Saint François de Sales, directeur d'âmes
… Qu'il nous soit permis, au seuil de cet ouvrage, d'ac- » quitter une dette de reconnaissance, en remerciant … publiquement ceux qui nous ont aidé dans notre effort. …. Nous ne pouvons les nommer tous ici.
… Mais entre ceux qui nous ont utilement conseillé, il en est qui furent pour nous si complètement des Maîtres que nous nous devons à nous-même de leur dédier respectueusement ce livre qui, tout imparfait qu'il * demeure, ne serait point sans eux ce qu'il est.
Veuillentdonc en accepter l'humble dédicace :
… S. G. ME RuMEAU, évêque d'Angers, chancelier de l'Université catholique de l'Ouest, qui fut pour l'auteur, dès le début de son travail, le plus bienveillant et le plus éclairé des guides, et ne cessa jamais de lui accorder le secours de ses encouragements.
ME PASQUIER, recteur émérite des Facultés d’Aners, dont les anciens élèves s'honorent de rester les ciples, et qui, par une heureuse extension de son rôle, voulut bien être pour nous plus qu’un juge de la docne, un Aristarque attentif, et, comme jadis, un naître de langue française.
a VINGE
M. Louis ARNOULD, correspondant de l'Institut, professeur de Littérature à l'Université de Poitiers. Désigné par l'Autorité académique pour rapporter et présider nos thèses, il nous fit généreusement profiter de sa science. Maître en pédagogie, versé dans tout ce qui concerne le XVII siècle, — les lecteurs d'Ames en Prison et de Racan le savent —- il estima futile de censurer stérilement. Chaque lacune qu'il nous signala, il nous mit en mesure de la réparer.
M. À. Rivaup, professeur de philosophie à l'Université de Poitiers. Associé à M. Arnould dans l'examen de ce travail, il porta sur chacun de. ses détails un regard pénétrant. À ses remarques savantes nos devons d'avoir effacé plus d'une surcharge et introduit en maint endroit des précisions indispensables. |
Angers, le 2 Novembre 1922.
Ke INTRODUCTION
La curiosité du public français, depuis un demi-siècle, né cesse de se porter vers les livres qui prétendent enseigner … l'art d'éduquer la volonté et de former le caractère. M. Jules … Payot, écrivant récemment sur ce thème un livre grave . où ne se voit aucun souci d'agrément littéraire, obtenait pourtant un éclatant succès . Rien de plus raisonnable … que l'intérêt des bons esprits pour un art que les anciens … appelaient avec raison l'art des arts. Tout, ici-bas, sans parler de l'au-delà, dépend de la vigueur du vouloir. À quoi servent les plus beaux dons si la volonté reste … ployable à tous vents? L’ espr' it ne suffit à rien. Le caractère seul peut donner à la vie sa fécondité. On a donc raison d'aller à ceux qui semblent en mesure de nous initier au grand secret de vouloir.
; Maïs ceux-là se trompent qui pensent que les modernes seuls ont des lumières sur ce point. À les lire attentivement, on s'aperçoit vite au contraire qu'ils ne font guère que démarquer, codifier, mettre en système, des principes et . des lois dont les maîtres du passé, notamment ceux du XvI® siècle, ont eu beaucoup plus que l'intuition, en ayant souvent donné, d'après leurs expériences, la formule définitive. De l’œuvre d’un saint Ignace et d’une sainte Thérèse on peut extraire une théorie complète de l'éducation de la volonté ; et plus facilement encore, de l’œuvre d’un saint François de Sales, dont la vie fut tout entière dédiée au gouvernement des âmes !
Nos modernes aussi bien ne cachent pas toujours leurs emprunts. Il leur faut bien avouer parfois que leur vraie Source est là, dans saint Ignace et dans saint François de
1 L'éducation de la volonté, Paris, Alcan, 1 vol. in-8°.
Sales. Or, comme le dit Pascal, les choses sont toujours meilleures en leur source. Revenons donc à ces Maîtres auprès desquels se sont instruits nos maïtres.
Revenons notamment à saint François de Sales qui fut vraiment le prince des éducateurs spirituels’. Sa doctrine pédagogique conçue au lendemain d'un des plus grands drames intellectuels de l'Histoire, aux premières années d'un siècle où la langue et la pensée française vont donner leurs chefs-d'œuvre, n'a presque rien perdu de sa vertu primitive. Après trois siècles passés, sa substance est intacte. À peine quelques portions accessoires, inspirées par les besoins passagers d’une époque troublée, ont-elles un peu vieilli. L'essentiel reste utilisable et mérite notre étude.
Une méthode qui a fait merveille autrefois pour former, dans des corps parfois débiles, des volontés inflexibles, devait être reconstituée. Elle devait être remise à la portée de ceux qui s’adonnent à la direction des âmes, ou qui simplement s'intéressent aux questions de psychologie religieuse. C'est ce que nous avons tenté de faire ici !
Ce livre donc, où l'on s'efforce de regrouper méthodiquement les préceptes de saint François de Sales, épars à travers vingt volumes, ce livre n'est pas un livre d'histoire. Ï1 ne peut dispenser personne de lire une bonne biographie du saint ?. Il suppose connus au contraire les grands évènements d'une vie qui appartient à l’histoire universelle et dont un Français cultivé n’a pas le droit de se désinté-
1 Car il s'agit bien ici d’une pédagogie dans l’ordre spirituel, l'âme étant par rapport à la perfection, quand le directeur s’en empare pour la cultiver, dans l'état où se trouve l'enfant par rapport à la science, quand il commence son instruction. Il s’agit pour le pédagogue spirituel qu'est le directeur de développer une volonté, de la conduire de l'enfance à la virilité, de l'éduguer au sens étymologique du mot, jusqu'à ce qu’elle adhère au Bien, à Dieu.
* Les excellentes biographies de saint François de Sales abondent. Outre les trois grandes Vies primitives, celles du P. de la Rivière, de Jean de Saint-François, de Charles-Auguste de Sales, qui ont servi desources et de modèles À toutes les autres, nous avons, entre beau-
resser. Nous n'en rappellerons que les points culminants, à titre de memento.
François de Sales naquit en Savoie, au château de Thorens, en 1567. Aîné de six frères, gentilhomme du premier rang, il avait devant lui, semblait-il, dès sa naissance, le plus bel avenir mondain.
