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L'OPTIMISME DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

Avant de passer à l'examen détaillé de la méthode ascé… tique de saint François de Sales, il est indispensable des'enquérir des principes dont elle procède. Quel usageintelligent pourrions-nous faire d’une discipline spirituelle: … parfaitement une et liée, si nous ignorions les idées- … mères qui l'ont engendrée, si nous l'isolions des fonde-ments idéologiques dont elle tire avec sa cohésion la plénitude de son sens et de son efficacité ?

Si l’ascèse chrétienne est l'emploi concerté de nos res- … sources naturelles et surnaturelles pour nous conquérir nous-mêmes et nous mettre en conformité de vouloir avec Dieu, il est évident que toute formule ascétique sera: - dans la dépendance étroite d’une philosophie de l’homme … et d’une philosophie de Dieu.

…. Que vaut l'homme? Est-il aveugle, débile et pervers :. … ou bien se porte-t-il avec aisance à la vertu? Est-il sponta- . nément l'ennemi de Dieu : ou bien va-t-il d’un mouvement. naturel vers Lu?

. Dieu lui-même, second terme du rapport, est-Il Père- … ou Justicier? Dieu d'amour, comme dit saint Jean, ow Dieu terrible, comme dit M. de Saint-Cyran? Tendrementattentif à sa créature, avide de la sauver, aime-t-Il qu'on:

l'approche avec familiarité ; ou bien, jaloux de sa gloire, avare de sa grâce et de son ciel, demeure-t-Il à jamaïs le Dieu lointain du Sinaï ou du Buisson ardent ?

De la réponse à ces questions découle, à n'en pas douter, toute l'économie de nos relations avec le Ciel. Selon que nous inclinerons vers l'optimisme qui fait confiance à l'homme et à Dieu, ou vers le pessimisme qui désespère des deux à la fois, nous engagerons toute notre activité religieuse sur des voies divergentes. Pessimistes, nous tendrons à l’universelle rigueur et nous fuirons peut-être au désert pour y dompter la Bête humaine dans la crainte et par les verges. Optimistes, nous inviterons l'âme à s'épanouir dans la confiance, et persuadés, que l’homme dans sa chute même, ne cesse point tout à fait d’être un Ange, nous lui appliquerons sans prodigalité les mesures préventives, coercitives, afflictives.

Optimisme et pessimisme sont comme deux pôles entre lesquels oscille éternellement l'humanité. Tout homme, à son insu ou consciemment, subit l'attraction de l’un ou de l’autre et parfois tour à tour de l’un et de l’autre. Pivots de doctrines plus encore que doctrines autonomes, l'optimisme et le pessimisme ne donnent pas seulement à la piété sa forme et sa nuance, ils s’msinuent de toutes parts dans notre pensée religieuse pour en régler le rythme et, si J ose dire, la température : ils sont à l’origine de toutes nos démarches dans l'œuvre du salut :.

1 C'est dire que la thèse du hollandais Tiele, qui fait du pessimisme théologique une tendance spéciale aux Sémites et de l’optimisme une tendance proprement aryenne, nous paraît simplifier étrangement la question. L'histoire des idées témoigne que, même chez les peuples aryens d'Occident, les deux courants hostiles cheminent sans cesse côte à côte, avec des triomphes alternés, La première génération chrétienne, toute au sentiment nouveau de la paternité et de la fraternité divines, encore éblouie des prodiges qui venaient des’accomplir, s'abandonne sensiblement à l’optimisme. Mais bientôt, devant la corruption persistante du monde, les vues de l'humanité s'assom-” brissent et l'accent du pessimisme retentit avec éclat dans les impré-

Deux familles d’esprits, dont saint François d'Assise et l'abbé de Rancé, M€ Guyon et Calvin peuvent, en deçà et au delà de l’orthodoxie, nous figurer les exemplaires supérieurs, se forment ainsi perpétuellement dans la chrétienté, selon deux conceptions contraires de l’homme

et de Dieu.

Ce n'est pas simple verbalisme que d'appeler capitale pour l'intelligence d’une doctrine spirituelle la question de l’optimisme et du pessimisme théologiques :. Toute

cations d'Origène, de Tertullien, de saint Jérôme, de saint Augustin. L'esprit de Pélage se replie, vaincu. On voit alors naître les mille formes d’un désespoir qui va parfois s’exaspérant jusqu’à l’hérésie, jusqu'au montanisme, au manichéisme, à l’encratisme. Après les invasions barbares, le Moyen-Age retrouve pour un temps quelque sérénité, et la grande vague mystique qui porte François d'Assise et les Mineurs fait refleurir une Légende dorée dont les Arts et les. Lettres nous montrent la source dans une théologie adoucie. Puis de nouvelles explosions de pessimisme viennent troubler les âmes. La pensée de la mort et de la damnation traverse les joies violentes d'un monde pourtant enivré d’humanisme. Les danses macabres envahissent l'Art et nous font sentir ce qu’eut de précaire l’optimisme apparent de la Renaissance. Toute une société se précipite à la jouissance avec le sentiment amer qu'elle « danse sur un volcan ». Coup sur coup, dans cette atmosphère d’anxiété, vont éclater le luthéranisme, le calvinisme, le baianisme, le jansénisme et leurs succédanés. Péniblement, les Pontifes romains luttent contre ce flot, soutenus par les Jésuites, par saint François de Sales et par la petite tribu de ceux que Sainte-Beuve appelle « les doux ». Presque seuls — car le quiétisme a des sources troubles où le pessimisme se mêle à l’optimisme. Cf. J. PAQUIER. Qu'est-ce que le Quiétisme ? pp. 67 et suiv., Paris, Bloud, 1910. — ils maintiennent dans l'Eglise un esprit de juste tendresse que le XVII siècle faillit étouffer. Cet esprit de modération évangélique, nous commençons seulement peut-être: à le retrouver. Et c'est justement la question passionnante qui se pose à nous. Pour le respirer à nouveau, danssa pureté, cet esprit, ne convient-il pas de reprendre un commerce plus intime avec saint François de Sales et de nous refaire, en quelque sorte, des âmes salésiennes ?

