‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 26 sur 31 · Cantique du soleil · texte numérisé non relu

Cantique du soleil

D'autres écrits de saint François ne nous sont présentement connus que par les mentions qu'en ont laissées les anciens historiens. De ce nombre sont les lettres au cardinal Hugolin, qui paraissent avoir été assez nombreuses. Voici en effet ce qu'en dit Thomas de Celano :

Chaque fois qu'une nécessité urgente concernant sa famille religieuse, ou que la charité dont il brûlait pour le saint évêque, l'obligeait à Im écrire, il ne consentait jamais à l'appeler évêque d'Ostie, ou évêque de Velletriy comme le faisaient les autres dans les salutations d'usage, mais, la lettre finie, il l'adressait Au très révérend Père ou bien Au très révérend seigneur Hugolia, évêque universel (i).

Thomas de Celano fait encore mention d'une lettre à saint Antoine de Padoue, portant la suscription Fratri Antonio, episcopo meo (2) et d'une lettre adressée par François mourant à Jacqueline de Settesoli (3).

De son côté, Thomas d'Eccleston parle d'une lettre de François aux frères de France, ut visis litteris iubilarent, laudes divinee Trinitati dicentes : « Benedicamus Patrem et Filiuvn cum Spiritu sancto (4), » et d'une lettre aux frères de Bologne, in qua fuit plurimum latinum {5).

Qui sait si l'inventaire des manuscrits de l'Ordre, poursuivi avec tant de zèle et de bonheur par les Franciscains de Quaracchi, ne nous rendra pas quelque jour un de ces textes inoubhés?

(i) / Cel., 100.

(2) // bel., 163.

(3) Tractatus de miracuHs, 37.

(4) Analecta ft., t. I, p. 232.

(5) Analecta /r., lac. eit. Dans son Testament, sainte Claire dit de son Père spirituel : « Il ne s'est pas contenté, durant sa vie, de nous exhorter souvent, de vive voix et par l'exemple, à aimer et à observer la très sainte pauvreté, mais en outre il nous laissa plusieurs écrits, afin qu'après sa mort nous ne la quittions jamais en aucune façon. » [SeraphiccB Legislaiionis Textus originales, Quaracchi, 1897, p. 276.) Dans l'état actuel de nos coimaissances, il est impossible de dire si ces récits étaient différents des deux biUets classés plus haut sous les numéros 6 et 7.

§ 2. Les biographies de saint François.

A) Les légendes de Thomas de Celano (i), — Le i6 juillet 1228, le cardinal Hugolin, devenu le pape Grégoire IX, présidait à Assise les cérémonies de la canonisation de François. Peut-être est-ce à ce moment qu'il chargea Thomas de Celano, un des lettrés de l'Ordre, d'écrire la vie du Patriarche des Mineurs (2) .

Quel était l'homme auquel échéait cet insigne honneur?

Frère Thomas, né à Celano, dans les Abruzzes, à une époque inconnue, était entré dans l'Ordre des Mineurs au inoment oii François, vaincu par la maladie, avait dû abandonner, son projet de passer au Maroc et était revenu d'Espagne à la Portioncule (3). L'événement se trouve placé aux environs de 1215. Au cours de l'été de l'année 1220, il tombe malade au couvent de Bologne, et François, croyant que la maison est la propriété des frères, l'en expulse ainsi que ses compagnons (4). En 1221, au chapitre tenu à la Portioncule, Césaire de Spire, nommé ministre de la nouvelle province d'Allemagne, le choisit avec vingt- trois autres pour l'accompagner. L'année suivante, il devient gardien de Mayence, Worms et Cologne, et, en 1223, il est chargé par Césaire, qui rentre en Italie, d'assumer l'intérim du provincialat. Il paraît encore à un chapitre tenu peu après à Spire par le nouveau ministre, Albert de Pise, puis il rentre pour un temps dans l'obscurité (5). Le 3 octobre 1226, on le retrouve à Assise au lit de mort de saint François (6). Peut-être y assiste-t-il, en 1228,

(i) Je signale de suite rexcellente édition du P. Edouard d'Alençon, capucin : S. Francisd Assisiensis vita et miracula, additis opusculis liturgicis, auctore fr. Thonta de Celano; Rome, 1906.

(2) C'est Thomas de Celano lui-même qui nous apprend cette particularité dans le prologue de sa première légende : « Je me suis efforcé, dit-il, sur l'ordre de notre glorieux seigneur, le pape Grégoire, de rapporter le mieux possible, quoique dans un style bien imparfait, les paroles que j'ai entendues de sa bouche et les récits que m'ont faits des témoins fidèles et dignes de foi. »

{3) Parlcint de ce retour de François, Thomas de Celano écrit : « Le Seigneur, dans sa bonté, se souvint de moi et de beaucoup d'autres. François... revint à l'église Sainte-Marie-de-la-Portioncule et, peu après, des hommes nobles et lettrés vinrent se joindre à lui. » (/ Cel., 56.)

(4) Le récit de cet épisode, dans la Leg. II, 58, se clôt sur ces mots : Testimonium perhibet et scribit haec ille qui tune de domo cegrotus eiectus fuit. Or, dans le même ouvrage, au numéro 223, les compagnons du saint fondateur désignent ainsi Thomas de Celano : iïlo tuo filio, qui nunc et olim devotus tua scripsit prceconia.

(5) Chronica fratris lordani a lano, in Anaîecta fr., t. I, pp. 8-11.

(6) Voici comment il s'exprime, après avoir raconté, dans le Tractatus de miraculis, 5, l'exposition du cadavre de saint François : Vidi-

à la canonisation du patiiarche (i). En tout cas, au cours de l'année 1230, le frère Jourdain de Giano y reçoit de lui des reliques de saint François (2). A ce moment il est déjà l'iiistorien of&ciel du petit pauvre ; quand il cessera d'écrire sur son maître le silence tombera définitivement sur lui. Sa tombe se voit à TagUacozzo, oti il mourut à une époque inconnue.

La première légende de Thomas de Celano raconte longuement la canonisation de saint François (ï6 juillet 1228), mais elle ne fait aucune allusion à la translation du corps du patriarche dans la basilique érigée par le frère Éhe (25 mai 1230). C'est donc entre ces deux événements qu'elle a été rédigée (3). L'auteur y révèle des qualités d'historien, qu'on rencontre rarement chez les écrivains de son temps. Il a la préoccupation d'écrire

mus ista qui ista dicimus, manibus contrecfavimus quod manibus exaramus, lacrimosis oculis delinivimus quod labiis confitemur, iactisque sacrosanciis quod semel iurammus. Plures vobiscum jraires, dum vtveret sanctus, id aspexerunt... On a peine à comprendre comment le P. Edouard d'Alençon, éditeur des écrits séraphiques de Thomas de iCelano, ait pu estimer, à la suite de son prédécesseur Rinaldi {Serapkici viri S. Francisd Assisiatis vitiB dues auctore B. Thoma de Celano, Rome, 1806), que frère Thomas n'était pas présent à la mort de saint François. Rinaldi avait l'excuse de ne pas connaître le Tractatus de miraculis, qui n'a été découvert que de nos jours ; quant au P. Édouéird d'Alençon, il en est réduit à appuyer son assertion sur deux textes, non du Tractatus, mais de là Legenda II, oh la première personne du pluriel, employée par le rédacteur, n'implique pas sa présence à l'événement qu'il rapporte {Leg. II, 94 et 127). L'argument est sans valeur, la Legenda II étant, comme nous le verrons, une œuvre collective, dans laquelle Thomas de Celano n'a guère fait que tenir la plmne au nom des témoins de la vie de François. Ce qu'il fallait établir, c'est que, dans le Tractatus de miraculis, l'emploi du pluriel implique, là aussi, une collectivité de témoias parmi lesquels le rédacteur peut ne pas se trouver. Cette preuve reste à fournir. Sans doute, comme le relève le P. Edouard, Thomas de Celano y parle de lui deux fois au singulier (9 et 54), mais aux mêmes fins il emploie également le pluriel, comme l'atteste le début du livre : In primo narrationis ordine, quo sanctissimi patris nostr, Francîsci miracula scribenda suscepimus, illud ante omnia solemnei miraculum decrevimus adnotare quo mundus admonitus, quo exdtatuse, quo territus. Le cas est-il si extraordinaire, d'xm écrivain qui emploie indifféremment le je et le nous pour se désigner lui-même?