Son père, M. de Boisy, quoique d'épée, le destinait à la magistrature. L'ayant fait étudier d’abord aux collèges savoisiens de la Roche et d'Annecy, tenus par des prêtres séculiers, il l'envoya parfaire son éducation à la célèbre Université de Paris où le jeune homme passa sept années entières, de 1581 à 1588, sous la tutelle d’un précepteur ecclésiastique, M. Déage.
Elève externe au collège de Clermont, tenu par les Jésuites, 1l suit les leçons des PP. Sirmond, Castori, Génébrard et travaille sous leur direction avec la passion d'un futur grand lettré. Non seulement il étudie la rhétorique et la philosophie, mais il s’adonne par choix à la théologie. À Paris, dira-t-il, j'ai appris plusieurs choses « pour plaire à mon père et la théologie pour me plaire à moi-même. » : C'est pour plaire à son père qu'il cultive Ja musique, la danse et l'escrime ; mais c'est encore pour se plaire à lui-même qu'il entreprend l'étude du grec et de l’hébreu. Notons ce menu fait qui peut aujourd’hui nous sembler anodin, mais qui jette une lumière sur sa nature
coup d’autres, la Wie de M. de Margerie, dans la collection « Les Saints », celle de M. Hamon,en 2 volumes, chez Gabalda. Celle-ci reste encore la meilleure, surtout depuis sa révision, par le chanoine
Gonthier d'Annecy et par M. G. Letourneau, curé de Saint-Sulpice. :
à qui elle doit, sur les points importants, des améliorations décisives.
1 Œuvres complètes de saint François de Sales. Edition d'Annecy, t. 1, p. 40. Toutes nos citations du saint se réfèrent, sauf indication contraire, à la grande et belle édition que publient actuellement les Visitandines du premier Monastère d'Annecy, édition quienest arrivée .
àson 202 volume. Le tome I est de 1892 et le tome XX de 1918.
profonde. En s'agrégeant de plein gré à la petite « secte » hellénisante et hébraïsante, qui constituait encore aux yeux de la vieille Sorbonne une sorte de cabale suspecte :, il faisait un geste grave : il prenait parti pour l'humanisme. Humaniste, il allait le rester jusqu'à sa mort.
Vers la même époque, il prend une attitude plus significative encore. À la suite d’une grande crise intérieure, que les biographes ont improprement nommée sa « tentation », crise pathétique qui rappelle un peu celle de Luther et de Pascal, il rompt sur un point capital avec T'Augustinianisme et le Thomisme. Dans la question, grave entre toutes, de la prédestination et de l'accord de la grâce avec la liberté, il se range soudain, après six semaines de débats dramatiques, à l'opinion de ses maîtres Jésuites, c'est-à-dire qu'il s’enrôle pour la seconde fois sous la bannière de l’humanisme: car depuis la retentissante controverse d'Erasme et de Luther, les humanistes se sont faits presque partout en France les fourriers de ce qui sera bientôt le molinisme”*. Dès avant Molina, François de Sales a fait son adhésion à la thèse moliniste. Voilà de quoi 1l importe de se souvenir, si l'on veut comprendre sa doctrine spirituelle et même sa méthode de direction.
En 1588, nous le retrouvons à Padoue, où, pour obéir à son père, il est venu faire ses études de droit. Padoue, fleur de la civilisation italienne, Padoue, synthèse de Venise et de Florence, toute pleine du souvenirdePétrarque, toute bruissante de l'activité de vingt mille étudiants, va le marquer d'une empreinte profonde. À la robuste
? La longue lutte que la Sorbonne venait de soutenir contre l’hébraïsant Maldonat, du collège de Clermont, avait manifesté la profondeur de ses suspicions. Sur cette lutte et ses causes, Cf. Fouqueray. Histoire de la compagnie de Jésus en France. Paris. Picard, t. 1, pp. 413 et suivantes.
? Sur cette question et spécialement sur le rôle d'Erasme dans
F’avènement du Molinisme, Cf. H. Humbertclaude Erasme et Luther.
Leur polémique sur le libre arbitre. Paris. Bloud, 1910, pp. #4 et suivantes.
«clarté française va se mêler chez lui désormais le charme zun peu précieux de la finesse italienne.
Ïl y prend pour guide spirituel un illustre cn ele. 4P. Possevin, dont l'influence l’affermit dans les deuxgrandes directions où nous l'avons vu spontanément s'engager : … l'humanisme et le molinisme. Laborieux et brillant étudiant, François de Sales reçoit, en 1592, le bonnet de docteur en droit civil, des mains du juriste Pancirole qui lui adresse des éloges enthousiastes.
De retour en Savoie, il se fait admettre comme avocat au Sénat de Chambéry. Il paraît dans le monde avec le “tre et sous le nom de seigneur de Villaroget. Du côté du siècle tout lui sourit. Il a la promesse d’être promu bientôt sénateur. Son père lui a choisi pour épouse une riche et belle héritière. Or, tout à coup, on apprend que d'élégant cavalier qui reçoit du monde un si fervent accueil -a décidé de se faire d'Eglise. La chose ne va pas sans “ncombre. M. de Boisy s'oppose aux fantaisies du jeune ‘seigneur de Villagoret. Une âpre lutte silencieuse s'engage entre le père et le fils. En vain MM® de Boisy essaie d’intervenir en faveur du jeune homme. Le conflit menace de se prolonger. Par bonheur, sur ces entrefaites, une haute ‘dignité ecclésiastique, celle du prévôt du Chapitre, vient à vaquer. On l'offre à M. de Boisy pour son fils. Secrètement flatté dans sa vanité, le vieux gentilhomme se laisse -nfin arracher le consentement qu'il avait si longtemps .refusé. François de Sales, promu à la dignité de prévôt, est ordonné prêtre en 139%.
L'année suivante, en 1594, en dépit d'une nouvelle opposition de son père, il part pour le Chablais, où les ‘Genevois viennent de rétablir par la force le culte calviniste. : En compagnie de son cousin Louis de Sales, il se fait missionnaire ambulant. Ayant un point d'attache aux Allinges, puis à lhonon, il parcourt le pays, prêche, discute, écrit, … distribuant des feuilles de controverse à ceux qu'il ne peut : - atteindre par la parole. Il travaille d’abord sans aucun succès. Mais à force de patience, de douceur et d’éloquence
juvénile, il arrive à provoquer un premier mouvement de conversions dans l'élite de la société. Bientôt secondé par des auxiliaires ardents, il obtient subitement des résultats magnifiques. En 1598, le Chablais presque entier a fait retour au catholicisme. Le missionnaire, triomphant, revient se fixer à Annecy.
