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tenait souvent de lui : // a écrll sur Jésus autrement qu'on ne doit ; mais il a bien parlé de saint François. Saint François le sauvera"^. Et le sceptique, si satisfait de lui-même, ajoute en souriant : (( J'ai toujours eu, en effet, (( beaucoup de dévotion pour François d'As- (( sise, le considérant comme l'homme qui, (( après Jésus, a eu la religion la plus immé- (( diate de la nature. Un critique éminent, (( M. Scherer, s'est plusieurs fois étonné de (( mon goût pour ce mendiant, si complètece ment en révolte contre les saines idées de (( l'économie politique ^ C'est qu'à vrai dire (( les sympathies en histoire, comme dans la (( vie réelle, se forment bien plus par la com- (( munauté des défauts que par celle des qua- C( lités. )) — Voilà qui est singulièrement juste et très finement observé. — (( Les dé- (c fauts qui eussent très vite ruiné l'œuvre de (( François d'Assise, si l'Eglise universelle (( ne lui eût donné de la consistance et de la (( fixité, en la faussant, sont bien ceux qui ne (( m'ont laissé d'autre action sur mes con- (( temporains que de les avoir un moment
1 Nouvelles éUides dliistoire religieuse. Préface.
2 C'est bien ainsi que l'esprit froid et positif qu'était Edmond Scherer devait juger le Poverello d'Assise. Combien Renan l'a mieux compris et plus finement jugé !
(( amusés. » Ici, M. Renan se fait volontairement illusion sur lui-même; son action n'a pas du tout été aussi inofFensive qu'il nous la représente. Et il continue, en poursuivant un parallèle qui chatouille agréablement sa vanité, et en exagérant quelque peu, je crois, son propre esprit de détachement : (( Gomme (( le patriarche d'Assise, j'ai traversé le monde (( sans attache sérieuse au monde, à l'état de (( simple locataire, si j'ose le dire. Tous deux, (( sans avoir rien eu en propre, nous nous (( sommes trouvés riches. Dieu nous a donné (( l'usufruit de l'univers, et nous nous sommes (( contentés de jouir sans posséder \ »
Cette distinction entre la possession et la jouissance, M. Renan devait y revenir encore dans le cours de son article. Il a très bien vu que François d'Assise, qui défend de posséder, ne défend nullement de jouir, et il fait très finement remartjuer que (( les choses qui (( causent à l'homme le plus de vives joies (( sont justement celles ((ui n'appartiennent (( à personne, telles (|ue les gloires de la pa- (( trie, les grandeurs du passé, les chefs- (( d'œuvre de la poésie, les symboles i-eli- (( gieux, la mer, la plaine inculte, hi lorAt,
• Nouvelles études d'histoire religieuse, rivtace.
(( le désert, les sommets neigeux des mon- (( tagnes^)). Tous ceux qui ne se sentent guère les instincts du propriétaire reconnaîtront la parfaite justesse de cette observation. ^usufruit de Viinwers^ pour employer ce mot heureux, — et, en définitive, sommes-nous jamais autre chose que des usufruitiers? — suffit complètement à leur bonheur. Renan a parfaitement compris que l'acquisition de la richesse, comme il le dit, suppose quelque imperfection, que la propriété rétrécit l'âme et lui fait perdre quelque chose de sa légèreté. (( L'oiseau » — dit-il, dans une charmante comparaison que François d'Assise eût fort goûtée, — (( l'oiseau est plus agile que le limace çon qui traîne sa coquille ^. »
Ce que Renan a admirablement saisi aussi,
— et l'on voit que je lui rends toute justice,
— c'est un des traits les plus importants et, je crois bien, le trait principal de l'œuvre de François, (c Ce qui fait sa haute singularité, »
— dit-il, — (( c'est d'avoir, avec une foi et un (( amour sans bornes, entrepris l'accomplis- (( sèment du programme de Galilée. La pre-
1 Ibidem. François d'Assise. Pages 336 et 337.
(( mière règle ^ ne fut autre chose que le (( sermon sur la montagne lui-même, sans (( interprétation ni atténuations^. » Il marque également très bien le caractère éminemment démocratique de cette œuvre lorsqu'il dit qu' (( après le christianisme, le mouvement (( franciscain est la plus grande œuvre popu- (( laire dont l'histoire se souvienne^», et il ajoute, ce qui montre comme il avait merveilleusement saisi le caractère du peuple italien dont il avait si bien compris aussi, du moins pour le peuple de Rome, la dévotion sincère et naïve* : (( C'est la gloiie de l'Italie (( que le peuple y est à la fois le maître du (( parler élégant, du goût raffiné, du tact C( exquis, l'inspirateur, le collaborateur, l'ap- (( préciateur des belles choses ^. » On ne saurait mieux dire. Tous ceux qui ont vécu dans l'intimité du cher peuple italien souscriront des deux mains à ce jugement •*.
> Celle approuvée par Innocent IIl. On sait qne la seconde règle, celle appi'ouvée en 122'A par llonoiius III, subit quelqu(>s niodilicalions.
'^ Nouvelles études dliisloire reli<)ieuse. l'aye 33-1.
^ Ibidem. Page 341.
* Voir dans les Lettres à M. lierthelot, récemment publiées, les premières lettres datées de Kome.
^ Nouvelles étude^ dliistoire religieuse. Pages 340 et 341.
^ Ce jugement s'est trouvé singulièrement conlirmé par
Renan n'est pas moins heureux lorsqu'il nous décrit certains aspects de la douce figure de François. Il parle fort bien de son amour pour la nature et pour les êtres de la création. (( Le grand signe » — dit- il — ce auquel (( on reconnaît les âmes préservées de pédan- (( tisme vulgaire, l'amour et l'intelligence de (( l'animal, fut en lui plus qu'en aucun (( homme ^. )) Et il oppose très justement cet amour de François pour les bêtes, d'une part à ce qu'il appelle (( la férocité du faux spiritua- (( lisme cartésien^)), de l'autre à l'universelle bienveillance du bouddhiste qui n'est au fond qu'une sorte d'indifférence souriante. François, dit-il, a le goût de la réalité. C( Il ne (( dédaigne rien; il ne se détache de rien; il (( aime tout; il a une joie et une larme pour c( tout; une fleur le jette dans le ravissement; (( il ne voit dans la nature que des frères et (( des sœurs ^. » Sans doute il exagère, et je
la façon dont le peuple italien tout entier a porté le deuil du grand génie musical qui vient de s'éteindre.
