‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 30 sur 31 · TRADITIONS SUR LA NAISSANCE DE SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

TRADITIONS SUR LA NAISSANCE DE SAINT FRANÇOIS

L'idée de la parfaite conformité de François avec Jésus-Christ est à l'origine de deux traditions.

Selon la première, le petit pauvre d'Assise est né dans une étable, entre deux animaux. Elle est représentée, à Montefalco, par une peinture de Benozzo GozzoU, datée de 1452. Un peu plus tard, dans une Vie de saint François en langue vulgaire, établie d'après la légende de saint Bonaventure et sortie des presses de Zanotti, à Milan, en 1477, on lit que « dame Pica, sur l'avis d'une personne inconnue, se fit transporter dans une étable et y mit au monde un très bel enfant, et en cet endroit on a élevé une chapeUe digne de commémorer l'événement ». Cette chapelle existe réellement à Assise et porte le nom de San Francescuccio. Sur l'arc de la porte, une inscription gothique, gravée vers la seconde moitié du quinzième siècle, proclame qu'il y avait là retable où François est né entre un âne et un bœuf :

HOC ORATORIUM FUIT BOVIS ET ASINI STABULUM IN QUO NATUS EST FRANCISCUS MUNDI SPECULUM.

La seconde tradition fait jouer par un ange, auprès du berceau de François, le rôle du vieillard Siméon lors de la présentation de Jésus au Temple. Une compilation de la première moitié du quatorzième siècle en a fourni le récit suivant à Barthélémy de . Pise : « Le jour où naquit le bienheureux François, un ange se présenta à la porte de la maison, sous l'apparence d'un pèlerin, et demanda à la servante qu'elle lui fît voir et toucher l'enfant. Cette fille hésitait à le faire, mais, comme l'étranger insistait dans sa demande, sur l'ordre de la mère de François on lui apporta le nouveau-né. Il le reçut dans ses bras, le serra sur son cœur, le baisa, lui fit sur l'épaule droite le signe de la croix et dit : « Aujourd'hui, dans cette rue, sont nés deux enfants, ce « François et un autre ; l'un sera parmi les meilleurs hommes du « monde, et l'autre parmi les pires {Conformitates, éd. Analecta K fr., t. IV, p. 109). » Ces derniers mots font sans doute allusion au malheureux frère Élie, né, semble-t-il, à Assise, mais à une époque inconnue, et qui ne mérite assurément pas cet excès d'indignité.

APPENDICE V l'indulgence de la portioncule

L'Indulgence dite de la Portioncule a-t-elle été demandée et obtenue par saint François? Jusqu'à la bulle Ad nosincm du 4 juillet 1372, cette question s'est confondue avec ceUe de la réalité même de l'Indulgence. Depuis que Rome a, non seulement confirmé, mais étendu celle-ci à nombre d'autres églises, les deux problèmes sont devenus distincts. Aucun catholique ne conteste plus la réalité de l'Indulgence de la Portioncule ; seule l'origine de cette Indulgence demeure discutée.

Thomas de Celano. le premier historien du patriarche d'Assise, ne dit rien de l'Indulgence de la Portioncule en des passages où l'on s'attend, en bonne logique, à la voir mentionnée. Ainsi, dans la Legenda I, l'auteur nous montre comment François mourant se fit transporter à la Portioncule parce qu' « il savait que Sainte-Marie-de-la-Portioncule était pleine d'une grâce plus abondante et visitée fréquemment par les esprits célestes (i). ». Ces lignes sont suivies d'une allocution de François pour recommander aux frères d'honorer ce Ueu. C'était le moment de parler de l'Indulgence ; or, François n'y fait pas même allusion.

Ainsi encore, dans la Legenda II (2), François dit « que Dieu lui a révélé qu'entre toutes les églises du monde élevées en l'honneur de Marie, la bienheureuse Vierge aimait celle-ci (Sainte- Marie-des- Anges) d'un amour de prédilection ». Aussitôt après avoir cité ces paroles, Thomas de Celano raconte qu' « un frère dévot à Dieu eut, avant de se convertir, une vision qui, ayant trait à cette église, mérite d'être rapportée. Il vit une multitude d'hommes qui, atteints d'une lamentable cécité, entouraient l'égUse, le visage tourné vers le ciel, les genoux en terre. Et tous levaient des mains suppliantes et criaient vers Dieu, d'une voix pleine de larmes, implorant sa miséricorde et la lumière. Et voici qu'une grande clarté descendit du ciel et se répandit sur eux, apportant à chacun la lumière et le salut désirés ». Il n'y a rien là qui concerne l'Indulgence; la multitude contemplée par le

(i) I Cd., 106.

(2) II Cel., 19.

voyant avant son entrée chez les Mineurs, c'est la foule de ceux qui trouvent la lumière et le salut en revêtant l'habit de l'Ordre, dont la Portioncule est le berceau (i).

Enfin, parlant de l'église Saint-François à la fin de sa Legenda ad usum chori, Thomeis de Celano dit que le pape Grégoire « glorifie même ce lieu par plusieurs indulgences et pardons qui accroissent chaque jour davantage la foi et la dévotion du peuple ». S'il avait connu l'Indulgence, infiniment plus importante, de la Portioncule, il en aurait également fait mention.

Les autres historiens primitifs de l'Ordre : Julien de Spire et saint Bonaventure, gardent le même silence que Thomas de Celano (2) ; mais, en 1277, le Ministre général, Jérôme d'Ascoli, ayant prescrit aux ministres provinciaux de rechercher les actions dignes de mémoire du bienheureux François et des autres saints frères et de les consigner sub cevtis verhis et testimoniis, les trois témoignages que nous allons rapporter maintenant auraient été recueiUis.

i© Le premier témoignage est double, car il émane de deux Mineurs d'Arezzo, Benoît et Rénier.

