‹ Saint François de SalesChapitre 23 sur 49 · I. Traité de F amour de Dieu, 1. V, chap. viii-xtt · texte numérisé non relu

I. Traité de F amour de Dieu, 1. V, chap. viii-xtt

parce qu'il comptait plus au bien aymé et lui rend plus d'honneur : il lance et chante des hymnes d'allégresse quand Dieu lui enseigne ses commande mens et justifications. Et comme le pèlerin qui va gayement chantant en son voyage adjouste voirement la peyne du chant à celle du marcher, et néanmoins, en effect, par ce surcroist de peyne il se désennuyé et allège du travail du chemin, aussi l'amant sacré trouve tant de suavité auxcommandemens, que rien ne lui donne tant d'haleyne et de soulagement en ceste vie mortelle que la gracieuse charge des préceptes de son Dieu 1 . »

Conformité à la volonté de Dieu exprimée par les conseils. Il ne s'agit point ici de cette conformité téméraire d'une âme qui, ne songeant pas que tous les conseils ne sont pas pour tous, s'y jette à l'étourdie sans tenir compte des conditions particulières où elle se trouve et sans savoir si elle est appelée à les suivre. Saint François, dont le zèle est toujours sage, la condamne non seulement comme imprudente, mais comme contraire à la pureté de l'amour. « Car le cœur amoureux ne reçoit pas le conseil pour sa propre utilité, ains pour se conformer au désir de Celuy qui conseille. Et partant il ne reçoit les conseilz sinon ainsi que Dieu le veut ; et Dieu ne veut pas que chacun les observe tous, ains seulement ceux qui sont convenables selon la diversité des personnes, des temps, des occasions et des forces, ainsy que la charité le requiert*. » Mais il n'en faut point conclure qu'une âme qui n'est point appelée à suivre tels ou tels d'entre ces conseils n'a

I . Traité de V amour de Dieu, 1. VIII, chap. T. a. Ibid., chap. vi.

rien à faire avec eux. Ils sont une certaine volonté de Dieu; à ce titre ils demeurent pour elle un objet de respect et d'affection. Elle témoignera donc qu'elle les aime tous, d'abord en observant fidèlement ceux qui lui seront convenables, ensuite en plaçant très haut dans son estime et ceux qui ne sont pas pour elle et les âmes à qui ils s'adressent 1 .

Ainsi s'établit, sous l'empire de l'amour, une admirable harmonie entre les divers besoins et les divers emplois de la société chrétienne. Ainsi chacun est au poste où Dieu le veut : les uns dans l'état ecclésiastique ou religieux, parce que Dieu les veut dans le sanctuaire ou dans le cloître ; les autres dans les conditions ordinaires de la vie domestique et publique, parce que Dieu les veut dans le inonde. Et ceux-ci, à leur manière, se conforment aux conseils de l'Évangile comme à ses préceptes : d'abord en ne s'ingérant pas de leur propre mouvement là où ils ne sont pas appelés ; puis en honorant ces degrés supérieurs et en favorisant de tout leur pouvoir les saintes vocations qui se révèlent autour d'eux. Ainsi, enfin, la famille devient la pépinière du sacerdoce par l'atmosphère qui s'y respire dès le berceau et par la générosité des pères et des mères à ne point disputer à Dieu ceux que Dieu veut pour Lui seul.

Enfin conformité à la volonté de Dieu envoyant l'épreuve etla souffrance : « Ouvrant les bras de nostre consentement, embrassons-les très amoureusement, acquiesçons à sa très sainte volonté et chantons à Dieu

2, Traité de V amour de Dieu, 1. VIII, chap. ix,

par manière d'un hymne d'éternel acquiescement : Vostrc volonté soit faite en la terre comme au ciel. Oui, Seigneur, vostre volonté soit faite en la terre où nous n'avons point de playsir sans meslange de quelque douleur, point de roses sans espines, point de jour sans la suite d'une nuit, point de printems sans qu'il soit précédé de l'hyver; en la terre. Seigneur, où les consolations sont rares et les travaux innombrables. O Dieu, néanmoins que vostre volonté soit faite, non seulement en l'exécution de vos commandemens, conseilz et inspirations qui doivent être pratiqués par nous, mais aussi en la souffrance des afflictions et peynes qui doivent être reçues en nous, affîn que vostre volonté fasse par nous, pour nous, en nous et de nous tout ce qu'il luy plaira 1 . » — Il faut que cela soit vrai à la lettre. Oui, il faut que la souffrance envoyée par Dieu nous devienne un objet d'amour ; et si nous ne pouvons arriver là du premier coup, du moins y devons-nous tendre, et non pas comme à un idéal irréalisable, mais comme à un but qui, avec le secours de la grâce, peut être, atteint et doit l'être.