C'est alors, en 1599, que l’évêque de Genève, Claude de Granier, fatigué et vieilli, le choisit pour coadjuteur et l'envoie à Rome traiter des intérêts de son diocèse. À peine de retour, le jeune coadjuteur reçoit de son évêque une nouvelle mission pour Paris. Le séjour qu'il fait alors dans la capitale française exerce sur lui une influence décisive. Il se lie d'amitié avec des personnages de premier plan, avec M. de Bérulle, avec Antoine des Hayes, secrétaire du roi Henri IV, qui s’éprend lui-même d’un goût très vif pour le coadjuteur de Genève.
Très entouré, très sollicité, François de Sales ne se refuse à personne. Il parle en public aussi souvent qu'on l'en prie. Sur le désir du roi, il prêche le carême à la cour avec un succès inoui. Îl noue des relations intimes avec la plupart des grands personnages religieux du moment, particulièrement avec ceux qui fréquentent chez Mme Acarie et qui vont être les promoteurs de la renaissance chrétienne en France : Asselin, Galemard, Duval, Soulfour, Brétigny. Il voit plusieurs des membres de la famille Arnauld. Il s'initie à la spiritualité de sainte Thérèse dont les écrits admirables sont comme la Bible des nouveaux mystiques. Il observe, il écoute, il s'enrichit d'expériences incomparables. Il voit s'ouvrir devant lui des horizons nouveaux. Durant cette année 1602, il prend conscience vraiment de sa vocation de directeur spirituel ; il discerne le grand rôle qu'on peut jouer pour la gloire de Dieu par un travail en profondeur sur quelques âmes d'élite.
Quand il repart pour la Savoie, où le rappelle la mort de Mgr de Granier, un autre homme, si l’on peut dire, s'est éveillé en lui. Evêque et prince de Genève, il restera pasteur de peuples et apôtre, mais ce qu'il sera par dessus.
INTRODUCTION | rie
tout et à travers tout, c'est un directeur de consciences et un maître de la vie spirituelle. Il prêchera, administrera, confessera, mais surtout il dirigera ; car, ne l’oublions pas, confesser et diriger sont deux choses! Jusqu'ici l'œuvre de sa plume a été polémique et oratoire, négative en quelque sorte et tournée vers l'adversaire ; elle sera désormais de culture individuelle et toute positive. Elle se résumait dans les Controverses et la Défense de la sainte Croix ; elle se résumera maintenant dans l’/ntroduction à la vie dévote, 1608, dans le Traité de l'Amour de Dieu, 1616, et dans les innombrables lettres qu'il écrira chaque jour pour guider de nobles âmes vers la sainteté. La Visitation qu'il fondera en 1610, avec le concours de la baronne de Chantal, sera comme l'école d'application de ses beaux dons de directeur.
Sa prédication même deviendra comme un département de sa direction. Il en éliminera de parti pris toute controverse, persuadé aue la conquête est le fruit naturel d’un bon enseignement, Non seulement dans les Entretien: spirituels, qui ne sont qu'une œuvre de direction collective mais dans les sermons qu'il donne de divers côtés, à Annecy, à Dijon, à Chambéry, à Grenoble, à Paris, il fait toujours Æt partout œuvre de catéchiste, de moraliste, de guide spirituel. S'il lui arrive, en prêchant, de convertir des hérétiques, comme Mie de Perdreauville à Paris, ou le maréchal de Lesdiguières à Grenoble, ce n'est pas par la polémique. c'est par la force persuasive qu'il sait donner à l'exposé direct de la doctrine catholique. Un admirable mot de lui caractérise bien sa nouvelle manière : « Qui presche avec amour presche asses contre les hérétiques, bien qu'il ne dise pas un mot de dispute contre eux. » ! Il se désintéresse même des pures idéologies d'école qui ne tendent pas à la culture des âmes : « Je hais, disait-il ‘encore, par inclination naturelle, toutes les contentions
1 Lettre à la baronne de Chantal, 18 ou 19 décembre 1608, +. XVI, p. 94.
et disputes qui se font entre les catholiques, desquelles: la fin est inutile. » 2 Et ces disputes dont la fin est inutile, ce sont toutes celles qui n'aboutissent pas à l’approfondissement de la vie chrétienne dans les âmes.
Hormis la publication de ses livres et l'établissement de: la Visitation, qui sont des événements européens, et même catholiques, au sens vrai du mot, rien d'important ne marque la vie de l’évêque de Genève à Annecy. Notons. seulement qu’en 1604, prêchant un carême à Dijon, il fait la rencontre et la connaissance de cette baronne de Chantal, « jeune dame claire-brune » qui se met « à son opposite au sermon », et qui, dès l'abord, l'ayant reconnu et appelé « saint du fond de son cœur », jouera désormais un rôle capital dans sa vie |
À mesure qu'il avance en âge un certain désenchantement s'introduit dans son cœur. Le monde lui semble moins beau et moins bon qu'il ne lui était apparu dans les radieuses. années de sa jeunesse, particulièrement dans cette belle: année 1602 où, choyé par le petit cercle Acarie, 1l entrevoyait l'aurore d’une renaissance chrétienne. En 1621 pourtant, étant venu de nouveau à Paris, il est reçu partout avec un empressement extrême, comme le docteur et le: maître de la spiritualité chrétienne en Europe. Il prêche presque chaque jour, pendant dix mois, dans des églises: assiégées par les foules. Il assiste à une floraison de magnifiques vertus. [Il entre en relations avec saint Vincent de Paul, avec Angélique Arnauld qu'il soutient dans son œuvre de réforme. Il voit le bien qui s'accomplit de toutes parts, et pourtant, semble-t-il, c'est au spectacle du mal qu'il est surtout sensible. On a l'impression qu'il s’assombrit : « La cour, écrit-il à la Mère de Chantal, m'est en souverain mespris, parce que ce sont les souveraines délices que j'abhorre de plus en plus.» Il ne parlait pas ainsi, dix ans plus tôt, quand il encourageait le jeune
1 Lettre à M. Bénigne Milletot, 1-5 septembre 1611, t. XV, p. 94. ? Lettre à la mère de Chantal, 30 octobre 1619 tXIX, p. 50
fils de sainte Chantal à son départ pour la cour. Visiblement 1l se détache et prend de l'altitude. Dans sa parole s'introduit comme un accent de lassitude qu'on ne lui connaissait pas et qui semble venir d'outre-tombe !
