I. Lettre du 14 octobre
la chair, mais ceiui qui chasse la contrainte, le scrupule et l'empressement. S'il vous vient quelque occasion juste et charitable de laisser vos exercices, je veux que ce soit une espèce d'obéissance, et que cç manquement soit suppléé par l'amour. » Et, entrant dans le détail, il lui dit que, si elle est interrompue dans sa méditation, elle doit « sortir avec un visage gai et un cœur gracieux à l'endroit de l'importun qui l'aura incommodée, car ce lui est tout un de servir Dieu en méditant ou en supportant le prochain ». On ne lui avait jamais dit cela; et c'est par ce côté surtout que la nouvelle direction, épanouie et épanouissante, était le contre-pied de l'ancienne, étroite et rétrécissante.
Les fruits ne s'en firent point attendre : au dedans, une vertu plus profonde et plus détachée d'elle-même ; au dehors, une vertu plus aimable, plus en garde contre les impétuosités et les brusques saillies d'un caractère en qui il y avait naturellement plus de mâle énergie et de générosité que de douceur. Tous ceux qui l'entouraient ressentirent ce charme pénétrant et comprirent bien à qui était dû ce progrès. La générosité d'ailleurs n'y perdait rien et, tout au contraire, s'élançait d'un vol d'autant plus libre vers les sacrifices qui coûtent le plus au cœur et vers les dévouements qui coûtent le plus à la nature. Jusque-là, par exemple, elle n'avait pu prendre sur elle-même de revoir son parent, M. d'Anlezy, qui avait été la cause involontaire de la mort de M. de Chantai. Elle lui avait pardonné en chrétienne, mais n'avait pu ni voulu faire plus. Pas à pas, avec un tact discret, mais avec une persévérance
qui ne laissait échapper aucune occasion, saint François de Sales la conduisit plus loin. Il y fallut deux ans. Le 1 6 juillet 1606, il lui écrivait: « Il n'est pas nécessaire que vous recherchiez ni le jour, ni les occasions 4 . Mais s'il se présente, je veux que vous y portiez votre cœur doux, gracieux et compatissant. Je sais que sans doute il se remuera et se renversera et que votre sang bouillonnera. Mais qu'est-ce que cela? » Et il ajoutait ces paroles qui touchent au sommet de la perfection chrétienne : o J'entends que vous témoigniez que vous aimez toutes choses, oui, la mort même de notre mari, oui, la vôtre, en la mort et en l'amour de votre doux Sauveur ».
Était-ce insensibilité, indifférence au mauvais sens du mot, oubli des amours terrestres? Rien moins, comme il eût dit lui-même; c'était la transformation surnaturelle de ces amours. Il le dit d'une manière exquise : « Vous me demandez si vous ne parliez point trop souvent de feu monsieur votre mari. Que vous disje, ma chère fille? car je ne m'en souviens pas. Maintenant donc, y ayant pensé, je vous dis qu'il n'y a point de danger d'en parler quand l'occasion s'en présente, car cela ne témoigne que la mémoire que vous en devez avoir ; mais je crois qu'il serait mieux de parler de lui sans paroles et soupirs qui témoignassent un amour attaché et engagé à la présence corporelle ; et partant, au lieu de dire : feu mon pauvre mari, je voudrais dire : mon mari que Dieu ait en sa miséricorde ; et ces dernières paroles les dire avec un sentiment d'un amour non