(x) On l'induit de la présence de Grégoire IX à cette cérémonie, et du fait que c'est sur l'ordre de ce pape que Thomas a écrit la Legenda I. Cependant, il se peut fort bien que l'ordre de Grégoire IX ait été donné à un autre moment, et, même donné le jour de la canonisation de saint François, il à pu être envoyé à Thomas absent. Ne prenons pas de simples probabiUtés pour des certitudes.

(3) Chronica fratris lordani a lano, loc. cit., p. 17.

(3) I^ manuscrit n» 3817 de la Bibliothèque Nationale de Paris contient une note d'après laquelle Grégoire IX aurait reçu et approuvé

non pas un recueil d'anecdotes sans lien apparent, mais une biographie véritable, présentée dans l'ordre chronologique. Un court prologue en avertit le lecteur :

J'ai divisé en trois livres et partasé en chapitres tout ce que j'ai pu recueillir touchant le Bienheureux, afin que, dans la suite des temps, on ne bouleversât pas l'ordre des faits, et qu'on ne mît pas en doute leur authenticité. Le premier livre suit l'ordre historique ; i] est consacré à rappeler surtout la pureté de sa vie bienheureuse, la sainteté de ses mœurs et ses salutaires enseignements. J'y ai fait entrer aussi quelquesuns des multiples miracles que le Seigneur notre Dieu daigna opérer par notre Saint pendant sa vie mortelle. Le deuxième livre raconte les événements qui se sont déroulés depuis l'avant-demière année de sa vie jusqu'à sa fin bienheureuse. Le troisième enfin contient le récit des nombreux miracles — bien plus nombreux sont ceux qu'il passe sous silence, — que du haut du Ciel, où il règne avec le Christ, le très glorieux Saint continue d'accomplir sur la terre.

La rigueur de ce plan n'avait malheureusement pas que des avantages. Que de faits révélateurs du caractère d'un homme, de ses pensées, de ses aspirations profondes, ne peuvent être classés avec sûreté dans le temps ! Quand nous voulons les y situer, nous recourons à l'une de ces expressions vagues, dont il nous faut nous contenter : un jour, une fois, Thomas de Celano ne raéconnaît pas l'intérêt de ces épisodes, puisqu'il en a inséré un certain nombre dans la trame de son récit, mais il ne sait visiblement oti les mettre. A un endroit il avoue avoir violé l'ordre historique (i) ; ailleurs il lui arrive de parler du sermon de François devant la curie, qui n'est pas antérieur à l'été de 1220, avant de raconter la première rencontre du petit pauvre avec le cardinal Hugolin, laquelle eut lieu en 121 7 (2). Je le soupçonne d'avoir laissé tomber plus d'un de ces textes, ce qui expliquerait pourquoi, dans une courte Legenda ad usum chori, qu'il écrivit entre la translation du corps de saint François {25 mai 1230) et le généralat de Crescent de Jesi (1244), on rencontre les détails suivants, qui ne se trouvent pas dans la Legenda I :

{a) Parlant de l'impression des stigmates, frère Thomas écrit : Ipse vero Seraph verba efflcacissima Sancto dixit, quœ ipse nulli voluit vevélave (3) ;

(b) Il précise, plus qu'il ne l'avait fait dans la 'Legenda I, la date de la mort de François : Die sabbati in sero féliciter mi gravit ad Dominum, sepultus in die Dominico (4) ;

le texte de l'ouvrage le 25 février 1229 ; mais que vaut cette indication, apposée par un inconnu vers la fin du quatorzième siècle §ur un mgpijç.crit du siècle précédent?

(i) / Cet., 50.

(2) I Cet., 7Z-yA'

(3) Legenda ad usum chori, ti.

(4) Ihid., 17.

(c) Dans la Legenda I, il avait omis de nommer l'église où le corps de François avait tout d'abord été, déposé ; dans la Legenda ad usum chori il écrit : Ad civitatem relatus in ecclesia Sancti GeoYgii, et ajoute cet autre détail : uhi ipse puerulus lifteras didicerat (i).

Bientôt, malgré l'incontestable autorité de la Legenda I (2), une foule de récits additionnels circulèrent donc dans l'Ordre des Mineurs. Telle était la gravité des témoignages sur lesquels ils s'appuyaient que, sous le généralat de Crescent de Jesi (1244- 1247), le Chapitre de l'Ordre décida qu'on relaterait de nouveau « les actions et les paroles du fondateur ».

Letravail fut confié aux plus intimes compagnons de François. Eux-mêmes, dans le prologue de l'ouvrage, ils font savoir la manière dont ils ont rempli leur mission :

Au Ministre Général de l'Ordre des Frères Mineurs,

Il a paru bon jadis à la sainte assemblée du Chapitre Général et à vous, Révérendissime Père, poussé par une inspiration divine, d'enjoindre à notre faiblesse, poxir la consolation des coiitemporains et l'instruction des générations futures, de relater les actions et les paroles de notre glorieux père François ; nous avons été mieux à même que d'autres, en effet, de les connaître directement, grâce à tm commerce prolongé avec lui et à une familiarité réciproque. Aussi nous soromesnous empressés d'obéir avec dévotion et humilité aux ordres saints qu'il n'est jamais permis d'enfreindre. Mais ime étude prolongée nous a fait éprouver la faiblesse- de nos forces, et nous redoutons à bon droit qu'un sujet si vénérable pour n'être pas traité dignement ne cause, par notre faute, quelque déplaisir aux autres. Il est à craiadre que ces mots, qui devraient être pleins de saveur et de suavité, ne soient rendus insipides par la maladresse de ceux qui les présentent et que notre tentative ne paraisse inspirée par la présomption plutôt que par l'obéissance.

Si le fruit d'un si grand labeur n'avait qu'à affronter l'examen de

(i) Legenda ad usum chori, 13.

(2) La Vita melrica publiée par^ Cristofani (Prato, 1882) n'est qu'une adaptation en vers de la Legenda I; la Légende de Julien de Spire, rédigée entre 1232 et 1235, n'a pas non plus d'autre source, de même que l'Of&ce rimé de cet auteur. Julien n'en est que plus précieux pour l'interprétation de Thomas de Celano, puisqu'il nous révèle comment les frères de la première génération entendaient le biographe officiel. Le P. Van Ortroy a donné une bonne édition de la Légende de Julien de Spire {Analecta Bolland., 1902, pp. 160-202) ; quant à r Office rimé, il a été édité de deux côtés à la fois, par le P. Hilarin Feluer, capucin : Die liturgischen Reimofficien auf die heiligen Franciscus und Antonius gedicktet und componiert von Fr. Julian von Speier (Fribourg, Suisse, 1901), et par J.-E. Weiss : Die Chorale Julian' s von Speier zu den Reimofflzien des Franziscus und Antoniusfestes (Munich, 1901).

votre bienveillance et s'il n'était pas opportun de le livrer au public, nous recevrions avec beaucoup de gratitude, ou l'enseignement de vos corrections, ou la joie de votre approbation.. Aussi bien, en présence d'une telle diversité de paroles et de faits, qui pourrait se flatter d'avoir si exactement tout pesé dans la balance d'une critique minutieuse, que ceux qui en entendront le récit soient tous et sur tous les points du même avis. Mais parce que, dans la simplicité de notre âme, nous avons en vue le profit de tous et de chacun, nous exhortons les lecteurs à tout interpréter avec bienveillance, à excuser la simplicité des narrateurs ou à y suppléer, afin que la dignité de celui dont il est question n'ait pas à en souffrir. Notre mémoire, conune ceUe des hommes sans instruction, obscurcie après un si long temps, a peine à se rappeler ces paroles délicates, subtiles, ces actions surprenantes et glorieuses qu'im. esprit exercé ne pourrait que difficilement retenir, même s'il en avait été témoin. Que tous nous pardonnent nos maladresses ; notre excuse est dans la volonté si souvent exprimée de celui qui nous a ordonné d'écrire (i).