1 Ibidem. Page 332.
2 On sait qu'au dix-septième siècle, pour les disciples de Descartes, les animaux n'étaient que des machines, et que le philosophe idéaliste Malebranche donnait un coup de pied à sa chatte, en disant que la machine chatte ne sentait aucune douleur.
3 Nouvelles études, etc. Page 330.
crois plutôt que l'expression qu'il donne à sa pensée la dépasse, et de beaucoup, lorsqu'il dit que la {>ie de François fut un accès de charmante folie, et il se méprend sur l'humeur du monde légèrement irrégulier, comme il l'appelle, qui se pressait autour du saint, quand il nous la décrit comme un accès de jolie gaieté^ comme un carnaçal de sainteté. Mais je ne crois pas, en revanche, qu'il ait exagéré lorsqu'il a dit que François a été (( l'homme qui a eu la conscience la plus lim- (( pide, la naïveté la plus absolue, le sentice ment le plus vif de sa relation filiale avec (( le Père céleste. Dieu » — ajoute-t-il, et rien n'est plus juste, — (( Dieu a été vraiment (( son commencement et sa fin ^ ))
Pourquoi faut-il que ce môme article soit entaché d'erreurs autrement graves que les légères inexactitudes d'expression cpie je viens de relever? Pouiquoi faut-il que sous l'homme de goût, sous le fin lettré, je dirais presque sous le poète, si sincèrement admirateur de François, le criti([ue rationaliste reparaisse, et qu'il méconnaisse^ si complètement d'autres aspects, et les plus sublimes,
> Ibidem. Pii-eS^S.
h mon avis, du Poçerello d'Assise ? On se rappelle qu'avec la charité ou l'amour, l'humilité, cette seconde vertu fondamentale du christianisme, nous a paru le trait distinctif de la physionomie morale de notre saint. Renan, qui a très bien parlé de la charité, efface l'humilité d'un trait de plume, en se fondant d'ailleurs, comme il ne lui arrive que trop souvent de le faire, sur une supposition absolument gratuite. « François » — dit-il — (( procède peu de la Bible, et il ne (( la lisait ij^uère . )) — Où M. Renan peut-il bien avoir pris cela ? — ce II est également (( très détaché des cultes populaires du moyen (( âge, en particulier de celui des saints ; (( sans se V avouer, il se sent leur égal '^. » On se rappelle que, tout au contraire, nous avons vu François, dans toutes les circonstances solennelles de sa vie, consulter l'évangile, ce qui n'implique pas nécessairement, il me semble, qu'il négligeât de le faire dans les circonstances ordinaires. On se rappelle aussi que le sujet habituel de ses méditations était la passion de Jésus-Christ, dont le récit, si je ne me trompe, se trouve bien dans la Bible, que rien n'égalait sa tendre dévotion à la
1 Ibidem. Pase 329.
Vierge Marie, si conforme d'ailleurs à l'esprit chevaleresque qui n'a jamais cessé de l'animer, et celle qu'il professait pour les saints Anges dont il célébrait la fête en s'y préparant par un jeûne rigoureux de quarante jouis. Dire de celui qui a été l'humilité faite homme, du saint qui a eu le moins peutêtre la conscience de sa sainteté, c[u il se sentait l'égal des saints, c'est lui attribuer bien gratuitement un sentiment de supériorité et un naïf orgueil qu'il n'a jamais connus. M. Uenan, qui établit si complaisamment, nous venons de le voir, des parallèles entre les plus grands saints de l'Rglise et lui-même, prête aux autres un peu trop de la fatuité confiante qui le distingue. Non, notre petit pauvre ne s'est jamais senti l'égal de personne. Je ne doute pas que, s'il eût vécu de nos jours, il ne se fût cru, et de très bonne ("oi, de beaucoup inférieur, vu méiiles el en vertus, à M. Ilenan.
Une autre eireur, tout aussi grave, a été commise par Fauteur de la \ie de Jésus. Il semble croire, ou il feint de croire, (|ue le dogme était iiidiUrrenl ;i P'i'ancois. Il c\[)lique par là ([u'il ne se soit pas brisé vingt lois contre C(» (juil appelle rétioife orf/iodo.rie de
son temps. Pourquoi plus étroite alors qu'aujourd'hui? Notre orthodoxie à uous serait-elle par hasard plus large, et le Credo de l'Eglise, au vingtième siècle, difl'érent de ce qu'il était au treizième ? (( A un certain degré (( de sainteté, )) — dit-il, — (( il n'y a pas (( d'hérésie possible^. » Ce qui semble impliquer que, selon lui, il y avait, chez François, l'étoffe d'un hérétique. Or, si jamais homme au contraire, nous l'avons vu, a été docilement et filialement soumis à l'autorité de l'Eglise, c'est bien le fils de Bernardone. Il eût suffi qu'Innocent, jugeant son œuvre dangereuse, la condamnât, et qu'il lui interdit de la continuer, pour que François, avec cette obéissance joyeuse et amoureuse qui est le signe distinctif des vrais enfants de l'Eglise, en fit aussitôt le sacrifice, et pour qu'il rentrât dans son obscurité. Croire, comme Renan semble l'insinuer, qu'il se fût obstiné dans son entreprise, admettre qu'il eût fait passer, un seul instant, son jugement particulier avant celui de l'Eglise, c'est méconnaître absolument le caractère fondamental de la piété de notre saint. Disons mieux : c'est lui infliger précisément la seule injure contre laquelle il
1 Ibidcn. Paoe 342.
se fût reconnu le droit et le devoir de protester.