Au nom de Dieu, amen. Moi, frère Benoît d'Arezzo, qui fus autrefois avec le bienheiureux François quand il vivait encore, et, par l'opération de la grâce de Dieu, ai été reçu dans l'Ordre par ce très saint Père ; moi, qui ai été compagnon de ses premiers disciples, ai vécu avec eux et qui si souvent ai, tant pendant la vie de notre saint Père que depuis sa sortie de ce monde, de fréquents entretiens avec lesdits supérieurs, je déclare avoir entendu souvent, de la bouche de l'im des susdits

(i) P. Frédégand Callaey, O. M. Cap., TJna difesa inedita dell'Indulgensa délia Portioncola scritta da Fr. Ottavio Spader, O. M. obs. contro VAtionimo di Reims, dans l'Oriente Serafico, octobre 1916-août 1917, Le P. Callaey avait déjà émis cette opinion dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1911, p. 107.

(2) Dans leurs Pèlerinages aux sanctuaires franciscains (Paris-Lille, 1920, p. 99), MM. B. Kirch et H.-S. Roméin écrivent : « Une lettre de saint Bonaventure, De indulgentia Beaiee Marice Portuensi Assisii, découverte par le P. Ehrle, et qui se trouvait inscrite au catalogue des mss. de la bibliothèque d'Avignon en 1375, prouve que le séraphique docteur n'ignorait pas l'existence de l'Indulgence. » En réalité, le P. Ehrle ne nous fournit que le titre du manuscrit d'Avignon : ...plures epistolce fratris Bonaventurte de evangelica paupertate, de indulgentia Béate Marie portuensi Assisii, de verhis sancti Francisci (F. Ehrle, Bibliotheca Romanorum Pontificum, vol. I, p. 463. Rome, 1890). Même en admettant que le frère Bonaventure, auteur des lettres iqentionnées, soit bien le docteur séraphique, il ne s'ensuivrait point que tout le contenu du manuscrit fût de lui. Ce recueil pouvait parfaitement renfermer des lettres de « frère Bonaventure » sur la pauvreté évangélique, indépendamment d'un traité sur l'Indulgence de la Portioncule et d'une collection de paroles de saint François.

compagnons du bienheureux FrMiçois, appelé frère Masseo de Marignano, homme de vérité et de très sainte vie, que lui-même accompagna le bienheureux François à Pérouse devant le seigneur pape Honorius, quand le saint demanda l'indiilgence de tous leurs péchés pour tous ceux qui, contrits et confessés, viendraient à Sainte-Marie-des- Anges, autrement dite la Portioncule, le premier jour des calendes d'août, depuis les vêpres dé ce jour jusqu'aux vêpres du jour suivant. Cette indulgence, ayant été demandée avec autant d'humilité que d'insistance par le bienheureux François, fut enfin concédée très libéralement par le Souverain Pontife, bien que celui-ci objectât que ce n'était pas l'usage du Siège apostolique de concéder ime telle indulgence.

Moi, frère Rénier Mariani d'Arezzo, compagnon de frère Benoît d'Arezzo, je fais la même déclaration que ci-dessus, ayant moi-même entendu ce qui vient d'être" relaté, de la bouche du compagnon de saint François, frère Masseo, avec qui j'ai été lié d'une amitié toute spéciale (i).

2° A ce document est annexée une autre déposition, celle d'un noble d'Assise, Pierre Zalfani :

En présence de frère Ange, ministre de la province de, saint François, de frère Boniface, de frère Guido, de frère Bartoli de !Pérouse, et des autres frères résidant à la Portioncule, Pierre Zalfani a déclaré qu'il assista à la consécration de l'église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, et qu'il entendit le bienhetireux François prêcher au peuple devant sept évêques. Il avait un écrit à la main et dit : « Je veux vous envoyer tous « en paradis. Je vous annonce une indulgence qui m'a été accordée « de la bouche même du Souverain Pontife. Vous tous ici présents et « tous ceux qui viendront les années suivantes à pareil jour, le cœur « pur et contrit, obtiendront l'indulgence de tous leurs péchés. Je « l'avais demandée pour huit jours, mais je n'ai pu l'obtenir (2). »

30 Enfin des copies assez défectueuses, exécutées au quatorzième siècle, nous doniient un troisième témoignage :

Le seigneur Jacques Coppoli, de Pérouse, a dit à moi, fràre Ange, ministre des Frères Mineurs de la province de saint François, devant frère Donato, gardien de Pérouse, et frère Ange, mon compagnon, qu'un jour, en présence de sa fe mm e, d'une autre dame et de Jacobutio, il demanda au saint frère Léon, compagnon de saint François, si l'indulgence de la Portioncule était vraie. Celui-ci répondit affirmativement et ajouta qu'il tenait du bienheureux François que celui-ci pria

(i) Paul Sabatier, Fratns Bariholi Tractati*s de IndUlgentia S. Maria de Portiuncula; Paris, 1900, p. xliv. Jusqu'à ces dernières années, on ne connaissait cette pièce que par xme seule copie datant de la fin du treizième siècle. Depuis la publication de Paul Sabatier, le P. Enrico Bulletti, O. F. M., a donné dansV Arch. fr. hist. (année 1911, p. 505), le texte d'im autre manuscrit, établi entre 1292 et 1305. J'ai suivi ce nouveau texte, qui apporte une heureuse correction à la leçon reçue jusqu'ici. Le cum eisdem de secretis Ordinis s'y lit en effet : cum eisdem discretis Ordinis.

