DEUXIEME ETUDE
L'iNI LUKNCE LITTÉRAIR!:. Le TROUUADOUR DE
JÉsus-CiiRisT. — L'esprit chevaleresque.
— Madonna Poverta. — Le Chant des Cr[':atures. — L'amour di: la nature et des
animaux. li: i>()rtra1t du saint par
Dante.
Dans les derniers temps qui précédèrent sa vocation religieuse, lorsque François se trouvait encore dans la maison paternelle, et qu'il errait aux environs d'Assise pour donner libre cours, pai* son humeur vagabonde, aux pensées qui commençaient déjà l\ l'agiler, il lui arriva de s'égarer, un joui' glacial d lnv(M', dans une épaisse forêt qui servait de retraite aux malfaiteurs. La joie qui débordait de son cœur, peut-être aussi, qui sait ? le Ix'soin dv se donner le chani'-e h lui-même sur un vat»ue sentiment de peui-, lui inspirèrenl I idée de
chanter. Il se mit à chanter à pleins poumons un de ces vieux poèmes de la chevalerie française que Bernardone lui avait enseignés. Des brigands — il y en avait alors en Italie — attirés par le son de cette voix jeune et fraîche, sortirent d'un fourré et fondirent sur lui. Qui es-tu P lui demandèrent-ils. Je suis le héraut, ou plus exactement : Je suis le troubadour du grand Roi, leur répondit François. Sur quoi les brigands, que cette réponse assez bizarre ne suffit pas à apaiser, se ruèrent sur lui ; ils le dépouillèrent de ses vêtements et le jetèrent, presque nu, dans un fossé plein de neige. François se laissa faire; puis il se releva, secoua la neige qui le couvrait, et (( glacé par le froid, n'ayant plus sur (( lui qu'une chemise, il reprit ses chants, (( heureux de souffrir et de s'habituer ainsi (( à entendre toujours mieux les paroles du (( Crucifié * ».
Je suis le troubadour du grand Roi. Cette appellation étrange que François se donnait h lui-même, il n'a jamais cessé de la mériter. Toute sa vie, il a été — et c'est le sujet d'un fort beau livre qu'un des plus grands esprits
1 Histoire de S. François d'Assise, par Paul Sabatier. Chap. IV.
de l'Allemagne catholique, Gorres, lui a consacré ^ — toute sa vie, il a été le troubadour de Jésus-CJirist. On se rappelle l'éducation qu'il avait reçue, les récits dont son père avait bercé son enfance, les exercices littéraires auxquels il se livrait avec ses amis. Pica, dont la famille était originaire de Provence, n'avait pas négligé, sans doute, de l'initier à la langue et à la poésie de son pays. Il n'est nullement impossible que les premiers troubadours venus de France en Italie, Bernard de Ventadour, Rambaud de Vaquieiras, Pierre Vidal, Cadenet, aient passé à Assise. Il est plus que probable que François les a entendus, et qu'avec l'avide enthousiasme de la jeunesse, il a bu à longs traits l'exquise mélodie qui se dégageait de leurs improvisations et de leurs chants. Jusqu'aux dernières heures de sa vie, il a aimé à chanter. On raconte cpi'il lui arrivait parfois de le faire en s'accompagnant sur une sorte de violon rudimentaire formé d'un bâton qu'il tenait sur le bras gauche, et que, de la main droite, il raclait d'un autre bàlou. On voit que h' Iroubadour de .Iésus-(lhrist n'était pas trop difficile sur h^ clu)ix de ses instruments.
' Der lleiligc Fraxciskiis cin Trouhadour.
Cette poésie dont il s'abreuvait, et les récits de France que lui contait son père, devaient naturellement donner un tour chevaleresque à son esprit. François, il est très permis de le croire, lorsqu'il était tout jeune homme, s'était aussi nourri des romans de l'époque. Plus tard, lorsqu'il eut fondé son Ordre qui, dans sa pensée, était bien en quelque manière un Ordre chevaleresque, il lui arrivait quelquefois de dire de ses compagnons : Ce sont mes paladins de la Table-Ronde. Parmi les premiers de ses compagnons, il se trouvait un ancien chevalier, frère Ange Tancrède. Les paroles que François lui adressa, lorsqu'il crut discerner en lui les germes d'une vocation religieuse, sont significatives ; elles marquent bien l'idée que notre saint se faisait de cette vocation, a Mon frère, lui dit-il, (( depuis assez longtemps tu portes le bau- (( drier, l'épée et les éperons. Il faut désor- (( mais que tu aies pour baudrier une grosse (( corde, pour épée la croix de Jésus-Christ, (( pour éperons la poussière et la boue. Suis- (( moi, je te ferai soldat de la milice chré- (( tienne^. » C'était bien, en effet, une véri-
ï Histoire de saint François d'Assise, par l'abbé Le Monaier. Chap. IV.
table milice que François s'appliquait à londer. Lorsqu'elle se répandit hors de l'Italie et que les paladins de la Table-Ronde se répartirent entre eux les pays où ils iraient annoncer la bonne nouvelle du salut et prêcher l'esprit de pénitence, François se réserva immédiatement de le faire en France. Les événements ne lui permirent pas de donner suite à ce projet, et il dut renoncer à se rendre dans ce pays dont il portait le nom, vers lequel il s'est toujours senti attiré, et dont il n'a jamais parlé qu'avec affection et reconnaissance. Il était très naturel d'ailleurs que les sympathies de notre saint troubadour allassent à cette France qui a toujours été, qui est et qui sera la nation chevaleresque par excellence. L'essence de la chevalerie, on le sait assez, — et l'on n'aurait pour s'en convaincre qu'à relire le très beau livre que lui a consacré M. Léon Gautier ^ — est Thommage, et l'on pourrait presque dire le culte, rendu l\ la femme. Cet hommage ou ce culte se résumait, se concentrait en quelque sorte, pour chaque chevalier, dans celui (pTil rendail à une seule femme ([u'il choisissail entre toutes h's autres.
' La Chevalerie, par Lcou (Tautier. Paris. \'. Palim
dans laquelle il incarnait son idéal féminin, et dont il faisait sa dame, ou, comme il le disait aussi, la clame de ses pensées. C'était, il faut le dire de suite, un culte très élevé, très idéalisé, très pur, car, si je n'ose me porter garant de l'absolue correction des mœurs du chevalier, je crois du moins pouvoir affirmer que l'image qu'il se faisait de sa dame était toujours parfaitement chaste, et que la relation qui s'établissait entre eux était exclusivement spirituelle. C'est ce qui explique que, sans forfaire le moins du monde aux lois de la chevalerie, le chevalier pouvait très bien prendre pour dame de ses pensées une femme mariée, femme très honnête, cela va sans dire, dont il adoptait les couleurs, et dont le souvenir l'accompagnait partout, surtout en Terre-Sainte. Plus tard, dans le siècle qui suivit celui qui nous occupe, lorsque, aux approches de la Renaissance, la chevalerie commença à décliner, la Béatrice de Dante et la Laure de Pétrarque n'ont jamais été, pour chacun de ces deux poètes, autre chose que la dame de ses pensées. Je n'en dirai peut-être pas tout à fait autant de la Fiammetta de Boccace.
