Saint François d'Assise
Les trois études qui suivent ont été lues récemment à Genève, sous forme de conférences, dans un cercle catholique de jeunes gens ^ Cela suffit à expliquer ce qu'elles peuvent avoir d'un peu trop oratoire dans quelques passages, et surtout ce qu'elles ont de nécessairement incomplet et d'insuffisant. Il est très difficile, en effet, lorsqu'on ne doit parler qu'une Iieure, — <?^./^ '^^ réponds /tas de ne pas avoir quelque peu franchi cette limite imposée par la patience de l'auditoire à la faconde du conférencier, — // est très difficile, dis-je, ou, pour parler plus exactement, il est absolument im/iossiblc de ne pas être superficiel en Irtiitant de sujets aussi vastes que la vie de saint
1 Lr Cercle de Saint -Geiniaiu, dirigé par M. Vahhc K. Curry.
François d'Assise, son influence littéraire, l'aspect surnaturel de sa physionomie. C'est ainsi que, dans la première de ces études, j'ai dû, faute de temps, laisser de côté l'épisode de la construction de l'église de Saint-Damien par saint François, et n'y faire qu'une simple allusion dans la seconde. C'est ainsi surtout que la troisième conférence, qui porte les traces d'une préparation trop rapide, eût dû être entièrement remaniée pour devenir un peu moins indigne d'être livrée à l'impression.
Il y aurait, en effet, des choses infiniment intéressantes et, je crois aussi, assez amusantes à dire sur ce que je serais tenté d'appeler la dévotion littéraire à saint François. Cette dévotion, d'ailleurs, ne date pas d'aujourd'hui. Aux premiers jours du siècle dernier, celui qu'on peut considérer comme l'ancêtre de nos néo-catholiques, — ce mot, je crois, a déjà vieilli, — Chateaubriand en a donné l'exemple. Dans une des plus charmantes pages des Mémoires d'Outre-Tombe, il a tracé, d'une touche légère, l'esquisse de la physionomie de son saint patron dont il se plaît à retrouver en lui-même quelques traits. Je me hâte d'ajouter, bien qu'il ne soit plus nécessaire aujourd'hui d'insister sur la sincérité religieuse de Château-
briand^, que, chez lai, cette dévotion n'était pas exclusivement littéraire, quelle prenait en réalité son origine dans une piété très spontanée et très sérieuse, et qu'il est grand dommage qu'au lieu d'écrire, dans les dernières années de sa vieillesse, la Vie de M. de Rancé, Chateaubriand, en pleine possession de son talent, ne nous ait pas donné une Vie de saint François. On aime à se représenter ce qu'eût pu être une description de l'Italie au treizième siècle, écrite de la même plume que les pages de simplicité et de piété, car il s'y en trouve, de Tltinéraire et du Génie du Christianisme.
Mais c'est surtout dans ces quinze dernières années que le culte littéraire de saint François d'Assise a pris tout son développement. Il a trouvé ses plus fervents adeptes dans cette école d'écrivains qui ont inauguré et mis à la mode ce qu'il faut bien appeler, à défaut d'un autre nom, le nco-catholicismc, et parmi lesquels plusieurs ont poussé leur admiration respectueuse et leurs sympathies pour l'Eglise Jusqu'à une conversion dont ils ont pris soin, d'ailleurs, de ne pas nous laisser ignorer les étapes, les uns en les distribuant savamment, en les graduant,
* Voir Vouvrage de M. Vahbé Bertrhi, i^ititidë précisément : La sincérité religieuse de Chatejiiil)riaud.
pour ainsi dire, dans des conférences à e'Jet, les antres en les consignant dans des journaux où ces pieuses confidences étonnaient et détonnaient un peu. J'avoue franchement que, pour beaucoup de ces écrivains, il m'est fort difficile de prendre très au sérieux une conversion qui s'annonce si bruyamment, qui modifie si peu le cours habituel de leurs pensées, l'humeur agressive de leur caractère, la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et que, pour quelques-uns, les plus superficiels, cela va de soi, il m'est impossible d'y voir autre chose qu'un effet du snobisme religieux, le plus ridicule et le [dus insupportable de tous les sno])ismes peut-être. Je n'attache donc pas une grande importance aux tendres effusions éc/iappées à la piété des écrivains dont Je parle envers le petit pauvre d'Assise. J'attendrai, pour étudier les causes de cette dévotion, d'en avoir vu un peu plus les effets chez ceux qui la. pratiquent. Et, lorsque l'humilité et la charité, ces deux rayons de l'auréole de notre saint, se refiéteront un peu mieux sur certains de ses admirateurs, il sera temps de se demander pourquoi ils l'admirent et comment ils le comprennent. C'est dire, je crois, que nous n'aurons pas de sitôt à nous livrer à cette étude.
// en est tout autrement de l'admiration que certains libres penseurs professent aujourd'hui pour François d'Assise. Ni Renan, ni Paul Sabatier ne peuvent certes être accusés de snobisme religieux. On ne trouverait pas trace non plus, chez eux, de cette religiosité, moitié affectée^ moitié maladive, c[uil semble de bon ton, dans un certain monde littéraire, d'étaler. On sent très bien, au contraire, que ce qui inspire à l'ancien séminariste de Saint-Sulpice son admiration pour saint François, c'est qu'il retrouve en lui le plus pur parfum de ces vertus cléricales, c'est-à-dire catholiques, qu'il lui a été donné de voir de si près dans son enfance, et que ce qui la produit chez le pasteur de Strasbourg, c'est qu'il rencontre dans le Poverello l'exemplaire le plus parfait et, pour ainsi dire, la personnification vivante de la morale de l'évangile qu'il a jadis prêcJié. Leur admiration, leur affection, leur dévotion pour notre saint, proviennent donc bien plus de considérations morales que d'impressions littéraires. (Vest précisément pour cela, on me perineftra de le dire, que cette dévotion me parait plus sincère, plus sérieuse, plus religieuse au fond, que celle qui s'exhale de la religion si quintessenciée de quelques romanciers ii la mode.
J'aurais donc voulu pouvoir consacrer plus de temps à l'étude des sentiments que le petit pauvre d'Assise a inspirés aux deux écrivains non catholiques qui, de nos Jours, ont le mieux parlé de lui. J'eusse voulu leur rendre, à l'un et à l'autre, plus complète justice, et marquer aussi plus exactement ce qui fait, à mon avis, qu'ils n'ont pas pu saisir le saint dans son entier. Si jamais l'occasion m'est donnée d'y revenir, j'essaierai de suppléer aux lacunes de cette rapide ébauche, en faisant du patriarcJie séraphique, non pas un portrait., — la tâche serait au dessus de mes forces, — mais une esquisse moins effacée et moins incomplète.
Telles quelles sont, et si insuffisantes soientelles, je publie ces conférences, et je les dédie à mes amis d'Italie, en reconnaissance des heureuses années qu'il m'a été donné de passer au milieu d'eux. J'ai le privilège de compter, de Vautre côté des Alpes, des amis dans tous les partis politiques, dans toutes les professions, dans toutes les classes de la société. Or saint François a ceci d'infiniment précieux, et de très rare, qu'il rapproche et qu'il unit, dans un sentiment commun d'admiration, les hommes d'opinions et de conditions les plus diverses. Il est le plus populaire et, comme l'a dit un jour
Villari, le plus national des saints italiens. L'anecdote si amusante du médecin garibaldien, que, d'après M. Sabatier, je cite dans ma troisième étude^ montre assez combien il est sympathique aux plus purs patriotes. Je n'ai pas besoin, je suppose^ de dire ici pourquoi il l'est aux catholiques les plus entiers. Le divorce, si contraire à la nature et si douloureux, qui existe actuellement, en Italie, entre le sentiment national et le sentiment religieux, — hélas! nous l'avons vu récemment encore se produire dans la circonstance la plus tragique, dans celle précisément où il semble qu'il eût dû le plus s'effacer, — ce divorce, dis-je, n'existe pas lorsqu'il s'agit de saint François. Il m'est venu quelquefois à la pensée que le petit pauvre d'Assise pourrait être, pour les Italiens, ce que Jeanne d'Arc est aujourd'hui — ou devrait être — pour les Français : un point de ralliement entre les hommes de convictions divergentes, le symbole historique, vivant, de l'unité morale de la patrie. Ni Snvonarole ni Dante ne peuvent y prétendre au même degré. Savonarole, parce qu'il est infiniment difficile — j'en sais quelque chose — d'être impartial sur son compte, parce que, si noble soif-elle, cette physio notule dure et violente ne provoque pas la
sympathie, parce que surtout, par une fatalité à laquelle, d'ailleurs, il a bien un peu lui-même contribué, le fougueux dominicain a trop servi et sert trop souvent encore, dans de certaines mains, d'arme de combat contre l'Eglise qu'il aspirait à défendre et que, de très bonne foi^ il se figurait de sauver. Dante, parce qu'il devient trop facilement, lui aussi, entre les mêmes mains, le chef de file d'une faction politique, parce que les passions qui ont si fortement vibré dans sa grande âme vibrent encore trop fort aujourd'hui, parce qu'enfin, si la gloire du poète catholique est incontestée et ne rencontre plus dans le monde que l'unanimité de la louange, c'est l'étrange destinée de l'exilé gibelin que, six siècles après sa mort, son nom sonne encore, dans son propre pays, bien plus comme le nom d'un homme de parti et de guerre que comme celui d'un homme d'union et de paix.
Or c'est précisément la paix que prêche par dessus tout saint François. Comme il rétablissait autrefois, par le seul effet de sa parole, la bonne harmonie entre les familles ennemies et les cités rivales, il rapproche aujourd'hui, par le seul charme de sa personne, des hommes que tout le reste semble diviser. Divergences poli-
tiques, dissensions religieuses, dissonances de toute sorte, tout semble s'atténuer et s'effacer lorsqu'on parle de lui. Son culte est peut-être le seul dans ce monde qui ne compte pas un dissident. Il y a plus encore. François d'Assise semble fait pour rapprocher et pour unir ceux que de misérables malentendus^ soigneusement avivés par des préjugés et des passions politiques, avaient failli, un instant, éloigner et brouiller. J'ai beaucoup insisté, dans ces études, sur tout ce qu'il devait à la France, sur la violente amour qu'il lui portait. Ce sainte si national pour les Italiens, est, par certains traits de son caractère, étrangement français. Personne donc, plus que lui, n'eut souffert des nuages qui semblaient, il y a quelques années, s'amonceler entre les nations sœurs. Personne ne se fut plus réjoui de voir aujourd'hui les menaces d'orage dissipées, et un échange de bons procédés s'établir par dessus cette frontière que lui-même désirait si fort franchir. Personne, à coup sur, n'eût plus activement travaillé à l'union des races latines.