La maladie aussi bien le minait et peut-être se sentait-il déjà promis à une mort prochaine. Prématurément, en effet, la mort vint le prendre. Au cours d’un voyage en France, le 27 décembre 1622, à Lyon, il était terrassé par . une attaque d’apoplexie qui s’annonçait depuis plusieurs semaines. Îl n'avait que 55 ans.
Vers la fin de sa vie, sans doute, quand déjà, comme dit saint Paul, la figure de ce monde s’efface à ses yeux, saint François de Sales porte sur notre pauvre univers un regard désabusé. Mais il ne faudrait pas croire que la dominante de son caractère soit là, dans une sorte de demi-pessimisme désenchanté, ni surtout que la sainteté soit en liaison chez lui avec cette espèce de tardif désenchantement. Son véritable tempérament est celui d'un homme d'action qui a confiance dans l'activité volontaire de l'homme, et ‘qui croit, comme on dit aujourd'hui, que la vie vaut la peine d'être vécue.
Nous aurons à revenir sur son optimisme doctrinal : - par quoi s'éclaire toute son œuvre spéculative. Il nous faut ici pour l'instant dégager les grandes lignes de son caractère humain primitif et acquis, de ce caractère fondamental dont la connaissance est indispensable à qui . veut entrer dans l'intelligence parfaite de sa méthode de - direction. Est-ce que nos méthodes ne sont pas toujours à notre image, même si nous nous avisons de les poser ensuite - dans l'absolu et d'en faire des théories? Nous commençons par agir selon notre tempérament. Nous ne songeons que plus tard à ériger notre manière spontanée en système universel.
» Qui veut comprendre la doctrine spirituelle de l'évêque de Genève et surtout sa manière de l'appliquer, doit . s'efforcer de savoir d'abord ce qu'il était en son fonds . humain! |
Essayons de le définir, au risque de schématiser ce qui dans la réalité, formait une synthèse vivante d'une admirable cohésion.
À travers le prêtre, l’évêque et le saint, il semble que nous puissions discerner en saint François de Sales trois: caractères essentiels, qui sont comme les maîtresses pièces de sa complexion naturelle. Il est : un humaniste, un gentilhomme et un homme du monde, un être sensible et bon.
Humaniste, c’est-à-dire un fervent des lettres profanes et des arts, humaniste à la française, il l'est comme aucun saint ne l’a jamais été. Il l’est par une sorte de prédestination. Tout concourt à le faire tel. Né sur une terre où la nature a des grâces enjôleuses, où l'on respire l'optimisme avec la joie de vivre, il passe tout enfant sous la tutelle de maîtres qui sont, depuis cinquante ans, en Europe et particulièrement en Savoie, les promoteurs de . l'humanisme chrétien. Grâce au Concile de Trente !, grâce aux Jésuites surtout qui vont être les vrais nourriciers de son esprit, l’humanisme, en effet, est en train de perdre, il a déjà perdu ce parfum de paganisme que les Lorenzo Valla, les Pomponio Læto, les Pogge et les Beccadelli lui avaient donné d’abord et qui avait fait se dresser contre lui de grands chrétiens justement ombrageux. L'équilibre entre les deux forces antagonistes est enfin trouvé. L'Allemagne d’abord, puis la France, où les professeurs de Clermont, groupés derrière Maldonat, viennent de soutenir contre la vieille Sorbonne une longue lutte victorieuse, ont su concilier peu à peu la culture antique avec le plus ardent christianisme. On ne cherche
1 Le Concile de Trente, comme l’a parfaitement montré M. Ch. Dejob, avait purifié les arts et les avait ramenés vers la gravité. Cf. + De l'influence du Concile de Trente sur la Littérature et les Beaux-Arts chez les Peuples catholiques. Paris. 1885.
INTRODUCTION | Il
plus guère à tirer des Littératures païennes des arguments contre l'ascétisme ; on va vers elles au contraire, pour s'enrichir l'âme et l'élargir ; 6n se met à l’école d'Athènes et de Rome pour mieux comprendre l'Evangile. On pro-
fesse, comme Sénèque, que les arts libéraux, s'ils ne donnent.
pas la vertu, disposent l’âme à la recevoir.
C'est à cette heure brillante, où la victoire de l’humanisme nest plus douteuse, que le jeune François de Sales arrive à la vie d'homme. Soumis dès l'enfance à la discipline des Humaniores litteræ, il n’a pas un instant senti de leur fait
fléchir ses élans pieux. Jeune homme, il lit Montaigne et
s en éprend. Il lit la Diane de Montemayor et s’en laisse pénétrer au point d'en faire des citations dans ses premiers écrits. De tout cela il n'éprouve aucun dommage. Il conclut spontanément que les lettres humaines, si elles ne peuvent tenir lieu de tout, sont dignes d'entrer comme élément dans
Ja formation de l’homme complet, c’est-à-dire, à ses yeux, .
du chrétien.
On trouve dans ses papiers d'étudiant un curieux témoignage de la fusion qu'il s'efforce alors d'opérer en lui entre les deux grandes traditions païenne et chrétienne. En marge des résumés qu'il fait d'Aristote et des grands écrivains de l'antiquité, 1l inscrit des maximes de l’Ecriture et des Pères. Cinquante ans avant Racine, qui lui aussi couvrira de sentences pieuses ses auteurs grecs et latins, il essaie de . christianiser la littérature ancienne. Menu fait, mais combien significatif !
Le séjour à Padoue, où l'influence des Jésuites continue de l'envelopper par l'intermédiaire du grand Possevin, achève de l’orienter définitivement vers l’humanisme :. Ce n'est pas en vain que Padoue, mère et maîtresse dé
do Venise, entretient des relations quotidiennes avec l’ardente
et pieuse Rhénanie : elle a depuis longtemps réalisé pour
2? Volontiers il s’appuiera sur l'exemple de l'Italie pour autoriser telle ou telle de ses idées ou directions. Cf. notamment Lettre à la
D. Mère de Chantal, 24 août 1621, t. XX; p. 135.
son compte la synthèse de la culture ancienne et de la culture chrétienne. Le souvenir de Pétrarque, entretenw vivant et glorieux autour de son tombeau lui est plus qu'un symbole, un stimulant spirituel. Héritière intellectuelle de: Florence, où Marsile Ficin avait tenté naguère de faire dans son Académie l'accord de l'Evangile et de Platon, elle a fait revivre en d’actives associations littéraires la: féconde idée du grand helléniste. François de Sales baigne: là vraiment dans une atmosphère tout humaniste. Personne: à Padoue, parmi ceux qui comptent, ne conçoit plus qu'un chrétien puisse se soustraire à la culture antique. Les lettres anciennes ont été pour ainsi dire canonisées, dans cette Italie du Nord, par des saints comme Gaétan de: Thyène, l'ami de Sadolet et de Bembo :. On ne les
discute plus !