François ne pouvait manquer, on le devine,
d'observer cette règle fondamentale de la chevalerie, et il devait avoir, lui aussi, la dame de ses pensées. On se souvient de celle qu'il avait choisie. Cette façon de prendre une qualité morale, une vertu : l'esprit de pauvreté, et d'en faire un être réel, concret, vivant, madonna Pos>evtày était conforme à la fois à l'esprit du temps, au génie italien, et à l'humeur propre de notre saint. François a toujours aimé à personnifier, je dirais, si le mot était français, à concrétiser ^ à donner une âme et un corps aux êtres inanimés et aux choses abstraites. Il le faisait quelquefois dans des intentions spéciales, pour rendre sensible, tangible en quelque sorte, une vérité d'ordre moral dont il désirait se pénétrer. On raconte que, quelque temps après sa vocation, pendant une nuit d'hiver, il lui arriva d'être assailli par une tentation qui prit la forme du regret de la vie de famille qu'il aurait pu mener, s'il fut resté dans le monde. 11 s'élance aussit(U de sa modeste couche, sort sans vêtement de sa cellule, et, comme une neige abondante couvrait la terre, il prend de cette neige à pleines mains, et se met à en façonner toute une série de bonshommes. Regarde, se dit-il à lui-même, lorsqu'il eût achevé de
construire ses personnages, i^oici ta femme ; ^>oici tes fils et tes filles ; i^oici le domestique et la servante qui portent tout le hagai>'e. Cette représentation visible, matérielle, plastique, des soucis et des tracas du ménage, suffit à dissiper la tentation. Pareillement, François se représentait à lui-même, comme un être vivant, fait de chair et d'os, l'amante toute spirituelle qu'il s'était donnée. Par un raffinement d'esprit chevaleresque, qui s'accordait d'ailleurs avec ses aspirations religieuses, il l'avait choisie d'autant plus volontiers qu'elle lui avait paru plus méconnue et plus délaissée. Tout le reste de sa vie, il devait lui être fidèle. (( Depuis le jour » — dit très éloquemment M. Paul Sabatier — (( où, ou- (( blieux des chants de ses amis et arrêté (( dans un carrefour d'Assise, il vit appa- (( raître sa fiancée, la Pauvreté, et lui jura foi (( et amour, jusqu'à cette soirée où il exhala (( sa vie, nu sur la terre nue de la Portionce cule, on peut dire que toutes ses pensées (( allèrent à la dame de ses chastes amours. (( Durant vingt ans, il la servit sans dé- (( faillance, parfois avec des naïvetés qui (( paraîtraient enfantines, si je ne sais quoi (( d'infiniment sincère et sublime n'arrêtait
(( le sourire sur les lèvres des plus scep- M tupies ^ ))
Ce cuite chevaleresque de madame la Pauvreté, — et par pauvreté il faut entendre non seulement le fait même de ne rien posséder en propre, mais aussi, mais surtout peut-être l'esprit de pauvreté, c'est-à-dire l'esprit de détachement, de renoncement, l'amour des humiliations, de l'abjection, — ce culte, dis-je, devait trouver son expression la plus élevée dans une sorte d'hymne ou de prière que François composa un jour en l'honneur de la dame de ses pensées. Je ne puis faire autrement que de citer ici cette très belle oraison, toute pleine d'une poésie très simple et très naïve, et j'en emprunte la traduction il l'un des écrivains qui ont le mieux parlé de François d'Assise, à l'un de ceux qui étaient le plus dignes de le comprendre, je veux dire à notre cher et grand Ozanam.
Seigneur ayez pitié de moi et de madame la Pauvreté. Et voici qu'elle est assise sur le fumier, elle qui est la reine des vertus; elle se plaint de ce que ses amis l'ont dédaignée et se sont rendus ses ennemis^ Souvenez-vous, Seigueur, que vous
1 Histoire de S. Fraiirois d'Assise. Cliap. \'I1I.
2 II faut voir dans ces paroles une allusion très discrète, mais très transparente aussi, à la simonie qui sévissait alors dans le clergé.
êtes venu du séjour des ang-es, afin de la prendre pour épouse, et d'en avoir un g-rand nombre de fils qui fussent parfaits
C'est elle qui vous reçut dans l'étable et dans la crèche, et qui, vous accompagnant tout le long- de la vie, prit soin que vous n'eussiez pas où reposer la tête. Quand vous commençâtes la g-uerre de notre rédemption, la Pauvreté vint s'attacher à vous comme un écuyer fidèle ^ ; elle se tint à vos côtés pendant le combat; elle ne se retira point quand les disciples prenaient la fuite.
Enfin, tandis que votre mère, qui du moins vous suivit jusqu'au bout et prit sa part de toutes vos douleurs, tandis qu'une telle mère, à cause de la hauteur de la croix, ne pouvait plus atteindre jusqu'à vous, en ce moment madame la Pauvreté vous embrassa de plus près que jamais^. Elle ne voulut point que votre croix fut travaillée avec soin, ni que les clous fussent en nombre suffisant, aig-uisés et polis; mais elle n'en prépara que trois ; elle les fit durs et g-rossiers pour mieux servir les intentions de votre supplice. Et, pendant que vous mouriez de soif, elle eut soin qu'on vous refusât un peu d'eau, en sorte que ce fut dans les étroits embrassements de cette épouse que vous rendîtes l'âme. Oh ! qui donc n'aimerait pas madame la Pauvreté par dessus toutes choses^?
1 Remarquons ces réminiscences de la chevalerie.
2 Retenons ce trait, nous allons le retrouver bientôt chez Dante.
3 Les Poètes Franciscains en Italie au treizième siècle, par A. F. Ozanam. Chap. II.
11 n'est pas difficile, je crois, de distinguer dans de tels accents le germe de l'inspiration qui allait donner bientôt naissance au Stahat Mater^, et il me semble que, dans la façon dont François décrit, pour ainsi dire amoureusement, les instruments du supplice de son divin Maitre, on peut voir comme une sorte de pressentiment du glorieux privilège que Dieu devait lui accorder plus tard, en lui permettant de porter, sur son pauvre corps débile, les marques de ces clous durs et grossiers.
Ces stigmates, auxquels je viens de faire allusion, et dont j'ai déjà raconté l'apparition miraculeuse, ont fourni à saint François la matière d'une très belle poésie, toute pleine, elle aussi, de figures de style empruntées aux usages de la chevalerie, et (pie je dois citer également. On a contesté parfois que ce poème, d'une facture remarquablement correcte, fut de la main même de François. 11 se peut ti'ès bicMi (pi il ait été retouché et limé par l'un de ses disciples |)lus
' (Jn sait que cet admirable citant li(m\i:i(pie est généralement adribué à Jacopoiic de Todi, l'un des disciples de saint Fianc^-ois veis la lin du treizième siècle et le commencement du quatorzième, et l'un des premiers poètes lyriques de l'Italie. Sa ville natale s'apprête on ce moment à lui élever une statue.
habile que lui à versifier, par frère Pacifique ou par Jacopone. Mais il est impossible de ne pas admettre que le fond même des idées et la plus grande partie des images ne soient de lui. On ne décrit si bien l'extase, et, je dirais, l'ivresse de l'amour divin, que lorsqu'on les a soi-même éprouvées. Ecoutons ces accents enjflammés qui partent d'une âme véritablement blessée par les traits brûlants de cet amour.
Dans le feu l'amour m'a mis, dans le feu l'amour m'a mis, dans un feu d'amour^.
C'était le jour où mon nouvel époux, l'amoureux Ag-neau, m'a remis l'anneau nuptial ^; il m'a jeté dans une prison, et, là, il m'a frappé de son couteau. Tout mon cœur en a été fendu.
Mon cœur a été fendu, et mon corps est tombé à terre. Ah ! de ce carquois d'amour il décoche des flèches qui frappent et qui embrasent. De la paix il fait la guerre. Je me meurs de délices.
Je me meurs de délices ! N'en soyez pas étonnés. Il m'a donné un si grand coup de sa lance amoureuse. Le fer en était large ; elle était longue de cent brasses. Je vous dis que j'ai été percé de part en part.
Puis les traits pleuvaient si épais que j'en étais agonisant. Alors je pris un bouclier, mais les coups
^ Ceci est le refrain qui doit revenir après chaque strophe.
'-' C'est-k-dire le jour où le saint a reçu les stigmates.
so pressèrent si Jjieii qu'il ne me protégea plus. Ils m'ont brisé tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.
Il les dardait si fortement que je désespérai de les parer; et, pour échapper à la mort, je criai de toute ma force : T u for fais aux lois du cJinnip clos. Mais lui, dressa une machine qui m'accabla de nouveaux coups.
Les traits qu'il lançait étaient des pierres garnies de plomb ; chacune était de mille livres pesant. Il les lançait en g-rêle si épaisse, que je ne les aurais jamais comptées. Aucune d'elles ne me manquait.
Jamais il ne m'eût manqué, tant il tirait juste. J'étais couché à terre, incapable d'un mouvement. J'avais le corps rompu, sans plus de sentiment qu'un homme trépassé.
Trépassé, non par la mort véritable, mais par excès de joie. Je me suis relevé si fort, si affei'nii au dedans de mon cœur, que j'ai pu suivre les guides qui me conduisaient à la cour du ciel.
llevenu à moi, j'ai fait la guerre au Christ. Je fus bientôt armé, et je chevauchai sur ses terres. L'ayant rencontré, je croisai le fer avec lui ; je voidais me vengei*.
Une fois vengé, je lis avec lui un pacle paice (ju'il m'avait vraiment aimé. Maintenant je suis capable de recevoir ses tendresses. Je l'ai toujours [)()rlé dans mon C(eur.
Dans le feu l'amour m'a mis, dans le feu l'amoui' m'a mis, dans un feu d'amour ^
' Je cite la traduction que donne M. ral)hé Le Monnier et qui reproduit, avec quelques variantes, celle d'Ozanani.