Enfin, dans l'intérieur même des familles ou des nations, saint François nie semble avoir encore aujourd'hui une (vuvre ii faire. Est-il nécessaire de dire que, de ce côté-ci des Al/ies,
entre gens de la même maison, son intervention pacifique ne serait pas inutile? Grand Dieu! que nous aurions besoin d'un saint François qui nous enseigne à être humbles, pauvres, charitables, à pratiquer simplement et modestement les vertus de V évangile! Je crois que, s'il revenait au milieu de nous, il ne modifierait guère sa ligne de conduite, qu'il ne changerait rien à sa règle, qu'il continuerait à prêcher surtout d'exemple. Certaines armes, dont on préconise aujourd'hui l'usage pour le bon combat^ lui paraîtraient probablement suspectes, dangereuses, plus propres à blesser ceux qui s'en servent que ceux contre qui on les dirige. Je pense qu'il se contenterait toujours de l'action morale, et qu'il s'abstiendrait de l'action politique. Je ne le vois pas du tout faisant du journalisme religieux.
En Italie aussi, il aurait beaucoup à faire et pas mal de frères ennemis à réconcilier. Je crois que ce serait là sa tâche principale, qu'il ne donnerait que peu d'importance à tout ce qui ne serait pas de l'ordre purement spirituel, qu'il s'occuperait surtout des âmes de ses compatriotes à sauver. Soucieux du préjudice que cause à beaucoup de ces âmes le douloureux divorce dont je parlais tout à l'heure, bien loin
de chercher à l'entretenir, il a' (ippliq aérait doucement à l' atténuer . Ce serait sa seule intervention sur le terrain politique. Le mobile en serait exclusivement religieux., le but esssentielle ment pacifique. Pourrait-on former pour l'Italie un vœu meilleur que celui de voir le petit pauvre d'Assise, qui soutenait autrefois à lui seul, dans la vision d'Innocent III, le palais du Latran, combler aujourd'hui, de ses propres mains, le fossé qui sépare, en les minant peutêtre tous les deux, deux autres palais de la ville éternelle ?
Cher et noble pays d'Italie! Permets à l'an des hommes qui t'aiment le plus sincèrement de l'autre côté de la frontière, de dire ici ce qu'il souhaite pour toi. Celui qui te parle a joui, pendant de longues années, du radieux éclat de ton soleil, de l'inépuisable fécondité de ton sol, de l'infinie variété de tes paysages, des richesses artistiques de tes églises et de tes musées, des glorieux souvenirs de ton passé, de rintelligence si proni/)te, du caractère si aimable de tes habitants. Nul mieux que lui ne connaît les ressources cachées dont tu dis/>oses. Xul mieux que lui ne sait ce qu'il y a, dans ton petit peuple, de sobriété, de l(it)eur patient, de résignation sereine h la tâche de tous les jours,
ce qu'il y a dans ton année, sons ces brillants uniformes qui recouvrent tant de mâles poitrines, de loyauté et de bravoure, ce qu'il y a dans chacun de tes fils, chez ceux mêmes c/ui semblent vouloir la répudier, de tenace attachement à la vieille foi catholique. Dieu t'a choisi pour y placer le centre de son Eglise et le siège de son Vicaire. Il a fait naître sur ton sol plus de saints que dans nulle autre contrée de la terre. Lorsque tu voulus un jour, et certes ce désir était légitime, — de grands papes déjà y avaient travaillé, — chasser la domination étrangère, te constituer en unité, ne plus être seulement un pays, et le plus beau du monde, mais une nation libre et fière, une illustre maison royale, celle cfui a donné le plus de bienheureux à l'Eglise, vint présider à tes destinées. Aujourd'hui, comme aux jours d'autrefois, tous les hommes y sont valeureux, et toutes les femmes y sont vertueuses. La grâce et la jeunesse sourient sur le trône. La piété la plus intelligente veille à leurs côtés. Tout semble donc travailler en ta faveur. Si jamais une contrée fut privilégiée, si jamais un pays fut béni de Dieu, c'est bien toi, ô Italie! D'où vient donc qu'à de certaines heures, comme une secrète lassitude, comme un sombre pressenti-
xvn
nicnl^ comme une appréitensloii et une angoisse semblent se manifester sur le visage de tes enfants? D'où viennent, de temps à autre, ces brusques sursauts qui font songer aux secousses de tes volcans ? Y aurait-il peut-être en toi un principe de division, une cause permanente d'agitation, d'instabilité et de fièvre ? Dans la rapide formation de ton unité, dans la croissance h/itive de ton jeune corps, quelque organe, le plus délicat, le plus sensible, le plus vital aussi, aurait-il été lésé? Porterais-tu à ton flanc quelque plaie cachée qui serait l'origine de ton malaise? Oli! si cette plaie pouvait se cicatriser, car elle ne doit pas être mortelle ! Si l'organe lésé pouvait reprendre son jeu normal! Si tout principe de division pouvait disparaître ! Si, entre tous les Italiens, non seulement l'unité politique, mais, ce qui importe bien plus encore, l'union morale pouvait se faire! Pourquoi ne pas exprimer ici, en le confiant à saint François, un ixvu (fui ne peut , je crois, froisser personne ? Pourquoi ne pas caresser un rêve? Si ce rêve, qui, pour braucoup de nobles esprits, est un espoir, venait à se réaliser quelque jour, si cette heureuse réconciliation venait à s'opérer, celui qui écrit ces tiques laissei'ait lomtjer de ses lèvres te
Niinc dimittis du vieux prophète, et il descendrait dans la tombe le cœur plein de joie, à la pensée qu'il vient d'assister à l'un des plus heureux événements de l'histoire.
Presinge, près Genève, i^" mars 1901.
PREMIERE ETUDE La vie. — L'œuvre. — Le caractère de la
SAINTETÉ DE SAINT FrANÇOIS dWsSISE.
Vers l'an 1181, un riche négociant italien, originaire de Lucques, en Toscane, et du nom de Pierre Bernardone, parcourait, en vendant des étoffes précieuses, les provinces dn royaume de France. C'était le temps où ia chevalerie commençait à hattre son plein, où les troubadours passaient de châteaux en chAteaux, de cours en cours, et où l)icnlot, Iran- (dîissant les Alpes, ils allaient transporter, de la province où elle était née, en Italie, et jns- ([ue même en Sicile, leur poésie (pi ils aj)pelaient le ^w/ sc(n>oir. Dans les loisirs (pie lui laissaient les intér(^ts de son métier, le soir, lors(pril se reposait des iVuctueuses lalij^ues de la journée, Reinardone, (jui aimail sincè-
remeiit la France et qui parlait aisément le français, écoutait avec complaisance les récits chevaleresques dont on trompait la longueur des veillées, et il se divertissait à entendre les chansons d'amour ou de geste des trouvères, les sirçentes, les tensons, ou les fabliaux^ parfois assez lestes, de ces personnages bizarres, moitié poètes, moitié saltimbanques, qu'on appelait alors les jongleurs. De cette tournée de France, il devait donc rapporter, non seulement ce qui pour lui était le principal, je veux dire une sacoche assez pleine, mais, ce qui devait avoir par la suite une bien autre importance, une certaine culture littéraire, culture exclusivement française, avec un goût très vif des choses de la chevalerie. De retour dans la petite ville d'Assise, en Ombrie, où son père avait fondé la maison de commerce que lui-même s'entendait si bien à faire prospérer, il eut la joie de trouver que sa femme, Pica, de plus noble famille que lui, et d'origine provençale, venait de lui donner un fils. L'enfant, une frêle petite créature, avait été baptisé le jour même de sa naissance, et il avait reçu le nom de Jean. Bernardone s'empressa de déclarer qu'à ce nom il voulait qu'on en substituât un autre
de son invention, et qu'il fallait que son fils s'appelât François. Il ne se doutait guère, à coup sûr, que ce nom inconnu jusqu'alors, que son amour pour la France, et peut-être aussi sa reconnaissance pour les bonnes affaires qu'il y avait faites, venaient de lui suggérer, allait devenir, grâce à ce fils, un des noms les plus illustres dans les annales de la sainteté.
L'enfant grandit dans cette petite ville d'Assise, l'une des plus gracieusement situées de la riante province de l'Ombrie. Ceux qui ont parcouru cette partie de l'Italie se rappellent sans doute cette suite de collines, couvertes d'oliviers, qui forment comme les premiers contreforts des Apennins, cette plaine fertile où le printemps fait éclore des fleurs, des oiseaux, et des cigales à foison, ce lac — le lac de Trasimène — aux eaux très calmes et très claires, ce ciel aux teintes lumineuses et douces, ces horizons très limpides qu'estompent seules, à l'approche de la nuit, les longues fumées des grands feux allumés par les campagnards, et ces petites bouigades si fièrement campées sui* les hauteurs, avec une seule l'ue, et, dans cetle rue, un grouillemenl de vie où se mèlenl, (hiiis une promiseuih'
pittoresque, et, je dirais, dans une sorte d'amicale fraternité, les chiens, les poules, les ânes, les chèvres, et les enfants. C'est dans une de ces rues, la rue principale, on pourrait presque dire l'unique rue d'Assise, que s'écoulèrent les premières années du fils de Bernardone. L'enfant aimait à se mêler aux joyeux ébats des enfants de son âge, et, non content de s'associer à ce que ces jeux avaient d'innocent, il devait aussi — ses premiers biographes ne se font pas scrupule de nous l'apprendre — participer à ce qu'ils avaient parfois de coupable. On sait combien, sur ce sol volcanique de l'Italie, ces natures méridionales, si explosibles, ont toujours été, pour le mal comme pour le bien, d'une étrange précocité. Lorsqu'il rentrait le soir au logis, François se plaisait à entendre les récits de voyage de son père, et sa petite imagination s'enflammait déjà aux exploits chevaleresques que lui contait Bernardone, aux poèmes des troubadours de France dont le marchand de drap lui transmettait l'écho.