De retour en Savoie, François de Sales, en dépit des attaques intermittentes dont le harcèlent encore quelques: esprits timides et attardés, ne sera plus même effleuré par la pensée qu'il puisse y avoir un venin dans les littératures. profanes. [Il sera l’excitateur de la vie intellectuelle et littéraire dans sa province. Il échangera avec son ami, le sénateur Favre, une correspondance toute fleurie de souvenirs anciens, qui eût enchanté un Erasme ou un Budé.? Annecy d'ailleurs, Annecy, qui va devenir sa résidence habituelle, est, comme le Carpentras de Sadolet, une ville tout humaniste. En lisière de deux mondes, ouverte à la fois sur deux grandes civilisations, l'italienne et la française, posée sur cette belle route glorieuse dont parle du:
Bellay, « Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie »
nn
1 Cf. R. de Maulde la Clavière. Saint Gaétan. Paris, Ga-balda.
? Cf, À. Delplanque. Saint François de Sales humaniste et écrivain latin, Thèse complémentaire de doctorat ès lettres, dans la collectior publiée par l'Université catholique de Lille.
«lle attend l’évêque lettré qui la fera s'épanouir à la vie de l'esprit. L'académie florimontane qui va s’y fonder ne sortira pas du néant. Les effectifs littéraires existent et sont prêts à se grouper. Ils n'attendent que le fédérateur. N'oublions pas non plus que la Savoie, un siècle plus tôt,
… avait déjà donné à la France l’un des fondateurs de l’imprimerie et l'un des promoteurs du réveil artistique, Guillaume Fichet ! Et dans les années qui précèdent la naissance de François de Sales, avec sa petite cour lettrée, elle est, comme nous le rappelait naguère P. de Nolhac, un des principaux foyers de l’'humanisme en Europe ! :
Ainsi formé, non seulement saint François de Sales se comporte jusqu à la mort en grand lettré, protecteur des arts, des sciences et de la culture sous toutes ses formes, non seulement il fait œuvre d'artiste et d'écrivain réfléchi qui soigne et polit son style, qui fait faire toilette à sa correspondance, même spirituelle, et corrige ses livres d'une édition à l'autre avec un soin extrême pour les mettre au ton du jour, mais encore visiblement il emprunte à l’humanisme quelques-unes de ses tendances maîtresses.
S'il est difficile de le rattacher uniquement à la Renaissance pour son optimisme théologique, puisqu'aussi bien
- l'époque n'est pas une et simple à cet égard et que, pour un Lefèvre d'Etaples ou un Clichtow qui voient l’homme de préférence sous les espèces de l'ange ?, nous avons un Budé * qui le voit plus volontiers sous les espèces de la bête, du moins n'est-il pas téméraire de le mettre dans la
: 1 Cf. P. de Nolhac. Ronsard et l’humanisme. Paris Champion 1922. L’Humanisme en Savoie, p. 206. Bientôt ce sera en Savoie, comme sur une terre d'élection pour les lettrés, que M'® de Scudéry, dans le Grand Cyrus, situera une de ses plus brillantes promenades littéraïres. Cf, Cyrus, t. X, I. I.
2 Cf. Imbart de la Tour. Les origines de la Réforme. Paris. Hachette, t. II, pp. 423 et 427.
3 « La nature humaine, qui originellement était navrée, dit Budé, Æn est demeurée par forfaiture si imparfaite et débilitée.. qu'elle ne … peut se suffisamment conduire. » Cf. L'Institution du Prince, ch. 1.
dépendance de son temps pour la préoccupation qu'il a de tout ramener à la culture de l’homme, de chercher la gloire de Dieu dans la vie meilleure, non dans les attitudes ou les rites. Au formalisme qui avait tout envahi vers la fin du xvI® siècle, à ce ritualisme rigide qui tendait à faire de la religion un simple culte, les meilleurs d'entre les humanistes avaient tenté de substituer la religion de l'esprit et du cœur. Autour de Gaétan de Thyène et de Sadolet s'était fondée en Italie une Académie du Divin Amour qui avait essaimé de divers côtés jusqu'aux abords de la Savoie. Marsile Ficin enseignait à Laurent de Médicis que Dieu veut avant tout l’hommage de nos âmes. Erasme lui-même ne se contentait pas de ridiculiser les petits livres de piété puérils, vains répertoires de recettes mécaniques et de formules magiques, comme le loret et le Cathon; dans ses meilleurs iistants, il conseillait avec véhémence un retour à l'esprit de Jésus. Et Rabelais même lui faisait écho à sa manière. C'est à l'humanisme que Luther, tout en le détestant, empruntera le plus pur de sa doctrine. Ce qui appartient en propre au chef de la Réforme, c'est la déviation et l’éxagération d'idées qui étaient le patrimoine de tous les bons esprits du temps, patrimoine que saint François de Sales a reçu comme les autres en héritage sans l'entremise de Luther ou de Calvin. L'’évêque de Genève avait encore plus raison peut-être qu'il ne le pensait quand il écrivait à la baronne de Chantal : « Mais moy, attaqué par tant de moyens, en un aage fresle et flouet, pour me rendre à l’heresie,.. jamais Je ne luy ay pas seulement voulu regarder au visage. » ! Le saint est à peu près tout ce qu'il est sans le protestantisme. L'idée d'une réaction contre les observances et l'abus des dévotions formalistes lui vient de plus loin et d’ailleurs !