Il faut observer ici que, les stigmates ayant été l'occasion de ce poème, le saint ne l'a pu écrire que dans l'avant-dernière année de sa vie. On se rappelle que le miracle de l'Alverne ne précéda que de deux ans sa mort. On voit donc que, jusqu'à ses derniers jours, l'esprit chevaleresque a animé et inspiré François. Dans l'ascète, épuisé par les austérités, qui laisse échapper de son ame ces cris héroïques et sublimes, (( on reconnaît — (( comme dit Ozanam — l'aventureux jeune (( homme d'Assise, celui qui renonça au ser- (( vice de Gauthier de Brienne pour devenir (( le chevalier errant de l'amour divin ; on le (( reconnaît bien quand il représente son (( extase comme un assaut d'armes, et ses (( élans vers le ciel comme une chevauchée (( sur la terre du Christ^. ))
Une autre poésie, que le saint composa également dans les dernières années de sa vie, et qui procède, elle aussi, d'une source d'inspiration à laquelle il n'a jamais cessé de puiser, je veux dire l'amour de la nature, doit maintenant nous occuper. Cette poésie est demeurée fort célèbre dans l'histoire de la littérature italienne sous le nom de Cantique
^ Les Poètes Fra^nciscaiyis. Chapitre II.
du Soleil, ou, plus exactement, de Landcy ou de Chant de louange des Créatures. Les circonstances dans lesquelles François composa ce petit poème sont intéressantes. Elles méritent d'être rappelées. Le miracle des stigmates venait d'avoir lieu. François, brisé par les émotions qu'il avait subies et par les grâces qu'il avait reçues, atteint déjà de plusieurs infirmités, menacé de perdre la vue, était venu à Assise, pour y chercher un peu de tranquillité. Il s'était retiré dans le couvent que Claire, sa fille spirituelle, avait fondé à Saint- Damien, petite église abandonnée, qu'aux jours déjà lointains de sa jeunesse, il avait restaurée de ses propres mains, et où un crucifix lui avait parlé. Claire, afin que le saint pût mieux goûter ce calme dont il avait si grand besoin, lui avait construit elle-même, avec des roseaux, une sorte de pavillon, ou de cellule, dans le jardin du monastère. Mais le but que poursuivait la noble et sainte fille ne fut pas atteint. « Des légions de souris et de rats (( infestaient ce recoin ; » — nous dit un des historiens du saint — « la nuit ils s(» piome- (( naient jusque sur le lit de Fiançois avec (c un vacarme infernal, si ])ien (pi'au milieu (( de ses souflVances, il ne pouvîiil trouver
(( aucun repos ^ » Fut-ce pendant ces insomnies forcées qu'il réunit, en leur donnant un rythme, des exclamations éparses qui s'étaient déjà échappées de ses lèvres lorsqu'il parcourait, à pied ou sur son petit àne, les riantes campagnes de l'Ombrie ? Est-ce, comme on l'a dit aussi, à la suite d'une extase qu'il improvisa ce cantique, par une sorte d'inspiration subite ? Toujours est-il qu'un jour, il appela frère Léonard, le religieux qui lui servait de secrétaire, et lui demanda d'écrire sous sa dictée le chant qu'il se disposait à entonner. Il devait plus tard prier frère Pacifique, a qui, dans le siècle, avait été « poète, de réduire les paroles à un rythme (( plus exact, et il ordonna que les Frères les (( apprissent par cœur pour les réciter chaque (( jour )). Il est temps maintenant de citer ce fameux cantique :
Très haut, tout puissant et bon Seig'neur, à vous appartiennent les louang-es, la g-loire et toute bénédiction. On ne les doit qu'à vous, et nul homme n'est dig"ne de vous nommer.
Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les créatures, et sing-ulièrement pour notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et la lu-
1 Histoire de S. François d'Assise, par Paul Sabatier. Chap. XVIII.
mîèro! Il est beau et rayonnant d'une grande splendeur, et il rend témoig-nag'e de vous, ô mon Dieu !
Loué soyez-vous, mon Seig-neur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles ! Vous les avez formées dans les cieiix, claires et belles.
Loué soyez-vous, mon Seig^neur, pour mon frère le vent, pour l'air et le nuag'e, pour le temps serein, et pour tous les temps, quels qu'ils soient, car c'est par eux que vous soutenez toutes les créatures.
Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour ma sœur l'eau qui est très utile, humble, précieuse et chaste.
Loué soyez-vous, mon Seig-neur, pour mon frère le feu. Par lui vous illuminez la nuit; il est beau et agréable à voir, indomptable et fort.
Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre mère la terre qui nous soutient, nous nourrit, et produit toute sorte de fruits, les (leurs colorées et les herbes !
Peu de temps plus tard, une contestation s'étant élevée entre l'évèquc d'Assise et les magistiats de la cité, et Tévéque ayant fulminé l'interdit sur la ville, Fiancois, fidèle à sa règle qui prescrivait de toujours souhaiter la paix et de s'efïorcer de hi rétablii" lors- (ju'eMe était compromise, ajouta à son cantique un verset; puis il ordonna à ses disci[)les d'allcM- le chant(M', l\ deux choMirs, devant les
magistrats et devant l'évêque, jusqu'à ce que la bonne harmonie s'ensuive, ce qui ne manqua pas d'arriver.
Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de ceux qui pardonnent pour l'amour de vous, et qui soutiennent patiemment l'infirmité et la tribulation ! Heureux ceux qui persévéreront dans la paix, car par vous, ô Très Haut, ils seront couronnés.
Et enfin, aux approches de la mort, François ajouta encore une dernière strophe que j'ai déjà citée :
Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de notre sœur la mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper ! Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ! Heureux celui qui se trouvera faisant votre très sainte volonté, car la seconde mort ne lui fera point de mal !
Louez et bénissez mon Seigneur, et rendez-lui grâce, et servez-le avec une grande humilité ^
Tel est ce célèbre Chant des Créatures que M. Pienan appelle le plus beau morceau de poésie religieuse depuis les éçangiles^ et où il voit l'expression la plus complète du sentiment j'eligieu.x moderne ^. (c On y sent » — a dit Ozanam — « comme un souffle de ce paradis
1 J'emprunte, en la modifiant quelque peu, la traduction d'Ozanam.
2 Nouvelles études dliistoire religieuse. François d'As-
(( terrestre de l'Ombrie, où le ciel est si doré (( et la terre si chargée de fleurs ^ » Et un autre écrivain qui, de nos jours, a très bien parlé du mysticisme en Italie, M. Emile Gebhart, n'a pas tort de dire : (( IJ Alléluia (( d'Assise, où la lumière du jour, la douceur (( des nuits méridionales, le souffle tiède du (( vent, le bruissement des eaux vives, et (( les grâces maternelles de la terre, nostra (( madré terra, toute parée d'herbes, de fleurs (( empourprées et de fruits, sont évoqués tour (( à tour, éclate comme un chant de fête sur (( le berceau de la littérature italienne 2. ))
C'est bien, en effet, un vrai chant de fête que, du sein de ses souffrances, le Poçei^ello d'Assise nous fait entendre. On y sent un amour ardent pour tous les êtres, une reconnaissance profonde pour l'auteur de la création, une communion intime, active, permanente, avec cette nature qui est l'œuvre admirable de ses mains, un attachement à l'existence, et, je dirais, une joie de vivre, qui est 1(^ trait propre, original, de la [)iété de saint Fiançois. On comprend que, pour lui, la vie est bonne parce que c'esl Di(Mi ([ui nous
' Les Poètes Franciscains. Chap. II.