Il est très vrai cependant de dire, comme le fait aussi M. Renan, que François a fort peu dogmatisé, et qu'il n'a guère fait de théologie. Il ne l'a pas fait précisément parce que, pour lui, ce dogme, que la théologie nous enseigne, était vrai d'une telle évidence de vérité qu'aucune démonstration n'était nécessaire. Dans sa foi si simple, si limpide et si enfantine, — conséquence ou récompense, comme on voudra, de la vie très chaste et très pure qui, depuis sa vocation religieuse, fut la sienne, — aucun nuage de doute, si petit fût-il, ne s'est jamais levé. Il ne s'est pas beaucoup préoccupé, a-t-on pu dire avec quelque vraisemblance, des hérétiques de son temps ^ Je crois qu'il a surtout vu en eux, et, pour ma part, je pense ([u il avait infiniment raison, plutôt que des esprits à convaincre et il éclairer, des cansrs à toucher el à convertir. Un épisode très curieux de sa vie nous fera voir comment il en agissait avec eux, en même temps (piil nous montrera le respect que François piofessail pour l<' prêtre, respect ([ui survivait, en hii, lois([iie \o
> 1/ Italie )in/sli(jii<\ par l'jnilo (Joltliai t . l'aide ri!>.
prêtre avait déchu. C'était en Lombardie. François venait d'arriver dans un village de cette province. Sa réputation de sainteté y étant déjà parvenue, le peuple s'était porté au devant de lui, et le curé de la paroisse marchait à sa tête. Par malheur, la conduite de ce prêtre était notoirement scandaleuse. (( Des Cathares, qui s'étaient mêlés en grand (( nombre au cortège, crurent qu'il y avait là (( une occasion et d'embarrasser la simplicité (c du saint et d'humilier la foi des catholi- C( ques. Un d'entre eux s'approcha de France cois : Homme excellent^ lui dit-il, que dites- (( ^ous du curé de cette paroisse ? Il vit notoi- (( rement dans le péché. Devons-nous croire à (( sa parole P Pouvons-nous respecter sa con- (( duite P Le Saint comprit qu'on lui tendait (( un piège. Ce prêtre^ demanda-t-il en mon- (( trant le curé, est-il celui dont vous parlez P (c — C'est lui-même^ répondirent les Catha- (( res. Il alla aussitôt s'agenouiller devant lui, (( et lui prenant les mains : J'ignore » — dit-il (( — si ces mains sont souillées, mais Je sais une (( chose, fussent-elles aussi souillées que vous (( le prétendez, leur indignité n'a pu atteindre (( la vertu ni l'efficace des divins sacrements. (.( D'innojnbrables bienfaits ont donc coulé par
(( leur canal sur le peuple chrétien. C'est (( pourquoi je i>eux les baiser, Jionorant Dieu (( en honorant celui qu'il a fait son ministre. (( En disant ces paroles, il baisa respectueu- (( sèment les mains du prêtre. Les hérétiques (( se retirèrent confondus. Ils avaient com- (( pris qu'on ne peut juger des œuvres de (( Dieu par le mérite ou le démérite des (( hommes^.)) On ne sait, en vérité, ce que l'on doit admirer le plus dans ce récit, ou de l'adresse de François à déjouer les ruses des hérétiques, ou de sa délicatesse à l'égard d'un malheureux prêtre, ou de la façon frappante et touchante à la fois, dont il nous rappelle que le caractère sacré du prêtre est indélébile et qu'il survit à toutes les chutes. Ou je me trompe fort, ou, ce jour-là, beaucoup des Cathares, qui avaient assisté à celte scène, se seront sentis troublés dans leur ame et secrètement conquis h la vérité.
Mais c'est surtout à propos du miracle des stigriiates que M. Renan me paraît s'être le plus complètement mépris dans son article. Renan, on le sait assez, n'admettait pas le surnaturel. II affirme, dans ses Souvenirs
' Histoire de sai>i( François d'Assise, par M. l'abbé Le Monuier. Chapitre IX.
cV enfance et de jeunesse, que ce n'est pas par un raisonnement a priori qu'il le repousse, mais par un raisonnement critique ou historique*. Or, jamais, au contraire, il n'a été aussi évident que dans le cas qui nous occupe que les preuves critiques ou historiques cédaient la place aux suppositions gratuites, aux conjectures hasardeuses, aux explications ambiguës, lorsqu'il s'agissait pour l'auteur de la Vie de Jésus de prouver ce qu'il voulait qu'il fût prouvé. Renan, qui commence par affirmer, et il a parfaitement raison de le faire, que la vie de François d'Assise est tout imprégnée de surnaturel^, reconnaît, dans un aveu que j'ai déjà cité ^, que le miracle des stigmates a cela de remarquable cjuil est garanti par des témoins tout à fait contemporains. Il ajoute, ce qui est bien plus fort : Non seulement des passages d'écriçains étrangers à r Ordre, passages d'une authenticité irrécusable , — remarquez cela — et postérieurs seulement de cinq ou six ans à la mort du sainty le mentionnent, mais nous açons ici un document décisif ^ . Et il cite la lettre que le
1 Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Page 238.
2 Nouvelles études, etc. Page 327.
3 Voir la première étude.
■* Nouvelles études, etc. Page 345.
frère Elie, qui, à partir de la mort du saint, gouverna l'Ordre à sa place, écrivit pour annoncer cette mort aux Frères Mineurs de France, et où il parle du miracle en décrivant les stigmates d'une façon conforme aux autres texles^. Voilà, je pense, s'il en fut jamais, des preuves historiques. Or, en présence de ces preuves, que fait M. Renan? Les accepte-t-il ? Nullement, puisqu'elles l'obligeraient à admettre l'existence d'un fait surnaturel. Les discute-t-il? Pas même. Il les écarte, et il suppose très gratuitement que, si, le jour même de la mort de saint François, on a parlé de ses stigmates, rien ne prouve (ju'on en ait parlé auparavant^. Et il part de là pour insinuer que le frère Elie aura inventé la cliose^ ou qu'il aura inipriniè luiniènie les inarrpies sacrées sur le corps, qui fut — dit-il, et qu'en sait-il i' — durant une nuit à sa disposition^ . Une fois en verve de conjectures, M. Renan ne s'arrête pas en si beau chemin. 11 rap[)elle que, quelque temps avant sa mort, le saint avait subi des cautérisations. Il n'est pas inij)ossihU'., dit-il, et c'est
1 Ibidem, l'aye 346.
2 Ibidem. Page 34(3.
8 Ibidem. Pa-e 346.
là une de ses formules favorites, une de celles qui reviennent le plus fréquemment dans ses écrits, que les traces de ces cautérisations, troussées par Elle sur le cadastre, lui aient suggéré ridée de la fraude — voilà le mot lâché — et lui aient presque épargné la peine d'y tremper matériellement. S'il est çrai — ajoutet-il — que l'église de la Portioncule possède le cœur du saint, la blessure du côté trouve aussi une explication fort naturelle dans les opérations qui, selon cette hypothèse, durent être pratiquées après la mort ^. Ceux qui ont lu la Vie de Jésus, reconnaîtront là exactement le même procédé de suppositions, d'insinuations insidieuses et, je dirais aussi, calomnieuses, par lequel Renan a cherché à expliquer, par des causes naturelles, le miracle par excellence de l'évangile, je veux dire la résurrection de Jésus-Christ. C'est toujours le même système : d'un côté, une supercherie ou une fraude, c'est-à-dire un imposteur ; de l'autre, de la part des disciples du Christ ou des compagnons de saint François, une crédulité excessive ou une connivence complaisante, c'est-à-dire des dupes ou des complices. Le plus récent historien catholique de 1 Ibidem. Page 348.