L'Humanisme peut encore en partie nous expliquer l'importance que va prendre dans les préoccupations de
Re à la baronne de Chantal, 18 ou 19 décembre 1608, t, XIV, p. 97.
notre saint la direction des, femmes et notamment des femmes du monde. A l'encontre du Moyen-Age qui n'avait fait à la femme qu'une place médiocre dans la vie intellectuelle et morale de l'humanité, la Renaissance lui confère une espèce d'universelle royauté :. Le curieux dialogue d'Erasme, «entre une femme instruite et un abbé ignorant » Colloquia abbatis et erudite, posait avec vigueur la question du savoir des femmes et la résolvait nettement en leur faveur. L’humanisme, à part de rares exceptions, lui fait écho ; et l'aboutissement logique de ce mouvement, c'est, dans l’ordre spirituel, l'hôtel de MM® Acarie, et dans l’ordre littéraire ou mondain, l'hôtel de Rambouillet, Saint François de Sales n'a garde de s’insurger contre un état de choses qui lui semble acquis. Il l’accepte et s'y adapte. La femme . tenant le sceptre, il n’entreprend pas de le lui ôter, il lui apprend à s'en servir pour la gloire de Dieu. ++
Aussi bien, pour expliquer sa déférence à l'égard des femmes, il suffit peut-être de rappeler le second des caractères par lesquels nous avons essayé de le définir. Saint François de Sales est un gentilhomme et un homme du monde. Il l'est par sa naissance. Il l'est par son éducation. Il le demeurera dans sa vie d'évêque et dans toute son activité de saint. [l veut convertir le monde en restant du monde. Il est pour l'éternité le type achevé de ce qu'un écrivain anglais a nommé le Saint Gentlemen.
S'il doit aux Jésuites une bonne part de son humanisme, il leur doit aussi pour beaucoup ce qui va faire de lui, moralement et physiquement, l’exemplaire parfait de « l'honnête homme », au sens ou l'entendait le XvII° siècle. En vérité, comme dit M. Stapfer, François de Sales est
1 « Les moralistes du Moyen-Age, dit Imbart de la Tour, ont pu multiplier leurs anathèmes et leurs moqueries contre l'Eve tentatrice, l'enfermer au cloître ou dans son manoir et ne lui permettre que ces vertus domestiques qui fondent une famille, l'humanisme ouvre les
portes. » Cf. Les Origines de la Réforme, t. II, p. 328.
« un bon Jésuite. » : On exagérera difficilement sa dette envers ces éducateurs hardis et fins qui, réagissant contre des usages surannés, venaient d'introduire dans leurs colfèges la culture physique la plus poussée, enseignant à leurs élèves l'escrime, la danse et l'équitation. Contre le platonisme alexandrin du moyen âge qui méprisait le corps et l'exténuait dans l'espoir de mieux élever l'âme, ils sont à la fois les théoriciens et les praticiens du mens sana in corpore sano.
À vingt ans, sortant de leurs mains, François de Sales est un parfait cavalier, un gentilhomme du plus grand air. Tous les témoignages du temps s'accordent pour vanter Je charme de sa personne, sa grâce, sa distinction, et, disons-le, sa beauté. Jusqu'à ses dernières années, il garde cette noble élégance qui, au dire de Camus, attirait sur lui les regards et les y retenait. « J'en sais, nous dit l'évêque de Belley, qui frémissaient à son abord, non tant de la crainte de luy déplaire que de la crainte de ne pas luy plaire assez. » ? C'était déjà Fénelon sous l’auréole du saint, Fénelon avec moins de raideur héraldique et de fierté « distante ». De grands yeux attentifs et doux, un regard à la fois brillant et voilé, un front large, puissamment modelé, et comme illuminé par le rayonnement d'un esprit toujours en mouvement, une belle barbe vive, sobrement épanouie, encadrant l'ovale délicat d’un visage grave qu’un demisourire éclairait, une souveraine aisance de tenue avec un peu de lenteur majestueuse, il avait tout ce qu'il faut, non seulement pour plaire, mais pour s'imposer : il avait le charme et l'autorité 5.
? Cf. Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1908. M. Paul Stapfer a la condescendance d'ajouter, par amitié pour saint François de Sales : « car il y eut de bons Jésuites » et même « un bon Jésuitisme. »
? Cf. Esprit du bienheureux François de Sales. Edition Dépery,. Paris, Gaume, 1840, t. III, p. 142!
C'est toujours d’après cette édition qui reproduit l'ouvrage primitif
ans son intégrité que nous ferons nos citations.
$ «I estoit incomparablement beau, nous dit le P de la Rivière
qui l'avait personnellement beaucoup connu... C’estoit un plaisir que
De l'homme du monde il avait encore le tour d'esprit et Y'habitus moral. Il sera l’homme de relations par excellence, d'homme qui évite de « rompre en visière avec le genre humain », qui sait se ménager l'accès des cœurs en prenant avec chacun le « biais » qui lui agrée. Il « gauchit dextrement », il s’insinue, il se plie au réel. Maître de la « dévotion humaine et traitable », 1l semble avoir été créé <t mis au monde pour faire mentir la définition donnée par un philosophe contemporain, que le saint est un personnage jnadapté :. Sans être un Philinte protéiforme qui acquiesce tourdiment à tout et dit sans cesse amen, il est le plus * conciliant de nos saints, « Je ne suis point homme extrême, disait-il lui-même, et me laisse volontiers emporter à ænitiger. » ? Comme il a fait en lui la conciliation de l’humamisme et du christianisme, il fait encore autour de lui la «conciliation du monde et de l'Evangile en tout ce qui n'atteint pas l'essentiel. « Il faut, disait-il aux derniers jours de sa vie, suivre les lois du monde, puisqu'on y est, en tout <e qui n'est pas contraire à la loy de Dieu. » ? Et n'est-il pas admirable que cet homme si éloigné par nature de tout ce qui est extrême, sauf en amour divin, que ce fervent zélateur du «rien de trop » ait trouvé dans le blason de sa famille cette devise qui lui semblait prédestinée, comme par “un décret de la providence : nec plus nec minus | Influence mystérieuse des maximes héréditaires où s'exprime en quelque sorte l'idéal permanent de toute une race !
de le voir : car il estoit un des beaux jeunes hommes de son temps; - avoit un port fort majestatif, un maintien merveilleusement attraiant, #n parler le plus gracieux du monde,une manière de converser qui ‘n'ennuyoit à personne; il estoit grandement civil et tres exact à rendre toutes sortes d'honneurs et complimens. » Cf. Wie de l'Illustrissime et Reverendissime François de Sales. Lyon, Rigaud, 1625, pp. 19 “et 67.
1 William James. L'expérience religieuse, Trad. Abauzit, Pans, Alcan, p. 308.
2 Lettre à Madame Brudart, 25 juin 1608, t. XIV, p. 39.
$ Lettre à Madame de Charmoisy, 10 novembre 1621, t.XX, p.173.