(2) Paul Sabatier, op. cit., p. liv.

le seigneur pape d'y attacher une indulgence, à l'anniversaire de la consécration de ladite église. Le Pape répondit : « Combien désires-tu? » Et le Pape parla d'une année, puis de trois, et il alla jusqu'à sept. Le bienheureux François n'était pas content. Et le Pape lui dit : « Com- « bien donc voudrais-tu? » Le bienheureux répondit : « Saint-Père, je « désire, s'il vous plaît, qu'en raison des merveilles que le Seigneur t a opérées et opère encore en ce lieu, tous ceux qui y viendront contrits « et confessés aient l'indulgence de tous leurs péchés. » Le Pape répondit : « Je consens qu'il en soit ainsi. » Entendant cela, les cardinaux dirent au Pape de révoquer cette indulgence parce qu'elle portait préjudice à la Terre Sainte. Mais le Pape répondit : « Je ne la révoquerai « en aucune manière après l'avoir accordée. » Ils reprirent : « Restrei- « gnez-la au moins autant que vous le pouvez. » Alors le Pape déclara qu'elle ne serait valable que pendant un jour naturel. Comme le bienheureux François quittait le Pape après cette concession, il entendit xme voix qui disait : « François, sache que cette indxilgence qu^ vient « de t'être accordée sur la terre a été confirmée dans le ciel. » Et saint François dit à frère Léon : « Garde ce secret jusqu'à l'approche de ta « mort, parce que le temps n'est pas encore venu, car cette indulgence t restera cachée quelque temps, mais Dieu fera en sorte qu'elle soit « manifestée. »

Après cela, ledit seignemr Jacques interrogea de nouveau frère Léon, afin d'acquérir une plus grande certitude du fait ; et frère Léon répondit que les choses étaient comme il l'avait dit (i).

Au début du siècle suivant, de nouveaux enjolivements apparaissent. ThéobaJd Offreducci, évêque d'Assise de 1296 à 1313, éprouve le besoin de faire taire « les détracteurs qui, poussés par l'envie ou par l'ignorance, déblatèrent avec endurcissement contre l'Indulgence de Sainte-Marie-des-Anges,... les jaloux et les querelleurs qui s'efiorcent de divers côtés de la détruire, supprimer et condamner ». A cet effet, il établit un diplôme, où il s'appuya sur les attestations que nous connaissons, en y ajoutant celle d'un neveu de frère Masseo, frère Marino, mort depuis peu {noviter), en 1307 (2). Ce frère Marino faisait le récit suivant, qu'il disait avoir entendu maintes fois dans la bouche de son oncle :

Tandis que le bienheureux François demeurait à Sainte-Marie-de la-Portioncule, il lui fut ordonné de nuit par le Seigneur d'aller trouve le Souverain Pontife Honorius, qui était alors à Pérouse, et de lui de mander xme indulgence pour ladite église de Sainte-Marie-de-la- Portion cule, qu'il venait de réparer {tune reparaia). Le lendemain, à son lever,

(i) Paul Sabatier, op. cit., p. lu.

(2) C'est à cause de ce détail qu'on doit attribuer le diplôme à Théobald OfEreducci, et non à son successeur, Théobald da Ponte, évêque d'Assise de 13 14 à 1329 (Niccola Papini, Storia del Pcrdono d'Assisi, Florence, 1824, p. 42). Le diplôme de Théobald est reproduit par Paul Sabatier, op. cit., p. lxxvu.

le bienheureux appela frère Masseo de Marignane, son compagnon, et alla se présenter devant le seigneur Honorius, auquel il dit : « Saint- « Père, j'ai réparé tout dernièrement (nuper) une église en l'honneur « de la Vierge mère du Christ ; je supplie maintenant Votre Sainteté a d'y attacher tme indulgence sans exiger d'offrande des fidèles. » Le Pape répondit : « Cela ne peut se faire ainsi, car il convient que celui « qui demande une indulgence la mérite en accomplissant xme œuvre « de miséricorde ; cependant, indique-moi pour combien d'années et « quelles indulgences tu veux que je concède? » Saint François reprit : « Saint- Père, plaise à Votre Sainteté de m'accorder, non des années, « mais des âmes. » Le Pape lui demanda : « Que veux-tu dire par là : a des âmes? » Le bienheureux François répondit : « Saint- Père, je vou- « drais, s'il plaît à Votre Sainteté, que tous ceux qui entreront dans « cette église confessés, contrits et, comme il convient, absous par xin « prêtre, soient absous au ciel et sur la terre de la peine et de la coulpe a dues aux péchés commis par eux depuis le joiu: de leur baptême jus- «. qu'au jour de leur entrée dans cette église. » Le seigneur Pape repartit : « Frère François, tu demandes beaucoup, et la Curie romaine n'a pas « coutume d'accorder une telle indulgence. » Le bienheureux François répliqua : « Seigneur, ce que je demande, je ne le demande pas en mon « nom, mais au nom du Seigneur Jésus-Christ qui m'a envoyé. » Le seigneur Pape consentit alors aussitôt et dit : « Je consens à ce que tu « aies cette indulgence. » Les cardinaux qui se trouvaient là intervinrent : « Seigneur, considérez qu'en concédant à cet homme une telle indul- « gence, vous détruisez l'indulgence d'outremer, et que l'indulgence « des apôtres Pierre et Paul sera réduite à rien et considérée comme « sans valeur. » Le seigneur Pape répondit : a Je la lui ai accordée et « concédée ; il n'est ni convenable ni possible d'annuler ce qui est fait ; « modifions-la toutefois, de manière à ne l'étendre qu'à un jour na- « turel. » Il appela alors saint François et lui dit : « Voici que nous « concédons à partir de maintenant, à quiconque viendra et entrera « dans ladite, église, tout contrit et confessé, l'absolution de la peine « et de la coulpe, et nous voilions que cette concession soit valable « chaque année à perpétuité, pendant un seul jour naturel, depuis les « premières vêpres, la nuit comprise, jusqu'aux vêpres du jour suivant. Alors le bienheureux François, inclinant la tête, sortit du palais. Le seigneur Pape, voyant qu'il s'en allait, le rappela et lui dit : « Homme « simple, oti vas-tu? Quel témoignage emportes-tu de cette indul- « gence? » Le bienheureux Fréinçois répondit : « Votre parole me suffit. Si eUe est l'œuvre de Dieu, c'est son affaire de la rendre manifeste (i) ; « je n'en veux pas d'autre instrument de preuve. Que la bienheureuse « Vierge Marie en soit la charte, que le Christ en soit le notaire, et que