notre saint, M. Fabbé Léon Le Monnier, dont j'ai souvent cité le très bel ouvrage dans le cours de ces études, a justement protesté contre ces perfides insinuations. « Que (( M. Renan )) — dit-il, en parlant des premiers biographes de saint François qui ont tous mentionné et décrit le miracle, — (( que (( M. Renan les regarde comme des impos- (( teurs, s'il lui plaît. J'ai, pour moi, assez (( vécu avec eux pour avoir fait l'expérience (( de leur sincérité *. »
Et ici, un rapprochement assez curieux s'impose, et je ne puis faire autrement que de le signaler. Parmi ces premiers biographes de François, il en est un, frère Barthélémy de Pise, qui écrivit, vers la fin du quatorzième siècle, l'ouvrage connu sous le nom de Conformilès. L'esprit de cet ouvrage consiste à rechercher et à mettre en évidence tous les points de contact, assez nombreux d'ailleurs, toutes les ressemblances, assez frappantes il est vrai, qui existent entre la vie du Po{>erel/o d'Assise et celle de son divin modèle, Jésus- (Christ. A toutes ces ressemblances ([u il s'est plu à énumérer, parfois, peut-èlre, en les
* Ilistoire de saint François d'Assise. Voir la note 2 de la paye 140 du second volume.
forçant quelque peu, Barthélémy de Pise ne pouvait pas prévoir qu'un jour viendrait où l'on pourrait ajouter une nouvelle conformité. La foi si simple du vieux religieux ne pouvait pas deviner que, cinq siècles après lui, un critique se lèverait qui, par les mêmes arguments, ou plutôt avec les mêmes insinuations et les mêmes réticences, contesterait et la réalité de la résurrection du divin Maître et celle des stigmates de son humble serviteur. Je m'empresse d'ajouter immédiatement que l'un et l'autre de ces deux grands miracles a résisté aux coups de la critique de Renan, et que ses efforts n'ont pas réussi à ébranler la foi des catholiques, ni dans le sublime mystère de l'Alverne, ni dans le glorieux prodige qui couronna le sanglant sacrifice du Calvaire.
La conformité, d'ailleurs, entre Jésus- Christ et François allait devenir plus complète encore. De même que M. Renan s'était efforcé, dans son fameux livre, tout en professant pour le Christ l'admiration la plus respectueuse, et tout en le couvrant, pour ainsi dire, de baisers et de fleurs, d'enlever tout caractère surnaturel à sa personne et à son œuvre, de même, de l'école de critique
religieuse qu'il avait fondée un écrivain allait venir qui chercherait, lui aussi, tout en protestant de son amour pour le Poç^erello, et tout en l'aimant d'ailleurs très sincèrement, à le dépouiller de son auréole. On a dit souvent, et je ne crois pas que l'on se soit trompé, que la Vie de S. François d'Assise, par M. Paul Sabatier, a été exactement, pour notre saint et pour l'Ordre religieux qu'il a fondé, ce que la Vie de Jésus a été pour le Christ et pour les origines du christianisme : une tentative d'explication par des causes naturelles, ou, pour employer le vrai mot, une étude empreinte du plus complet rationalisme. L'ouvrage de M. Sabatier, dont il nous reste maintenant à nous occuper, a été un des plus grands succès littéraires de ces dix dernières années. Publié, si je ne me trompe, en 1890, il en est aujourd'hui à sa vingt-deuxième ou vingt-troisième édition. Ce serait peu, sans doute, pour un mauvais roman. C'est beaucoup pour une vie de saint. D'ailleurs, dès qu'on lit le livre, ce succès s'expli(pi(\ Il est, en effet, remarquablement écrit, dans un style simple, sobre, mais coloré, et où vil)re souvent une note senlimentah* et poétique. On sent que Tauleur s'est véritahU'ment épris ch'
son héros, et que, selon la bonne méthode historique, voulant le faire revivre dans son milieu, il a vécu lui-même dans cette Ombrie, cette Galilée de l'Italie ^, qu'il nous décrit si agréablement. De fait, M. Sabatier a presque élu domicile à Assise, à la grande joie, je n'en doute pas, de l'unique hôtelier de cette petite ville. Il y poursuit ses recherches. Il y fouille les bibliothèques. Il y compulse les vieux manuscrits. Il est en train de nous donner cette histoire complète du premier siècle du mouvement franciscain, qu'à la fin de son article, Renan appelait à grands cris. Après la vie du saint fondateur, M. Sabatier a déjà publié la réédition d'un volumineux traité sur l'indulgence de la Portioncule ^, et celle du Spéculum Perfectioîiis ^, — le Miroir de Perfection, — légende fort ancienne sur la vie de notre saint, que l'on attribue au frère Léon, Il prépare en ce moment, paraît-il, et ce ne
^ Ce joli mot est de M. Renan.
2 Fratris Francisci Bartholi di Assisio Tractatus de indulgentia S. Mariœ de Portiuncula nunc prhnwn intègre edidit Paul Sabatier. Paris, librairie Fischbacher, 1900.
^ Spéculum Perfectionis seu S. Francisci Assisiensis Legenda Antiquissinia auctore frafre Leone nunc primuni edidit Paul Sabatier.. Paris, 1898, même librairie. Il est assez curieux de voir toute cette littérature franciscaine éditée par une librairie protestante.
sera pas le moindre des services qu'il aura rendu à la littérature franciscaine, une édition critique des Fioretti. Mais l'œuvre qui lui fait le plus d'honneur, parce qu'elle lui appartient réellement en propre, c'est bien VHistoire de S. François d'Assise. Elle jouit, en Italie, et, ce qui peut sembler étrange, auprès de beaucoup de catholiques, d'une véritable popularité. Je connais, à Rome, un jeune cocher de fiacre, fort intelligent, qui sait le français et qui l'a lue *.