^L'Italie mystique. Chap. III. Saint Ft-ançois d'.ïssise et l'apostolat f)-anrisrai?i.
l'a donnée, et que, si nous devons châtier notre corps qui est la demeure et l'occasion du péché, — ce corps qu'il appelait amicalement mon frère âne, — nous devons aussi lui permettre de jouir des œuvres que Dieu a faites, et d'aimer ces créatures qui sont ses frères et ses sœurs. Pour François, la joie et l'amour l'emportent, et de beaucoup, sur la crainte et le tremblement. M. Gebhart a eu parfaitement raison d'écrire : ce II n'y a point (( de vallée de larmes dans la Terre-Sainte de (( rOmbrie^. »
Et il ne faudrait pas croire que cet amour de François pour les créatures fût quelque chose de voulu, d'artificiel, d'emprunté et d'apprêté, de /ï7^é/'<2i/-e pour tout dire. Non, ces êtres ou ces objets de la création, qu'il évoque tour à tour, et qu'il remercie Dieu de nous avoir donnés, sont bien réellement pour lui des sœurs et des frères. C'est très fraternellement qu'il les aime, très sérieusement qu'il se sent uni à eux par les liens de la plus étroite et de la plus affectueuse parenté. Il était d'ailleurs payé de retour. Dans les derniers temps de sa vie, peu de jours après avoir écrit le Cantique des Créatures , il dut
J Ibidem.
se rendre à Sienne pour y consnlter nn oculiste sur le mal d'yeux dont il souffrait. Le spécialiste, après l'avoir examiné, déclara qu'(( il fallait cautériser profondément le « malade depuis les sourcils jusqu'aux (( oreilles*)). François s'empressa d'y consentir, et il demanda que l'opération fut faite sur-le-champ. Le praticien alla quérir ses fers et les mit au feu. La chirurgie de l'époque en était encore h ces procédés barbares qui aujourd'hui nous font horreur, a Lorsque (( le saint aperçut l'instrument rougi par les (( flammes... Mon frère le feu, dit-il, entre (( toutes les choses qui sont belles, le Seigneur (( t'a créé beau, fort et utile. Sois-moi doua' (( à cette heure. Sois courtois, car je t'ai (.( toujours aimé dans le Seigneur. Que le (( Dieu qui t'a créé tempère ton ardeur, afin (( (^ue je la puisse supporter. Ceci dit, il fit (( le signe de la croix sur le fer incandescent (( et présenta sa tête au chirurgien. Celui-ci (( promena l'instrument dans les chairs cré- (( pitantes, sans que le malade fit un mouve- (( ment. Les Frères, saisis (rhorieur, s'étaient (( enfuis dès le commencement de l'opération.
* Histoire de saint François (V Assise, p.'ir r;tl>l»ô Le Mounier. Chap. XXII .
(( François les rappela et leur dit en souriant : (( Méchants poltrons que ^ous êtes, pourquoi (( i>ous êtes-vous saucés? Je cous le dis en (( vérité, le fer ne m'a pas fait de mal ; je n'ai (( senti aucune douleur. Et se tournant vers (( le médecin : Si ma chair n'est pas encore (( hien cuite, lui dit-il, s^ous pouvez recom- (( mencer^. »
Sans doute, François avait trouvé dans sa force d'âme le moyen de résister à la douleur et de la surmonter. Mais ne peut-on pas supposer aussi que le feu avait entendu la touchante prière de son frère, et qu'il avait été doux et courtois à celui qui l'avait toujours aimé dans le Seigneur?
Toutefois, si les relations de François d'Assise avec les êtres inanimés de la création étaient déjà empreintes de la fraternité la plus cordiale, elles l'étaient bien plus encore, on le devine, avec ceux qui avaient vie. L'amour de François pour les animaux est un des traits les plus connus de son caractère, un de ceux qui ont le plus souvent inspiré la peinture et l'imagerie religieuses, et le plus contribué à la popularité de notre saint. Cet amour s'étendait aux êtres
^ Ibidem.
— Biles plus humbles, les plus infimes de la création. Thomas de Celano, le premier biographe de François, nous raconte qu'il ramassait les vers de terre qu'il trouvait sur le chemin, et qu'il les déposait dans les haies afin qu'ils ne fussent pas écrasés. Les cigales, si nombreuses en Italie, et dont le chant strident forme, en Toscane et en Ombrie, durant les longs après-midis d'été, comme le soupir régulier de la nature endormie, étaient aussi l'objet de ses sympathies. L'une d'elles, nous raconte un de ses historiens, avait élu domicile sur un figuier, près de sa cellule, à la Portioncule. (( Un jour le saint (( lui dit en lui tendant la main : Ma sœur (( cigale, viens à moi. Elle obéit et sauta sur (( sa main. Chante^ ma sœur cigale, dit Fran- (( cois, loue le Seigneur avec ton cri de juhi- (( lalion. Elle entonna et continua son cri de « jubilation, jusqu'à ce que François lui eut c( dit qu'elle était une gentille cigale. Elle (( retourna alors sur son figuier. Pendant (( une semaine entière, le saint, (jui avait (( surpris sa cachette, falla voii' tous les « jours. 11 passait doucement le doigt sur (( elle et lui disait : Chante. Elle chantait. (( A la fin, il dit à ses compagnons : Donnons
(( coni^é à notice sœur' la cigale; voilà assez de (( temps qu'elle nous réjouit par ses chansons. (( Nous finirions par en avoir de la vanité. La (( cigale s'en alla comme bonne fille d'obéis- (( sance. On ne la revit plus. Les Frères (( étaient dans l'admiration. )) — Et l'auteur à qui j'emprunte ce gracieux récit ajoute spirituellement : C( Us avaient bien raison ; pour (( une cigale la bonne volonté avait été (( grande ^ »
Mais, plus encore que les cigales ou les vers de terre, les oiseaux du ciel étaient l'objet de ses prédilections. On n'a pas oublié, sans doute, qu'il savait leur imposer le silence, et que, lorsqu'il prêchait, il réussissait à fixer leur attention. Il lui arriva même un jour de prêcher spécialement pour eux. C'était en Ombrie, entre Cannaio et Bevagna. François vit, à côté de la route où il marchait, quelques arbres sur lesquels étaient une multitude presque infinie d'oiseaux.
De quoi il s'émerveilla, et il dit à ses compag-nons : Vous m'attendrez ici sur le chemiîi, car il faut que j'aille prêcher les oiseaux, mes petits frères. Il entra donc dans le champ, et se mit à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre. A
1 Histoire de saint François d'Assise, par l'abbé Le Monnier. Chap. XX.
sa voix ceux qui étaient sur les arbres vinrent se réunir autour de lui et se tinrent immobiles durant tout le temps que dura la prédication... Or voici à peu près quelles furent les paroles de saint François dans cette circonstance .* Chers oiseaux, mes petits frères^ vous devez à votre créateur une bien grande reconnaissance ; et toujours et en tous lieux vous devez le louer. C'est à lui que vous devez la liberté de voler où il vous plaît ; c'est lui qui vous a revêtus d'un double et triple vêtement ; c'est lui qui^ dans l'arche de Noé, a réservé quelques-uns des vôtres pour conserver votre race; c'est à Inique vous devez l'air que vous respirez. Outre cela vous ne semez ni moissonnez, et Dieu vous nourrit et vous donne les fleuves et les fontaines pour vous abreuver ; il vous donne les montagnes et les vallées pour votre refuge et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer, ni coudre, Dieu prend soin de vous vêtir, vous et vos petits. Votre créateur vous aime donc beaucoup, puisqu'il vous accorde tant de bienfaits. Gardez-vous donc, mes petits frères, de vous montrer ingrats envers lui; appliquez-vous, au contraire, à lui rendre le tribut constant de vos louanges. François leur ayant dit ces paroles, les oiseaux, tous tant qu'ils étaient, commencèrent à ouvrir le bec et les ailes, tendant le cou, et inclinant respectueusement la tête jusqu'à terre; ils montraient ainsi, par leurs mouvements et par le gazouillement qu'ils faisaient entendre, l'extrême plaisir que
leur procuraient les paroles de leur prédicateur. Et saint François se réjouissait avec eux ; il était charmé et s'émerveillait beaucoup d'une telle multitude d'oiseaux, de leur admirable variété, et aussi de l'attention qu'ils lui prêtaient et de leur familiarité. Et, pour cette raison, il trouvait sujet en eux de louer dévotement le créateur. Finalement, la prédication terminée, saint François leur fit le sig'ne de la croix, et leur donna licence de partir *.
Voilà des oiseaux bien dociles ; et je crois que beaucoup de prédicateurs, dans nos églises, s'accommoderaient d'avoir toujours un auditoire aussi sérieux et aussi attentif.
François ne se contentait pas d'ailleurs de prêcher à ses chers petits frères la reconnaissance envers leur créateur ; il lui arrivait aussi parfois de s'intéresser, si je puis dire, aux affaires de leur ménage, et de leur donner des conseils d'ordre éminemment pratique. Un jour il voit un jeune homme qui, ayant pris un grand nombre de tourterelles, s'en allait les vendre.