(i) Toute la partie du diplôme de Théobald qu'on vient de lire a été reproduite dans trois des manuscrits qui nous ont conservé la Légende dite des trois compagnons : le manuscrit d'Ognissanti (Florence), fol. 45 a ; le manuscrit du couvent de Saint-Isidore (Rome), fol. 14 a ; le manuscrit deFoligno, publié en partie à FoUgno même en 1892 : Sancti Francisci legèndam trium sodorum ex Cod. Fulg. edidit Michael Faloci Pulignani, sacerdos Fulginas. Le récit de frère Marino forme le chapitre xix de cet ouvrage (pp. 96-98).

328 SATNT FRANÇOIS D- ASSISE

« les aages ea soieat les témoins. » Quittant ensuite Pérouse et retour» nant vers Assise, il s'arrêta à mi-côte, dans im endroit appelé II Colle (le coteau.), où. il y avait uns léproserie, afin d'y prendre un peu de repos avec son compagnon, et il s'y endormit. A son réveil il se mit en prière, puis il appela son compagnon et lui dit : « Frère Masseo, je te le dis au nom de Dieu : l'indulgence que m'a accordée le Souverain Pontife « a été ratifiée dans le ciel. »

La tradition est maintenant complètement constituée. Il n'y manque plus que la date de la concession de l'Indulgence. Quelque temps après l'établissement du diplôme de l'évêque Théobald, le bienheureux François de Fabriano (f le 22 avril 1322) la fixe à l'année 1216 :

L'an du Seigneur 1216, écrit-il, le 4 des nones d'août, fut consacrée par sept évèques Sainte-Marie-des-Anges, et le seigneur Pape Honorius concéda à cette église l'indulgence de la peine et de la coulpe. Ce jour-là, en présence desdits évêques, le bienheureux François annonça ainsi l'Indulgence à la foule : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et

de sa très sainte Mère, et au nom du seigneur Pape, etc. (i). »

Cette date de 1216 finira par s'imposer, mais, pendant longtemps encore, des voix discordantes se feront entendre. Dans la seconde moitié du quatorzième siècle, le compilateur -de la Chronique des XXIV Généraux place l'Indulgence en 1224 (2), et la même date se retrouve au début du seizième siècle chez le franciscain allemand Nicolas Glassberger (3).

Les documents que nous venons de traduire ne nous font pas connaître seulement les faits sur lesquels s'appuyaient les partisans de l'authenticité de l'Indulgence; ils nous montrent aussi le scepticisme, puis les dénégations qui accueillaient leurs dires. Benoît d'Arezzo, pour renforcer son témoignage, croit devoir le revêtir d'une solennité qui va jusqu'à l'affectation; Jacques Coppoli, même après avoir entendu frère Léon, demeure en défiance, et éprouve le besoin de l'interroger de nouveau. Quant à l'évêque ïhéobald, il n'établit son diplôme que pour répondre aux détracteurs. Quelles étaient donc les objections de ceux-ci?

Dès la fin du treizième siècle, un franciscain du parti des Spirituels, Pierre Olivi (f 1298), avait entrepris de défendre

(i) Paul Sabatier, op. cit., p. lxix.

(2) 1223 ancien style. Analecta fr., t. III, p. 29.

(3) Analecta fr., t. II, p. 27.

l'Indulgence contre l'opposition grandissante, et consigné par écrit les objections qu'il entendait réfuter. Son ouvrage ne nous est pas parvenu tout entier, mais nous possédons, entre autres pages, celles où il expose les arguments de ses adversaires (i).

Tout d'abord, ceux-ci disaient qu'une indulgence comme celle de la Portioncule eût détourné les cbrétiens du pèlerinage de Terre Sainte. A quoi bon, en effet, dépenser tant d'argent et courir péril de mort, si l'on pouvait gagner avec tant de facilité l'indulgence ab omni culpa et -pœna (2) ? Et cette facilité même n'eût-elle pas risqué d'inciter le commun des hommes à des fautes graves, et les âmes ferventes à la tiédeur? Pareille dilapidation du trésor des indulgences eût animé chez les fidèles le mépris de celles-ci, et, par suite, le mépris du pouvoir ecclésiastique lui-même.

Ce sont là, comme on voit, des arguments de convenance, que l'expérience des siècles a suf&samment réfutés. Mais les adversaires de l'Indulgence ne s'en tenaient pas là, et ils articulaient quatre autres considérations d'ordre historique et critique :

lo Rome, le lieu le plus solennel de la chrétienté, ne bénéficie pas d'une indulgence comme ceUe de la Portioncule, encore qu'elle soit le siège des bienheureux Pierre et Paul, et qu'y re*posent les reliques de tant de mariyrs ;

2° Il n'est pas vraisemblable que le Souveraia Pontife ait pu accorder une telle indulgence sans en avoir sûrement considéré le fondement et en avoir entouré la concession d'une grande solennité, ce qui n'eût pu majiquer de la faire aussitôt connaître ;

30 Bien plus, le soin de certifier la promulgation de cette indulgence et d'en assurer la pubUcation eût appartenu, non seulement à celui qu'on prétendait l'avoir demandée et au pape qui, disait-on, l'avait accordée, mais aux compagnons et aux contemporains de l'un et de l'autre ;

40 Enfin, on ne doit pas croire sans raisons sérieuses et évidentes et sans preuves ni témoignages certains à une telle indulgence, alors surtout que nous n'avons pas derrière nous l'exemple

(i) Fr. Pétri Johannis Olivi Quastio huitisque inedita de Indulgentia PortiunculcB. Quaracchi, 1895.