11 est assez intéressant de savoir comment a pris naissance chez M. Sabatier, ce qu'il appelle lui-même, et très sérieusement, sa vocation franciscaine. Dans une conférence faite à Milan, l'hiver dernier, à l'occasion du sixième centenaire de la Dwine Comédie ^, il nous raconte qu'il était venu visiter, il y a quinze ans, la cité séraphique, dans le même état d'esprit que des milliers de touristes, et que ce qui l'avait attiré et intéressé à Assise,
' Je cloute fort qu'à Genève, parmi uos cochers de place, beaucoup se livrent à des lectures d'une si haute spiritualité. Je crains un peu, je l'avoue, qu'ils ne préfèrent au spirituel les spiritueux.
2 Arte, Sciema c Fede ai giornl dl Dante. Couferenze dantesche tenute a cura del Comilato Milanese délia Società dantesca italiana nel MDCCCC. Milauo. Ulrich Hoepli éd. Paul Sabatier. Sahtt François et le mouve- 7)ient religieux au XI II" siècle.
c'étaient les fresques admirables de Giotto bien plus que le souvenir de saint François. En quittant cette petite ville où, sans doute, il ne s'attendait guère à revenir, il fit, dans l'omnibus qui le conduisait à la gare, la connaissance d'un vieux médecin, révolutionnaire, garibaldien et libre penseur. La conversation tomba bientôt sur les glorieux souvenirs d'Assise, et, au grand étonnement du touriste strasbourgeois, — ceci est délicieusement italien, car on peut presque dire qu'en Italie l'incrédulité même est religieuse, — le vieux praticien se mit à prononcer un vrai panégyrique de saint François, panégyrique selon les règles et en trois points, car il considérait tour à tour, dans le saint, l'homme, le rénovateur et le réformateur. Il est presque superflu d'ajouter qu'il le rapprochait de Dante, qu'il faisait, de l'un et de l'autre, des précurseurs de l'unité italienne, et qu'il leur décernait, à tous les deux, le titre qu'on lit aujourd'hui gravé sur la tombe de Victor- Emmanuel II, au Panthéon, de Pèi'e de la patrie. Ce brave garibaldien ne se doutait certes pas qu'il venait de susciter, par sa chaude et enthousiaste éloquence, un nouvel historien à saint François.
Nous pouvons aisément nous représenter ce que doit être une vocation franciscaine née sous de tels auspices. Il ne faut pas oublier aussi que M. Sabatier vient de Strasbourg, qu'il y a fait ses études de théologie, que, si je ne me trompe, il y a exercé quelque temps, un temps très court, je crois, les fonctions de pasteur, et qu'il se rattache très évidemment à cette fraction du protestantisme que nous appelons à Genève le protestantisme libéral, c'est-à-dire celle qui, rejetant le surnaturel de l'évangile, refuse de croire à la divinité de Jésus-Christ. Or, on pense bien que, ce que M. Sabatier fait, comme théologien, de l'évangile, il le fera, comme historien, de la vie de saint François. On peut dire, en effet, que, dans celle qu'avec tant de talent il a écrite, tout l'élément surnaturel se trouve supprimé. C'est un saint François d'Assise très aimable encore, sans doute, qu'il nous présente, mais un saint François amoindri, diminué, à l'usage des libres penseurs ralionahstes. Je in'iMupresse d'ajouter, cependant, que Fespril très distingué de M. Sabatier, sa connaissance profonde de l'Italie (hi XI II'"*' siècle, son tact littéraire, son amour très sincère de saint François, et peut-être aussi, sans cpi il s'en
rende compte, le commerce spirituel très intime qu'il a entretenu avec lui, l'ont souvent préservé de rationaliser outre mesure, l'ont très heureusement inspiré dans beaucoup de passages, et lui ont suggéré parfois des pages d'une grande beauté qu'on dirait échappées à la plume d'un catholique. Je détache, du chapitre où il examine dans François l'homme intérieur et le thaumaturge, — et, comme on peut s'y attendre, il a beaucoup mieux parlé du premier que du second, — je détache ces lignes qui contiennent des considérations sur les efïets de la communion qu'on ne croirait jamais écrites par un protestant libéral :
François puisait une partie de sa joie dans la communion. Il avait pour le sacrement de l'eucharistie ce culte tout imprég-né d'effusions indicibles, de larmes joyeuses, qui a aidé quelques-unes des plus belles âmes de l'humanité à supporter la fatig-ue et la chaleur du jour. La lettre du dog-me n'était pas arrêtée au treizième siècle comme aujourd'hui ^; mais ce qu'il y a de beau, de vrai, de puissant, d'éternel dans le repas mystique institué par Jésus, était alors vivant dans tous les cœurs.
1 M. Sabatier veut dire, sans doute, que le dogme de la transsubstantiation n'était pas encore défini comme il l'a été au concile de Trente ; mais le dogme existait tel quel, exactement comme aujourd'hui.
L'eucharistie fut vraiment le viatique des âmes. Gomme autrefois les pèlerins d'Emmaûs, aux heures où les ombres du soir descendent, où les tristesses vagues envahissent l'âme, où les fantômes de la nuit s'éveillent et semblent se dresser derrière chacune de nos pensées, nos pères voyaient le divin et mystérieux compagnon venir à eux ; ils buvaient ses paroles, sentaient la force descendre dans leur cœur, tout leur être intérieur se réchauffer, et ils murmuraient de nouveau : « Res- « tez avec nous, Seigneur, car le soir approche « et le jour est sur son déclin. »
Souvent ils furent exaucés ^.
Que M. Sabatier me permette de le lui dire : ce ne sont pas ses études de théologie de Strasbourg qui lui ont inspiré ce très beau passage. Il a fallu qu'il vécut à Assise, dans la douce et bienfaisante intimité du Poi>crello, pour qu'il pût l'écrire. Quand nous ne lui devrions que cette splendide page, nous aurions déjà de quoi être très reconnaissants il saint François.