Saint François qui avait pour les animaux d'un naturel doux une affection toute particulière... considère ces oiseaux d'un regard plein d'une tendre compassion, puis, s'adressant à celui qui les
^ Je me sers à la fois de la traduction d'Ozanam et de celle de M. l'abbé A. Riche. Fioretti ou Petites Fletirs de saint François d'Assise. Paris. Bray et Retaux 1883.
portait : 0 bon jeune homme! lui dit-il, donnemoi ces tourterelles ; que des oiseaux si doux que l'Ecriture représente comme les emblèmes des âmes chastes^ humbles et fidèles, ne viennent pas à tomber entre les mains d'hommes cruels qui les feraient mourir. A ces mots, le jeune homme, soudainement inspiré de Dieu, présenta ses oiseaux, et saint François, en les recevant dans son sein, leur adressa ces douces paroles: Tourterelles^ mes chères petites sœurs simples, innocentes et chastes, pourquoi donc, vous êtes-vous laissé prendre ainsi ? Mais je veux vous arracher à la mort, et vous faire des nids ou vous puissiez vous multiplier selon l'ordre qui vous est donné par votre créateur. Et aussitôt il se mit en devoir de leur disposer des nids. Les tourterelles s'y fixèrent, y firent leurs œufs, élevèrent leurs petits, et tout cela en présence des religieux qui les entouraient*.
Assurément l'obéissance leur était facile, et je ne puis m'empècher de supposer que ces innocentes petites bètes n'avaient peutêtre pas attendu les bons coixseils du saint pour exécuter l'ordre qui leur avait été donné par leur créateur.
» Ibidem. Il faut observer ici et admirer la parfaite simplicité de François et de ses religieux. Ce n'est pas chez eux qu'on eût trouvé l'élrange pruderie d'une maîtresse de maison que j'ai connue, et qui exigeait que, dans son poulailler, le nombre des coqs fût strictement égal à celui dos poulos, afiu sans doute d'éviter les ménages irréguliers.
François allait même plus loin encore.
Il lai arrivait aussi parfois de s'associer aux chants des oiseaux, et de se faire, pour ainsi dire, oiseau lui-même avec eux. Un soir, dans les forêts de l'Alverne, il entendit chanter un rossignol. Il s'amusa à lui répondre, en imitant sa mélodie. L'oiseau, piqué au jeu, riposta de plus belle. Le saint répliqua de son côté. Cette conversation se prolongea fort avant dans la nuit. François, d'ailleurs, n'eut pas le dernier mot. De guerre lasse, il dut se taire. Dans ce duo, ou dans ce duel, entre un saint et un rossignol, c'est le saint qui fut battu.
Avec les rossignols et les tourterelles, les agneaux et les brebis étaient aussi l'objet des plus tendres sollicitudes de François. Il faut ajouter que ceux ou celles avec qui il avait à faire étaient d'une espèce particulière. François était en relation avec une noble dame romaine nommée Jacqueline de Settisoli.
Il voulut un jour lui faire un petit présent de sa façon. (( Ce fut un jeune agneau qu'il avait (( élevé avec soin. En bête qui sortait d'une (( telle école, l'agneau se fit aussitôt le com- (( pagnon religieux de la dame. II allait à (( l'église avec elle, y restait tant qu'elle y
(( restait, et la suivait lorsqu'elle rentrait C( dans son palais. Etait-elle moins diligente (( à se lever le matin ? Il la réveillait par ses (( bêlements et la pressait h sa toilette des (( coups de ses petites cornes, comme pour (( l'avertir que l'heure de l'adoration avait (( sonné. Jacqueline obtempérait le plus vite (( qu'elle pouvait aux exigences de son maître (( en dévotion. Elle regardait l'agneau comme (c un bon disciple de saint François. Elle (( l'aimait, disait-elle, pour l'office qu'il rem- (( plissait auprès d'elle ^. ))
François possédait lui-même une brebis qui n'était pas moins bien dressée, et, je dirais plutôt, pas moins bien élevée que l'agneau de madame Jacqueline. C'était un cadeau qu'une personne pieuse lui avait fait. Cette brebis accomplit bientôt des prodiges. Saint Bonaventure raconte que « lorsque les (( religieux allaient chanter au chœur, cette (( bestiole allait aussi et les suivait à l'église a où, sans que personne lui enseignât, elle (( bêlait devant l'autel de la Vierge Marie (( et de son Fils, l'agneau sans tache, comme (( les voulant sahuM* et louer. I^'.t lorscju'on
* Histoire de saint Frati<^ois d'Assise, par rabl)t^ Le Mounier. Chap. XX.
(( élevait la sainte Hostie à la messe, elle (( s'inclinait, mettant les genoux contre terre, (c honorant et adorant son créateur. Voilà (( une brebis » — ajoute spirituellement l'historien de saint François que je cite de préférence — (( voilà une brebis qui en eût (( remontré à plus d'un chrétien *. ))
On a cherché à expliquer de diverses manières les bons rapports qui existaient entre François d'Assise et les animaux, la touchante familiarité avec laquelle les bêtes en usaient envers lui, et aussi l'affectueuse déférence qu'elles lui témoignaient. M. Ozanam admet — et cette supposition aussi ingénieuse que charmante est très plausible — qu' (c en pré- (( sence des serviteurs de Dieu les animaux (( n'éprouvent plus cette horreur instinctive (( que notre corruption et notre dureté leur (( inspirent. Lorsque le pénitent d'Assise, » — ajoute-t-il, — (( tout abîmé de jeûnes et de (( veilles, quittait sa cellule et se montrait (( dans les campagnes de l'Ombrie, il semble (( que sur cette figure amaigrie, où il n'y avait (( presque plus rien de terrestre, les animaux (( ne voyaient plus que l'empreinte divine, et (( ils entouraient le saint pour l'admirer et le
1 Ibidem.
(( servir. Les lièvres et les faisans se réfu- (( giaient dans les plis de sa robe. S'il pasce sait près d'un pâturage et que, suivant sa C( coutume, il saluât les brebis du nom de (( sœurs, on dit qu'elles levaient la tête et cou- ({. raient après lui, laissant les bergers stupé- C( faits *. )) Sans vouloir amoindrir en rien ce que cette explication a de vrai en même temps que de surnaturel, on peut faire observer aussi, et le fait est particulièrement sensible chez les chiens, que certains animaux, du moins les animaux domestiques, distinguent, par une sorte d'instinct infaillible, les gens qui les aiment, et qu'ils savent même mesurer, en quelque manière, le degré d'affection qu'on a pour eux. On peut aussi supposer, je crois, qu'au treizième siècle, en Italie, la pullulation étant beaucoup plus considérable encore qu'elle ne l'est aujourd'hui, la relation entre l'homme et les bêtes était différente de ce qu'elle est de nos jours, et qu'elle se rapprochait un peu de ce qu'elle est actuellement aux Indes, où, sous l'influence du bouddhisme, elle se trouve empreinte d'une sorte de familiarité, de cordialité qui nous étonne. Il y a quelques années, je me
' Les Poètes Franciscains. Chap. II.
trouvais à Bombay. Lorsque, les fenêtres de ma chambre grandes ouvertes, j'écrivais à ma table, de grosses corneilles noires, qui foisonnent dans cette ville, venaient sautiller sur mes papiers et sur mes livres ; elles se perchaient aussi parfois sur le dossier de ma chaise ou sur mes épaules. Je ne les avais cependant jamais traitées de sœurs, et je n'avais rien fait, je l'avoue, qui pût me valoir, de la part de ces aimables volatiles, d'aussi indiscrètes privautés.
Quatre siècles après François d'Assise, un autre saint qui portait le même nom, et qui nous touche de plus près, a beaucoup aimé, lui aussi, la nature et les êtres de la création, et il leur a donné une large place dans ses écrits. Mais il les aimait à sa manière, et cette manière était celle de l'époque et de la société où il vivait. L'amour de saint François de Sales pour les fleurs, pour les fruits dont il dégage de si nombreux symboles, pour les animaux dont il décrit avec tant de complaisance les mœurs, en les enjolivant, je crois, quelque peu, et qu'il lui arrive souvent de nous proposer comme des modèles de bonne conduite, n'est pas un amour simple, spontané, je dirais désintéressé, comme celui du
Poçerello d'Assise. Ces tiercelets de faucons dont il nous vante l'adresse au vol, ces lièvres dont le pelage change de couleur suivant la saison, ces perdrix de Paphlagonie qui, dans son histoire naturelle un peu fantaisiste, ont deux cœurs, cet éléphant dont il nous loue V lionnestetè et qu'il tient très sérieusement pour la plus digne héte qui çii>e sur la terre ^, on sent très bien que François de Sales ne les aime pas pour eux-mêmes, parce que ce sont des êtres doués de vie, des frères et des sœurs que Dieu nous a donnés, mais qu'il les aime surtout à cause des leçons de morale qu'il leur emprunte, du profit spirituel qu'il en retire, je n'ose pas trop dire, par respect pour notre saint évêque, des effets de style qu'ils lui fournissent. Ces abeilles, ces avettes qui lui sont si chères, le lui sont surtout à cause du miel de dévotion qu'elles lui procurent. Saint François de Sales n'eut jamais écrit le Chant de louange des Créatures, où il l'eut conçu et composé d une tout autre manière. Je ne crois pas que François d'Assise eût compris, et je doute qu'il eût toujours goûté les compaiaisons et les allégo-
' l)i(roduclio7i d la vie dévote. Troisième partie. Chapitre XXXIX. 7.