Son éducation, d'ailleurs, fut assez négligée. Bien que François eut appris très vite le latin et le français qu'il a toujours aimé à parler, les deux sources, auxquelles ce jeune
esprit semble avoir d'abord exclusivement puisé, furent bien la poésie et la contemplation de la nature, à laquelle il paraît avoir été, de bonne heure, particulièrement sensible. Les riants aspects du paysage, les fleurs, les animaux domestiques les plus doux comme les brebis et les tourterelles, avaient déjà le don de le réjouir et de l'enchanter. Avec quelques-uns de ses camarades qui partageaient ses goûts, François s'amusa à fonder à Assise une sorte d'académie ou, comme on disait alors, de coui\ où ils s'exerçaient ensemble à la pratique du i^ay sçaçoij\ Très vite, d'ailleurs, il conquit sur la jeunesse qui l'entourait, une sorte d'influence, d'autorité, de prestige, qu'il devait non seulement à la supériorité de sa vive intelligence, mais aussi, il faut bien le dire, aux ressources matérielles dont il lui était permis de disposer. Bernardone, dont les succès de François flattaient l'amour-propre et chatouillaient la vanité, ne refusait rien à son flls de ce qui pouvait servir à ses plaisirs. François, devenu jeune homme, se vit donc entouré de ce cortège d'admirateurs et d'adulateurs qui ne mancjue jamais, en Italie moins qu'ailleurs, à celui qui a de l'argent, et (jui aime à s'amuser. 11 devinl
bientôt le prince de la jeunesse d'Assise. On le voyait se promener dans les rues, le bâton de commandement à la main, vêtu, avec beaucoup de recherche, d'étoffes très riches que le comptoir paternel lui fournissait en abondance, et dont il aimait à faire valoir les couleurs chatoyantes et vives. Nature profondément italienne, il éprouvait ce besoin, si fréquent chez l'Italien, de paraître, de faire figure, comme on dit de l'autre côté des Alpes, qui se traduit le plus souvent par des raffinements d'élégance, quelquefois aussi par des excentricités de toilette. Le soir venu, il se plaisait à réunir ses camarades dans des banquets où la place d'honneur lui était réservée, et au sortir desquels la bande joyeuse parcourait en chantant les rues d'Assise. J'imagine que les paisibles habitants de cette petite ville, dont ces exubérances juvéniles troublaient le premier sommeil, devaient se retourner dans leurs lits, en maugréant contre le prince de la jeunesse, et contre ses courtisans trop dociles.
Toutefois, il importe de le remarquer, il n'y avait, dans ces plaisirs auxquels se livrait notre jeune homme, rien de vulgaire, de bas ou de grossier. François, qui devait unir dans
une mesure peu commune la finesse et la distinction françaises à la simplicité et à la bonhomie italiennes, se montrait déjà, par un contraste qu'on rencontre très fréquemment en Italie, et surtout peut-être en Toscane, à la fois très ingénu et très raffiné. Si sa conduite semble n'avoir pas été toujours absolument irréprochable, son langage, du moins, fut toujours parfaitement chaste et correct. François était surtout d'une politesse ou, comme on disait déjà d'un mot bien français, d'une coiirloisie remarquable. Il l'était particulièrement, ce qui est la marque infaillible d'une àme bien née, pour ceux que leui' situation sociale plaçait au dessous de lui. Un jour (ju'il aidait son père dans les travaux de son négoce, il lui arriva d(^ traiter avec quelque dureté un pauvre homme qui hii di'mandait l'aumône au nom de Dieu. 11 ne fut pas h)ngtemps avant de s'en repentir. « Si (( ce pauvre » — se dit-il à lui-même — « t'avait (( deiuaud('' ([uehpic chose |)our un comte ou (( un baj'on, lu hii aurais (h)nn('' tout ce ((u'ij (( voulait; à phis forte raison devais-tu hii « fa!r(^ cette auiuAne, puisqu'il se piésentJiil (( au nom du Koi de oloire c\ du Seioneur (( de loules choses. » De ce jour, ajoulc son
biographe, il se proposa dans son cœur de ne jamais refuser ce qu'on lui demanderait au nom d'un si grand Maître^.
Ce respect du pauvre, qui allait bientôt devenir de l'amour, semble avoir été le premier indice d'une sorte de changement qui commençait à s'opérer chez François. A ce premier symptôme d'autres encore devaient bientôt s'ajouter. Une de ces petites guerres, si fréquentes au moyen âge de ville à ville, avait éclaté entre les deux cités voisines et rivales d'Assise et de Pérouse. Les gens d'Assise eurent le dessous, et François, qui avait pris part à cette échaufFourée, fut du nombre des prisonniers. Pendant tout le temps que dura sa captivité, il se montra d'une gaieté inaccoutumée qui étonna ceux qui partageaient son cachot. Comme l'un d'eux lui en demandait la cause : Que pensez-vous de moi P — lui répondit François, — ufi Jour ç^iendra ou
' J'extrais cette anecdote, comme la plupart des détails sur la jeunesse de François, de la Légende de sahit François écrite par ses trois co'inpagnons et publiée pour la première fois dans son intégrité (texte latin et texte italien), par les Pères Marcellino de Civezza et Teofilo Domenichelli, des Frères Mineurs. Rome MDCCCXCIX. Je me suis aussi largement servi, pour la partie biographique de ce travail, de l'excellente Histoire de saint François d'Assise, par l'abbé Léon Le Mounier. Paris. Victor Lecoffre.
je serai adoré dans le inonde entier. De retour à Assise, une maladie très grave mit sa vie en danger. Ce fut pendant sa convalescence, comme, appuyé sur un bâton, il se promenait dans le jardin de son père en jouissant de ce retour de santé qui coïncidait pour lui, car on était alors au printemps, avec le renouveau de la nature, qu'il ressentit, avec les premiers troubles de conscience, ces sortes de malaises indéfinissables, de molles langueurs, qui peuvent avoir souvent des origines beaucoup moins nobles et moins pures, mais qui sont aussi, parfois, comme le premier et mystérieux appel de Dieu aux jeunes Ames qui doivent se consacrer entièrement à lui. Un appel beaucoup plus direct allait bientôt lui être adressé. François était complètement rétabli de sa maladie lorsqu'il apprit qu'un gentilhomme d'Assise, de sa connaissance, allait partir pour le sud de l'Italie, afin d'y rc^joindre un chevalier français, du nom de Gauthier de Bi'ienne, ([ui y gucMioyait contre les Allemands pour le compte du pape Innocent 111, et afin de s'y battre à ses côtés. Cette entreprise chevaleresque, où il s'agissail de s'unir à la France pour défendre hi |)apauté, devait singulièrcMucMil souiire au fils de Hernardone
à qui la vie de riche oisif commençait à peser. Il courut chez le gentilhomme, obtint de le suivre, et, ce qui nous montre qu'en lui le vieil homme n'avait pas encore complètement disparu, il se fit faire aussitôt un brillant équipement, une riche armure, et de splendides costumes. Il est juste d'ajouter, et cela nous montre aussi à quel point chez lui les deux hommes, le vieil homme et l'homme nouveau, luttaient entre eux, qu'il s'empressa de céder tout ce riche équipage à un gentilhomme pauvre qui partait pour la même campagne. Dans la nuit qui précéda son départ, François eut un songe où se reflétaient bien les pensées et les espoirs qui l'agitaient. Il lui sembla qu'on le conduisait dans un somptueux palais orné de trophées d'armes, de boucliers resplendissants, de casques et d'épées étincelantes. Comme il se réjouissait à cette vue, et qu'il se demandait à qui ces magnificences étaient destinées, une voix lui répondit : Ce palais^ et tout ce qu'il contient^ est pour toi et pour tes cJie^aliers, François, que cette vision avait confirmé dans les rêves de gloire mondaine dont il aimait encore à se bercer, s'éveilla le matin tout joyeux; il dit en prenant congé de ses pa-
rents et de ses amis : J'ai la certitude de dei^enir un grand prince ; et il se mit en route pour la Fouille où il allait rejoindre Gauthier. Il ne se doutait guère alors que la vision avait un sens plus subtil et plus relevé ; il ne soupçonnait pas, à coup sûr, qu'il lui était réservé de fonder un ordre chevaleresque, d'une toute autre nature, qui serait un jour répandu dans l'univers entier.
Il ne devait pas tarder d'ailleurs h le comprendre. François était encore à peu de distance d'Assise, à Spolète, lorsque, dans une sorte de demi sommeil, il entendit la même voix lui demander où il se rendait. Lorsqu'il eut confié ses projets à cet invisible interlocuteur: Qui des deua;, lui demanda de nouveau la voix, peut te faire le plus de bien, le Maître ou le serviteur ? — Le Maître^ répondit François qui ne voyait guère encore où ce mystérieux dialogue allait en venir. — Pourquoi donc ahandonnes-tu le Maître pour suivre l'esclave P — Et François, poussant le cri des âmes promptes à obéir, répondit : Seigneur, f/ue veu.r-tu que je fasse P — Retourne dans ta ville, réplicjua la voix, et il te sera dit ce (juc tu dois faire, parce (pi' il te faut entendre d'une tout autre /na/iicre la vision (pie tu as eue dans ton so////neil.
Il est facile de se représenter l'étonnement des habitants d'Assise, lorsqu'ils virent revenir si vite celui qui venait de les quitter pour une si longue et si brillante entreprise. Cet étonnement allait devenir beaucoup plus grand encore, lorsqu'on put constater le changement profond qui s'était opéré chez François. Ce n'était plus l'élégant et joyeux jeune homme, le prince de la jeunesse, qui ne songeait qu'à se divertir, qu'à composer des vers et à les chanter. Les traits si fins et si mobiles de sa douce physionomie étaient comme recouverts du voile d'une mélancolie rêveuse. On le voyait, de jour en jour, négliger davantage le soin de sa toilette, fuir la société de ses camarades, rechercher celle des pauvres, des malades et des lépreux. Ces derniers surtout, qui étaient autrefois l'objet de ses répugnances les plus vives, devenaient maintenant, au contraire, celui de ses sollicitudes et de ses tendresses. Une transformation si complète ne pouvait échapper, cela va sans dire, à la vigilance maternelle. Pica, qui, même aux mauvais jours, n'avait jamais désespéré de son fils, commençait à s'inquiéter en sens inverse. En bonne ménagère qu'elle était, elle trouvait que François se laissait
entraîner un peu trop loin par son amour des pauvres, et elle lui reprochait doucement ce qu'elle ne pouvait s'empêcher de considérer comme d'excessives largesses. Pour Bernardone, il se figurait naïvement que, plus il donnerait d'argent à François, plus il le ramènerait aisément à ses camarades d'autrefois et à ses anciens plaisirs. L'àme un peu bourgeoise du marchand de drap mesurait, c'est le cas de le dire, celle de son fils à son aune. François, pour ne pas le contrarier, consentit à réunir une fois encore, dans un banquet, la bande de joyeux viveurs qu'il se plaisait jadis à présider. Mais ceux-ci s'aperçurent bien vite que la gaieté qu'il leur montrait était forcée, et que ses pensées étaient ailleurs. François, lui dit l'un d'eux, lorsque le repas fut terminé, à qiioisoiii^es-tu P Pensestu peuL-éire à prendre femme P Et François, en tressaillant, répondit d'une voix pleine de vivacité: Tu dis {>raiy car je pense à épouser la femme la plus noble, la plus riche et la plus belle (pion ait jamais çue. La joyeuse compagnie éclata de rire, et ne lui ménagea ni les bons mots ni les moqueries. Mais François les laissa dii'e, et il s'abandonna à une sorti' de rôvciie ou d'extase. 11 venait, en ellet, ce
jour-là, de célébrer ses mystiques {iançailles avec celle que, dans son imagination toute pleine des usages de la chevalerie, il avait choisie pour être désormais la dame de ses pensées, et qu'en empruntant le langage des troubadours, il devait toujours appeler, par la suite, madame la Pauvreté, madonna Pos>ertà . Avant de lui consacrer le reste de sa vie, il voulut cependant, et avec raison, faire l'apprentissage ou l'épreuve de cette pauvreté. Il résolut clone de se rendre à pied, en pèlerinage, à Rome, où jamais encore il n'avait été. A peine arrivé dans la ville éternelle, il se rendit dans la basilique de Saint-Pierre, pria longuement sur le tombeau des apôtres, y versa, en manière d'offrande, tout le contenu de sa bourse; puis, dépourvu de toute ressource, il vint sur le parvis de l'église où affluaient déjà, comme aujourd'hui, les pèlerins du monde entier. Parmi les mendiants qui imploraient la charité des passants, il en avisa un, plus sordide que tous les autres, et il lui offrit de prendre ses haillons en lui cédant ses propres vêtements, ce qui, on le pense bien, fut vite accepté. Puis il revêtit cet étrange costume, s'agenouilla à la place même que le pauvre venait de quitter, et, pen-
dant tout le jour, il demanda en français l'aumône à ceux qui se rendaient à la basilique pour y faire leurs dévotions. S'il se fut trouve parmi eux quelque habitant d'Assise, il n'eut guère reconnu, je suppose, dans cette humble posture et sous cette hideuse défroque, le brillant prince de la jeunesse. Ce trait, l'un des plus célèbres de la vie de François d'Assise, est aussi un de ceux qui ont le plus excité l'étonnement chez quelques récents admirateurs de notre saint, et aussi, il faut le dire, le plus choqué leur délicatesse. Il n'en reste pas moins, pour nous, un des plus caractéristiques, un de ceux où l'on touche le mieux, pour ainsi dire, le surnaturel, dans cette vie que le surnaturel anime, pénètre, et remplit toute entière. Juger, comme ont tenté de le faire les écrivains auxquels je fais allusion en ce moment, juger saint François d'Assise aux seules et froides lumières de la raison, ne vouloir voir en lui que le plus aimable des saints, le chantre amoureux de la nature, le fraternel ami des créatures du bon Dieu, c'est le dépouiller, comme à plaisir, de ce qui est le trait propre de sa physionomie morale, je veux dire de cet amour passionné de l'ai jection, où il ne faul voii", en définitive, ([u
refïet de la divine folie de la croix; c'est méconnaître absolument ce qui fait la sainte originalité et la surhumaine grandeur de l'humble et chétive existence que j'ai entrepris de raconter.