Mais quoi! les choses ont-elles changé de nature? Souffrir dans son corps et dans son cœur, être cloué sur an lit par une maladie douloureuse, subir une opération cruelle, se voir atteint dans sa bonne renommée ou trahi par un ami, perdre ce qu'on a de plus cher en ce monde, tout cela n'est-il plus un mal ? et reprendrons-nous cet insupportable paradoxe des stoïciens, que de tels accidents sont choses indifférentes? Le

i. Traité de P amour de Dieu, 1. IX, chap. i.

fussent-ils, qu'y pouvons-nous trouver qui les rende aimables ? Le stoïcien a tort quand il dit que la douleur n'est pas un mal ; comment le chrétien a-t-il raison quand il dit, avec l'apparence d'un plus violent paradoxe, que la douleur est un mal et que cependant on peut et on doit l'aimer ?

Deux mots expliquent ce mystère : « Voyes les tri bulations en elles-mesmes; elles sont affreuses et ne peuvent certes estr » aymées. Regardes-les en leur origine, c'est-à-dire en la providence et volonté divine qui les ordonne ; elles sont infiniment aymables, elles sont des amours et des délices. » Et le saint auteur ajoute, empruntant à son Pline une comparaison charmante dont je ne garantis pas la valeur zoologique : « On dit qu'en Béotie il y a un fleuve dans lequel les poissons paraissent tout d'or, mais ostes de ces eaux qui sont le lieu de leur origine ilz ont la couleur naturelle des autres poissons. Les afflictions sont comme cela : si nous les regardons hors de la volonté de Dieu, elles ont leur amertume naturelle ; mais qui les considère en ce bon playsir éternel, elles sont toutes d'or, aymables et prétieuses plus qu'il ne se peut dire 1 . »

On reconnaît ici, à son degré suprême, cette très sainte indifférence qui fut pour notre Saint tout à la fois une doctrine et une pratique. J'y ai trop insisté dans un précédent chapitre pour avoir besoin d'y revenir, si ce n'est sur un point qu'il importe de bien entendre et où nulle explication ne saurait avoir la précision et le charme de celles qu'il va lui-même nous donner,

I* Traité de V amour de Dieu, 1. IX, chap. n.

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Il veut qu'on l'étende jusqu'à la grande entreprise de la vie chrétienne, le progrès dans la vertu. Il tient qu'elle nous y donnera ce courage tranquille avec lequel nous ferons prou y et qu'elle nous débarrassera de ces empressements indiscrets et présomptueux qui se tournent en découragement quand le succès se fait attendre. Pas plus dans la vie intérieure que dans la vie extérieure il ne veut que l'on sépare le fais ce que dois de Y advienne que pourra , parce que rien ne pourra advenir que ce que Dieu voudra. Écoutez-le là-dessus, et vous entendrez ce qu'il veut dire.

« Dieu nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir les saintes vertus, n'oublions donq rien pour bien reuscir de cette sainte entreprise ; mais après que nous aurons planté et arrousé 9 sçachons que c'est à Dieu de donner V accroissement aux arbres de nos bonnes inclinations et habitudes : c'est pourquoy il faut attendre le fruit de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que si nous ne sentons pas le progrès et avancement de nos espritzen la vie dévote tel que nous voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix, que tous-jours la tranquillité règne dans nos cœurs. C'est à nous de bien cultiver nos âmes, et partant il y faut fidèlement vaquer; mais quant à l'abondance de la prise et de la moisson, laissons en le soin à Nostre Seigneur. Le laboureur ne sera jamais tancé s'il n'a pas belle cueillette, mais ouï bien s'il n'a pas bien labouré et ensemencé ses terres. Ne nous inquiétons point pour nous voir tous-jours novices en l'exercice des vertus; car au monastère de la vie dévote, chascun s'estime tous-jours novice, et toute la vie y est destinée h

laprobatïon. — Voire mais, me dira quelqu'un, si je connois que c'est par ma faute que mon avancement en vertu est retardé, comme pourray-je m'empescher de m'en attrister et inquiéter ? Je reponds qu'il se faut attrister pour les fautes commises, d'une repentance forte, rassise, constante, tranquille, mais non turbulente, non inquiète, non descouragée. Connoisses-vous que vostre retardement au chemin des vertus est provenu de vostre coulpe? or sus, humilies-vous devant Dieu, implores sa miséricorde, prosternes-vou s devant la face de sa bonté et demandes luy en pardon; confesses vostre faute et cries luy merci a l'oreille mesme de vostre confesseur pour en recevoir l'absolution : mais cela fait, demeures en paix et ayant détesté l'offense, embrasses amoureusement l'abjection qui est en vous pour 1$ retardement de vostre avancement au bien 1 . »

Tel est donc le niveau moral toujours ascendant où l'amour divin élève l'âme humaine. Arrêtons-nous un instant à la physionomie et à l'humeur habituelle qu'il lui donne.

Voici d'abord un étonnant mystère de la vie inté rieure.

Cette voie sublime est vraiment via regia sanctse crucis, et nulle âme ne traverse" des épreuves plus rudes, souvent plus longues, que celle qui y est engagée. Tantôt ce sont, comme notre saint lui-même en fit l'expérience, de tragiques épouvantes à la pensée

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