L'impartialité de M. Sa!)atier est aussi fort remarc|ual)lc, et je m(^ fais ici un viai plaisir de la signaI(M'. II a parraileuKMit su rendre jusiic(» \\ la grainb' ligure (riinioceMl III, et parfaitenuMil vu coinbiiMi cet iUustre
* Uislolrt de S. François (VAssise. Chapitre XI.
pontife servit l'humanité, lorsqu'il combattit les sectes qui désolaient l'Eglise à cette époque. (( L'Eglise )) — dit-il — (( offrait alors (( un beau spectacle de grandeur morale ; il (( faut savoir détourner les yeux des misères (( qui viennent d'être indiquées^ pour les (( porter jusque sur le trône pontifical et voir (( la beauté de la lutte engagée : un pouvoir (( tout spirituel prétend dominer les rois de (( la terre, comme l'âme dompte le corps, et (( il finit par triompher ^. » Et, ailleurs, il nous dit, dans un langage très protestant sans doute, mais dont il ne faut retenir que l'importance de l'aveu qu'il contient : (( La (( papauté n'a pas toujours été du côté de la (( réaction et de l'obscurantisme ; lorsqu'elle (( terrassa les Cathares, par exemple, sa vic- (( toire fut celle du bon sens et de la raison^. » Mais c'est surtout, on le devine, lorsqu'il parle de saint François que cette impartialité, si rare, hélas ! d'une religion à l'autre, devient sensible, et qu'il sait rendre hommage à la bienfaisante influence de notre grand saint.
> M. Sabatier vient de tracer un tableau, sombre assurément, mais dont les couleurs ne sont pas exagérées, de l'état de l'Eglise au commencement du XIII* siècle.
2 Histoire de S. François d'Assise. Chapitre III.
3 Ibidem.
(( La seule arme )) — dit-il — « qu'il voulut (( employer contre les méchants fut la sain- (( teté d'une vie assez pleine d'amour pour (( éclairer et réchauffer ceux qui l'entouraient (f et les obliger à aimer *. » Et, en parlant de l'action de François sur les hérétiques de son temps : (( S'élevant d'un coup d'aile » — dit-il — (( à la vie religieuse, il fit soudaine- C( ment éclater aux yeux de ses contempo- (( rains un idéal nouveau, devant lequel dis- (( parurent toutes ces sectes bizarres, comme (( des oiseaux de nuit mis en fuite par les (( premiers rayons du soleiP. » Ici, de nouveau, on ne pourrait jamais supposer que celui qui a écrit ces lignes ne soit pas un catholique.
Il me faut bien indiquer, cependant, au moins deux passages de ce livre où le rationalisme de M. Sabatier se donne pleine carrière, et où l'on voit se manifester clairement, chez lui, le paili piis de rejeter comme impossible tout fait surnalurel. .remprunle le premier au récit des années de jeunesse de notre saint, le second à celui du grand miracle qui s'opéra en lui vers la (in de
* Ibidem.
2 Ibidem,
sa vie. On se souvient que, lorsque François, dans les juvéniles élans de son ardeur chevaleresque, se mit en route pour les Fouilles, afin d'y rejoindre Gauthier de Brienne et d'y guerroyer avec lui, une vision ou plutôt une voix mystérieuse l'arrêta à peu de distance d'Assise, lui demanda pourquoi il abandonnait le service du Maître pour celui du serviteur, et le força à rebrousser chemin. M. Sabatier, naturellement, ne veut pas entendre parler de vision. Il suppose que François fut victime d'une sorte de mystification de la part de ses compagnons d'armes. a Peut-être ne serait-on pas loin de la (c vérité, » — dit-il, et cette formule dubitative ressemble fort à celles de M. Renan, — a en (( pensant qu'à peine en route, les jeunes (( nobles se vengèrent sur le fils de Bernar- (( donc de ses allures de futur prince. Ce sont (( choses qu'on pardonne difficilement à vingt (( ans. S'il y a, comme on le prétend souvent, (( un plaisir que les profanes ne soupçonnent (( pas à brimer un inconnu, ce doit être une (( jouissance presque divine de brimer un (( jeune fat, sur lequel on a à exercer une si (( juste vengeance^. » Libre à M. Sabatier de
* Ibidem. Chapitre IL
s'abandonner aux fantaisies assez étranges de son imagination, et de les exprimer dans un langage dont on s'étonne qu'il ne sente pas le manque absolu de convenance. Pour nous, nous préférons accepter très simplement le récit de la vieille légende, ou admettre, au besoin, que la voix que François entendit fut celle de sa conscience, plutôt que de voir en lui, à l'un des moments les plus décisifs de son existence, l'objet d'une vulgaire brimade qui nous fait involontairement songer aux mésaventures de Don Quichotte, ou même à celles de Sancho Pansa, dans l'immortel roman de Cervantes.
Mais c'est surtout à propos du miracle des stigmates que l'attitude de M. Sabatier est significative, et qu'elle devient intéressante à observer. P^lle l'est d'autant plus qu'elb» diffère plus complètement de celle de ]\I. Renan, et qu'elle est, il faut le dire, à la fois beaucoup plus habile et plus respectueuse, tout (mi étant, d'ailleurs, aussi négative. ^1. Sabatier consacre au miracle un chapitre fort court où il commence par décrire, avec beaucoup d'exactitude et de poésie, les (oréts et les rochers de l'Alveine, puis où il ch(M-cbe, par une analyse psychologique très (ine, ;i se
rendre compte de l'état d'âme de saint François, lorsqu'il vint se retirer sur cette montagne qui devait être son Calvaire. Il nous le représente vivant, depuis des années, en étroite union avec le Christ, au point de pouvoir répéter avec saint Paul : Ce n'est plus moi qui {>is, c'est Christ qui çit en moi^. Il nous le montre aussi plus absorbé que de coutume, à l'Alverne, par son ardent désir de souffrir pour Jésus et avec lui, passant ses journées dans la méditation au milieu des forêts, lisant et relisant l'évangile, et tombant toujours sur le récit de la passion, redoublant ses jeûnes et ses prières, et il ajoute que (( la vision du (( Crucifié s'emparait d'autant mieux de toutes (( ses facultés qu'on approchait de l'Exaltation (( de la Sainte Croix, fête » — dit-il, et ceci n'est guère exact, — « aujourd'hui reléguée à (( l'arrière-plan, mais célébrée au treizième (( siècle avec une ardeur et un zèle bien natu- (( rels pour une solennité que l'on pourrait (( qualifier de fête patronale de la croisade ^. )) Cela fait, et toutes les circonstances explicatives, on pourrait presque dire les circons-