ries de V Introduction à la çie décote et du Traité de l'amour de Dieu. Je ne puis m'empêcher de penser qu'il eut trouvé que le spirituel évéque savoyard mettait un peu trop du sien dans la nature, et qu'il raffinait un peu trop peut-être sur les créatures du bon Dieu. J'ai beaucoup insisté sur le caractère de simplicité, de spontanéité de l'amour que François portait aux animaux, parce que je crois qu'il importe très fort de bien le distinguer de certaines formes d'affection que cet amour revêt de temps à autre. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne trouverait pas trace, chez notre saint, de cette sensibilité un peu puérile et maladive, de cette sensiblerie, pour employer le vrai mot, qui fait que, sur leurs vieux jours, des cœurs solitaires, à qui la vie n'a pas été prodigue de joies, s'attachent outre mesure à leurs matous ou à leurs tou-tous. Je n'ai pas besoin de dire aussi qu'on ne trouverait rien chez lui de l'amertume rancunière qui faisait dire à une femme d'esprit : Plus J'ai connu les hommes ^ plus J'ai aimé les chiens. Je ne crois pas non plus que, si saint François d'Assise vivait de nos jours, il prendrait part à ce que l'on appelle, d'un mot plus barbare encore peut-être que la chose qu'on veut
combattre, l'agitation anti-vivisectionniste. Je pense, en tout cas, que, s'il protestait contre les excès des vivisecteurs, il le ferait avec infiniment plus de mesure et de prudence que les agitateurs à qui je songe en ce moment. Je ne mets pas en doute, au contraire, que, s'il revenait au milieu de nous, il serait non seulement, cela va sans dire, président d'honneur, mais membre actif de toutes nos sociétés de protection des animaux. Il disait parfois — et l'on voit par là qu'il ne craignait pas l'intervention de l'Etat dans ces matières — que (( s'il parlait h l'empereur, il le sup- (( plierait de faire une loi spéciale pour obli- (( ger les gens à jeter des graines de froment (( et autres semences dans les rues des villes (( et dans les campagnes, le jour de Noël, afin (( que les oiseaux, et particulièrement nos (( sœurs les alouettes, aient à manger dans « un jour d(^ si grande solennité, et cela par (( respect pour le Fils de Dieu* ». Il me vient même quelquefois à l'esprit (jue, s'il vivait à notre époque, François, ([ui témoignait tant de sollicitude aux vers de terre, fonderail de nouvelles sociétés prolectiiccs eu laveui- de ces menues bestioles, de ces mouclu^s, mous-
* La Legyenda di san Fraticesco, etc. Cap. LXXI.
tiques et moucherons, pour ne pas parler d'autres insectes, sur qui nous nous arrogeons si aisément, et très indûment peut-être, le droit de vie et de mort. Il est excessivement difficile, en effet, dans nos relations avec ces petites créatures, de savoir où commence véritablement pour nous le droit de légitime défense, et si une piqûre, assez inoffensive après tout, mérite réellement la peine capitale que nous leur infligeons avec si peu de scrupule. J'ai beaucoup médité sur ces matières, en Italie, où l'occasion d'y réfléchir ne nous est que trop fréquemment donnée. Au risque de faire sourire, j'avouerai que j'en suis venu à penser que Tartufe n'était peutêtre pas, en réalité, aussi ridicule qu'il le semble, lorsqu'il s'accusait
D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère *.
Les divers traits que je viens de citer de l'amour de François pour les animaux sont empruntés, pour la plupart, à un écrit dont je dois dire un mot en terminant, parce qu'il tient une grande place dans la littérature franciscaine, et, l'on peut dire aussi, dans la
1 Tartufe. Acte 1. Scène VI.
littérature italienne au moyen âge. Ces Fioretli ou Petites Fleurs de saint François d'Assise\ dont l'auteur, comme celui de V Imitation^ est demeuré inconnu, sont nées très probablement dans la seconde moitié du quatorzième siècle. On ne sait si elles ont été rédigées d'abord en latin ou dans l'italien populaire de l'époque. Ce qui est certain, c'est que, dans ces courts récits qui se suivent sans aucun ordre, François et ses premiers compagnons revivent devant nous avec un air de ressemblance, de vérité, une sorte de fraîcheur naïve qui est la meilleure preuve de leur parfaite authenticité. Ces narrations ingénues, nous dit gracieusement Ozanam, (( ressemblent vraiment aux fleurs, qui ne (( publient pas le nom de leur jardinier, mais (( qui annoncent leur saison. Tout dans ce (( livre respire la foi, la naïveté du moyen (( Tige'^. )) Et plus récemment, en se servant de la même image, M. Paul Sabatier nous dit qu'(( écloses sous le ciel de TOm- (( brie, au pied des oliviers de Saint-Damien (( ou des sapins de la Marche d'Aucune, ces
^ M. Paul Sahatier en prépare, en ce moment, une édition critique.
2 Les Poètes Franciscahis. Chap. VII.
(( fleurettes sauvages ont un parfum et une (( originalité qu'on attendrait en vain de (( fleurs entourées des soins d'un savant jar- (( dinier*)). C'est le parfum d'une de ces fleurettes sauvages qu'avant de finir je voudrais respirer. Un récit très célèbre, plus célèbre en réalité que connu, va nous montrer François non plus en relation avec des brebis et des tourterelles, mais aux prises avec un des animaux les plus farouches de la création. J'avais eu d'abord l'intention de le traduire moi-même directement de l'italien et de le mettre dans le naïf et savoureux français du quatorzième siècle ; mais, le temps et surtout la science philologique nécessaire m'ayant manqué pour le faire, j'emprunte la traduction d'Ozanam, ou plutôt — c'est un touchant secret conjugal que je crois avoir surpris^ — celle de la femme distinguée qui a si dignement porté son nom, et dont le souvenir demeure si vivant chez tous ceux qui ont eu le privilège de la connaître. Ecoutons main-
1 Vie de saint François d'Assise. Étude critique des sources. V. Les Fioretti. Page CXI.
2 « Une main plus délicate que la mienne a choisi et « mis en français les plus pieux, les plus touchants, les « plus aimables récits des Fioretti^ en s'efforçant de ser- « rer de près le tour simple et vif du vieux narrateur. » — Les Poètes Franciscains. Préface.
tenant, dirai-je, la mirifique et très véridique histoire du loup de Gubbio :
Au temps où saint François demeurait dans la ville de Gubbio, parut dans les environs un loup monstrueux, terrible et féroce, qui dévorait non seulement les animaux, mais aussi les hommes... et, par peur de ce loup, on en vint au point que personne n'osait sortir de la cité. Donc saint François, ayant compassion des hommes de ce pays, voulut aller au devant du loup, bien que les habitants ne le lui conseillassent en aucune façon ; il fit sur lui le signe de la très sainte croix, plaça toute sa confiance en Dieu, et sortit de la ville avec ses compagnons. Mais, les autres craignant d'aller plus outre, saint François prit son chemin vers le lieu où était le loup. Or, voici qu'à la vue de beaucoup de gens de la ville qui étaient venus pour être témoins de ce miracle, le loup alla à la rencontre de François la gueule ouverte ; et, comme il s'approchait de lui, saint François lui fit le signe de la très sainte croix, et lui dit en l'appelant: Viens ici, frère loup ;je te commande, de la part du Christ, de ne faire de mal ni à moi, ni à personne. Chose admirable! incontinent après que saint François eut fait le signe de la croix, le loup terrible ferma la gueule, s'arrêta de courir, et, obéissant au commandement, vint, doux comme un agneau, se coucher aux pieds de saint François. Alors le saint lui parla ainsi : Loup, tn fais l)eaur()ap de dommages en ce paijs ; tu as ramnns de (jrands méfaits, détruisant et tuant les créatures de
Dieu; et non seulement tu as tué et dévoré les bêtes, mais tu as eu la hardiesse de tuer les hommes faits à l'image de Dieu, cause pour laquelle tu es digne de la potence comme voleur et homicide très méchant. Les gens crient et se plaignent de toi, et toute cette ville est ton ennemie. Mais je veux, loup, faire la paix entre eux et toi, si bien que tu ne les offenses plus désormais, qu'ils te pardonnent tes offenses passées, et que ni les hommes ni les chiens ne te persécutent plus. Ces paroles dites, le loup, par les mouvements de son corps, de sa queue et de ses yeux, inclinant la tête, faisait sig-ne d'agréer ce que saint François disait, et de vouloir s'y tenir. Alors François reprit ; Puisqu'il te plaît de conclure et de tenir cette paix, je te promets que je te ferai défrayer de tout, pendant que tu vivras avec les hommes de ce pays. Ainsi tu ne pâtiras plus de la faim; car je sais bien que la faim t'a fait faire tout ce mal^. Mais, puisque je t'obtiens cette grâce, je veux, loup, que tu me promettes de n'attaquer jamais aucune persojine humaine, ni aucun animal. Me prometstu ceci ?... Et le loup, en inclinant la tête, fit évidemment signe qu'il promettait. Et saint François lui dit: Loup, je veux que tu me fasses foi de cette promesse, afin que je puisse bien m! y fier. Et saint François tendit la main pour recevoir la foi du loup. Celui-ci leva la patte droite de devant,
^ Voilà notre cher saint qui, dans sa l)onté, trouve des circonstances atténuantes aux méfaits de son frère loup.
