est portée, je dois mourir d'amour. Je ne veux d'autre consolation que de mourir d'amour. »

Dans les dernières stances, le poète répète sans cesse : « Amour! amour ! » Il s’est donné pour toujours à Celui qui l’a marqué des glorieux stigmates de sa Passion : il persévérera dans sa résolution. Et comme la passion hâte les battements du cœur, fait haleter la poitrine et ne permet plus d'autre langage que de brûlantes exclamations, son amour s’exhale à la fin en sons rapides, harmonieux, semblables à ceux d’une harpe éolienne qui obéit à un souffle céleste et dont les accords pressés croissent, décroissent, meurent, renaissent et se prolongent longtemps encore (1).

Gærres a écrit tout un volume sur saint Fran-

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