Une scène plus étrange encore, et où l'on touche de plus près peut-être au surnaturel, allait bientôt avoir lieu à Assise même. François, depuis son retour de Rome, ne songeait plus qu'à mener une vie d'austérités, de mortifications et de prières. Pour s'y livrer plus librement, il s'était retiré dans une grotte située aux environs de la ville, et il venait d'y passer un mois dans ce qui devait être désormais l'objet habituel de ses méditations, la contemplation des soufiPrances du Sauveur. Lorsqu'il rentra à Assise, les vêtements en désordre, le visage amaigri par le jeûne, les yeux rougis et gonflés par les pleurs qu'il venait de verser en abondance, les enfants l'entourèrent, le poursuivirent en lui jetant de la boue et des pierres, et se mirent à crier à tuetête : Le fou ! le fou ! Leurs clameurs parvinrent aux oreilles de Bernardone. Il fondit hors de son magasin, s'empara de son fils, le jeta dans un cachot, et se résolut à l'assigner devant les magistrats d'Assise, sous le prétexte
que, par ses libéralités envers les pauvres, il dilapidait ses biens. François, qui avait déjà décidé en lui-même de se consacrer complètement à Dieu, répondit qu'il ne relevait pas de la juridiction civile, mais bien de celle de l'évêque. On décida, d'un commun accord, que ce serait devant le tribunal épiscopal que cette singulière comparution aurait lieu. Il faut nous représenter cette scène célèbre, si bien faite pour être reproduite sur le vitrail de quelque cathédrale gothique : cette foule bigarrée remplissant la place où, devant le palais épiscopal, le tribunal avait été dressé, foule impressionnable, mobile, comme elles le sont toujours en Italie, curieuse, bruyante, agitée, avide de voir comment cet étrange fils de Bernardone, le fou, il pazzo, allait se comporter; l'évêque siégeant au milieu de son clergé; Bernardone entouré de ses amis et de ses clients, âmes un peu terre à terre comme la sienne, qui l'approuvaient et l'encourageaient dans ses sévérités ; Pica, la douce Pica, un peu à l'écart, assistée d'un groupe de femmes, les yeux pleins de larmes, se demandant, avec angoisse, ce qui allait se passer. L'évêque adressa, avec une palernelle bonté, la parole à François, cM lui rcpioclia alfc^ctueu-
sèment de disposer trop aisément des biens qn'il tenait de son père ; il l'engageait à restituer à ce père ces biens qui, peut-être, ajoutait-il, et cette insinuation du bon évêque n'était guère flatteuse pour Bernardone, n'avaient pas été justement acquis, lorsque François se leva comme mû par une inspiration subite, déposa aux pieds de l'évèque le peu d'argent qu'il se trouvait avoir sur lui, et lui dit : Messire, ce n'est pas seulement l'argent et la fortune (pia je ^eux rendre aç>ec joie à mon père, mais ce sont aussi les ^>êtements que je tiens de lui. Il se dépouilla alors complètement, ne gardant sur lui-même qu'un cilice qui couvrait à peine sa nudité, fit de ses bardes un paquet qu'il jeta avec l'argent devant l'évèque, et, d'une voix frémissante et forte, il s'écria en s'adressant au peuple : Ecoutez tous et comprenez : jusqu'à ce jour j'ai appelé Pierre Bernardone mon père; mais, comme j'ai décidé de ne servir cpie Dieu, je lui rends cet argent pour lequel il se tourmentait si fort, et tous les çêtements qu'il m'avait donnés^ car désormais je ne veux plus appeler mon père que le père qui est dans les deux.
Jamais, peut-être, revirement plus complet ne se produisit dans une foule que celui que
ces nobles et énergiques paroles opérèrent sur ceux qui venaient de les entendre. Ce môme peuple, ces mêmes bourgeois d'Assise, si prompts à donner tort au fils de Bernardone^ furent immédiatement retournés en sa faveur par l'acte un peu étrange, il est vrai, mais d'un symbolisme si expressif, si clair, si facilement accessible à des imaginations populaires, auquel François venait de se livrer. Ce qui devait achever d'ailleurs de les gagner entièrement à sa cause, ce fut de voir le marchand de drap se saisir avidement de l'argent et des vêtements que son fils venait de lui rendre avec une si dédaigneuse fierté, tandis que l'évêque abritait François sous son manteau, l'étreignait dans ses bras avec une affection compatissante, et l'emmenait avec lui dans son palais, symbole vivant de l'Eglise qui prenait désormais sous sa protection cet amant passionné de la pauvreté. D'un seul coup, François reconquit tout le prestige qu'il exerçait autrefois, par ses talents, par son élégance, par ses richesses, sur les jeunes hommes de son àg(\ et que le changement qui s'était produit dans sou caraclèi'e et son genre de vie couimençaienl à lui (aire perdre. « Ce jour-là, » — comme a lies bien
dit le plus récent de ses historiens, — « il (( s'assura de secrètes intelligences dans beauce coup d'âmes*. » Une popularité de beaucoup meilleur aloi que celle dont il avait joui jusqu'alors allait maintenant commencer pour lui. Avec ce merveilleux instinct des choses très nobles et très élevées que l'on rencontre souvent chez les âmes très simples du peuple, et qui vibrait si fort au moyen âge, les gens d'Assise avaient senti ce qu'il y avait de chevaleresque dans la conduite de celui qui ne voulait plus être appelé le fils de Bernardone; ils avaient admirablement compris que celui qu'ils traitaient de fou était un sage, dont toute la sagesse viendrait uniquement de la croix de Jésus-Christ. François, de son côté, dut se dire que, ce jour-là, entre l'austère dame de ses pensées, madame la Pauvreté, et lui, le mariage mystique était consommé.
Ces secrètes intelligences, dont vient de nous parler M. Paul Sabatier, n'allaient pas tarder à se manifester. L'exemple que venait de donner François par son renoncement
ï Vie de S. François d'Assise, par Paul Sabatier. Paris, librairie Fischbacher, 1894. Deuxième édition, page 70.
absolu à la fortune paternelle, celui qu'il continuait de donner par sa vie pauvre et pénitente, avaient frappé les imaginations et devaient lui susciter bientôt des admirateurs et des disciples. Le premier fut un riche bourgeois d'Assise, un peu plus âgé que François, qui fut gagné à lui par la ferveur avec laquelle, une nuit qu'ils dormaient dans la même chambre, il le vit prier. Bernard de Quintavalle s'attacha donc à François, ainsi qu'un chanoine du nom de Pierre ; et, comme ils ne savaient pas encore exactement en quoi consisterait la vie nouvelle qu'ils allaient mener, leur esprit de foi leur suggéra de demander conseil à Dieu même, en cherchant dans l'évangile la règle de vie qu'ils se proposaient d'adopter. Ils se rendirent donc tous trois dans une des églises d'Assise, prièrent un instant devant le maître autel, puis François ouvrit au hasard le livre des évangiles et il tomba sur ces paroles : SI tu i'cit.r être parfait^ ça^ çends ce (jiie tu as, et donne-le aux patii'res. A ce premier conseil de la sagesse divin(* qui correspondait si bien à leurs propres aspirations, ils voubucMit donner une C()ntre-é|)reuve. François ouviit de nouveau le livre, et il lut cette recommanda-
tion clii Christ aux apôtres : Ne portez rien par le chemin. Enfin, comme, en l'honneur des trois personnes de la sainte Trinité, ils consultaient une troisième fois les saintes écritures, ils lurent le mot qui résume à lui seul toute la morale de l'évangile : Que celai qui veut venir après moi se renonce lui-même. Désormais ils savaient à quoi s'en tenir, et leur résolution fut vite prise *. Bernard vendit immédiatement ses biens qui étaient considérables. Ils distribuèrent aux pauvres tout ce qu'ils possédaient, enlevèrent, pour ne plus les remettre, leurs chaussures, revêtirent une simple tunique grise qu'ils ceignirent d'une corde grossière, et résolurent de vivre désormais du travail de leurs mains, ou, si le travail venait à manquer, des aumônes qu'on leur ferait. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'esprit le plus prévenu contre les Ordres religieux, lorsqu'il lit cette page de la vie de notre saint, doit être contraint de reconnaître que François et ses
' Comme le livre des évangiles que consultaient nos trois jeunes hommes devait être très certainement l'un des missels de l'église où ils se trouvaient, il est impossible de ne pas voir dans ce fait une intervention divine. Autrement, si le livre eût appartenu à François, c'eût été le cas d'appliquer le joli vers du poète :
Le livre s'ouvre seul auoc feuillets souvent lus.