Suit l'indication du plan adopté :

Cet opuscule renferme d'abord quelques épisodes remarquables de la vie de saint François qui ne se trouvent pas dans les Légendes dont il a été l'objet jusqu'ici, parce qu'ils n'étaient p s parvenus à la connaissance de l'auteur. Ensuite nous avons essayé de dire et mis tout notre soin à représenter comment s'exerçait sur lui et sur les siens, dans la pratique des célestes enseignements et le désir de la plus haute perfection, la bonne, douce, parfait volonté du très saint Père, qui se traduisait vis-à-vis de Dieu par de saints transports, vis-à-vis des hommes par de bons exemples. Dans le récit ont été intercalés quelques miracles, quand l'occasion s'en présentait (2).

La rédaction a été confiée à frère Thomas, que les compagnons de François remercient en priant pour lui :

Nous te supplions aussi de tout notre cœur, disent-ils au saint fondateur, pour ce fils qui vient maintenant encore, comme il l'avait fait déjà autrefois, de relater tes hauts faits. Cet opuscule bien indigne de tes mérites, il a mis tout son soin à l'écrire pieusement et il t'en ofîre avec nous l'hommage et la dédicace. Daigne le délivrer et le mettre à l'abri de tout mal, augmenter ses mérites, et le faire parvenir, grâce à tes prières, à partager éternellement la compagnie des saints (3).

Ils avaient certes raison d'être reconnaissants au collaborateur hors de pair qu'ils avaient trouvé en frère Thomas, car celui-ci s'était effacé jusqu'à sembler écrire sous la dictée d'autrui. Comme l'a remarqué Van Ortroy, « l'allure du style dans la seconde Vie de Celano est tout autre que dans la première, sauf là. où il émet quelques réflexions morales. Apparemment la nature de l'ou-

(i) II Ce!., I.

(2) II Cel., 2.

(3) // Cel., 223.

vrage, qui est un recueil de gesta vel etiam dicta de saint François, explique dans une certaine mesure cette différence. D'autre part, elle ne se manifeste pas au point de soulever des doutes sur la paternité de la seconde Vie, mais assez pour qu'on devine des influences étrangères. Or, comme nous savons, par la prière finale, que l'opuscule a été écrit avec le concours d' autrui, il est vraisemblable que les collaborateurs n'auront pas seulement fourni la substance du trait,-niais souvent encore le tour, je dirais presque la formule de la phrase (i) ».

La Legenda II est donc en toute vérité la Légende des compagnons de François. Elle mérite à ce titre la plus grande confiance, ce qui ne signifie point qu'on doive la lire sans discernement. Ses auteurs naêmes ont été frappés de la diversité de témoignages également dignes de foi : « Qui pourrait se flatter d'avoir si exactement tout pesé dans la balance d'une critique minutieuse, que ceux qui en entendront le récit soient tous et sur tous les points du même avis ! » Quand ils veulent préciser quelque peu ce qu'ils entendent nous faire connaître, leur mémoire, a obscurcie après un si long temps, a peine à se rappeler ces paroles délicates, subtiles, ces actions surprenantes et glorieuses qu'un esprit exercé ne pourrait que difiS.cilement retenir, même s'il en avait été-^ témoin. » De plus, l'image que les compagnons de François se font de lui n'est plus identique à celle qu'ils en avaient lorsqu'ils le possédaient encore au milieu d'eux. Dieu l'a magnifié par les stigmates glorieux du Sauveur ; ses fils le magnifient à leur tour. Le même événement, rapporté dans la Legenda I et dans la Legenda II, revêt dans ceUe-ci un caractère nouveau. Comme le dit l'abbé Fagot, « le fond en est substantiellement le même. Toutefois on reconnaît, dans l'importance plus grande donnée au merveilleux, les enjolivements que la légende a brodés peu à peu autour de l'histoire. L'anecdote du baiser au lépreux est caractéristique à cet égard. Les deux récits sont concordants. Mais le second ajoute que lorsque saint François se fut remis en seUe, il eut beau regarder autour de lui, il ne vit plus trace de celui qu'il avait pris pour un pauvre hère (2) ».

Précisément parce qu'elle traduisait exactement l'état d'esprit des contemporains, la Legenda II fut favorablement accueillie et le bienheureux Jean de Parme, qui succéda à Crescent de Jesi dans lé gouvernement de l'Ord-re (1247-125 7), prescrivit à Thomas de Celano de le compléter par un traité spécialement consacré aux miracles de saint François. Thomas obéit et adressa à Jean de Parme l'ouvrage demandé, avec une lettre d'envoi que nous

(i) Analecta holland., année 1900, p. 141.

(2) Thomas de Celano, Vie de saint François d^ Assise, traduite par l'abbé M. J. Fagot. Paris, 1922, p. 7.

n'avons plus, mais dont une compilation du quatorzième siècle, la Chronique des vingt-quatre Généraux, nous a conservé l'incipit : Religiosa nostra sollicitudo (i).

Dans ce Tractatus de miraculis beati Francisci, Thomas de Celano se borne bien souvent à reproduire des récits miraculeux déjà rapportés dans ses deux premières légendes. Il s'en faut cependant de beaucoup que cet opuscule soit négligeable. Outre, en effet, qu'il affirme, de la façon la plus claire, la présence de son auteur au décès du patriarche des Mineurs (2), il nous fait connaître deux femmes pour qui François eut une dilection toute spéciale : Jacqueline de Settesoli (3) et la recluse romaine Praxède (4). Nous y apprenons encore que François avait coutume de peindre le signe du thau sur les murs des cellules de ses compagnons (5) ; que, près de Sienne, des brebis répondirent par des bêlements joyeux à son salut (6) ; qu'étant venu prêcher à Celano, il y reçut l'hospitalité d'un chevalier dont il prédit la mort imminente (7) ; que, lorsqu'il entreprit de se rendre au Maroc, il avait pour compagnon Bernard de Quintavalle, et que, terrassé par la maladie, il fut privé de la parole pendant trois jours (8).

B) La Légende de saint Bonaventure (9). — Même si l'on ne tient pas compte de la Legenda ad usum chori, qui paraît n'avoir été rédigée que pour une seule communauté, il y avait donc en circulation trois légendes différentes de Thomas de Celano. C'était trop pour les frères qui entendaient chercher dans ces récits les actions et les enseignements du saint d'Assise, et l'on comprend que le désir soit venu à nombre d'entre eux de voir coordonner en un ensemble harmonieux ces textes épars. D'un autre côté la Legenda I, écrite avant l'accession de frère Éhe au généralat, le présentait sous un jour trop favorable, au gré des frères qui avaient connu sa déposition, sa défection, son excommunication, sa mort hors de l'Ordre. Il y apparaissait jusqu'à huit fois, et tous ses actes y étaient dignes d'approbation ;

(i) Chronica XXIV Generalium, dans Analecta francise, t. III, p. 276. {2) Tractatus de miraculis, 5.

(3) IMd., 37-39.

(4) Ibid., 181.

(5) Ibid.,' 3.

(6) Ibid., 31.

(7) Ibid., 41.

(8) Ibid., 34.

(9) Une édition commode de cette Légende et de la Légende Liturgique qui la résume a été donnée par les Franciscains de Quaracchi, Seraphici Doctoris S. Bonaventurce Légendes duce de vita S. Francisci seraphid. Quaracchi, 1898.

Thomas de Celano le qualifiait de bonus filius (i), et la bénédiction toute spéciale donnée par François mourant à ce disciple qui devait si mal finir était dure à admettre, chez un saint qui a pénétrait le secret des cœurs, savait ce qui se passait loin de lui, prévoyait et disait les choses futures (2) ».