et familièrement la posa sur la main de saint François, lui donnant ainsi tel signe de foi qu'il pouvait. Alors le saint dit : Loup, je te commande, au nom de Jésus-Christ, de venir à l'heure même, sans hésiter aucunement, et nous allons conclure cette paix au nom de Dieu. Et le loup obéissant se mit en route avec lui, doux comme un agneau. Ce que voyant les gens de la ville, ils s'émerveillaient fort; et soudain cette nouvelle se répandit vers toute la cité, et toutes gens, hommes et femmes, grands et petits, jeunes et vieux, se pressaient vers la place pour voir le loup avec saint François. Et le peuple étant réuni, le saint monta sur un lieu élevé pour le prêcher...
La prédication finie, François ajouta : Ecoutez, mes frères f le loup qui est ici m'a promis, et il m'en a donné sa foi, de faire la paix avec vous, et de ne vous offenser plus jamais en aucune chose. En retour, vous lui promettez de lui donner chac/ue jour le nécessaire ; et je me rends caution pour lui, qu'il observera fermement le pacte de la paix. Alors le peuple, tout d'une voix, promit de le nourrir jusqu'à la fin de ses jours. Et saint François, devant tous, dit au loup : Et toi, loup, promets-tu d'observer avec ceux-ci le pacte de la paix, en sorte que tu n'offenses ni les hommes, ni les animaux, ni aucune créature ? Et le loup s'uiji'enouilla et inclina la tôte, et, avec les mouvements de son corps, en flattant de la queue et des oreilles, il témoigna autant que possible (ju'il voulait observer le pacte.
Saint François dit alors : Loup, je veux que, comme tu m'as donné foi de cette promesse hors de la porte, de même, devant tout le peuple, tu me fasses foi de ta promesse, et m'assures que tu ne me rendras pas dupe de la garantie et caution que j'ai donnée pour toi. Alors, le loup, levant la patte droite, la posa dans la main de saint François. Or cet acte et ceux qu'on a dits ci-dessus causèrent une si g-rande allégresse et admiration dans tout le peuple, soit pour la dévotion du saint, soit pour la nouveauté du miracle, soit pour la paix du loup, que tous commencèrent à crier vers le ciel, louant et bénissant Dieu de leur avoir donné saint François, qui, par ses mérites, les avaient délivrés de la g-ueule d'une si cruelle bête .
Le loup vécut ensuite deux années à Gubbio ; il entrait familièrement dans les maisons, de porte en porte, sans faire de mal à personne, et sans qu'il lui en fût fait, nourri courtoisement par les gens du lieu; et, tandis qu'il s'en allait ainsi parla ville et par les maisons, jamais aucun chien n'aboya contre lui. Enfin, après deux ans, le loup mourut de vieillesse, et les habitants le regrettèrent beaucoup. Car le voyant aller si débonnairement par la ville, ils se rappelaient mieux la vertu et la sainteté de saint François^.
On a cherché quelquefois à expliquer d'une manière symbolique la gracieuse légende que je viens de citer. Ozariam nous dit, par exem-
^ Les Poètes Franciscains. Chapitre Vil.
— loi —
pie, que (( le loup voleur et homicide, mais (( docile après tout, qui pose sa patte dans (( la main de saint François, et qui tient sa (( promesse de ne faire mal à personne , (( représente bien le peuple du moyen âge, (( terrible dans ses emportements, mais de (( qui l'Eglise ne désespère pas, dont elle c( prit la main meurtrière dans ses mains (( divines, jusqu'à ce qu'elle lui eût inspiré (( cette horreur du sang, le plus beau et le (( plus incontestable caractère des mœurs (( modernes* ». Je ne méconnais certes pas ce que cette très éloquente explication a de parfaitement vraisemblable. Je préfère cependant, pour ma part, accepter la légende telle quelle, avec la môme simplicité enfantine qu'y a mise l'écrivain anonyme qui Va rédigée. J'aime à me représenter, je l'avoue, ce bon vieux loup, vers la fin de sa vie, so promenant débonnairement dans les rues de Gubbio, et, comme un bon frère quôteur, allant demander sa pitance de porte en porte. (( Les Fioretti » — dit agréablement ]\I. Gebhart — « les Fiorclti laissent presque enten- (( dre qu'il mourut on odeur de sainteté.^»
* Ibidem. Chap. VII.
2 U Italie mystique. Chap. III.
Cet amour de la nature, cette intelligence, je dirais cette compréhension de l'animal, saint François d'Assise devait les transmettre à la littérature italienne en général, et particulièrement à celui qui, dès le début de cette littérature, au quatorzième siècle, la représente, la personnifie, la résume en lui-même pour ainsi dire. Aucun poète ancien ou moderne n'a eu, je crois, au même degré que Dante, l'art de comprendre un paysage, de le saisir, de le fixer en quelques traits qui se gravent à tout jamais dans la mémoire. Aucun aussi ne nous a si bien décrit, avec cette sobriété de couleurs, cette plasticité de style et cette concision lapidaire qui sont la marque spéciale de son génie, l'attitude du lion au repos ^, les chèvres qui se rassemblent auprès de leur chevrier appuyé sur sa houlette ^, et aussi les brebis qui « sortent du bercail, (( une à une, deux à deux, trois à trois; et (( les autres demeurent toutes timides, les (( yeux et le museau à terre ; et ce que fait la (( première, les autres le font, montant sur (( son dos si elle s'arrête, simples et paisi- (( blés, sans savoir pourquoi^ ». Mais ce sont
» Piirg. VI. 66.
2 Purg. XXVII. 7t5-81.
3 Puro-. III. 79-84.
surtout les oiseaux qui ont le plus souvent fourni au divin poète la matière de ses gracieuses et si exactes comparaisons. Une dame anglaise, de mes amies, qui a fait une fort curieuse étude de ce qu'elle appelle l'ornithologie chez Dante, a relevé dans la Dwine Comédie, toutes les similitudes empruntées au royaume de l'air et à ses habitants. Le nombre en est considérable. Tantôt c'est l'alouette qui (( commence par chanter en prenant son essor (( dans les airs, et puis se tait, rassasiée du (( charme de ses derniers accents* ». Tantôt ce sont les grues qui (( vont chantant leur lai (( en formant dans les airs de longues files ^ ». Mais — et c'est ici que rinflucnce du Poi^erello d'Assise est le plus sensible — ce sont les tourterelles, ce sont les colombes (pii ont surtout le don d'inspirer l'immortel amant de Béatrice. 11 nous les montre tantôt, lorsque, (( cueillant le blé ou l'ivraie, elles sont (( rassemblées pour prendre leur nouirllure, (( trancpiilles, et sans montrer ToigucMl ([ui (( leur est habituel », tantôt, dans le célèbre épisode de Françoise de Rimini, lorsque,
» Par. XX. 73-75.
2 IqI. V. 46-47.
■•« l'ui-. II. 124- 12(;.
(( appelées par le désir, elles s'en viennent (( à leur doux nid, à travers l'air, les ailes dé- (( ployées et immobiles ^ ». Tantôt, enfin, il nous fait voir, et c'est là une véritable petite scène de ménage qu'il nous présente, ce une C( colombe qui se place auprès d'une de ses (( compagnes, et l'une et l'autre qui, se met- (( tant à tourner et à roucouler, se manifestent (( réciproquement leur affection ^ ». Certainement, dans ses courses vagabondes et dans les loisirs forcés de son exil, Dante avait pu observer lui-même, directement, ces scènes champêtres et familières qu'il nous décrit avec autant de poésie que de précision. Mais il est très évident aussi que le souvenir de saint François, si vivant encore à l'époque où vivait lui-même le grand poète et dans les provinces qu'il parcourait, y est pour quelque chose. On peut dire que, dans les vers admirables de simplicité naïve dont la DU>ine Comédie est si riche, beaucoup plus riche qu'on ne se le figure d'ordinaire, on retrouve l'écho de la douce voix du saint qui évangélisait les brebis et qui prêchait aux petits oiseaux.