L'évêque de Genève est vraiment la suprême fleur de cet esprit d'adaptation qui, délaissant les formes rigides du monachisme ancien, inspire à saint Ignace de créer des moines hommes du monde, répandus parmi leurs semblables, parlant leur langue, se pliant à leurs usages et à leur humeur pour les gagner à Dieu, et poussant bientôt le génie du mimétisme moral jusqu'à se faire, aux Indes, parias ou brahmes pour mieux pénétrer les castes bouddhiques. Lui aussi il a le génie de la pénétration par conformisme ou condescendance. « Je ne contredis jamais à personne, »* disait-il finement. Il veut de même que Philothée soit attentive à ne jamais heurter personne sans nécessité. Il lui interdit de parler, d'agir, de se tenir, autrement que les honnêtes gens de son monde. Elle ne doit s’abstraire ni de sa condition, ni de sa profession; elle ne doit point « étaler ce faste insupportable » qui sera bientôt si aigrement dénoncé et qui rend trop souvent la dévotion déplaisante aux gens du monde. Elle a la consigne formelle de rendre la piété aimable à tous ; elle cherche moins à faire qu'à être: esclave du devoir d'état elle imite MM Acarie, l’une des premières dirigées de saint François de Sales, laquelle, soignée dans sa tenue, attentive à vêtir ses filles avec élégance, n'hésite pas parfois à quitter brusquement messe et communion pour que le petit déjeuner de son mari soit prêt à la minute fixée ?.
La vertu que prêche saint François de Sales garde certes sa rudesse foncière, — M. Olier l’a bien vu ! — mais elle s’humanise dans ses entours, elle prend des grâces italiennes, elle ne sent plus le couvent. Ayant cessé d’être monastique, elle devient humaine, c’est-à-dire mondaine, au bon sens
1 Lettre à la Présidente Brulart, fin octobre 1606, t. XIII, p. 228.
3 « Je ne veux point, disait-il,une devotion.. melancolique, fascheuse, chagrine ; mais une pieté douce, souëfve, aggreable, paysible et, en un mot, une pieté toute franche et qui se fasse aymer de Dieu premièrement, et puis des hommes. » Lettre à Madame de Limojon, 28 juin
1605, t. XIII, p. 59.
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du mot. L'ordre que fonde notre saint est un symbole de sa manière. La Visitation met la vie monastique à la portée des
faibles et des infirmes ; l’/ntroduction met la piété à la portée
des séculiers, marchands, hommes d'armes ou courtisans. La religion n'est plus le monopole de professionnels retirés au désert, elle achève et couronne la vie naturelle de tout chrétien dans n'importe quelle condition, fût-ce la plus profane. On ne l’enseignera plus dans un jargon d'école, abscons, technique et sans agrément, mais dans un langage fleuri, soigné, parfois précieux, selon le goût du temps, toujours de bonne compagnie, et tel, en toutes circonstances, que Montaigne l’eût approuvé. C’est toujours à Montaigne d'ailleurs que l’on songe invinciblement quand on considère les portions humaines de l'âme salésienne. Entre les deux hommes il y avait d’étranges affinités naturelles. L'idéal de Montaigne éducateur était de former un gentilhomme. L'’évêque de Genève a magnifiquement réalisé cet idéal ! Mais, homme du monde jusqu'à la pointe des ongles et de la tête aux pieds, celui-ci s’est avisé en outre qu'un parfait gentilhomme peut et doit être un saint par surcroît, ce qu'avait fâcheusement oublié l’auteur des Essais |
Mais si l’on veut descendre jusqu’à la racine profonde et dernière de ce que fut l’évêque de Genève dans l’ordre humain, il faut bien en venir à parler de sa bonté, de sa douceur, de sa tendresse. La sensibilité est vraiment chez lui la « faculté maîtresse », cette faculté dominatrice par laquelle, au dire de Taine, toutes les autres parties de l'âme s’éclairent et s'expliquent. C'est elle, en somme, qui lui inspire ce désir de plaire, mis au service de Dieu, qui apparaît en toutes ses démarches, c'est elle qui l'a fait humaniste et homme du monde, conciliateur et temporisateur, bienveillant et mesuré, c'est-à-dire tout ce que jusqu'ici nous avons vu qu'il était.
On pourrait dire de lui ce qu'on dira de Racine, il « était tout sentiment et tout cœur ». Il eût pu se définir comme
pr
Lamartine : « J'étais né sérieux et tendre. » C'est d'ailleurs, à très peu près ce qu'il a fait : « I] n’y a point d'âme au monde. écrivait-il à Madame de Chantal, qui chérisse plus cordia-. lement, tendrement et pour le dire à la bonne foy plus. amoureusement que moy. » ! Il disait encore « N'avonsnous pas un cœur humain et un naturel sensible ? »?
Mais prenons garde de ne pas confondre cette vive et: fraîche tendresse du cœur avec la complaisance facile et: la molle débonnaireté. Je crains que M. Bremond, d'erdinaïre si souple et si fin, n'ait un peu trop insisté sur ce qu'il y eut d’abandonné, de plastique et d’indolent dans la bontédu saint. (« Une Fe trop répandue, écrit-il, fait de lu un violent qui se serait héroïquement transformé en un miracle de douceur. Timide et faible plutôt, presque tropbénin. Les quelques peccadilles d’impatience qu'on lux connaît sont d’un homme paisible et lent, irrité soudain pour une minute par qui le presse ou le bouscule. D'instinct: il céderait toujours, et s’il lui faut se vaincre, c'est pour se: résigner à la raideur, à la résistance. Ce qu'il veut, certes. il le veut bien, et d’une volonté de montagnard, mais toute: lutte de fond le contrarie. Tendance si naturelle chez lui, qu'il lui obéit encore, d’une façon toute sainte. jusque dans le combat spirituel. Au demeurant, ses familiers savent qu'il n’est pas terrible, qu’ils n’ont pas à se gêner avec lui. Soit à Paris, soit même à Padoue, il se laisse traiter par son: gouverneur en petit garçon ; évêque, il bat en retraitedevant son valet de chambre, le farouche Rolland qu’un des premiers biographes du saint nous montre « tranchant, coupant, et ordonnant de tout sans contradiction 2» D'autres encore, je le crois du moins, et par exemple son frère Jean-François qui devait lui succéder, le harcelaient vivement, critiquant ses actes et ses idées, attribuant sa. débonnaireté à « bêtise », c'est lui-même qui l’a dit un jour. excédé. Je n'oublie pas qu'il parle souvent des efforts qu'il