E. Rostand. L'Aiglon. Acte I. Scène Vlil.
deux premiers compagnons n'ont pas fait autre chose, en définitive, que d'entendre dans leur sens littéral, et de suivre dans leur stricte rigueur, les paroles du Christ, et que force lui est bien de reconnaître que la règle franciscaine a jailli directement de l'évangile.
A cette nouvelle famille religieuse que François d'Assise, sans peut-être qu'il s'en rendît compte, venait de fonder, l'époque même où elle était née devait donner un singulier essor. Ceci me conduit à entrer dans quelques rapides considérations sur l'état où se trouvait l'Eglise au commencement du treizième siècle, et à faire tout d'abord une déclaration, ou une profession de foi, que le sujet très délicat que j'aborde m'oblige, je crois, à formuler.
Je ne suis pas de ceux, je l'avoue, qui semblent penser que, pour défendre l'Eglise, il faille, chez ceux qui la représentent, ou simplement ([ui lui appartiennent, toul admirer, tout approuver, et tout justifier, ([ui, 1erniant volontairement les yeux sur les épocpu's les plus sombres et les plus trist<Mnent instructives de son histoire, alfeclenl (TignoriM' les objections cpie les adversaires de noire foi
s'efforcent de tirer de ces ombres, et qui ne veulent pas voir qu'au contraire, ces misères mêmes et ces souillures, inséparables, nous le savons assez, de la pauvre nature humaine, sont un argument puissant en faveur de l'origine surnaturelle d'une institution qui, depuis dix-neuf siècles, leur a résisté. Je crois donc que c'est le devoir des catholiques d'accepter simplement et loyalement les faits qu'apporte l'histoire, de pleurer sans doute sur les maux dont il a plu à Dieu d'affliger parfois son Eglise, mais de rendre surtout grâce à la divine Providence qui, malgré les écueils et les tempêtes, n'a pas permis, et ne permettra jamais à la barque de saint Pierre de sombrer. Dieu, d'ailleurs, comme on le disait fort bien dans une occasion récente *, Dieu n'a pas besoin de nos mensonges ; et j'estime qu'en nous servant d'un mot très connu du comte de Maistre, nous avons le droit de proclamer très haut, surtout dans notre ville, que l'Eglise catholique n'a besoin que de la vérité.
Or, l'exacte vérité est qu'à l'époque qui nous occupe, de très douloureuses épreuves
ï Au congrès sacerdotal de Bourges, tenu, l'autonme dernier, dans cette ville.
étaient réservées à l'Eglise. Un étrange relâchement des mœurs s'était introduit insensiblement dans toute la chrétienté. Il était visible surtout en Italie, dans cette indulgente Italie, où la vie a toujours été, où elle est encore aujourd'hui si dangereusement facile. Jusque dans le clergé séculier, et dans les rangs les plus élevés de la hiérarchie, jusque même dans les monastères, ce dérèglement avait pénétré. Une plaie, plus hideuse encore peut-être, souillait et rongeait, comme un cancer, le corps de l'Eglise : l'avarice, l'intérêt le plus sordide, et ce honteux trafic des choses saintes qui a reçu le nom de simonie. Un grand nombre de charges ecclésiastiques étaient à vendre, comme les âmes de ceux qui les convoitaient étaient h acheter. « On (( signalait » — nous dit un historien — (( comme de stupéfiantes exceptions les préce lats qui refusaient de se laisser acheter par (( des pourboires. » Les superstitions les plus grossières, ce paganisme persistant ([ui n'a jamais complètement disparu de 1 Italie prenaient la place des pratiques de la religion. Faut-il nous étonner si, chez les esprits les plus libres, le respect de l'Eglise et de ses ministres eut disparu, si toute une lilléiatuio
narquoise et grivoise, celle des fabliaux, commençât à naître, où l'homme d'église, le clerc, et surtout le religieux, le frère, allaient devenir un perpétuel objet de dérision et une source intarissable de plaisanteries obscènes? L'écho en vibre encore, après des siècles, dans le Décaméron de Boccace et dans les Contes de La Fontaine. Les âmes plus nobles et plus hautes, celles que désolait et révoltait le spectacle de cette corruption, s'abandonnaient à de vagues terreurs, ou, se réfugiant aussi parfois dans un mysticisme de mauvais aloi, sous le fallacieux prétexte d'aspirer à la réforme des mœurs, elles se livraient à des austérités exagérées, elles entretenaient de chimériques espoirs, et se leurraient de dangereuses illusions. Une sorte de fermentation morale, je ne sais quel vent d'insubordination et de révolte se levait au début de ce treizième siècle. On sentait passer, dans l'air, comme le souffle de cet esprit qui a toujours été si périlleux pour l'Eglise, et que je ne saurais appeler autrement que l'esprit de nouveauté. Les uns, les plus à redouter peut-être, savaient s'arrêter à temps, ne pas rompre complètement avec l'Eglise, comme cet étrange Joachim de Flore qui a
côtoyé sans cesse l'hérésie, et qui a su mériter, cependant, que Dante le plaçât dans son Paradis en l'appelant le prophète calabrais^ . D'autres, au contraire, allaient plus loin ; ils brisaient résolument avec Rome ; ils se constituaient chefs d'églises, comme ce riche négociant de Lyon, ce Pierre Valdo, dont l'histoire offre, au début, de lointains et vagues rapports avec celle de François d'Assise, et dont la famille spirituelle subsiste aujourd'hui dans les vallées vaudoises du Piémont. Puis c'étaient d'autres sectes encore, aux noms bizarres, les Pauvres Gens, les Hiiniiliés, les Patarins, et enfin la plus dangereuse et la plus répandue de toutes, celle des Pars ou des Cathares. Il fallait donc, et c'est ce que François avait compris par une de ces intuitions pénétrantes (pii sont le privilège de la sainteté ou du génie, il fallait opposer à cet ébranlement généial des esprits, à cet amour des nouveautés, une oljéissance très simple, très entière et très filiale à 1 r^glise, à cette dissolution des mœurs l'exemple d'une vie irréprochable et d'une chasteté parfaite, h cette soif d'honneui" e( de richesses l'es-
' Il cdhtvrese ahatc (Huarchitio, Di spirilo profedco dotdto.
l'ai-. XII. 110 lU.
prit d'humilité et de pauvreté. Il fallait, en un mot, rappeler ce monde chrétien qui menaçait de retourner au paganisme, ce sel de la terre qui perdait chaque jour de sa saveur, à la pratique des vertus de l'évangile, et, comme il semblait ignorer cet évangile, il fallait le lui faire connaître et le lui faire aimer, en devenant soi-même un imitateur très fidèle et comme le miroir vivant de Jésus- Christ.
Une circonstance providentielle devait, d'ailleurs, rendre moins ardue la tâche que François et ses compagnons se proposaient d'entreprendre, et pour laquelle ils allaient se ceindre, comme d'un triple lien, des vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté. Dieu permettait qu'à une heure où, pour l'Eglise, de si sombres nuages montaient à l'horizon, le siège de Pierre fût occupé par un des plus grands papes dont l'histoire du moyen âge ait conservé le souvenir. C'est une très haute et très noble figure que celle de cet Innocent III dont le pontificat a marqué le point culminant de l'union des deux pouvoirs, le temporel et le spirituel, entre les mains de la papauté. Homme d'état éminent, prêtre de mœurs irréprochables, de la plus austère
sobriété, — ses biographes nous racontent qu'il se nourrissait presque exclusivement de citrons, — ce pontife qui devait, pendant dix-huit ans, défendre avec acharnement les libertés de l'Eglise, déposer un empereur, jeter l'interdit sur deux royaumes, prêcher une croisade, devait aussi — et ce ne fut pas son œuvre la moins utile — convoquer et présider un concile pour travailler à la réforme des mœurs. Il était surtout préoccupé, ce qui montre comme il connaissait bien son époque, d'extirper du clergé ce chancre odieux de la simonie dont il disait lui-même, dans une de ses bulles, qu'il fallait le traiter par le fer et le feu. Figure singulièrement imposante que celle de ce grand pape à qui ses historiens, ceux mêmes qui lui sont le plus résolument hostiles, n'ont jamais pu refuser ni leur admiration ni leur respect*. Aujourd'hui, les cendres de cet illustre successeur de Pierre, mort à Pérouse, reposent à Rome, dans la somptueuse basilicjue du Latran, où elles ont été lécemment transportées par les soins de Léon XllI, à deux pas de la place où
' L'un d'eux, le pioteslant Iliirter, est devenu catholique en écrivant sa vie, subjui^ué, pour ainsi dire, et conquis h. l'Kf'lise par l'austère grandeur et la majesté souveraine du pontilical (|u'il avait euti'cpris de raconter.
Tauguste vieillard qui veille au Vatican s'apprête — et Dieu veviille que ce soit le plus tard possible ! — à dormir son dernier sommeil.
Toutefois, le premier accueil que fit Innocent III h François et à ses compagnons, lorsqu'ils se rendirent à Rome, dans l'été de 1210, pour lui soumettre la règle qu'ils avaient l'intention d'adopter, fut empreint, il faut le dire, d'une sorte de défiance et de froideur. Et il faut bien avouer aussi que l'une et l'autre étaient justifiées. L'exemple récent, que je rappelais tout à l'heure, de Pierre Valdo, qui s'était proposé, lui aussi, de vivre dans la continence et la pauvreté, et qui avait si vite versé dans l'hérésie, n'était pas fait, reconnaissons-le, pour prévenir le Pape en faveur d'une nouvelle tentative, assez analogue en apparence, de réforme des mœurs et de vie religieuse. Si j'osais me servir ici d'une expression un peu vulgaire, je dirais que le premier mouvement d'Innocent III fut de verser une douche d'eau glacée sur l'enthousiasme et le zèle apostolique de François. Les objections qu'il lui fit, et que certes il avait bien le droit de lui faire, sont pleines, d'ailleurs, de bon sens et de prudente sagesse.
