‹ Saint François d'AssiseChapitre 3 sur 4 · POUR LE COMPRENDRE COMPLETEMENT. (CON- CLUSION · texte numérisé non relu

POUR LE COMPRENDRE COMPLETEMENT. (CON- CLUSION

Le 6 octobre 1845, deux jours exactement avant cette soirée d'orage pendant laquelle arrivait dans un petit village d'Angleterre le pauvre religieux italien qui devait recevoir l'abjuration de celui cpii fut le cardinal Newman, — le 6 octobre 1845, dis-je, un jeune séminariste breton descendait, jxxir ne plus les remonter en soutane *, les marches du séminaire de Saint-Sulpic<\ 1! <4ail venu de

> Souvenirs (Vc'nfmtce et de jeunesse, p;ir lOrnesi lvt>ii;in, l'aiis 1883. Faj^e '?>2\.

sa lointaine province, l'àme toute enibaiimée encore de la foi naïve de sa mère et des leçons de ses vieux maîtres de Tréguier. Au contact de la science moderne, cette jeune ame s'était déflorée, déçeloutée, comme il le dit lui-même^. L'édifice de ses convictions religieuses, que ces bons maîtres avaient mis tant de soin à élever, s'était ébranlé d'abord, puis très vite écroulé, au premier souffle des objections de la criticjue. Ernest Renan quittait le séminaire de Saint-Sulpice, et il allait bientôt quitter définitivement l'Eglise, parce qu'il n'avait plus la foi.

Ainsi, par une coïncidence étrange et qui m'a paru digne d'être remarquée, au moment où l'Eglise allait faire, dans les brumes de l'Angleterre, une de ses plus heureuses conquêtes, où elle allait gagner une âme d'élite qui lui en amènerait beaucoup d'autres, elle faisait, sous le clair soleil de Paris, une des pertes les plus sensibles qui pût la frapper ; elle voyait s'éloigner d'elle un jeune et brillant esprit qui devait en entraîner plus tard, par son influence, par ses écrits, par le charme prestigieux de son style, beaucoup d'autres aussi après lui. Exemple frappant

1 Ibidem. Page 14.

de ce va-et-vient des âmes qu'on constate si souvent dans l'histoire de la pensée religieuse, et où il nous faut voir l'éclatante confirmation de la mystérieuse parole de l'évangile : L'un sera pris et Vautre laissé^.

Toutefois, en rompant avec elle, Renan conservait quelque chose de cette Eglise où il avait été élevé. Il en emportait, si j'ose dire, le tour religieux de son esprit, l'intelligence très fine des choses de l'âme, le goût des questions théologiques, celui des citations empruntées à la liturgie, et une admiration respectueuse, et que je crois très sincère, pour les vieux prêtres qui avaient pris soin de sa jeunesse. Les hommes qui sortent de l'Eglise, ceux surtout qui abandonnent le sacerdoce, sont de deux espèces, et il faut avoir grand soin de les distinguer. Il y a les natures vulgaires, grossières, terre à terre, qui quittent généralement les rangs de la prêtrise pour des motifs d'un ordre spécial où les ([uestions de critique et d'exégèse ne tiennent pas une très giande place, et sur lesquels on me permettra de ne pas insister. Ceux-là — nous en avons vu jadis à Genève, mais ils venaient

* Unus assttniel ur, et aller reli>iquet(ir. Ev. sec. Luc. XVII. 35.

d'ailleurs, — se croient obligés d'exhaler, contre la mère qu'ils ont délaissée, la haine qu'ils portent dans leur cœur, et qui n'est peut-être qu'une l'orme du remords qui ne cesse de les torturer. Ils tombent le plus souvent au dessous même du mépris que, de toute part, on ne se fait pas faute de leur témoigner. Mais il y a aussi des natures plus hautes, plus délicates et plus nobles, pour qui la perte de la foi ne provient que de difficultés de l'ordre rationnel, ou, pour parler le langage de la théologie, de l'orgueil de la raison. Ceux-là — Dôllinger, par exemple, fut de ce nombre — conservent au moins une certaine dignité d'attitude, une sorte de réserve attristée, en même temps que, sur leurs traits fatigués et sombres, ils portent comme la mélancolique empreinte de la nostalgie de la vérité. Toute sa vie, Renan — et je ne crois pas que ce fût uniquement chez lui un procédé littéraire — a exprimé cette nostalgie. Il se compare lui-même à une cathédrale désaffectée, à un prêtre qui célèbre une messe solitaire sans aucun servant pour lui répondre. Il dit qu'après sa mort, son ame reviendra, sous la forme d'une mouette blanche, voleter autour d'une église ruinée de Tréguier, cher-