1 Vivo autem, jam non ego : vivit vero in me Christus. Ep. B. P. Ap. ad Gai. II. 20.
2 Histoire de S. François d'Assise. Chapitre XVII.
tances atténuantes du miracle, ayant été énumérées, il mentionne très brièvement la vision, décrit en deux mots l'apparition du séraphin, et clôt brusquement le chapitre par ces paroles : (( Bouleversé jusqu'au plus pro- (( fond de son être, François cherchait anxieu- (( sèment le sens de tout cela, lorsqu'il aperçut (( sur son corps les stigmates du Crucifié*. » Ceci n'est que le récit très succinct, et très exact d'ailleurs, du miracle. Dans une étude critique placée, comme appendice, à la fin du livre, M. Sabatier a cherché à en donner l'explication. Il écarte, comme il dit, « de (( prime abord, le système de ceux qui ont (( pensé que frère Elie, par une pieuse superce chérie, avait aidé à leur apparition^ », c'està-dire le système de M. Renan. Il observe très bien que ce qu'il appelle V adaptation psycJiologi(jue entre les circonstances eatéricitrcs — c'est-à-dire les conditions où se trouvait saint François et qu'il nous a décrites — et rè\>cnement lui-même est si intime (jue Uin^'ention de ce cadre serait aussi ine.rplicahle (jue le fait même des stii^mates^ . VA il n'hésite pas à
' Ibidon.
2 Ibidetn. Appondice. I. Les sli^inates.
3 1 bide tu.
avouer qu'il en est arrwè à conclure à la réalité des stigmates'^.
Seulement, et c'est ici que le protestant libéral, ennemi de tout surnaturel, reparaît, ce que M. Sabatier accorde d'un côté, il le retire immédiatement de l'autre, et, par une distinction qu'il établit, il détruit la notion même du miracle en réduisant le miracle à l'incompréhensible. Il nie formellement que la cause première, c'est-à-dire Dieu, puisse intervenir directement dans certains cas particuliers, et modifier ou suspendre à son gré les lois de la nature. Il affirme — et c'est bien là le rationaliste qui parle — que cette notion du miracle, dont il reconnaît, d'ailleurs, que les églises actuelles font l'essence même de la religion et la base de toute foi positive, est immorale, parce que, dit-il, le miracle ainsi considéré n'est plus que le bon plaisir de Dieu, que Dieu lui-même est rabaissé, par cette conception, au niveau des fantasques tyrans de la terre, et que, C( si Dieu intervient ainsi (( d'une manière irrégulière dans les affaires (( des hommes, ceux-ci ne peuvent que viser (( à devenir des courtisans qui attendent tout (( de la faveur du souverain^ ».
^ Ibidem.
2 Ibidem.
Je ne puis entrer ici, on le pense bien, dans une discussion sur la nature du miracle. J'y serais d'ailleurs un pauvre clerc. Je me bornerai simplement à faire observer à M. Sabatier que, si le miracle, considéré comme le pouvoir qu'a Dieu d'intervenir directement dans la nature et d'en modifier les lois, est immoral, il faut en dire tout autant de la prière qui suppose précisément la possibilité et la réalité de cette intervention. Non, ce n'est pas le bon plaisir de Dieu que nous invoquons, lorsque nous lui demandons de guérir un membre de notre famille malade, ou de prolonger, contre toute espérance, une existence qui nous est chère, et, lorsque nous poussons vers le ciel un de ces cris d'angoisse poignante et de suprême confiance que chacun de nous, une fois au moins dans sa vie, a laissé échapper de ses lèvres tremblantes, nous savons bien que nous ne sommes pas, n'en déplaise à M. Sabatiei', des ct)urlisans qui attendent tout de la faveur de leur souverain ; nous savons (pie nous sommes des enfants cpii espèrent tout de la bonté compatissante et des miséricordes infinies de h'ur père. Affirmer, d'autie |)arl, comme h» l'ail M. Sabalier, (pie le nnidilc n'es/ f///c ce (iiii
dépasse V expérience courante^ c'est supposer qu'vin jour viendra où l'expérience, c'est-àdire la science, expliquera le miracle. On peut donc dire, et ces trop rapides considérations auront suffi, je l'espère, à le démontrer, qu'en admettant, de la manière qu'il le fait et avec les restrictions qu'il y pose, la réalité du miracle des stigmates, M. Sabatier enlève, en réalité, tout caractère miraculeux à ce miracle. Les pieuses supercheries, inventées par M. Renan, n'étaient pas plus destructives de tout surnaturel que les distinctions subtiles établies, ou les circonstances atténuantes invoquées par le théologien de Strasbourg \
J'ai cité ces deux exemples, parce qu'ils montrent avec évidence comment, sous l'admi-
ï Un écrivain italien d'un grand talent, à qui l'on doit une remarquable étude sur saint François d'Assise, et qui ne se prononce pas d'ailleurs sur la question du surnaturel, me paraît avoir vu beaucoup plus juste que M. Sabatier lorsqu'il a écrit : « Nous avertissons l'un et l'autre »
— celui qui croit au surnaturel et celui qui n'y croit pas
— « que le miracle doit être accepté comme tel ou qu'il « faut le rejeter. L'expliquer, chercher à lui trouver des « raisons naturelles et probables, est chose insipide et « vaine. Lorsque de telles raisons d'un fait sont trouvées, « ce fait sort du nombre des faits miraculeux; mais, pour « ceux qui croient à la possibilité du miracle, il reste une « infinité d'autres faits miraculeux. » Francesco d'Assisi. Studio di Ruggero Bonghi. Città di Castello. S. Lapi tip. éd. 1884. XV.
L'auteur de ces lignes si pleines de bon sens est d'ailleurs mort très chrétiennement.
rateur enthousiaste, et très sincère aussi, de notre saint, le critique rationaliste demeure, et comme toute une partie de la vie de saint François, tout un aspect de sa physionomie lui échappent. M. Sabatier n'a rien compris à son esprit de mortification; il parle quelque part, à propos de ses austérités corporelles, de l'esprit du mal qui repavait de temps à autre chez lui. Il n'a pas saisi au fond, et il ne fallait pas d'ailleurs le lui demander, car il ne pouvait pas le faire, ce qu'il y avait de divinement chevaleresque, pour ainsi dire, dans l'amour du Poverello d'Assise pour les humiliations et l'abjection. Il parle très éloquemment, sans doute, dans un passage que j'ai déjà cité *, de cey'e ne sais quoi d'infiniment sincère et sublime qui arrête le sourire sur les lèpres des plus sceptiques . Malgré cela, on sent que, de temps à autre, un léger et involontaire sourire effleure les siennes. On devine que François l'étonno, (ju'il le scandalise presque. C'est ([u'en définitive, et je crois cpie M. Renan et jNI. Sabatier nous l'ont prouvé, la première condition pour comj)i'endre complètement nos saillis, c'est (h' vi\ re de V{\ (|ui a et('' leui' vie même, je veux dire de la loi en Jesus-
* Voir la deiixièiiie élude.