Il lui représenta que le genre de vie qu'il se disposait à adopter était terriblement dur, que la pauvreté absolue serait chose difficile à supporter pour ceux qui viendraient après lui, qu'il fallait prévoir l'avenir et ne pas trop présumer d'un premier élan de sacrifice et de ferveur. François sut trouver dans sa simplicité les arguments les plus propres à réfuter les objections du Souverain Pontife dont le regard pénétrant démêla bientôt ce qu'il y avait à la fois, dans cet humble et frêle jeune homme, de soumission respectueuse à l'Eglise et de pieuse obstination pour la grande œuvre que maintenant il se sentait appelé à fonder. Dieu, d'ailleurs, vint luimême en aide à François. Innocent, pendant son sommeil, eut un songe. Il vit sa basilique du Latran qui meiuiçait de s'effondrer, et un pauvre en haillons, dont les traits rappelaient exactement ceux de François, et qui soutenait, à lui seul, les murailles de l'édifice prêtes à s'écrouler. Désormais le Pape avait compris que ce petit pauvre, il Poi>erello, d'Assise, comme on l'appelait déjà, était destiné à soutenir cette Eglise (jue lui-même s'applicpuiit, avec tant de zèle, à consolidei'. Les doutes de son esprit furent tlissi[)és. L'approbation fut
donnée. Et l'on peut dire que, ce jour-là, rOrdre des Frères Mineurs — c'est le nom auquel, après quelques hésitations, ils s'arrêtèrent — fut fondé.
On peut aisément se figurer avec quelle joie François et ses compagnons reprirent la route d'Assise, munis de cette approbation que le chef de l'Eglise venait de leur donner. Le nombre de ces compagnons avait déjà augmenté. Certains historiens, toujours préoccupés de rapprocher notre saint du divin modèle qu'il s'était proposé, le portent à douze. C'étaient, pour la plupart, des jeunes gens et des laïques comme lui, d'assez modeste origine, parmi lesquels il se trouvait un ancien chevalier, frère Ange Tancrède, et un prêtre, frère Sylvestre. Les autres, les plus connus du moins, outre Bernard de Quintavalle et Pierre dont j'ai déjà parlé, étaient frère Massée, frère Rufin, frère Egide, frère Léon, de qui François semble avoir fait son disciple préféré, et qu'il appelait la petite brebis du bon Dieu, et cet excellent frère Junipère qui eut si souvent maille à partir avec le diable, et dont la légende nous a transmis les naïves excentricités. C'est de lui qu'on raconte qu'à Sainte-Marie-des-Anges,
un des Frères, qui était indisposé, lui ayant un jour manifesté le désir de manger un pied de porc, ce qui était une assez singulière fantaisie pour un malade, frère Junipère s'arme d'un grand couteau de cuisine, sort du couvent, se dirige vers un troupeau de pourceaux qu'un vendeur de bestiaux conduisait au marché d'un village voisin, saisit l'un d'eux par la patte, lui coupe le pied, et le rapporte triomphalement à son compagnon, ce qui — les marchands de porcs n'ayant jamais été gens fort commodes — faillit lui attirer une assez mauvaise affaire de la part du conducteur du troupeau qui trouvait, non sans quelque raison, que frère Junipère possédait une notion bien vague de la propriété. C'est lui aussi qui, pour éviter d'être reconnu par des visiteurs qu'avait attirés sa réputation de sainteté, se réfugiait sur une de ces balançoires faites d'une planche sur un tronc d'arbre, sur laquelle jouaient deux enfants, prenait la place de l'un d'eux, se mettait à califourchon sur la planche, montait et descendait alternativement, ce ([ui hii valail, comme on pense, et il s'en réjouissait intérieurement, les quolibets et les huées de ceux qui étai(Mil vcmuis pour Tadmirei'. Fiançois,
à qui ces bizarreries n'étaient pas faites pour déplaire, et qui tenait frère Junipère en grande estime, disait parfois, en Jouant sur son nom qui signifiait genièvre, que, dans le jardin qu'il travaillait à planter, il aurait voulu avoir une forêt de pareils genéçiners.
Ce jardin, où les genévriers, d'ailleurs, ne devaient pas manquer, allait avoir une floraison singulièrement abondante et rapide. Rien ne prouve mieux que la prompte extension de la famille franciscaine combien François avait compris les besoins de l'époque où il vivait, et comme il avait admirablement saisi ce qu'il fallait faire pour porter remède aux maux dont soufïVaient l'Eglise et la société. La simplicité même de la règle que ses compagnons et lui s'étaient imposée devait contribuer puissamment à leur susciter des imitateurs. Cette règle consistait surtout à prêcher d'exemple, à annoncer la bonne nouvelle du salut partout où ils passaient, à raconter les souffrances de la passion et la mort du Sauveur aux auditeurs qu'attiraient, dans les églises, sur les places publiques, dans les campagnes, les cantiques qu'ils allaient chantant le plus souvent en langue française, à rétablir la bonne harmonie et la paix entre
les familles ou même les cités que divisaient si fréquemment, au moyen âge, des rivalités d'influence et des discussions d'intérêt. Un large courant de chaude sympathie, à laquelle la curiosité n'était pas tout à fait étrangère, allait à ces prédicateurs d'un nouveau genre, à ces étranges religieux qui s'intitulaient euxmêmes les jongleurs du bon Dieu, — joc niatores Domini, — et dont les naïvetés de langage et les singularités de manières rappelaient, en effet, celles de ces personnages burlesques, comme le tour chevaleresque qu'ils donnaient d'ordinaire à leurs cantiques rappelait aussi la poésie des troubadours. Ce mélange de simplicité, d'excentricité, de religion, de chevalerie, et de poésie, était précisément ce qu'il fallait à cette Italie du treizième siècle qu'agitaient, nous l'avons vu, tant de souffles contraires. De la vocation de François, et de celle de ses premiers corn [gagnons, devait naître, sur ce sol si fertile de rOmbii(»,un mouvement à la fois leligieux et populaire, une sorte de rénovation morale, de rajeunissement, qui rappelle, toutes j>i portions gardées, celui c[ui treize s auparavant, parti de Taiide Judée, avait changé hi face de I univers. INI. Henan, (jui
olecK^s
a sa conserver de sa première éducation catholique le tact et l'instinct des choses de l'âme, a eu parfaitement raison d'écrire : (( Le (( grand mouvement ombrien du Xlll'"^ siècle (( est, entre tous les essais de fondation relief gieuse, celui qui ressemble le plus au mouce vement galiléen ^ »
Le temps me manque malheureusement, dans l'étroit espace de cette étude, pour décrire les phases diverses de ce mouvement. Je ne puis suivre François ni à Rio Torto, cette pauvre masure délabrée des environs d'Assise, où les frères s'installèrent à leur retour de Rome, ni à Sainte-Marie-des-Anges, ce sanctuaire qui devait tenir, par la suite, une si grande place dans l'histoire de la famille franciscaine, et qu'allait rendre si célèbre l'indulgence de la Portioncule, la seule faveur, l'unique privilège que François ait jamais sollicité du Saint-Siège pour l'œuvre qu'il venait de fonder. Je ne puis davantage décrire les premières réunions des Frères, lorsqu'ils commencèrent à se répandre dans
1 Vie de Jésus. Chap. XIII. I! a dit ailleurs : « Après le « christianisme, le mouvement franciscain est la plus « grande œuvre populaire dont l'histoire se souvienne. » Nouvelles études d'histoire religieuse . François d'Assise.
toute l'Italie, et ce fameux chapitre général connu sous le nom de Chapitre des Nattes, qui se tint au printemps de 1219, dans la plaine qui entoure l'église de la Portioncule, et où les Frèies qui, de toutes parts, accoururent et logèrent, en une sorte de campement, sous des tentes faites de paille, de roseaux et de joncs entrelacés, furent au nombre de plus de cinq mille. Je ne puis également, et j'en éprouve un vif regret, raconter la fondation du deuxième ordre institué par saint François, celui des Pampres Dames, et la touchante histoire de cette jeune fille, d'une des plus nobles familles d'Assise, qui, en entendant un jour prêcher le Po{>erello, se dit qu'elle aussi, elle devait se consacrer entièrement à Dieu et pratiquer la pauvreté, s'enfuit, de nuit, de la demeure paternelle, se réfugie à Sainte-Marie-des-Anges, sollicite et obtient de François de suivre sa règle, de uper sa Ijlonde chevelure, de revêtir hi obe de bure grise, de ceindre ses reins déliats d'une corde grossière, et ([ui, plus tard, devenue^ sainte Claire et fondatrice (h* cet Ordre des Clarisses dont les austérités n'ont, je crois, d'égales ((ue celles du Carmel, a mérité de recevoir du Pape cpii la canonisa les
co
noms si gracieux et si glorieux de duchesse des liumhles et de princesse des pauvres. Je ne puis non plus montrer saint François instituant, avec un simple petit commerçant des environs de Sienne, du nom de Luchesio, et sa jeune et pieuse femme, Bonadonna, ce Tiers Ordre de la pénitence dont on a pu dire qu'il était la plus originale de ses fondations, institution singulièrement bienfaisante qui allait prendre bientôt, dans toute la chrétienté, la plus étonnante et la plus féconde extension, qui, en faisant pénétrer chez les laïques quelque chose de l'esprit de dévouement et de mortification du cloître, a puissamment contribué à adoucir les mœurs si rudes du moyen âge, qui a lutté efficacement contre les abus de la féodalité, et qui, en accueillant indifï'éremment dans ses rangs de grands génies comme Dante ^, des souverains comme saint Louis de France, saint Ferdinand de Castille, sainte Elisabeth de Hongrie, de pauvres servantes, et de modestes artisans, devait établir, par dessus les barrières sociales, si hautes alors, si difficilement fran-
1 Sur Dante franciscain et tertiaire franciscain, voir l'étude récemment publiée par Monsignor Agostino Bartolini, dans le Giomale Arcadico di Sciema, Lettere ed Arti. Octobre 1900.
chissables, comme une sainte égalité des âmes, et servir, suivant l'heureuse expression d'un historien de Florence *, ce de point de (( départ et de consécration )) — de berceau et de baptême — (( à la démocratie italienne ». Aujourd'hui encore, après plus de sept siècles, le Tiers Ordre franciscain fleurit au milieu de nous, plus vivace et plus fécond que jamais. Léon XIII qui, lui-même, en fait partie, l'a préconisé à plusieurs reprises, dans ses encycliques, comme un des remèdes les plus efficaces aux maux dont souffre actuellement la société. Nous ne pouvons enfin suivre les premiers pas de l'ordre franciscain hors d'Italie, en Espagne, au Maroc, en Hongrie, ni nous rendre, avec saint François, en Egypte où son zèle pour le salut des âmes, et peut-être aussi l'esprit chevaleresque qui n'a jamais cessé de l'animer, lui inspirèrent d'accompagner l'armée des Croisés. L'apparition de François au camp de Damiette où sa présence eut FinHuence la [)his heureuse sur la soldatesque de tous les pays cpii s'y liouvalt lassemblée, ses entrevues avec \r Soudan, JMalec-CamcL qui le l'cçul avec courtoisie, mais qu il ne réussit pas à convertir, l'onVe singulière, si
* Giuo Capponi. Sturia di Fiveme. \o\. I.
conforme aux mœurs de ce temps et si inexplicable pour le nôtre, que François fit à ce prince, pour le gagner à la vraie foi, de tenter en sa présence, avec un prêtre musulman, l'épreuve du feu, et le refus prudent que le prêtre musulman, désigné par le soudan pour cette périlleuse expérience, s'empressa de lui donner, ce sont là autant d'intéressants épisodes de la vie de notre saint sur lesquels le peu d'espace dont je dispose ne me permet pas d'insister.