La Legenda II, elle aussi, avait de quoi déplaire à beaucoup. Les mitigés y trouvaient trop de pages où leur conduite était honnie. Lequel d'entre eux eût pu lire avec sérénité des passages tels que celui-ci, pris entre vingt autres :

Qu'il me soit permis, ô saint Père, de faire monter jusqu'au ciel, aujourd'hui, mes plaintes contre ceux qui se disent tes fils. L'exercice des vertus est odieux à beaucoup d'entre eux qui, voulant le repos avant le travail, prouvent ainsi qu'ils ne sont pas les fils de François, mais de Lucifer. Ce sont des malades plutôt que des combattants, que nous possédons en grand nombre. Pourtant, nés pour le labeur, ils devraient considérer leur vie comme un combat. Ils ne veulent pas progresser par l' action et sont incapables de le faire par la contemplation. Après avoir troublé tout le monde par leur singularité, travaillant plus du gosier que des mains, ils haïssent celui qui les reprend sur le seuil de la porte, et ne se laissent pas même toucher du bout des doigts. Selon les paroles de saint François, je m'étonne d'autant plus de leur impudence qu'ils n'auraient pu vivre chez eux qu'à la sueur de leur firent, alors que maintenant, sans travailler, ils s'engraissent de la sueur des pauvres ! Admirable calcul ! Alors qu'ils ne font rien, on les croirait sans cesse occupés. Ils connaissent bien l'heure des repas, et, quand la faim se fait sentir, ils accusent le soleil de s'être endormi. Faut-il croire, ô bon Père, que les actions de ces hommes sont dignes de ta gloire? Pas même de ton habit (3) !

Mais, de leur côté, bien des Spirituels se sentaient tout autant malmenés : « Beaucoup, pouvaient-ils lire dans le texte des compagnons de François, changent en lieu de repos le lieu de la contemplation et font de la vie érémitique, instituée pour perfectionner les âmes, une sentine de volupté. Vivre chacun à sa guise, telle est la règle dés anachorètes de notre temps (4) . »

Enfin, le Traité des miracles lui-même paraît avoir inquiété les scrupuleux. On peut du moins induire des retouches qu'on lui fera bientôt subir la gêne qu'inspirait aux esprits timorés la dilèction de François pour Jacqueline de Settesoli et pourPraxède.

Ajoutons que se poursuivait le travail d'idéalisation dont la Legenda II avait marqué la première étape. La méditation des fils de François sur les stigmates sacrés de leur Père allait même lui donner une impulsion toute nouvelle. De la conformité des

(i) / Cel., 105.

(2) // Cel., z7.

{3) Il Cel., 162.

stiginates du petit pauvre à ceux du Sauveur, on en venait à conclure à la conformité de la vie de François à celle du divin Maître. De là, d'une part, de nouveaux récits merveilleux, qui répètent les rniracles de Jésus : cinq mille frères, réunis au chapitre de la Portioncule, se trouvent nourris miraculeusement (i) ; François, élevé au-dessus du sol, est transfiguré devant ses compagnons (2). D'autre part, François, conforme au Christ, ne pouvait avoir, en aucun temps de sa vie mortelle, commis de fautes graves, et, dès avant 1250, un bréviaire de la Vaticane (Cod, Vat. lat. 8. 737) déclare que bonus Deus ab enormibus peccatis eum sua gratia custodierit (3).

Rien d'étonnant donc qu'en 1260 le chapitre de Narbonne ait demandé au Général de l'Ordre, saint Bonaventure, de rédiger une nouvelle Légende, où figureraient les actions et les paroles du fondateur qu'on avait négligé de recueillir, ou dont les récits demeureraient encore épars (4).

Pour mieux rempUr sa tâche, saint Bonaventure se rendit à Asaise, interrogea les survivants des compagnons de François, surtout ceux qui avaient été admis à connaître tout particuUèrement sa sainteté (5). Puis, sans s'astreindre à toujours observer l'ordre chronologique, il répartit son exposé en quinze chapitres. Les quatre premiers racontent la jeunesse de François, sa conversion, l'institution et le développement de l'Ordre des. Mineurs, ce qui amène l'auteur à anticiper sur les événements et à parler de l'approbation de la Règle de 1223. Suivent huit chapitres, où sont étudiés successivement l'austérité de la vie du saint, son humilité et son obéissance, son esprit de pauvreté, sa piété, à

(i) S. BoNAv., Le g. maior, IV, 10.

(2) IMd., X, 4.

(3) Texte cité d'après le P. Léonard Lémmens (Archiv. Fr. Hist., 1908, pp. 257-259). D'après M. Louis GiUet, il y aurait un témoignage plus net encore de l'existence, vers le milieu du treizième siècle, de ridée d'une conformité de François à Jésus : « Ce leitmotiv, dit l'éminent historien, est ébauché dès 1250, dans la double série des fresques de Giunta Pisano, dans la nef inférieure d'Assise : cinq scènes de la légende du saint sont placées en regard d'autant de scènes de l'Éyangile. L'Alveme, par exemple, fait pendant au Calvaire. » (Louis Gillet, Histoire artistique des Ordres mendiants, Paris, 1912, p. 30, note i). Malheureusement, la date de 1250, proposée par M. Gillet, repose uniquement sur l'attribution des fresques à Giunta Pisano, et cette attribution n'est pas mieux fondée que ceUe de Vasari, qui en faisait l'œuvre de Cimabue en collaboration avec \m maître grec. D'après M. Thode ces œuvres vénérables, dues à un peintre anonyme, ne remonteraient pas au delà des environs de 1272 (H. Thode, Saint François d'Assise et les Origines de Vart de la Renaissance en Italie, cd. fr., t. I, p. 231).

(4) S. BoNAV., Leg. maior, prolog., 3.

(5) Ibid., 4.

laquelle saint Bonaventure rattache son amour de la nature animée et inanimée, la ferveur de sa charité et son désir du martyre, sa vertu d'oraison, son intelligence de l'Écriture sainte et son don de prophétie, l'efScacité de sa prédication et les miracles accomplis de son vivant. Deux autres chapitres racontent les derniers jours de François, depuis sa stigmatisation jusqu'à sa mort. Le quinzième chapitre est consacré à sa canonisation et au transfert de son corps à la basilique d'Assise. Enfin un long appendice décrit les principaux miracles obtenus par son intercession au ciel.

L'idée de la conformité de François au Christ guide l'auteur en tout son ouvrage : Voluit recte per omnia Christo crucifixo esse conformis... vivens Christo viventi et moriens morienti (i). De là, d'une part, l'allégorisme des épisodes nouveaux, et, d'autre part, les modifications apportées à nombre de récits de Thomas de Celano.

Les épisodes nouveaux sont en assez petit nombre. On en trouvera la liste chez H. Thode (2). Encore est-il que l'éminent critique, écrivant avant la découverte, du Tractatus de miraculis, a pris pour originaux divers traits empruntés à cet opuscule. Son appréciation n'en a que plus de poids : « Ce que Bonaventure ap- ' porte de nouveau se réduit relativement à fort peu de chose (3) . » a En fin de compte, écrit de son côté Vah Ortroy, son ouvrage, fruit d'une minutieuse enquête, faite à Assise, auprès des compagnons survivants du fondateur, rend un hommage éclatant à la véracité et à l'esprit d'investigation de Thomas de Celano. Les survivants de la première génération franciscaine ont été consultés par le biographe ofSciel; toutes les communications n'ont abouti qu'à confirmer et à ratifier les recherches de Celano. C'est lui qui alimente presque exclusivement la nouvelle Vie (4) . »

Non seulement les traits nouveaux sont peu nombreux, mais leur crédibihté apparaît très faible. Joergensen même, qui accueille en ses récits tant de traditions postérieures, demeure en défiance. La plupart des apports de saint Bonaventure « semblent n'être, dit-il, que des ornementations ou des prolongements de légendes antérieures. C'est ainsi que, par exemple, le prêtre Silvestre, dans la vision qui le décide à se convertir, ne voit pas seulement une croix sortir de la bouche de François, mais aperçoit encore un dragon qui s'étend sur toute la ville d'Assise et que François met en fuite. C'est également Bonaventure qui, le premier, nous raconte l'histoire de cet homme d'Assise qui, durant la jeunesse

(i) S. BoNAv., Leg. maïor, XIV, 4.

{2) H. Thode, op. cit., t. II, pp. 260-261.