(2) Abstraction faite des indulgences accordées aux croisés, le pape Alexandre III parle, dès X171, mais sans rien préciser, d'indulgences accordées aux pèlerins de Jérusalem. Il faut toutefois attendre jusqu'à 1345 pour trouver, sous la plume du franciscaia Nicolas de Poggibonsi, une liste d'indulgences di pena e colpa à gagner en Terre Saiate (Nie. F AV1.VS, Die Ablâsse der Kreuzwegandacht, dans Théologie und Glaube, Paderbom, 1913, pp. 1-15, et Ber&hmte doch unàchte Ablâsse^ dans Historiches Jahrbuch, XXXVI (1915), pp. 481-515.

des saints Pères, sur les actes et les écrits desquels nous devons régler nos croyances et nos actions.

Les pages où Pierre Olivi devait discuter ces considérations ne nous sont pas parvenues; nous pouvons toutefois affirmer qu'elles ne désarmèrent aucunement l'opposition, puisque, quelques années plus tard, l'évèque Théobald devait la retrouver devant lui. Les efEorts du prélat furent plus heureux que ceux de Pierre Olivi, car, dans l'intervalle, la foule des fidèles avait pris l'habitude d'accourir chaque année, le 2 août, à la Portioncule. Elle prouvait l'Indulgence en la gagnant. Dans la seconde moitié du quatorzième siècle, personne ne semble plus contester ouvertement la réalité de celle-ci et, le 4 juillet 1372, par la bulle Ad nostrum, le pape Grégoire XI lui-même recommande aux Mineurs d'Assise de s'opposer à ce que tout scandale se produise lors du Pardon (i). C'est la confirmation impUcite de l'Indulgence par le Saint-Siège.

Cette confirmation, depuis lors explicitée bien des fois, n'en a pas moins laissé subsister dans son entier le problème de l'origine de l'Indulgence de la Portioncule, et, dès son avènement, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, la. critique historique en a souligné les difficultés. Dans un petit ouvrage anonyme paru à Reims en 1697 (2), on ne relève pas moins de dix-sept objections contre l'historicité de la concession de l'Indulgence à saint François, et, six ans plus tard, les mêmes arguments se retrouvent, paraît-il, dans une « dissertation » imprimée à Cologne (3). Ces écrits, comme d'ailleurs les réponses qu'ils provoquèrent, marquent un point mort dans la discussion, et aujourd'hui encore nous retrouvons, sous la plume de nos contemporains, les arguments pour ou contre dont se servaient les érudits du grand siècle. Faut-il en conclure que la question est insoluble?

(i) Paul Sabatier, op. cit., p. iio.

(2) Tractatus brevis historico-theologicus quo examinatur quid censendum sit de indulgentia ah ipso Chnsto S. Francisco in ecclesia vel sacéllo B. Maries Angelorum vulgo de Portioncula ut circumfertur, concessa. Rhemis, 1697.

(3) Dissertaiio Historico-Theologica qua examinatur quid censendum sit de Indulgentia ab ipso Christo S. Francisco in Eccesia, vel Sacello B. Maries Angelorum vulgo de Portiuncula, ut circumfertur, concessa, et post ab eodem Sancto publicata. Je n'ai pu mettre la main sur cet ouvrage, que je cite d'après le P. Mathias Grouwels, récollet : Historia critica sacres Indulgentics B. Maries Angelorum vulgo de Portiuncula... contra Libellos aliquos anonymos ac famosos nuper editos. Anvers, 1726, in-80, 496 p. (Bibl. nat., D. 36 946.)

Tout d'abord, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte, les témoignages dont on se réclame en faveur de la concession de l'Indulgence à saint François se rangent sous deux chefs différents : d'une part, un témoignage direct, celui de Pierre ZaU ani ; d'autre part, trois témoignages indirects, qui mettent en cause deux disciples de saint François : frère Léon, mort en 1271, d'après le grand annaliste franciscain Wadding; frère Masseo mort en 1280, d'après le même auteur. Jacques Coppoli s'appuie sur frère Léon; Benoît et Rénier d'Arezzo, comme plus tard frère Marino, s'appuient sur frère Masseo. Encore doit-on remarquer que le témoignage de frère Marino est doublement indirect, puisqu'il n'a été produit qu'après la mort de ce frère par l'évêque Théobald. C'est l'écho de l'écho d'une voix.

Considérons séparément témoignage direct et témoignages indirects.

Le seul témoignage direct, celui de Pierre Zalfani, apparaît suspect au premier regard. Pourquoi Zalfani ne s'est-il fait entendre ni lors de l'enquête ordonnée par le Ministre général Crescent de Jesi entre 1244 et 1247, ni lors des investigations menées par saint Bonaventure à Assise à la suite du chapitre de 1260, ou, s'il s'est fait entendre en l'une ou l'autre circonstance, pourquoi n'est-il rien passé de son dire dans la Legenda II de Thomas de Celano, rien dans la Légende du Docteur séraphique? D'autre part, la Portioncule ayant été rendue au culte alors que François n'était encore qu'un ermite sans disciples, qu'est-ce que cette consécration à laquelle on nous fait assister? Qu'est-ce encore que cet écrit que François tient dans sa main pendant qu'il prêche, et que Zalfani prend manifestement pour la bulle de concession de l'Indulgence, bulle que tout le monde s'accorde à reconnaître inexistante? Comment enfin une indulgence aussi solennellement proclamée a-t-elle pu être discutée et combattue dans la suite?

Les témoignages indirects sont plus suspects encore.