Christ. Ni le goût le plus vif des questions religieuses, ni l'intelligence la plus subtile des choses de l'âme, ni le fait d'avoir vécu aux lieux où les saints eux-mêmes vécurent, ne suffisent pour saisir ce qu'ils ont été, si le cœur ne bat pas, avec le leur, du même amour passionné pour Celui qui fut leur unique maître, leur vrai modèle et leur joie parfaite. Le but que je me suis proposé dans ces études sera atteint, si j'ai réussi à le démontrer.
Je me proposais encore un autre but, et il me reste à le dévoiler.
Il faut bien nous dire que nous vivons ici, à Genève, dans une atmosphère toute trempée, toute imprégnée de rationalisme, que nous-mêmes nous subissons, parfois sans nous en rendre compte, l'influence de cet esprit de discussion, de contradiction, de négation, qui nous entoure, et que nous n'avons pas, en conséquence, de devoir plus pressant, comme aussi de mission plus haute, que de défendre envers et contre tous, parfois aussi contre nous-mêmes, l'intégrité de notre foi. Il est très facile d'ailleurs, lorsqu'on se maintient sur le terrain strictement doctrinal, de le faire sans blesser personne, et je crois
qu'il est parfaitement possible, dans les tournois de la controverse, de ménager, de respecter ses adversaires, ou, si l'on me permet cette étrange alliance de mots, de ne leur asséner que des horions courtois. On parle beaucoup de pacification religieuse, à cette heure et dans notre pays ; et, pour ma part, je serai le premier à en saluer, non pas seulement l'aube blanchissante, mais le joyeux et définitif avènement. Ce n'est pas, on le sait assez, de notre plume que partiront jamais ni les intransigeances inutiles ni ces vivacités de polémique qui ne servent qu'à exaspérer et qu'à aigrir. Mais il faut que l'on sache bien, si l'on veut que la pacification se fasse, que nous voulons par dessus tout que nos convictions soient respectées, que nous n'admettons pas que, comme le faisait tout récemment encore un des grands journaux de notre ville, on vienne insulter grossièrement i\ Tun des plus chers dogmes de notre foi*, et que, — c'est ce que j'ai voulu prouver aussi par cette étude, — comme nous ne concéderons pas, cela va sans dire, à nos adversaiies, un seul iofa des articles de cette foi, nous
* Voir, dans le Genevois du 23 janvier dernier, l'odieux article intitulé : La doctrine du Purgatoire.
ne permettrons pas non plus à personne d'effacer, ni même d'atténuer, un seul des rayons de l'auréole qui couronne le front de nos saints. Ceci est notre pacte, pour employer le langage chevaleresque du troubadour de Jésus-Christ, et la première condition d'un bon pacte est la parfaite loyauté.
Il m'a donc paru qu'il convenait, au moment où nous reprenions nos joutes intellectuelles d'autrefois, de les placer, pour ainsi dire, sous le patronage du bon saint François. Saint François, il est vrai, n'a pas fait beaucoup de controverse dans sa vie. Ses arguments consistaient à offrir le vivre et le couvert à ceux qu'il voulait convertir, — rappelons-nous le loup de Gubbio, — ou, s'il avait à faire à des hommes, à leur céder sa tunique ou son manteau. Ces procédés de discussion ne sont plus de mise aujourd'hui, et les adversaires de notre foi ont besoin d'argument d'une tout autre nature. Pourtant, de l'exemple de saint François un grand enseignement demeure, celui de la toute-puissance de la charité. Personne, après le Christ, n'a, mieux que le petit pauvre d'Assise, démontré que le grand moyen d'agir sur les âmes est avant tout de les aimer. Il m'a donc paru qu'à ces
Ames inquiètes, comme il s'en trouve t.int clans notre ville, qui flottent si aisément à tout vent de doctrine, qui courent avec tant d'empressement à toutes les nouveautés : spiritisme, occultisme, théosopliie, ce serait le meilleur service à rendre, comme la meilleure preuve d'affection à donner, que de leur présenter très simplement un des plus grands saints de notre Eglise, de cette vieille et toujours jeune Eglise, à qui ceux mêmes qui voudraient s'en servir contre nous doivent, après tout, la conservation de l'évangile. Il m'a paru aussi qu'à une époque où les soucis d'ordre exclusivement matériel, les recherches du luxe et du confortable semblent prendre une importance de jour en jour plus grande, il était bon d'arrêter, ne fut-ce qu'un instant, notre regard sur une des plus immatérielles figures de Ihistoire, un des hommes qui ont le plus vécu de l'idéal, un de ceux, on me l'accordera, que le confortable a le moins préoccupé. Il m'a pai'u encore cjue c'était un heureux symptôme des temps nouveaux où nous entrons, qu'on put parler do saint Eiancois d'Assise, — j'entends pailcM- (h' lui, comme j'espère et comme je crois l'avoir fait, dans le sens le plus stricliMnent catholique, — et
ne récolter que des sympathies, en pleine Genève et dans la rue Calvin \ H y a cent ans ou même cinquante, la chose n'eût peutêtre pas été possible. Et enfin, — pourquoi ne pas le dire ? pourquoi ne pas mettre un terme à ces études par une confession personnelle ? — je n'ai pas, sans doute, sur la conscience, les mêmes péchés que Fauteur de la Vie de Jésus; j'en ai d'autres, à coup sûr, et de plus lourds peut-être. Ma secrète ambition sera donc satisfaite si, parmi ceux qui liront ces pages, quelques-uns se prenaient à dire de celui qui les a écrites ce que le bon père capucin disait de M. Renan : Il a bien parlé de saint François; saint François le sa aidera.
1 C'est le nom de la rue où se trouve le cercle déjeunes gens dans lequel ces conférences ont été prononcées: elle portait autrefois le nom de rue des Chanoines.
Genève. — Imp. Ch. Eggimanii & C'^ Pélisserie, 18
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