1 Lettre à la Mère de Chantal, 1620-1621, t. XX, a 216. 2 Lettre à la baronne de Chantal, 11 mars 1610, t. XIV, p. 264.
a dû faire pour devenir pacifique. Mais c'était surtout vis: à vis de Dieu et de lui-même, non du prochain. Quant à la douceur proprement dite, qui sera naturellement doux, s'il ne l'était pas? » : Naturellement doux et bon, François. de Sales l'était, à n'en pas douter. Nous n’entendons pas faire de lui, comme on l’a fait de Racine, un monstre de: passion irascible qui se serait péniblement dompté. Quand il nous dit qu'il a passé des années à lutter contre sa nature . impétueuse nous nous gardons bien de prendre son propos: à la lettre. Nous savons que les saints ont l’imnocente habitude de charger le tableau de leurs vices ou de leurs mauvais. penchants pour donner confiance aux autres et pour embel-hr le tableau des grâces divines.
Néanmoins, pour ce qui est des efforts de notre saint en: vue de la douceur, il importe, semble-t-il, de ne pas prendre: trop à la légère ce qu'il en a dit. Il en parle d’un tel ton,. surtout il paraît avoir gardé un tel souvenir des suites. fâcheuses qu'eurent pour lui quelques unes de ses colères, qu'il ne faut pas conclure trop aisément à sa facile humeur. Ce n'était sûrement pas un violent ; ce n’était pas non plus. un apathique. Je crois apercevoir une belle vivacité natu--relle chez ce sensible qui, jeune étudiant, savait mettrel'épée à la main pour riposter à la feinteagression de quelques. camarades impertinents. Il ne se laissait pas toujours tondrecomme un agneau. Il avait bec et ongle pour défendre ses. droits contre les empiètements des chevaliers des saints. Maurice et Lazare. Les premières Visitandines, et spécia-lement sainte Chantal, éprouvèrent plusieurs fois que devant certains manquements, même légers, 1l avait des sursauts: d'émotion que les pauvres femmes trouvaient terribles. Avouons d’ailleurs que nous sommes ici dans le domaine: des conjectures, comme Henri Bremond lui-même a la. sagesse d'en convenir. Mais n'oublions pas que les doux nesont pas nécessairement des indolents et que les tendres.
1 Cf. Henri Bremond. Histoire littéraire du sentiment religieux en: France. Paris, Bloud et Gay, t. I, pp. 75-77.
sont souvent très prompts à vibrer. Saint François de Sales semble bien, à certains signes, avoir été de ceux là. Tout petit, voyant son cousin Gaspard de Sales, soumis à la peine du fouet, il s'émeut de compassion et demande à recevoir la correction à sa place. Plus tard, visité par une femme impudique, il la chasse avec une sainte violence.
Pitoyable aux pauvres gens, câlin avec les enfants, il s'émeut des douleurs physiques, 1l s'émeut des douleurs morales. Il est bon avec tous et de toutes les sortes de bonté. Une anecdote le peint. Entrant un jour dans la chambre d'un de ses domestiques, il le trouve en train d'écrire un billet doux à sa fiancée, petite paysanne des environs. Le pauvre homme, honteux, fait instinctivement le geste de cacher sa lettre naïve‘et sans doute maladroite. «Fais voir », dit le saint. Et l’ayant lue, doucement, avec un sourire d'exquise bonté, il conclut: « Ce n’est pas cela! Tu n'y entends rien. Laisse-moi faire ». Et l’on eut cette scène charmante : un évêque grand seigneur assis à la table de son valet et rédigeant pour lui une humble lettre d’amour. Que ne donnerions-nous pas pour savoir la teneur de ce billet tendre à Chlorise? Le trait du moins nous fait pénétrer jusqu'au fond de cette âme affectueuse et bonne!
L'homme qui se comportait ainsi ne sera pas de ceux qui jettent l’anathème aux affections humaines ou qui tentent d'imposer au chrétien l'impossible idéal d’une vertu stoïcienne. [Il se dira « tant homme que rien plus ». Son cœur, avouera-t-il, « bouillonne en mille variétés d’affections », et les mots affectifs jailliront de sa plume avec une fécondité merveilleuse. Quand un néophyte de la dévotion lui demandera comme Polyeucte à Néarque :
€ Pour se donner à Dieu faut-il n’aimer personne? » I] lui répondra de même :
«Nous pouvons tout aimer, Il le souffre, Il l’ordonne î! »
1 Polyeucte |. 1.
L'amour sera le fondement de son ascèse. Il en sera aussi le terme. L'évêque de Genève mène à l’amour par l'amour, à l'amour effectif par l'amour affectif. I] se garde bien detenir en mépris les mouvements de l'amour sensible. À la suite des grands mystiques italiens et espagnols qui viennent de réhabiliter la sensibilité, il prétend que l’on doit aimer Dieu | avec sa volonté, mais aussi avec son cœur. Précurseur de la philosophie moderne qui professe un juste scepticisme pour la valeur des « idées-forces », il pense que les idées sont de pauvres forces quand elles ne sont pas animées, enflammées par le sentiment. Et pour nous aider à aimer Dieu de toutes nos puissances, même sensibles, il nous le montre toujours avec ses attributs d'amour et de bonté, il nous le montre à travers la personne humaine de Jésus.
Dans le catholicisme français, dit-on, c’est l'intelli- | gence qui tend à dominer, tandis que dans le catholicisme italien, c'est la sensibilité. En saint François de Sales, né sur les confins de deux civilisations, un heureux mélange s’est fait. Tendre et sensible par nature, il a discipliné son cœur par huit années de culture française. Lucide, raisonnable et pénétrant, 1l a rafraîchi sa claire intelligence dans la douce atmosphère italienne. La fine précision de son discours et de sa pensée s'est adoucie, nuancée, attendrie au contact de la poésie padouane.
S'il fallait tenter, pour conclure, de l’exprimer tout entier dans une formule synthétique et brève, nous oserions dire qu'il nous apparaît comme un savoisien lucide, raisonnable et sain, en qui se sont harmonieusement fondues et francisées, c’est-à-dire universalisées, la piété cordiale, expansive de l'Italie et la brûlante dévotion espagnole.
Sachant maintenant ce qu'il était comme homme et comme chrétien, nous aurons moins de peine peut-être à comprendre ce qu'il fut comme écrivain ascétique et comme directeur d’âmes.