En les lisant, en effet, nous ne nous demandons pas seulement pourquoi leurs auteurs ont tant attendu pour se faire entendre, mais pourquoi frère Léon et frère Masseo, dont on invoque les paroles, se sont montrés si peu soucieux de faire connaître un événement aussi important que la concession de l'Indulgence. Compagnons intimes de saint François, la Legenda II de Thomas de Celano est en partie leur œuvre, et ils n'y ont rien dit de l'Indulgence de la Portioncule. Plus tard, saint Bonaventure les

a interrogés sur l'ordre du Chapitre général ; ils se sont tus encore. Frère Léon n'a ouvert la bouche que lorsque l'obscur Jacques Coppoli lui a demandé si l'Indulgence était vraie (i), et frère Masseo a réservé ses confidences aux frères de son entourage (2). Voilà qui est bien étrange. On assure, je le sais, que frère Léon a reçu l'ordre de garder le secret jusqu'à l'approche de sa mort, mais cette recommandation du patriarche d'Assise est invraisemblable (3). Elle devait être faite, non pas à frère Léon, mais à frère Masseo, seul compagnon que François se serait adjoint pour se rendre auprès du Pape, et qu'il aurait informé, tout comme frère Léon, que l'Indulgence était ratifiée dans le ciel ; or, frère Masseo paraît ignorer entièrement cette prescription du silence. D'ailleurs, si frère Léon avait reçu l'ordre que l'on dit, il n'eût point manqué de parler à l'approche de sa mort, ou mieux, comme nul ne connaît sa dernière heure, il eût fixé par écrit son témoignage. En fait, nous savons par Ubertin de Casale, qui les eut en main, que frère Léon laissa des rouleaux couverts de son écriture. Mais nous savons aussi qu' Ubertin n'y a point trouvé mention de l'Indulgence, car il a connu celle-ci par le. bienheureux Jean de Parme, grâce à qui il doit d'avoir fait, le 2 août 1284, le pèlerinage de la Portioncule (4).

(i) Peut-être toutefois s'était-il déjà départi de son silence en 1268, en faveur du bienheureux François de Fabriano. Celui-ci écrit en effet qu'en 1268, un an après son entrée dans l'Ordre des Mineurs, il alla gagner l'Indulgence à la Portioncule, et qu'il vit là frère Léonj-lequel lui fit un récit conforme à celui qui se lit dans le diplôme de l'évêque Théobald (Paul Sabatier, op. cit., p. lxviii). Mais, comme il est impossible que frère Léon ait pu placer sous Honorius III l'achèvement de la restauration de la Portioncule, fait antérieur à la fondation de l'Ordre, force est bien de penser que François de Fabriano a, sans le vouloir, projeté dans le passé des traditions qui avaient pris consistance au moment où il écrivait.

(2) J'emploie cette formule un peu large parce que, d'après \me attestation du bienheureux Jean de l'Alveme {•{• en 1322), frère Masseo àiirait tenu les propos rapportés par Benoît et Rénier d'Arezzo devant un certain nombre de frères dont nous avons les noms, et « beaucoup d'autres témoins dignes de foi ». (Paul Sabatier, op. cit., pp. ux à lxiii, et R. P. Livier Oliger, O. M., // B. Giovanni délia Verna (1259-1322), sua vita, sua testimonianza per l'Indulgenza délia Porziuncola, Arezzo, 1913, in-80, 40 pp.)

(3) Sur la foi de plusieurs manuscrits, on a voulu voir dans la prescription attribuée à saint François un simple acte d'humiUté. Elle devrait être lue : Teneas secretum hoc usque ad diem mortis mece. Encore s'appliquerait-elle, non pas à la concession de l'Indulgence, mais à sa ratification au ciel (L. Lemmens, dans Archiv. fr. hist., 1908, p. 253). Le silence de frère Léon devient encore plus incompréhensible.

(4) Ubertin de Casale, Arbor vitcs crucifixcs, Venise, 1485. Primus prologus libri primi, fol. i, b. i.

Notre défiance augmente encore si nous examinons le contenu même des trois attestations. Masseo-Benoît tient en réalité dans quelques lignes ; c'en est assez cependant pour qu'il soit en contradiction avec Masseo-Marino et frère Léon. Il déclare en ejffet que François a demandé l'Indulgence pour tous ceux qui viendraient à la Portioncule le premier jour des calendes d'août. Au contraire, d'après Masseo-Marino et frère Léon, l'Indulgence a été demandée par François pour tous les^ visiteurs de Sainte- Marie-des-Anges, à quelque moment que se fît leur pèlerinage, et c'est le Pape qui, sur les instances des cardinaux, en a restreint l'obtention à un jour par an.

Frère Léon et Masseo-Marino ne concordent pas davantage. Frère Léon place la démarche de François à l'occasion d'un anniversaire de la dédicace de Sainte-Marie-des-Anges ; Masseo- Marino, par un anachronisme invraisemblable chez un compagnon de saint François, la fait remonter à l'achèvement de la réparation de la petite église, laquelle était déjà rendue au culte au printemps de 1209, alors que l'Ordre des Mineurs' n'était pas fondé. Or, à ce moment, il ne pouvait s'agir pour François d'aller demander quoi que ce fût à Honorius III, qui ne devait monter que sept ans plus tard sur le trône pontifical. Autre discordance : d'après frère Léon, c'est en quittant le pape que François apprend, par révélation, que l'Indulgence a été confirmée au ciel; dans Masseo-Marino, François n'a cette révélation que la nuit suivante, ou peut-être même le lendemain matin. Enfin, chez frère Léon et chez Masseo-Marino, François remet à Dieu le soin de manifester l'Indulgence; mais chacun des deux témoins ajoute des détails qui lui sont propres : d'après frère Léon, le patriarche d'Assise aurait prédit l'occultation passagère de l'Indulgence; d'après Masseo-Marino, il aurait refusé la bulle que le pape lui offrait.