Il est cependant un épisode, d'une toute autre nature, qui se rattache à ce voyage, et qui doit nous arrêter un instant, parce que, pour la première fois, nous y voyons un trait du caractère de François sur lequel nous aurons plus tard à revenir, je veux parler de l'étrange pouvoir dont il jouissait sur les êtres les plus humbles de la création. François revenait d'Egypte, et, selon une tradition qui semble fondée, il avait visité les Lieux Saints et la Syrie. Il se trouvait, avec un autre Frère, dans une de ces petites îles dont, aux alentours de Venise, la mer est semée. Cette île s'appelle aujourd'hui Saint- François-du-Désert. Les gondoliers y conduisent volontiers les promeneurs. Je me sou-
viens de l'avoir visitée. On y voit un pauvre couvent franciscain très délabré qu'habitent seuls deux ou trois religieux, et qu'entourent quelques maigres et sombres cyprès. L'été, à la tombée de la nuit, lorsque le globe de feu du soleil disparaît dans la noire lagune, derrière les dômes et les campaniles qui forment l'immarcescible couronne de la reine déchue de l'Adriatique, la vue y est d'une rare beauté et d'une mélancolie singulière. Ce fut probablement par une de ces admirables et calmes soirées que François et son compagnon y débarquèrent. L'îlot n'était alors ni si désolé ni si aride qu'il l'est maintenant. (( Des milliers d'oiseaux » — nous raconte un des historiens du saint — (( chantaient (( dans les buissons en fleurs. François dit à (( son compagnon : Nos frères les oiseaux (( chantent leur créateur ; allons au milieu (( d'eux et chantons, nous aussi, les louanges (( du Seigneur. Les oiseaux, loin d'avoir peur, (( continuèrent de gazouiller, au point que (( François et son compagnon ne pouvaient (( pas s'entendre. Mes frères, leur dit Fran- (( çois, veuillez interrompre voire gazouille- (( ment jusqu'à ce que nous ayons récité nos (( heures. Les oiseaux se turent sur-le-champ,
(( et ne recommencèrent leurs chansons que (( lorsque, l'office terminé, François les y eut (( autorisés^. »
Ce n'était pas, en réalité, la première fois que notre saint demandait si amicalement le silence aux habitants de l'air, et qu'il obtenait d'eux une si prompte obéissance. Un jour déjà, comme il prêchait sur la place publique d'une petite bourgade de l'Ombrie, des hirondelles qui nichaient sur les toits des maisons voisines couvrirent sa voix de leur pépiement et de leurs battements d'ailes. (( Hirondelles, mes sœurs, leur dit France cois d'un ton de douce autorité, vous avez (( assez babillé ; c'est à mon tour de parler ; (( veuillez garder le silence et écouter la pa- (( rôle que je vais annoncer au peuple. » Sur quoi, les hirondelles se turent. Elles restèrent immobiles, tendant leurs petites têtes vers le saint, comme pour bien marquer la religieuse attention qu'elles prêtaient à son discours. Ce ne fut que lorsque ce discours fut terminé qu'elles reprirent leurs ébats et leurs cris. Le peuple, que ce prodige avait ravi autant que la chaude et simple éloquence de
1 Histoire de saint François d'Assise, par l'abbé Le Monnier. Chap. XI.
François l'avait ému, se pressait autour du saint ; « on essayait de toucher ses vêtements, (( ou entonnait des cantiques, on louait, on (( remerciait le Seigneur* )).
Ces scènes de naïf enthousiasme se reproduisaient à chaque instant sous les pas de saint François. Les foules commençaient à suivre ce petit pauvre, d'apparence si chétive, qui se faisait écouter des hirondelles, et qui allait partout prêchant l'amour de Dieu, l'amour des hommes, et souhaitant la paix à ceux qu'il rencontrait. Ce qui devait contribuer également à sa popularité, c'étaient les miracles qui se produisaient sur son passage. Le plus miraculeux de tous allait bientôt s'accomplir. Je ne puis faire autrement que de le rappeler. François, je l'ai dit déjà, avait une dévotion spéciale pour la passion de Notre Seigneur. Vers l'automne de 1224, — il avait alors ([uarante-trois ans, — averti par une révélation faite à l'un de ses Frères, qu'il n'avait plus que deux ans à vivre, il voulut se livrer plus complètement à sa méditation habiluelle et o])s<'rver plus rigoui'cusement que jamais le jeim<' ch' (piaianle jours par lequel, à cette épocpie dv raunée, il se
• Ibidem. Chap. VIII.
préparait à célébrer la fête des saints Anges. Il prit avec lui quatre Frères, Massée, Rufin, Ange Tancrède, Léon, et se retira sur les hautes montagnes du Casentin, dans ces rochers et ces forêts de l'Alverne dont un chevalier du nom d'Orlando, à qui elles appartenaient, lui avait donné la libre jouissance. C'est un site étrangement sauvage, et qui, lorsqu'on le visite aujourd'hui, semble avoir été prédestiné au prodige qui devait le rendre à jamais célèbre. (( La tradition » — dit l'historien que j'ai déjà cité, — (( aimait à (( voir dans les déchirures de cette montagne (( un effet du bouleversement qui agita la na- (( ture à la mort de Jésus-Christ. )) Et il ajoute : (( Dieu, par une inspiration secrète, (( acheminait celui qu'il allait faire passer (( par le Calvaire vers une montagne qui te- (( nait sa forme des événements qui s'étaient (( accomplis sur le Calvaire^. )) C'était bien, en effet, un Calvaire qui attendait François. Là, sous ces immenses forêts de hêtres et de pins, où gémissait le vent d'automne, à la distance d'un jet de pierre de la grotte où il avait laissé ses compagnons, il passait les jours et les nuits à prier Dieu de lui montrer
1 Ibidem, Chap. XVI,
la voie dans laquelle il devait marcher pendant le peu de temps qui lui restait à vivre. Comme au premier jour de sa vocation, il voulut consulter l'évangile. Chaque fois qu'il ouvrit le saint livre, il tomba sur le récit de la passion. Il en conclut avec une très grande joie qu'il allait avoir, lui aussi, sa passion, et qu'il lui était réservé de beaucoup souffrir encore avant de mourir. Le saint ne se trompait pas dans ses prévisions. Aux approches de la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, peut-être le jour même de la fête, vers le matin, comme il priait sur le flanc de la montagne, il vit apparaître devant lui, entouré d'une vive lumière, un séraphin qui portait, entre ses ailes déployées, l'image radieuse du Crucifié. De mystérieuses paroles lui furent adressées que François n'a jamais voulu révéler. Lorscpie la vision fut dissipée, et que le saint fut sorti de son extase, il poiiail, aux mains, aux pieds et sur le liane, les marques visibles de la crucilixion du Maître divin (ju'il avait tant aimé.
Ces stigmates — c'(^sl le nom ([uOn leur a donné — nous ont été décrits par les premiers biographes du saiul avec une prcH'ision
<2ulière. C'étaient, nous disent-ils, des
sin^
excroissances charnues qui reproduisaient la forme de clous, et qui, étant mobiles, jouaient pour ainsi dire dans la plaie. (( Leur tête (( ronde et noire apparaissait en dedans des (( mains et au dessus des pieds. Leur pointe (( longue, courbée et comme rabattue au (( marteau, sortait de l'autre côté et dépassait (( notablement la chair*. » Sur le flanc droit, une large cicatrice rouge, qui semblait la blessure d'un fer de lance, laissait échapper parfois des gouttes de sang. Ces meurtrissures sacrées causaient au saint de vives souffrances. Par humilité, pour dérober aux yeux des hommes l'insigne faveur dont il venait d'être l'objet, il s'efforçait de les dissimuler. Il n'y réussit pas longtemps. Ses quatre compagnons d'abord, puis, lorsqu'il descendit de l'Alverne, les autres Frères, et bientôt les foules qu'il continuait à évangéliser, s'en aperçurent. On salua très vite en François Y homme séraphiqne ; dans le langage chevaleresque de l'époque, on 1 appela le gonfalonier ou le porte-étendard de Jésus-Christ.
Tel est ce miracle, le plus grand de l'his-
^ Ibidein, chap. XVI.
loire de l'Eglise au moyen âge, dit M. Renan; et ce même critique, si ennemi du surnaturel qu'il cherche à expliquer ce prodige par la pieuse supercherie de l'un des Frères, est contraint cependant d'ajouter : « Ce miracle a (( cela de remarquable qu'il est garanti par des (( témoins tout à fait contemporains^. » Aucun miracle, en effet, n'a jamais été peut-être attesté par tant de témoins oculaires et d'une si impartiale autorité^. Dante, qui naquit quarante ans après l'événement, et qui n'était pas précisément un esprit faible, en parle comme d'un fait universellement connu et de la plus incontestable authenticité^. Aujourd'hui, un émule en rationalisme de M. Renan, M. Paul Sabatier, admet le miracle, en se retranchant, il est vrai, derrière une distinction, que nous aurons à examiner plus tard, qu'il établit entre ce qui est contraire aux lois de la nature et ce qui dépasse simplement l'ex-
• Nouvelles études dliistoive religieuse. François d'Assise.
2 Après ceux de l'évangile cela est évident.
8 Dans le portrait qu'il trace de François, on lit ces beaux vers :
Ncl erudo sassu, inlru Tevere ed Arno,
Da Cristo prese Vultinio sigillo,
Che le sue membra due anui pot-tomo.
l'ar. XI. 10G-1U8.
périence courante ^ Depuis quelques années, la science cherche à expliquer par des causes naturelles des phénomènes d'ordre analogue qui se sont produits de nos jours. Je ne nie pas que, dans quelques cas récents, ces explications ne puissent être acceptées. J'affirme que, dans celui qui nous occupe, aucune explication naturelle n'est possible. L'Eglise, d'ailleurs, a consacré le miracle par sa liturgie ; elle a institué une fête pour le célébrer. C'en est assez pour que nous, 'qui avons le bonheur d'être ses fils, nous saluions en François l'homme privilégié qui a eu, plus qu'aucun autre homme en ce monde, le droit de répéter avec saint Paul : J'achève de souffrir dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ ^.
Ces souffrances allaient bientôt devenir si vives qu'il serait visible aux yeux de tous que les jours du saint étaient comptés. François n'avait jamais été d'une constitution robuste. Les austérités auxquelles il s'était livré pendant plus de vingt ans, les labeurs de son
' Vie (le S. François d'Assise. Appendice. I. Les stigmates.