(3) Ibid., p. 259.

(4) Van Ortroy, dans Analecta bolland., 1899, p. 95.

de François, a honoré celui-ci en étalant son manteau à l'endroit où le jeune homme allait poser le pied. Dans ces petits traits et d'autres semblables, que nous rencontrons pour la première fois, nous percevons, en quelque sorte, l'écho des innombrables récits, plus ou moins fabuleux, qui circulaient de bouche en bouche sur la grand'place d'Assise, ou bien que les frères ou les gens du peuple se racontaient, le soir, à la veillée (i). »

Mais ces apports, dont la valeur historique nous paraît si douteuse, ont un sens allégorique, grâce auquel ils ont conquis et gardé la faveur des foules. Ainsi, dans la vision du prêtre Silvestre, si le dragon s'oppose à la croix qui sort de la bouche de François, c'est afin que celui-ci, au récit de ce songe, mette plus d'ardeur encore ad hostis antiqui fugandatn versutiam et crucis Christi gloriam prœdicandam (2) . L'Assisiate qui étale son manteau à l'endroit où François va poser le pied s'apparente aux prophètes annonciateurs du Messie, car il déclare en même temps que le jeune marchand est destiné à faire bientôt de grandes choses et sera, en conséquence, glorieusenaent honoré par les fidèles du monde entier (3). Quand François, s'étant dépouillé de ses vêtements devant l'évêque d'Assise, en reçoit un vieux manteau de jardinier, il découpe cet habit en forme de croix avant de s'en couvrir. De la sorte, il se trouvait à la fois nu, ut nudum sequeretur crucifixum Dominum quem amabat, »et armé de la croix, ut animam suam ligno salutis committeret (4).

Le sjmibolisme des traits nouveaux n'eût pas sufâ à étabUr la conformité de François au Christ en toute chose. Saint Bonaventure n'hésite donc pas à supprimer, dans les récits de Thomas de Celano, ce qui risquerait d'être mal interprété ; parfois même, quand sa thèse l'exige, il prend le contre-pied de son prédécesseur. C'est ainsi que les fautes de jeunesse de François disparaissent entièrement : Deus ipsum in benedictionibus dulcedinis bénigne prcBveniens, et de pressentis vitœ periculis clementer eripuit et ccelestis graties donis affluenter implevit. Le jeune drapier n'eut pas même de mauvais camarades : superno sibi assistante prcssidio, nec inter lascivos invenes, quamvis effusus ad gaudia, post camis petulantiam abiit (5). Van Ortroy, à qui l'on doit la publication du Tractatus de miraculis, a noté quelques-unes des épurations auxquelles le saint Docteur a soumis les récits de cet ouvrage. « Il néglige le magnifique épisode de l'arrivée inopinée d'une illustre chrétienne de Rome, Jacqueline de Settesoli, auprès du

(i) Johannes Joergensen, Saint François d'Assise, éd. fr., p. lxx. (2) S. BoNAv., Leg. maior, cap. III, 6.

{3) Ihid., cap. I, I.

(4) Ibid,, cap. II, 4.

(5) Ibid., cap. I, I.

patriarche mourant. Les portes du couvent, par ordre du saint, lui furent toutes grandes ouvertes : Benedictus, inquit, Deus, qui dominam lacobam fratrem nostrmn direxit ad nos. Aperite, ait, portas et intrantem eam conducite, quia non est pvg fratre lacoba decretum de mulieribus observandum. La scène qui se passa ensuite près du cadavre ne devait pas plaire davantage au chef d'Ordre, parce qu'elle risquait fort d'être mal comprise de la postérité. Ailleurs, racontant la guérison d'une sainte recluse, du nom de Praxède, Bonaventure a soin de passer sous silence une faveur spéciale que saint François lui octroya : Nam quod nulli femincB alteri fecit, ad obedientiam eam suseepit, pia devotione concedens ei religionis habitum, tunicam videlicet atque cordam. Et de plus, il supprime la fin du récit qui pouvait prêter flanc à une interprétation jnahgne. Le même souci de l'édification lui fait enlever de l'ancien texte tout ce qui pouvait causer aux faibles une ombre de scandale. Ainsi, il rapporte l'histoire d'un châtiment exemplaire infligé à un chevalier, pour avoir mal parlé des miracles de saint François, mais il ne garde rien de la scène caractéristique des dés. Cum autem die quadam ludevet ad taxillos, vesania et incredulitate pienus, dixit ad circumstantes : Si Franciscus est sanctus, XVIII puncta venient in taxillis. Mox triplicatus senarius in taxillis apparuit et usque ad novem vices quolibet suo iactu ter senos accepit. Voilà un curieux moyen d'avoir de la chance au jeu. De même, Bonaventure altère le récit de la délivrance d'un pauvre hère accusé d'hérésie, sans doute afin de pouvoir laisser de côté des détails typiques sur la haine que des nobles de Tivoli portaient à leur évêque. Ailleurs, des Frères Mineurs ayant prié quelqu'un de leur prêter une charrue, le malappris leur répondit : Ego potius excoriarem duos ex vobis cum sancto Francisco, quam accommodarem vobis plaustrum. Cette invective grossière n'a laissé aucune trace dans le texte du docteur séraphique, et il en est à peu près de même de tous les autres propos irrévérencieux, violents, blasphématoires, des descriptions trop réalistes, des détails merveilleux dont le récit de certaines guérisons est rehaussé à l'excès ; partout, Bonaventure supprime ou atténue le texte du livre des miracles (i). »

Comme on le voit, la Légende de saint Bonaventure est plutôt un livre de dévotion qu'un livre d'histoire. C'est précisément ce qui assura son succès. Celui-ci fut immense et durable : si grand, que l'auteur dut faire un résumé de son livre pour l'usage liturgique ; si durable, qu'au début du siècle suivant, lorsque le jeune Giotto vint décorer de fresques la basilique supérieure d'Assise, c'est la Légende de saint Bonaventure qu'on lui mit en mains pour le guider dans son travail. Alors qu'on ne possède que neuf

(i) Van Ortroy, dans Analecta bolland., 1899, pp. 96-97.

28o SAINT FRANÇOIS d'ASSISE

maaiuscrits de la Legenda I de Thomas de Celano, deux de la^ Legenda II et un du Tractatus de miraculis, les Franciscains de Quaracchi ont relevé cent soixante-dix-neuf manuscrits de la Légende de saint Bonaventure.

Cette disproportion dans le nombre des manuscrits subsistants de l'un et de l'autre auteur a même fait penser que les écrits de frère Thomas étaient visés par le décret suivant du chapitre général tenu à Paris en 1266 :

En outre, le Chapitre général a prescrit, au nom de l'obéissance, que toutes les Légendes du bienheureux François écrites antérieurement fussent détruites ; celles que les Frères pourront trouver en dehors de l'Ordre, ils s'appliqueront à les retirer de la circulation, attendu que la Légende composée par le Général a été établie d'après les témoignages qu'il a obtenus lui-même de la bouche de ceux qui ont pour ainsi dire toujours vécu avec le bienheureux François ; et que tout ce qu'ils ont pu savoir et tout ce qui est prouvé y a été soigneusement inséré (i).