Arrêtons-nous ici, car, plus encore que les contradictions entre les dires de Jacques Coppoli et ceux de frère Marinô, on doit relever la commune impuissance de l'un et de l'autre à expliquer l'absence d'une bulle papale à l'origine de l'Indulgence. Or, c'est de ce silence de la chancellerie pontificale que proviennent toutes les difficultés. Si nous avions une bulle d'Honorius III accordant l'Indulgence aux pèlerins de la Portioncule, les témoignages que nous étudions seraient en effet superflus. Puisqu'ils sont discordants, qu'on nous montre au moins pourquoi nous devons nous en contenter. Jacques Coppoli et frère Marino allèguent tous deux que François a remis à Dieu le soin de manifester l'Indulgence, et nombre d'auteurs expUquent cette attitude du petit pauvre, en lui attribuant l'horreur des privilèges écrits. Et l'on cite à l'envi son Testament : « Je commande fermement par obéissance à tous les frères, quelque part qu'ils soient, de ne pas oser

demander des lettres à la cour romaine par eux-mêmes ou par personne interposée, ni pour une église ni pour un autre lieu. » C'est donner à ce texte une portée qu'il n'a pas. Écrit au lendemain de la publication de la bulle Ex parte vestra, obtenue sans son assentiment par les frères du Maroc, il voit dans la démarche de ses fils auprès de la Cour de Rome un acte d'insubordination, et il entend prévenir, dans la mesure de ses forces, toute possibilité de récidive. Fondateur et législateur d'Ordre, il considérait d'ailleurs, aux approches de la mort, sa tâche comme parfaite : « De même que le Seigneur m'a donné la grâce de dire et d'écrire purement et simplement la Règle et ces paroles, ainsi purement et simplement comprenez-les et mettez-les en œuvre jusqu'à la fin avec sa sainte grâce. » Quel besoin dès lors de nouvelles « lettres de la cour romaine »? Mais, dans le passé, il n'en avait pas été de même, et lorsqu'il avait demandé au pape d'approuver la Règle définitive de l'Ordre des Mineurs, François s'était gardé de laisser à Dieu le soin de manifester l'approbation obtenue, mais avait pris soin de faire authentiquer celle-ci par la bulle Solet annuere du 29 septembre 1223. Est-il vraisemblable qu'il ait agi autrement alors qu'il demandait, nous dit-on, un privilège dont l'énoncé seul amenait des objections sur les lèvres des plus hauts dignitaires de l'Église? Et si l'on admet, avec Jacques Coppoli, que François a prophétisé que l'Indulgence resterait cachée quelque temps, comment admettre qu'il se soit abstenu, de propos déUbéré, de faire dresser l'instrument de preuve qui devait, au jour fixé par Dieu, la faire reconnaître de tous?

En 1908, le P. Héribert Holzapfel s'est efforcé d'établir, dans VArchivum Franciscanum Historicum, qu'il était dans la nature comme dans les principes religieux de François de s'incliner devant l'opposition que l'Indulgence a dû soulever (je résume d'après Joergensen, que l'argumentation du Révérend Père a convaincu). « On sait en effet l'extraordinaire déférence qu'il a toujours témoignée et recommandée à l'égard de l'autorité ecclésiastique. De telle sorte que, sur ce point comme sur maints autres, il se sera incUné et aura cédé respectueusement. Mais il ne faut psis s'imaginer qu'il ait poussé le courage de la résignation jusqu'à faire ces sacrifices avec un cœur joyeux. De ce sacrifice-là, en particulier, il a dû évidemment ressentir une douleur profonde ; et souvent, dans le cercle intime des Socii, des amis fidèles, il a dû en parler avec un regret cuisant, de même qu'il parlait volontiers d'autres choses où il s'était trouvé vaincu, mais non convaincu. Ainsi l'Indulgence de la Portioncule, tout en ayant été vraiment obtenue de la Cour romaine, sera allée rejoindre ce trésor des Sécréta Ordinis, dont on s'entretenait à mi-voix dans les ermitages, en attendant que l'on pût les révéler, un jour, à la pleine lumière de la publicité. Cependant, à mesure

que les années s'écoulaient, le groupe des initiés qui avaient entendu parler de l'Indulgence s'élargissait ; et, en même temps, se multipliaient aussi les ennenûs de cette Indulgence, infatigables à en nier l'authenticité. Et par là on s'e^lique fort bien que, à la dernière heure, tandis que vivaient encore des témoins autorisés, les partisans de l'Indulgence aient tâché à se procurer un témoignage formel, établissant la réalité de ce privilège (i). »

L'hjrpothèse du P. Holzapfel ne manque certes pas d'ingéniosité; mais elle n'explique aucunement pourquoi François, qui a fait authentiquer par la bulle Solet annuere la confirmation de la Règle des Mineurs, n'a pas agi de même le jour où, nous dit-on, il a obtenu d'Honorius III l'Indulgence de la Portioncule. Sa déférence pour l'autorité ecclésiastique ne suf&t d'ailleurs point à expliquer pourquoi il se serait incUné devant une opposition à laquelle il lui eût été aisé de mettre fin. Honorius III lui a en effet survécu, et puisque ce pape, assure-t-on, avait refusé d'annuler l'Indulgence, ainsi que l'en priaient les cardinaux, rien n'était plus facile à François que de revenir lui en demander la confirmation écrite, ce qui eût aussitôt réduit au silence les opposants. Plutôt que de faire cette démarche, est-il vraisemblable qu'il ait préféré renoncer à envoyer les âmes au Paradis, pour employer l'expression que lui prête Pierre Zalfani?

La seule certitude que nous apportent les témoignages produits à partir de 1277, c'est que, pendant un certain nombre d'années, l'Indulgence de la Portioncule a été ignorée. Si, plus de cinquante ans après la mort de François, on rapporte en effet qu'il a prédit que ladite indulgence resterait cachée quelque temps, c'est que les événements écoulés dans l'intervalle peuvent être considérés comme une confirmation de cette prophétie. A quel moment donc et comment s'est constituée la tradition du célèbre pardon?