2 Et adimpleo ea, quœ desunt passionum Christi, in carne mea.
Ep. B. P. Ap. ad Col. 1. 24.
apostolat, les fatigues de sa vie errante, celles de son voyage en Egypte, avaient achevé de l'épuiser. De violentes douleurs d'estomac et d'entrailles ne cessaient pas de le torturer. Une hydropisie s'était déclarée. Sa vue s'était affaiblie, et ses yeux menaçaient de lui refuser tout service. Enfin, les pointes des (^lous qui sortaient de la plante de ses pieds ne lui permettaient plus de marcher. Il dut poursuivre ses courses apostoliques sur un petit ane. On voyait donc passer dans les campagnes, sur cette modeste monture, entouré et soutenu de quelques Frères, ce petit pauvre à la douce et souriante figure, au visage maigre et allongé, aux yeux vifs, à la barbe rare et noire, aux lèvres minces, aux dents bien plantées et blanches, à la peau brune et délicate, aux mains décharnées dont les doigts très fins se terminaient par des ongles longs ; — c'est le portrait que trace de lui un contempoiain\ — Prévoyant sa fin [)i'()(haiiie cl la gloire céleste (pii hii était réservée, les habitants des l)ourgad(^s qu'il traversait, par un sentiment de foi naïve qui étonne un peu la froideur si compassée de nos monirs
' Thomas tle Celano, le pi-cmit'r hiom'aplic de notre suint, et, selon toute prol)al)ililé, l'auteur du Dies irœ.
actuelles, s'eirorçaient de le retenir, clans l'espoir que, s'il venait à mourir au milieu d'eux, ses reliques leur appartiendraient. François, cependant, sentait que c'était à Assise qu'il lui fallait finir sa carrière. Il revint dans sa ville natale. Comme au jour où il avait quitté la maison paternelle pour ne plus être appelé le fils de Bernardone, il fut reçu au palais de l'évêque. Là, malgré les souffrances qui l'accablaient, il lui arrivait souvent de se livrer aux accès d'une gaîté enfantine. Les murs austères de la demeure épiscopale retentissaient du bruit de ses chants, surtout de son Cantique des Créatures, qu'il avait composé peu de temps auparavant, et auquel il ajoutait encore une strophe en l'honneur de cette mort qu'il sentait venir et qu'il saluait comme une amie : Soyez loué, Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle à laquelle nul homme ne peut échapper ; malheur à ceux qui meurent en état de péché mortel; heureux ceux qui se trouvent conformes à ços très saintes i^olontés, car la seconde mort ne leur fera pas de mal. Il voulut bientôt aller au devant de cette sœur et se faire transporter, pour y mourir, dans ce sanctuaire de la Portioncule qui lui était si cher. L'évêque accéda à ce
pieux désir. Les Frères, en procession, l'y conduisirent. Comme on descendait la colline et qu'on allait arriver à la plaine où se trouve le sanctuaire, le saint fit arrêter le cortège ; il se retourna sur sa civière et jeta un dernier et lonfï; reo;ard sur les maisons d'Assise qu'empourprait le soleil couchant. Puis il bénit sa ville natale, cette ville dont le nom allait demeurer dans l'avenir si intimement uni au sien. A peine arrivé à la Portioncule, il se fit porter devant l'autel de la sainte Vierge pour y prier ; puis il fit lire à ses Frères son testament où il leur racontait comment il avait commencé à pratiquer la pénitence, et où il leur recommandait, par dessus toute chose, de travailler, d'obéir, et de ne jamais renoncer à la pauvreté. Il voulut aussi qu'on lui chantât son Cantique des Créatures. Il ne se lassait pas de répéter au médecin qui le soignait : Frère médecin, dites-nioi (jue je dois mourir^ car la mort m'ouvrira la porte de la \>ie.
Cette porte, d'ailleurs, ne* devait pas larder à s'ouvrir. Un samedi soli", comme les premières ombres de hi nuil loml)ai(Mit sur le sanctuaire, le saint s'aperçut que l'heure de partir était venue. Alors, pour être fidèle
jusqu'au bout à celle qu'il avait jadis choisie comme la dame de ses pensées, il voulut, selon la belle expression de Dante, mourir dans son giron ^. Il se fit coucher sur la terre nue, ordonna qu'on le dépouillât de ses vêtements en ne lui laissant que son cilice et qu'on le recouvrît de cendres ; puis il commença à réciter l'un des psaumes de la pénitence. Il en était arrivé à ce verset : Les justes sont dans l'attente de la récompense que 90US me réservez'^ ^ lorsque ses lèvres cessèrent de se mouvoir. François d'Assise venait de mourir dans les bras de madame la Pauvreté.
C'était le 3 octobre 1226. Le saint avait vécu quarante-cinq ans. Au moment où il venait d'expirer, un vol d'alouettes s'abattit, en tourbillonnant, sur le toit de sa cellule; puis ces innocentes petites créatures repartirent, et elles se dispersèrent dans l'air en gazouillant. Il semblait qu'elles emportassent, vers leur créateur, l'âme de celui qui aimait tant à se dire leur frère.
1 E del suo grejnbo ranima preclara Muover si voile, tornando al suo regno, Ed al suo corpo non voile altra hara.
Par. XL 115-117.
2 Ps. 141.
Moins de deux ans plus tard, le 16 juillet 1228, , le pape Grégoire IX canonisait, à Assise même, celui en qui les acclamations populaires avaient déjà salué un saint. L'heure était enfin venue où, comme il l'annonçait, h Pérouse, à ses compagnons de captivité, François allait être, non pas adoré, — on n'adore que Dieu seul, — mais vénéré dans le monde entier.
Les saints, d'ailleurs, ne meurent pas tout à fait. Ils continuent de vivre dans leurs œuvres et par l'exemple qu'ils nous laissent de leur sainteté. François d'Assise est aujourd'hui plus vivant que jamais. Non seulement sa triple famille lui a survécu, et elle s'est multipliée à l'infini, mais sa personne même est, de nos jours, mieux connue et plus aimée peut-être qu'elle ne l'a jamais été. Le pauvi'e d'Assise, nous le verrons plus tard, compte, à notre époque, sinon des imitateurs, du moins des admirateurs, où il se fut le moins attendu h en trouver. Les causes de cette popularité sont multiples, et je n'ai plus le temps de les signaler. Ce n'est pas assez, je crois, de dire avec Bossuet que François a éle /c /)/i/s ardent^ le pins /ranspoi-té, le j)liis (/('sespcrc amateur de la pam'reté qui ail peul-êlve été
dans l'Eglise^. C'est trop, sans doute, de dire avec Renan que, depuis Jésus, François d'Assise a été le seul parfait chrétien'^. La vérité est qu'il a peut-être été l'homme qui a le mieux compris et le mieux pratiqué, et cela dans un temps où elles étaient singulièrement méconnues, les deux vertus fondamentales du christianisme : l'humilité et la charité ^ La vérité aussi est que sa sainteté a quelque chose de profondément humain, de simple, je dirais presque d'enfantin, qui la rend plus facilement accessible que celle de nul autre saint. Sa piété même, cette piété sereine et toujours joyeuse, contribue à nous le faire beaucoup aimer, parce qu'elle est l'antipode, et je dirais l'antidote, de cette piété maussade et renfrognée que. Dieu merci, le jansénisme n'a pas réussi à acclimater dans l'Eglise. Enfin, François, ne l'oublions pas, est l'homme qui a peut-être le plus efficacement servi l'Eglise et la société. Le songe d'Innocent III ne l'avait pas trompé ; ce petit pauvre en haillons a
ï Panégyrique de saint François d'Assise,
2 Nouvelles études d'histoire religieuse. François d'Assise.
3 11 faut entendre ici charité non pas seulement dans son sens étroit qui signifie aumône, mais dans le sens large qui est a^nour. Saint François est peut-être l'homme qui a le plus et le mieux aimé.
véritablement soutenu l'Eglise à l'une des heures les plus critiques de son histoire. Il n'est pas défendu de penser que si, vers la fin du quinzième siècle, un nouveau saint François se fût levé dans le monde, la douloureuse scission du seizième ne se fut peut-être pas produite.
Et, par une coïncidence remarquable dont on ne retrouverait, je crois, l'exemple dans la vie d'aucun autre saint, François d'Assise, qui a exercé une action si profonde et si bienfaisante sur la société où il a vécu, a eu aussi une influence considérable, et non moins heureuse, sur la littérature de son pays. Par son Cantique des Créatures, dont nous aurons bientôt à nous occuper, par les autres poésies qu'on lui attribue, par ceux de ses disciples, fière Pacifique et Jacopone de Todi, qui, comme lui, et mieux que lui d'ailleurs, ont versifié, il a fondé une véritable école poétique, l'école ombrienne ; il a renouvelé la mélodie, un peu usée, des troubadouis, (mi y inti'oduisant une note nouvelle, la iu)le religieuse; il a (ait euli<M' dans Tinne ilalieinie un senliincnl très vif et t lès délicat des clios<'s de la nature. Ou pcMil même dire sans exagéialiou (|u'il a fiavi' lu route aU nliis
grand poète de l'Italie, peut-être au plus grand poète du monde moderne, et que, sans lui, Dante n'eût pas été tout à fait Dante. D'autres influences vont venir, et elles s'exerceront en. sens contraire : la Renaissance, avec son sensualisme effréné et cet amour immodéré de l'antiquité qui conduit droit au paganisme ; le mauvais goût du dixseptième siècle, ce qu'en Italie on appelle le seicentis/ne, avec son culte exclusif de la forme, ses recherches de langage, ses préciosités de style qui cachent mal le vide effrayant de la pensée ; à la fin du dix-huitième siècle, le classicisme sec et froid d'un Alfieri; au commencement du dix-neuvième, le pessimisme sombre et désespéré d'un Léopardi ; de nos jours, l'orgasme de passion flamboyante d'un d'Annunzio. Toujours cependant il subsiste, dans l'âme italienne, quelque chose de la piété simple et naïve, de la fraîcheur de sentiment dont François d'Assise l'a dotée. Toujours le petit filet d'eau claire et limpide persiste, malgré les cailloux et les boues. Et la source de cette poésie idéaliste et religieuse, si profondément chrétienne et catholique, c'est bien, je crois, sous les chênes verts et les oliviers de l'Ombrie qu'il
convient d'aller la chercher. îl est donc parfaitement permis de parler de Tinfluence littéraire de saint François ; et l'on peut dire qne, dans le vaste champ, d'une végétation si luxuriante, qui s'étend de Dante Alighieri jusqu'à Antoine Fogazzaro, les hirondelles et les alouettes du Poçerello d'Assise n'ont jamais cessé de gazoniller.
Ce sont ces alouettes et ces hirondelles dont nous aurons à entendre maintenant le gracieux ramage. C'est précisément cette influence du plus populaire des saints du moyen âge sur la première en date de nos littératures modernes qui fera l'objet de notre prochaine élude.
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