1 Inf. V. 82-84.
2 Par. XXV. 19-21.
On y retrouve plus et mieux encore. Un des hommes qui connaissent aujourd'hui \c mieux Dante, ou, comme on dit en Italie, un de nos dantistes les plus distingués, a écrit tout récemment que la DUnne Comédie est la profession franciscaine de Dante ^. Dante, en effet, semble avoir toujours eu une admiration très vive et une dévotion toute spéciale pour François d'Assise. Il paraît à peu près prouvé qu'après la mort de Béatrice, dans sa douleur inconsolable, — et qui, comme presque toutes les douleurs inconsolables d'ailleurs, fut assez vite consolée, — il eut un instant l'idée d'entrer dans l'Ordre des Frères Mineurs. Il est très certain qu'ayant renoncé, et, je crois, pour de très bons motifs, à donner suite à cette pensée, il se fit inscrire du moins dans le Tiers Ordre de la pénitence, qu'il en poitait sui' lui-même le cordon ^, et ([ue, h)rs([u'il moui'ut en 1321, à Ravenne, il vouhit, comme
' Article déjà cité de Mous. Barlolini dans le Gloniale Arcaiico.
2 On sait qu'au c'ant XVI de VEvfe.)', Danle dit : « J'avais une corde comme ceinture, avec laquelle j'avais « pensé maintes fois prendre la panthère h la peau tache- « tée. » Par cette panthère on eulen<l j^énéralemont la luxure, ou les tentations de la chair, qut' Dante avait cherché à vaincre — et je crois qu'il n'y avait i^iière réussi — en C('i<^nant la corde, c'esl-à-dire en entrant dans le Tiers Oi'dre de saint François.
les tertiaires en avaient alors le droit, je crois qu'ils l'ont encore aujourd'hui, être enseveli dans la robe de bure franciscaine. On peut donc dire du plus grand poète moderne, comme Ozanam l'a dit de frère Pacifique, que, par un sentiment d'humilité qui l'honore, il voulut, au moment de paraître devant Dieu, (( cacher son front couronné sous le capuchon (( de saint François^».
11 avait voulu aussi, à ce saint qu'il avait tant aimé, rendre un magnifique hommage dans son poème. Lorsque, conduit par Béatrice qui représente, comme on sait, dans la dernière partie de son voyage mystique, la théologie ou la foi, comme, dans les deux premières, Virgile représente la philosophie ou la raison humaine, lorsque, dis-je, Dante arrive dans la région du paradis où se trouvent les grands docteurs de l'Eglise, il place dans la bouche de l'un d'entre eux, qui n'est autre que saint Thomas d'Aquin, le plus splendide éloge qui ait peut-être jamais été écrit en vers, et cet éloge est celui du Po^>erello d'Assise dont la çie admirable, comme il le dit lui-même, se chanterait mieux dans la gloii^e du ciel. De ce célèbre passage de la
1 Les poètes franciscains. Chap. III.
Divine Comédie, où se trouve résumée, avec cette précision h la fois concise et poétique dont Dante a eu seul le secret, toute la vie que j'ai racontée, je citerai, pour finir, quelques strophes, en regrettant de ne pas pouvoir le faire dans la langue merveilleuse où elles ont été écrites.
Entre le Tupino et la rivière qui s'écoule de la colline choisie par le bienheureux Ubaldo, une côte fertile descend d'une haute montag'ne...
Au point où cette côte est le moins rapide naquit un soleil, comme le soleil naît lui-même quelquefois des ondes du Gang-e.
Et que celui qui parle de ce lieu ne dise pas Assise, car ce serait dire trop peu, mais qu'il dise Orient, s'il veut parler exactement.
Il n'était pas encore très loin de son lever, lorsqu'il commença à faire sentir à la terre le bienfait de sa grande vertu.
Car, tout jeune; il lutta contre son père pour l'amour de cette femme à qui, comme à la mort, nul n'ouvre sa porte avec plaisir.
Et, devant la cour spirituelle, et en présence de son père, il s'unit à elle, et puis, de joui' en jour, il l'aima plus vivement.
(^elle-ci, veuve de son premier mari, pendant mille et cent ans et plus, délaissée et obscure, était restée jusqu';\ lui sans être recherchée par personiu'...
11 ne lui avait servi de rien d'avoir été si Hdéle
et si hardie que, taudis que Marie demeurait au pied de la croix, elle monta sur la croix même pour y pleurer avec le Christ ^.
Mais, pour ne pas parler un lang-ag-e trop obscur, François et la Pauvreté sont les deux amants qu'il te faut reconnaître dans ce lon^T;discours.
La bonne harmonie qui rég-nait entre eux, leurs joyeux visages, l'amour et l'admiration qu'exprimaient leurs douxreg-ards, faisaient naître, chez les autres, de si saintes pensées
Que le vénérable Bernard enleva le premier ses chaussures pour courir après une si grande paix, et, tout en courant, il lui parut qu'il n'allait pas assez vite...
Et aucune faiblesse d'âme ne fit baisser le regard de François, quoiqu'il fût fils de Pierre Bernardone et qu'il parût vivre dans l'abjection.
Mais il exposa, avec une dignité royale, ses projets de vie austère à Innocent, et il obtint de lui pour son ordre religieux une première approbation...
Et lorsque, par la soif du martyre, il prêcha, en présence du Soudan orgueilleux, l'obéissance au Christ et à ceux qui le suivirent.
Comme il trouva les peuples trop rebelles à la conversion, pour ne pas rester inactif, il vint recueillir le fruit de ce qu'il avait semé en Italie.
Sur un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il
^ Ici Dante s'est évidemment inspiré du passage de l'ot-aison de saint François sur lequel j'attirais tout à l'heure l'attention.
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reçut du Christ le sceau suprême que ses membres portèrent pendant deux ans *.
Quand il plut à Celui qui l'avait choisi pour un si ^rand bien de l'appeler là-haut à la récompense qu'il avait méritée par son humilité.
Il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, la dame qui lui avait été si chère, et il leur ordonna de l'aimer fidèlement ;
Et c'est du sein de cette dame que cette belle âme voulut s'élancer pour retourner dans sa patrie ; et, pour son corps, elle ne voulut point d'autre cercueil que la pauvreté 2,
A la splendeur de ec langage, dont une pale traduction ne peut donner qu'une bien faible idée, il est aisé de mesurer toute l'étendue de l'admiration que le petit pauvre du bon Dieu avait inspirée au grand poète catholique du moyen âge.
Or, par un phénomène très étrange dont nous chercherons bientôt à nous expliquer les causes, ce ne sont plus seulement aujourd'hui les croyants comme Dante qui professent [)()ur saint François d'Assise la plus siii- (^ère et la [)lus respectueuse admiration. Celte admiration, je dirais presque ce cult(\ s'est étendu de nos jours l\ beaucou[) de ceux ([ui,
1 Les stigmates.
2 Fur. XI. 43-117.
de près ou de loin, se rattachent à ce que Sainte-Beuve, qui lui-même en faisait partie, appelait le grand diocèse de la libre pensée. Beaucoup d'hommes aujourd'hui, dans le monde philosophique et littéraire, qui ne croient à rien de ce qu'a cru François d'Assise, professent de le comprendre et de l'aimer mieux que personne. Que dis-je? ils ont la prétention de nous enseigner, à nous, comment il nous faut le comprendre et pourquoi nous devons l'aimer ! Comment deux de ces hommes, les plus connus parmi les libres penseurs qui se sont occupés récemment àxxPoverello d'Assise, ont parlé de notre cher saint, pourquoi ils l'ont toujours fait, il faut le reconnaître, avec respect et sympathie, et ce qui leur a manqué, selon nous, à l'un et à l'autre, pour le comprendre et pour l'aimer comme il doit l'être, ce sera là la matière de notre prochaine et dernière étude.
TROISiEMR ETUDE
Saint François d'Assise et ea liijue pensée
CONTExMPORAINE . Poi RQUOI ReNAN ET
Paul Sahatiei; ont parlé du saint avec respect ET sympathie. — Ce qui eeur a manqué