Il semble cependant, comme l'a soutenu Van Ortroy, que ce texte ne vise que les écrits liturgiques alors en circulation dans l'Ordre des Mineurs. En 1806, Rinaldi l'avait relevé dans un recueil d'homélies, ce qui ne fournissait pas d'indications sur sa portée véritable, mais A.-G. Little l'a retrouvé de nos jours dans une collection, malheureusement incomplète, de décisions prises dans les Chapitres généraux, de 1260 à 1282. Il résulte de cette compilation que le Chapitre de 1266 s'est beaucoup préoccupé de régler certains points de liturgie, et c'est précisément à la fin des décrets rendus à cet effet que figure le texte que nous venons de transcrire (2). Van Ortroy l'a retrouvé de son côté, à la Bibliothèque Vaticane, dans un recueil d'ordonnances exclusivement liturgiques (Cod. 429 Regincs Suevies), ce qui en fixe définitivement le sens. « On comprend fort bien, écrit cet auteur, que l'assemblée de 1266 ait dû prendre la défense de l'Of&ce de saint François. A cette époque, il existait au moins cinq types différents de

(i) Ce texte, publié par Rinaldi dans son édition de Thomas de Celano {Seraphici viri S. Francesci Assisiatis vitep du<s, mictore B. Thoma de Celano, eius discipulo. Rome, 1806, p. xi), se trouve confirmé par le passage suivant de l'Histoire des sept Tribulations de V Ordre des Mineurs, écrite entre 1314 et 1330 par Angelo Clareno, et dont les Franciscains de Quaracchi nous promettent ime édition critique : Communicaverat enim sanctus Franciscus plurima sociis suis et fratribus antiquis, que oblivitioni tradita sunt, tum quia que scripta erant in legenda prima, nova édita a iratre Bonaventura, deleta et destructa sunt, ipso iubente, tum quia contemptui sunt habita, ea quod adversari videbantur cursui communi. Je cite d'après l'édition partielle du P. Ehrle {Archiv fur Litteraiur und Kirchengeschichte des Mittelalters, t. II, p. 256).

(2) The English historial Review, 1898, pp. 704-708 .

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leçons : celles de saint Bonaventure, les dernières en da,te ; celles de Thomas de Celano et de Jean de Ceperano (i), le texte publié par le P. Edouard d'Alençpn d'après un manuscrit de Chartres (2), enfin l'Office composé par Julien de Spire... En face de cette diversité, on comprend que le Chapitre de 1266 ait songé à introduire de l'uniformité dans l'Office de saint François en adoptant un seul et même texte, à l'exclusion des autres. Son décret est le pendant de celui que les Dominicains avaient porté dans leur Chapitre général tenu à Strasbourg en 1260 : Mandat Magister quod fratres utantur Uganda heati Dominici, quœ inserta est in lectionario; et alies deinceps non scribantur (3). Les Légendes antérieures à celle de saint Bonaventure purent tomber en désuétude, mais elles ne furent point proscrites, et nous allons voir un nouveau chroniqueur utiliser Thomas de Celano, en attendant qu'au commencement du quatorziènae siècle, le général même de l'Ordre fasse lire celui-ci à Avignon.

C. Le « De Laudibus B. Francisci » de Bernard de B esse (4). — En 1277, le successeur dé saint Bonaventure, Jérôme d'Ascoli, prescrivit de nouvelles recherches sur les origines de l'Ordre (5). C'est sans doute pour répondre à cette demande que l'ancien secétaire de saint Bonaventure écrivit son De laudibus beati Francisci.

Comme l'a établi Van Ortroy (6), ce petit traité ne peut remonter au delà du 28 janvier 1279, car on y trouve signalée la promotion du frère Jean Peckham au siège archiépiscopal de Cantorbéry, événement qui se place à cette date. On n'y relève rien de nouveau sur saint François, mais l'auteur a pris soin de nous avertir, dans

(i) Nous parlerons tout à T heure de cet auteur.

(2) Miscellanea francescana, t. IV, pp. 187-188.

(3) Fr. Van Ortroy, dans Analecta bolland., 1899, pp. 174-175. Depuis que le P. Van Ortroy a écrit ces lignes, le P. Théophile Domehichelli, O. F. M., a relevé dans le bréviaire de sainte Claire, conservé à Saint-Damien (Assise), ime sixième légende liturgique, qu'il a publiée dans VArchiv fr. hist., 1908, pp. 64-67.

(4) Édité par les Franciscains de Quaracchi, dans les Analecta francise, t. III, pp. 666-692 ; autre édition par le P. Hilarin Felder, capucin, Rome, 1897.

(5) Cette prescription nous est connue par le décret suivant du Chapitre général de Padoue (1277) ' Iniungitur omnibus ministris ut litteram reverendi patris generalis ministri missam ministris in capitula Paduano, qui sic incipii .• « Venerabilibus et in Christo dilectis, » etc., cum omni diligentia executioni studeant demandare; cuius ténor est quod inquirant de operibus beati Francisci et aMorum sanctorum fratrum aliqua memoria digna, prout in suis provinciis coniigerit, eidem generali sub certis verbis et testimoniis rescribenda.

(6) Analecta bolland., 1900, p. 134.

le prologue de son opuscule, qu'il a entendu traiter des faits et gestes des anciens frères autant que de ceux du patriarche sérapliique, et que les miracles opérés par celui-ci depuis sa mort ont surtout retenu son attention. Par contre, Bernard de Besse débute par un essai de catalogue des biographies antérieures qu'on me pardonnera de reproduire :

Plénum virtutihus heati Francisci vitam scripsit in Italia exqutsitce vir eloquenticB frater Thomas, iubente domino Gregorio Papa nono; et eam, quœ incipit « Quasi stella matutina », vir venerabilis dominus, ut fertur, loannes. apostolicce Sedis notarius. In Francia vero frater Julianus, scientia et sanctitate conspicmis, qui etiam nocturnale Sancti Offidum in littera et cantu posuit pr ester hymnes et aUquantas antiphonas ac responsoria, quce summus ipse Pontifex et aliqui de Cardinalibus in Sancti prceconium ediderant. Postremo compertum plenius vitce decursum vas admirahile gratiarum, virtutum et scientice apotheca, frater Bonaventura, Gêner alis Minister,... authentico nimirum discretoque sermone descripsit...

Comme on le voit, ce texte énumère quatre biographies différentes :

1° La Legenda I de Thomas de Celano ;

2° Une Légende Quasi Stella matutina du notaire apostolique Jean ;

3° La Légende de Julien de Spire, dont on rappelle le séjour en France, où ce frère avait été maître de chapelle du roi saint Louis;

4° La Légende de saint Bonaventure.

Il y manque deux écrits de Thomas de Celano : la Legenda II et le Tract atus de miraculis. Mais, si nous lisons l'ouvrage attentivement, nous constatons que l'auteur s'est servi de l'un et de l'autre écrit. De la Legenda II proviennent divers passages des chapitres m, iv, v et vi. Du Tractatus est tiré, au chapitre viii, le récit de la visite de JacqueHne de SettesoU à François mourant.

Qu'est-ce, d'autre part, que cette Légende Quasi stella matutina, que nous n'avons pas encore rencontrée sur notre chemin ? Le moment est venu d'en dire quelques mots.

D) La Légende « Quasi stella matutina », de Jean de Ceperano. — . Dans le récit de la canonisation de saint François qu'il a inséré dans la Legenda I (i), Thomas de Celano nous apprend que Grégoire IX prononça lui-même le panégyrique du patriarche des Mineurs, et que son discours eut pour thème ce texte de l'Ecclésiastique : Quasi stella matutina in medio nehulœ, et quasi luna piena in diebus suis, et quasi sol refulgens, sic iste effulsit

(i) I Cet., 125.

in templo Dei (i). Le panégyrique prononcé par Grégoire IX a-t-il servi de base à la Légende du notaire apostolique Jean? C'est assez probable, encore qu'on ne puisse l'afBrmer en l'absence du texte de cette Légende. Nous ne connaissons en effet celle-ci que par quelques extraits insignifiants composant les neuf leçons d'une Légende liturgique que le P. Denifle a signalée en 1885 (2) et que le P. Edouard d'Alençon a publiée en 1899 (3). Ces extraits portent la rubrique suivante : In festo b. Francisez, ex gestis eius abbreviatis quce sic incipiunt : « Quasi Stella matutina. » Il se peut d'ailleurs que des traits empruntés au mystérieux Jean de Ceperano aient passé dans la Légende de saint Bonaventure. Presque au début du prologue de son ouvrage, le docteur séraphique écrit : Hic etenim, quasi Stella matutina in medio nebulœ, claris vites micans et doctrines fulgoribus, sedentes in tenebris et umbra mortis irridiafione presfulgida direxit in lucem. La citation tirée de l'Ecclésiastique n'est certainement pas placée là par hasard, et il est à présumer que l'auteur a utilisé la Légende qui s'ouvrait par cette citation.