Quand on étudie les chroniqueurs franciscains du quatorzième siècle, on remarque qu'ils établissent un étroit rapport entre l'Indulgence de la Portioncule et la stigmatisation de saint François. Celle-ci est la confirmation de celle-là. François Bartholi (2) et Barthélémy de Pise (3) le proclament avec force : Stigmatum impressio huila fuit approhationis illius sacres indulgentiœ. Le compilateur de la Chronique des XXIV Généraux se

(i) Johannes Joergensen, op. cit., p. 504.

(2) Paul Sabatier, op. cit., p. 78.

(3) AnaUda fr., t. V, p. 36.

sert d'expressions presque identiques : Anno vero Domini MCCXXIV ad dictes... plenaricB indulgentice divinam confirmationem,... beatus Franciscus fuît Christi sacris stigmatihus in monte Alvemce quasi huila Régis altissimi sigillafus (r). Quand cet auteur et, après lui, Nicolas Glassberger, reculent jusqu'à l'année 1224 la concession de l'Indulgence, c'est afin de rapprocher le plus possible de la stigmatisation l'obtention de ce privilège.

Mais, si la réalité de l'Indulgence est attestée valablement par les stigmates, c'est que, par l'impression de ceux-ci. Dieu même a proclamé la parfaite conformité de François au Christ. A vrai dire, saint Bonaventure ne reconnaît encore cette conformité que dans la volonté du patriarche séraphique : VoLtriT, recte per omnia Chvisto crucifixo esse conformis... vivens Christo viventi et moriens moHenti (2), mais tous pensaient déjà que cette volonté avait été pleinement efiâcace, et, au début du quatorzième siècle, le compilateur des Actus beati Francisci ne fera qu'énoncer l'unanime conviction des fils de François lorsqu'il écrira, à la première page de son livre : Beatus pater nos fer Franciscus in omnibus suis actibus FUIT Christo conformis.

La croyance à l'Indulgence de la Portioncule est la conclusion logique à laquelle devait conduire l'idée de la conformité de François au Christ. Il ne suffisait pas que François eût été conforme au Christ en sa vie et en sa mort, il devait l'être encore après sa mort, et puisque le pèlerinage aux lieux où le Christ avait vécu et avait exhalé le dernier soupir était enrichi de l'indulgence de la coulpe et de la peine, le même privilège devait s'attacher au pèlerinage d'Assise, où était né, où avait vécu et était mort le seul des saints que Dieu eût revêtu de la glorieuse livrée de son Fils. Cependant nul n'était tenté d'attribuer ce privilège à la jeune église Saint-François, dont la magnificence devait d'ailleurs déplaire à plus d'un ami de la pauvreté ; les indulgences accordées par bulles pontificales aux pèlerins qui la visitaient étaient trop récentes qu'on y pût rien ajouter. Seule pouvait y prétendre l'humble éghse de la Portioncule, pleine d'une grâce dont François avait proclamé l'abondance, et chère à Marie entre toutes les églises du monde.

Ainsi, la croyance à l'Indulgence de la Portioncule supposait la croyance préalable à la conformité parfaite de François au Christ, mais, cette conformité admise, elle devait suivre de près. La Légende de saint Bonaventure a été terminée en 1263 ; dès 1268 le bienheureux François de Fabriano gagnait l'Indulgence, et, neuf ans plus tard, celle-ci avait déjà assez de notoriété pour que,

(i) Analeda fr., t. III, p. 30.

(a) S. BoNAv., Leg. maior, prolog., 3.

pax délibération du 31 juillet 1277, la Commune de Pérouse autorîsât le capitaine du peuple à s'absenter de la ville per eundo ad festum Beafa Maria Virginis quod Assisium celebratur, à condi> tion qu'il fût rentré le 3 août (i). C'est alors qu'on se préoccupa d'établir les titres à la créance du pardon que des foules d'année en année plus grandes se taxguaient d'obtenir. Des témoignages furent réunis et produits. Simples faux ou souvenirs déformés de vieillards déclinants, leur discordance ne pouvait frapper que ceux-là qui doutaient déjà, devant que de les connsdtre; pour la multitude, la négation de l'Indulgence équivalait à la négation des stigmates, puisque, par l'impression de ceux-ci sur la chair de François, Dieu même avait confirmé celle-là. Le jour où la Papauté fut amenée à intervenir, elle considéra la contrition des pèlerins de la Portioncule, leur ferveur à louer Dieu dans son serviteur François, et ratifia le pardon qu'ils accouraient gagner.

(i) Texte publié par le P. Antonio Fantozzi, O. M. F., dans YArchiv. Fr. Hist., 1916, p. 246. Il semble que, dès la fin du siècle, la renommée, de l'Indulgence de la Portioncule ait dépassé les limites de l'Ombrie et gagné les Abruzzes. Entre 1294 et 1296, on attribuait du moins à Célestin V l'octroi d'une iadulgence analogue à l'église de CoUemaggio, près d'Aquila. C'est ce que nous apprend la bulle Ad audientiam nostram, de Boniface VIII (23 juillet 1296). Ce pape a ouï dire que son prédécesseur statuerai ut qui certis temporibîts ad ecclesiam ipsatn accédèrent, forent a culpa et pcena delictorum suorum dbsoluti. Il ajoute aussitôt : Nos considérantes, quod indulgentia huiusmodi plus ad perdis tionem quant ad salutetn cedere poterant animarum,... tevocavimus, cassavimûs, etc. {Bullar. frances, IV, pp. 406-407). Ce motif d'annulation est exactement un des argimients que mettaient en avant les adversaires de l'Indulgence de la Portioncule, et la bulle Ad audientiam nostrami adressée notamment aux provinciaux des Mineurs, dut renforcer siQgulièrement l'opposition.

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