allant à pénétrer dans le sanctuaire, mais [ignorant Ventrée secrète^. Il va même jusqu'à écrire : Je sais an prêtre manqué. Du prêtre, d'ailleurs, il avait conservé l'extérieur, avec ses longs cheveux gris et bouclés encadrant son visage glabre, sa redingote noire et les citations des livres saints dont il émaillait volontiers ses discours. Avec la spirituelle malice qui lui était habituelle, Louis Veuillot disait que, si Von eut fouillé dans le fond des poches de M. Renan, on neût pas manqué d'y trouver encore quelques vieux bouts de cierges.

Ces regrets, que j'ai appelés nostalgiques, devaient s'exhaler surtout dans l'un des derniers livres que Renan ait publiés, les Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Ce livre est la fidèle image de son auteui*. On peut dire ([u'il s'y est mis tout entier. On y trouve de gia- (îieux récits et de mélancoliques légendes de Bretagne, de fort belles descriptions des sites désolés et sauvages de la vieille Annoii(|ue, des portraits admirablement tracés, avec nnv émotion contenue et une synipathle discrète, des maîtres de Uenan à Saint-Sul|)ic(\ de très loyaux hommages ren(bis pai' 1 auteur

' Souvenirs, etc. l'ai-e 156.

aux vertus de ces vieux maîtres et à la dignité des mœurs cléricales. Mais on y trouve aussi la désolante histoire des progrès du doute dans son ame, un ton d'ironie dégagée, en parlant des choses saintes, qui est du goût le plus douteux, et, dans les derniers chapitres, une sorte d'apologie, ou plutôt de panégyrique de lui-même, où Renan nous explique, avec force détails très intimes, comme quoi, ayant perdu la foi, il a voulu garder au moins les mœurs, ou, pour emprunter son langage, comme quoi il s'est imposé celles d'un de ces ministres protestants, (( très larges d'idées, (( qui sauvent tout par leur cravate blanche (( irréprochable^)). On voit que c'est une véritable confession qu'il nous fait là, mais une confession d'un genre particulier, et où il ne s'accuse... que de ses bonnes qualités. C'est dans ce livre enfin que se trouve cette phrase célèbre, souvent citée, et qui serait monstrueuse si elle n'était surtout ridicule : (( J'ai (( pu, seul en mon siècle, comprendre Jésus (( et François d'Assise ^. ))

Renan s'est, en effet, occupé de notre saint. Vers 1865, si je ne me trompe, c'est-à-

1 Souvenirs, etc. Page 360.

2 Ibidem. Pag-e 148.

dire peu de temps après la publication de la Vie de Jésus, il écrivit dans le Journal des Débats, à propos de la traduction française de Touvrage d'un érudit allemand, M. Karl Hase, sur François d'Assise, un article qui a été reproduit plus tard dans les Nouvelles études d'histoire religieuse. L'article, écrit dans ce style d'une élégance simple et limpide, caressante et enjôleuse, dont M. Renan, a eu le secret, est fort curieux. On sent que l'auteur y est partagé, ballotté pour ainsi dire, entre deux sentiments contraires : une sympathie très vive pour le Poverello d'Assise à qui il s'amuse à se comparer, et son instinct de critique rationaliste qui le porte à rogner, à supprimer tout le coté surnaturel de cette vie, c'est-à-dire précisément tout ce qui en fait la délicieuse et sublime originalité. T/article produisit une impression très grande, et il donna lieu ;» un iuf»;ement assez sinerulier. M. Renan nous raconte hii-niénu^ (piun capucin, (|ui l'avait lu dans les Débats., dil ;i une princesse romaine^ avec hnjucllc il s'enlrc-

* M. Renan ne dil pas que ce fut nue piincesse loniaine, et il no la désif^ne (|ne par "" ; mais j'ai tout lien de croire que ce devait être la marquise (le Roccaj^novine, née princesse Julie Bonaparte, dont la mort récente a produit nu si «rand vide dans la Rome intellectuelle.

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