E) Le « Spéculum Perfectionis », — Dans un but de pacification et d'édification, saint Bonaventure avait, nous l'avons vu, laissé tomber nombre de récits de Thomas de Celano. Ces omissions, quelque fondées qu'elles fussent, étaient regrettées par plus d'un frère ; c'est pourquoi, d'assez bonne heure sans doute, on vit circuler des compilations additionnelles à la Légende du docteur séraphique, basées plus ou moins directement sur les écrits de Thomas de Celano. La plus ancienne de ces compilations parait être le Spéculum Perfectionis, sous la forme où l'a publié le P. Leo-

(i) Le texte de Thomas de Celano se trouve confirmé par le clerc de la Chambre apostoUque à qui Ton doit la Vita Gregorii IX, Voici le récit de cet auteur : Tune autem beatus Franciscus in civitate Assisii quasi novum sidus in ecclesice miraculorum claritate fulgebat; quitus per diligentem inquisitionis indaginem ex veridica testium relatione probaiis, sanctissimus papa Gregorius de patrum consilio perrexit Assisium, ubi IV nonas octobris anno sui pnssulaius secundo, cum venerabilium cardinalium et prœlatorum diverso coUegio, pretiosis ornatus palmis et cereis, de mundi partibus multitudine populi congregata, post sermonis profundi decurswm, cuius taie sumpsit exordium : « Quasi stella matutina in medio nebulce et quasi sol lucens in diebus suis, sic iste fulsit in domo Domini, » post miracula recitata et prudenter exposita, prcBsul beatissimus profusis lacrimis beatum Franciscum Crucifixi ministrum, cuius corde et corpore stigmatum portavit vestigia, decrevit in sanctorum caialogo adnotandum, ac post triduum Perusium est reversus (Muratori, Scriptores Rerum Italicarum, t. III, p. 576).

(2) Zeitschrift fUr Kath. TheoL, VII, p. 710.

{3) Specilegium Franciscanum. Legenda brevis S. Frandsci. Rom^

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nard Lemmens d'après un manuscrit du couvent de Saint-Isidore, à Rome (i).

Dans une très courte introduction, le compilateur déclare que son opuscule a été composé « de traits recueillis dans les écrits du saint frère Léon, compagnon du bienheureux François, et d'autres compagnons du dit bienheureux qui ne figurent pas dans la Légende officielle ». Le dessein de compléter saint Bonaventure est ouvertement déclaré.

Sur quarante-cinq chapitres que comprend l'ouvrage, seuls les chapitres 39, 43, 44 et 45 n'ont pas leurs équivalents dans la Legenda II de Thomas de Celano ou dans le Tractatus de miraculis. Ces quatre chapitres sont-ils même véritablement originaux? Ils me paraissent n'être que des gloses sur des textes que nous connaissons déjà. Le chapitre 39 commente les paroles que Thomas de Celano met dans la bouche de François : « Il vaut mieux que celui qu'on regarde comme un raodèle... encourage ceux qui ont à supporter des privations en les supportant luimême (2) . » M. Paul Sabatier a remarqué que le chapitre 43 a n'est que le commentaire d'un précepte de la Règle de 1221 : Et cuicumque ad eos venerit amicus vel adversarius, fur vel latro, bénigne recipiatur (3) ». Le chapitre 44 commente la Règle de 1223, chapitre ix, et ce passage du Testament de François : « Si j'avais autant de sagesse qu'en eut Salomon, et si je trouvais de pauvres prêtres de ce siècle, je ne voudrais pas prêcher contre leur volonté dans les paroisses où ils demeurent. » Enfin, le chapitre 45 provient manifestement des Admonitions, J'ajoute que le titre même du livre est emprunté à Thomas de Celano, lequel avait dit : Existimo autem beatum Franciscum spéculum quoddam sanctissimus dominicce sanctitatis et imaginem perfec- TioNis illius (4).

Avec les années, le Spéculum Perfectionis s'enrichit de chapitres nouveaux. En 131 8 (5), il atteint son développement complet sous la plume d'un Franciscain de la Portioncule, et compte alors cent vingt-quatre chapitres. C'est le texte pubUé par M. Paul Sabatier dès 1898 avec le fier sous-titre : Sancti Francisci Assisiensis Legenda Antiquissima, auctore fratre Leone.

A vrai dire, le prologue du manuscrit 1743 de la Mazarine

(i) Fr. Léonard Lemmens, Documenta antiqua franciscana. Paris II. Spéculum Perfectionis, redactio I. Quaracchi, 1901.

(2) II Cet., 120.

(3) Spéculum Perfectionis, éd. Paul Sabatier, Paris, 1898, p. 126, note I.

(4) II Cel., 26.

(6) Et non en 1227» comme l'a cru M. Paul Sabatier, sur la foi d'une erreur de copiste. Tous les érudits étant aujourd'hui d'accord sur ce point, j'ai cru superflu de m'y attarder.

sur lequel M. Paul Sabatier avait établi son texte, ne justifiait pas la belle assurance de cette déclaration : « Cet ouvrage, y est-il dit, a été compilé en forme de Légende, d'après divers écrits que rédigèrent et firent rédiger en divers lieux les compagnons du bienheureux François. » Mais l'éditeur, posant en principe que « le texte le plus court et le plus simple doit être regardé comme le plus authentique (i) », avertit ses lecteurs qu'il substituait à ce préambule les lignes que voici, empruntées à un ouvrage dont nous aurons à parler dans la suite, la Legenda antiqua : « Le bienheureux François a fait trois règles : soit celle que le pape Innocent confirma sans buUe; puis une autre plus brève, qui fut perdue ; enfin celle que le pape Honorius confirma par bulle, et dont les ministres provinciaux supprimèrent beaucoup de choses contre la volonté du bienheureux François. »

C'est que M. Paul Sabatier retrouvait dans le Specuhim Perfectionis des textes attribués à frère Léon par deux Spirituels du commencement du quatorzième siècle, Ubertin de Casale et Angelo Clareno.

Dans son Arbor vîtes cruci fixée, écirt en 1305, Ubertin de CaiSale cite dix fois frère Léon ; or, ces dix citations se relèvent dans le Spéculum Perfectionis {2).

(t) Op. cit., p. 250.

(2) Notons ici qu'une seule de ces citations : Postea dicit idem sanctus frater Léo (fol. 213 b 2) se lit dans le Speculum-Lemmens (chap. 7), d'où l'on doit conclure que cette, compilation est antérieure à 1305. De plus, au moment où il écrit son Arbor vitcs crucifixœ, Ubertin de Casale ne connaît encore que des « rouleaux » écrits, dit-il, par frère Léon, mais dont il ne semble pas avoir vu les originaux : Quoad testimonium celicufn quod ista régula hahuit a Domino lesu Christo audi lector et reconde in penetralibus cordis tui. Nam quod sequiiur a sancto fratre Conrado preedtcto et viva voce atidivit a sancto fratre Leone qui presens erat : etregulam scripsit. Et hoc ipsum in quibusdam rotulis manu sua conscriptis ; quos commendavit in monasterio Sanctœ Clara custodiendos ad futurorum memoriam dicitur contineri. In illis autem multa scripsit : sicut ex ore patris audiverat in factis suis viderai : in quibus magnolia continentur de stupendis sancti : et de futura corruptione régules : et de futura renovatione ipsius : et de magnaliis circa régules institutionem a Deo : et de intentione beati Francisci super observantiam régules sicut ipse illam eamdem intentionem dicebat se accepisse a Christo : ques industria frater Bonaventura omisit : et noluit in legenda publiée scribere : maxime quia oMqua erant in quibus etiam ex tune deviatio régules publiée monstrabatur, et nolebat fratres ante tempus exiraneis infamare. Claret autem quod multo melius fuisset ea scribere : quia non tanta postea forsitam fuisset secuta ruina : maxime istud quod sequitur iam ex tune non servabalur : cum, multo dolore atidivi illos rotulos fuisse distractos : et forsitan perditos : ntaxime quosdam ex eis (fol. 222 a i). En août 13 II, dïins sa Declaraiio, Ubertin attribuera à frère Léon im livre et des « rouleaux », et il affirmera posséder les originaux de ceux-ci :

En 1310, dans sa Responsio, ou Réponse sur les quatre points en litige entre les Spirituels et la Communauté, Ubertin donne encore, sous le nom de frère Léon, deux textes qui ont pris place dans le Spéculum Perfectionis (i).

Enfin, en 1314, au début de son Histoire des sept tribulations de l'Ordre des Mineurs, Angelo Clareno dit que quatre personnes ont écrit la vie du fondateur : Jean (de Ceperano) et Thomas de Celano, saint Bonaventure et cet homme admirable par sa simplicité et sa sainteté, frère Léon, compagnon de saint François » ; et il cite, chemin faisant, en les attribuant à ce frère, une partie du chapitre 3 et tout le chapitre 71 d.u Spéculum Perfectionis (2).

Quod autem sic intenderd beatus Franciscus quoad omnia quce in ista responsione ipsum dico intendere, Ucet multa pateant per régulant et testamentum et regulam ipsius, omnia tamen patent per sua verba expressa quce per sanctum virutn Leonem eius socium tant de mandata sancti patris quam etiam de devotione prcedicti fratris fuerunt solemniter conscripta in libre, qui habetur in armario fratrum de Assisio et in rotulis eius quos apud me habeo, manu eiusdem frairis Leonis conscriptis, in quibus optime beati Francisai intentio quoad paupertatem régulez declaratur contra omnes abusiones et transgressiones, quos isti colorare nituntur. Et non sunt nec fuerunt soUiciti prcelati huius ordinis sic illum librum de intentione patris sui diffundere sicut privilégia de recipiendis funeralibus et de instituendis procuratoribus ad temporalia causidire per litigia procuranda (je cite d'après M. Paul Sabatier, dans son édition du Spéculum, p. cl). Le livre conservé dans l'armoire des frères d'Assise peut être le Spéculum Perfectionis; quant aux rouleaux qu'Ubertin déclarait posséder, ils ont été retrouvés dans le manuscrit 1-73 du couvent de Saint-Isidore (Rome) par le P. Léonard Lemmens, qui les a publiés {Documenta Antiqua Franciscana. Pars I. Scripta fratris Leonis. Quaracchi, 1901). L'un d'eux est la fameuse Sanctissimi Patris nostri Francisai Intentio Régules; l'autre se compose de Verba S. P. Francisai. Presque aussitôt après les avoir publiés, leur éditeur reconnaissait [op. cit., Pars II. Spéculum Perfectionis. Quaracchi, 1901) que fere omnes v. g. idece opusculi quod scripsit frater Léo « de intentione S. Francisai » habeniur etiam in legenda secunda (la Legenda II de Thomas de Celano). L'année suivante, pressé par le P. Vein Ortroy, il devait encore reconnaître, en ce qui concerne les « Verba S. Francisci », que omnia capitiila opusculi, alio ordine, in Speculo Perfectionis inveniuntur et défendait sa découverte en disant : Nec prœtermittere volumus, maiorem partem opusculorum alia forma inveniri in Legenda II Thomai de Celano {Documenta Antiqua Franciscana. Pars III. Extractiones de Legenda antiqua. Quaracchi, 1902, pp. i4-t£). C'était exact, à la condition d'ajouter que l'or pur de Thomas de Celano s'est changé en un plomb vil dans les mains des Spirituels qui l'ont remis en circulation sous le nom de frère Léon.

(i) Un seul figure dans le Speculum-Lemmens (chap. 44).

(2) Ni l'un ni l'autre de ces chapitres ne se lit dans le Speculum- Lemmens, pas plus d'aiUeurs que la partie du chapitre 11 du Speculum- Sabatier, citée par Angelo Clareno sans indication de source.

Pour tout lecteur non prévenu, même si" l'on admet que les textes attribués par Ubertin de Casale et Angelo Clareno à frère Léon soient bien de celui-ci, il ne s'ensuivrait pas fatalement que tout le reste du Spéculum Perfectionis eût le même auteur. Sans doute, entre 1305 et 1311, Ubertin de Casale a appris que frère Léon avait écrit, non seulement des rouleaux, mais un livre, dans lequel il est permis de voir la Légende de saint François dont parlera Angelo Clareno en 131 4; ne peut-on pourtant avoir quelque défiance devant cette production tardive d'un tel écrit et son attribution à frère Léon, mort dès novembre 1271 au témoignage de Wadding?

Il est vrai que, pour M. Paul Sabatier, le Spéculum Perfectionis a été produit bien avant le début du quatorzième siècle. Il serait antérieur même à la Legenda I de Thomas de Celano. Sur ce point, M. Paul Sabatier en est réduit à des arguments d'ordre subjectif. A l'entendre, « l'image que frère Léon nous présente de saint François est plus belle, plus vivante que celle que nous offre Thomas de Celano (i) ». Quant à moi, je n'hésiterais pas un instant à aflârmer le contraire. Mais',- pour prouver l'antériorité du Spéculum Perfectionis par rapport à la Legenda II de frère Thomas, le distingué critique se meut sur un terrain plus solide. Sur cent vingt-quatre chapitres que contient le Spéculum Perfectionis sous sa forme définitive, quatre-vingt-sept ont leur correspondance dans la Legenda II de Thomas de Celano (ajoutons quatre autres dans J Celano et deux autres encore dans le Tractatus de miracuUs). Avec raison, M. Paul Sabatier conclut du rapprochement que « le parallélisme entre ces deux documents porte sur un trop grand nombre de récits, et ceux oîi la rédaction est identique sont trop nombreux pour qu'on puisse mettre en doute que l'un a copié l'autre (2) ».

La Legenda II de Thomas de Celano est-elle la copie? Assurément, déclare M. Paul Sabatier; et mon contradicteur entend l'établir en se basant sur une méthode dont il donne lui-même l'exposé sommaire que voici : « 1° Les indications précises ou d'un réahsme très humain marquent les docuraents primitifs ; 2° les compilateurs subséquents ont en général une tendance à diminuer matériellement la longueur des récits qu'ils empruntent à leur source ; 3° à en éliminer les détails humbles et réels ; 4° à en accentuer le merveilleux (3) ».

Cette méthode appellerait plus d'une réserve, et les historiens

(i) Paul Sabatier, op. cit., p. xcix.

(2) Ibid., p. cxix.

(3) Paul Sabatier, Examen critique des récits concernant la visite de Jacqueline de Settesoli à saint François, dans les Opuscules de critique historique, fascicule xv, Paris, 1910, p. 315.

d'aujourd'hui, à quelque école qu'ils appartiennent, hésiteraient à souscrire une telle déclaration de principes. Pour M. Seignobos, par exemple, « l'abondance et la précision des détails, bien qu'elles fassent une vive impression sur les lecteurs inexpérimentés, ne garantissent pas l'exactitude des faits ; elles ne renseignent que sur l'imagination de l'auteur quand il est sincère ou sur son impudence quand il ne l'est pas (i) ». Et le R, P. Hippolyte Delehaye, de la Compagnie de Jésus, de faire écho : « La précision du détail n'est pas, par elle-même, un critère de véracité, et un certain étalage d'informations exactes doit au contraire provoquer la défiance (2). »

Nous pouvons d'ailleurs voir combien la méthode de M. Paul Sabatier est peu sûre, en étudiant, dans les Opuscules de critique historique de ce grand laborieux, VExamen critique des récits concernant la visite de Jacqueline de Settesoli à saint François. Mettons d'abord en face l'un de l'autre les deux documents objets de la comparaison :

Thomas de Celano, Tractatus de miraculis, 37-39.

DE DOMINA lACOBA DE SEPTEM SOLIIS

lacoba de Septem Soliis, claritate et sanctitate pari in Urbe Romana, privilegium amoris prœcipui meruerat apud sanctum.

Non mihi ad huius laudem repetendum genus illustre, familise dignitas, amplae divitias, non denique mira virtutum eius perfectio, longaBva continentia vidualis. Cum itaque sanctus infir— mitate illa decumberet, quae omni languore concluso, felicem

Spéculum Perfectionis, cap. 112.

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