1 De tous temps d’ailleurs les meilleures têtes du christianisme ont eu la même vue profonde. A. Rebelliau, dans son chapitre sur saint François de Sales — Cf. Histoire de la Langue et de

‘question est vraiment, comme on l'a dit, « frivole » à côté de celle-là. Discerner avec précision et définir jusque dans ses nuances la pensée de saint François de Sales sur ce point fondamental, c'est donc, en vérité, se donner la clef de sa méthode. S'il n'y va pas ici de toute la Religion, comme disait Bossuet, 1l y va du moins de toute l'ascèse.

la Littérature française. Direction PETIT DE JULLEVILLE. Panis, Colin, 1897, t III, p. 363 — dit à propos des querelles d'alors sur l’action providentielle et la grâce, qu'elles « commençaient à passionner l'opinion du monde religieux ». En réalité, la pensée du « monde religieux » avait commencé d'être tourmentée par ces questions dès la naissance du christianisme. Saint Paul avait déjà posé le problème en termes pathétiques devant la conscience chrétienne. Et nous le retrouvons, ce même problème, toujours irritant à tous les détours de l’histoire. Il est comme le noyau générateur de tous les grands systèmes qui se sont succédés depuis l'Evangile, du Néo-platonisme au Manichéisme, du Luthéranisme au Jansénisme, du Quiétisme au Fidéisme, de l’Américanisme au Modernisme. L'éternelle controverse prédestinatienne n’a pas à renaître ide sa cendre, elle ne s'éteint jamais. Apaisée un instant, elle rebondit soudain ! Il n’est pas une question peut-être qui ait remué plus à fond le cœur et la tête de l’homme. Le grave Concile de Trente luimême perdit un jour, à cause d'elle, sa sérénité. C’est au cours du long débat qu'il institua sur la grâce et l’action divine dans le monde qu'éclata cette séance orageuse où l’Evêque de La Cava encourut l'excommunication pour s'être emporté dans la dispute jusqu'à saisir à la barbe un de ses adversaires. La controverse s’est rallumée de nos jours entre le P. de Régnon, jésuite, et l'abbé Gayraud, ancien dominicain. En faveur de la thèse prédestinatienne, l’abbé Gayraud a écrit : Thomisme et Molinisme. Paris, Lethielleux, 1889; Providence et Libre arbitre. Toulouse, Privat, 1892. En faveur de l’optimisme, le P. de Régnon nous a donné : Bannès et Molina ; Paris, Oudin, 1883 ; Bannésianisme et Molinisme ; Paris, Retaux, 1890.

E — Saint François de Sales et le problème de Dieu

Sainte-Beuve, en son Port-Royal, ayant à « traverser », <omme il dit, saint François de Sales et son « jardin de ‘dévotion », dut effleurer en passant la question qui se Pose à nous ici, et, sous le couvert de quelques menues réticences, il crut devoir en venir à cette conclusion : « Saint François de Sales est décidément optimiste en théologie : il

. reste surtout frappé de l'abondance des moyens de salut. Rien ne peut être plus opposé au fremblement que ressentaït “et inspirait M. de Saint-Cyran. »!

La critique s'en est ordinairement remise au verdict de Sainte-Beuve. Grâce à lui, dans la galerie des ascètes chrétiens, saint François de Sales, avec Fénelon, représente désormais pour nous la doctrine de la suavité confiante. Sans examiner si l’on n'a pas en ce point passé la mesure, æt si ce n'est pas trahir un peu saint François de Sales que d'en faire une sorte de Fénelon sans utopies, notons pourtant que des voix discordantes se sont élevées parfois contre l'opinion consacrée. Au xvII® siècle déjà, Saint- Cyran lui-même ne dédaignait pas, à l’occasion, de faire ‘«autionner par l'évêque de Genève sa théologie farouche ?, æt tout récemment encore, un jeune écrivain de mérite parlait d’un « saint François de Sales moins optimiste

1 SaINTE-BEUVE, Port-Royal, 6 édition. Paris, Hachette, 1901 ; *. I, pp. 224 et 226. Toutes nos citations de Sainte-Beuve se réfèrent à cette 6© édition.

? Parlant de saint François de Sales dans une lettre adressée à M. Guillebert, Saint-Cyran écrivait : « Il a été de ces évêques singufiers qui, ayant été appelés par la plus excellente voie, ont mérité ‘de puiser dans la source même les lumières et la connaissance de Ja vérité dont ils avaient besoin pour conduire les âmes.»— Cf. Lettres “chrétiennes et spirituelles de messire Jean du Vergier de Haurannes 2 vol. in-12 ; 1744 5 t. E, p. 56. Cité par Sainte-Beuve. Port-Royal, €. I, p. 273,

en théologie que ne l'affirme Sainte-Beuve. » 1 Serait-ce que le jugement traditionnel doit être revisé ? Fe

Disons-le sans détours, c’est au sentiment de Sainte- Beuve qu'il faut demeurer fidèle. A le prendre d'ensemblet de haut, saint François de Sales est optimiste en théologie ?, Sa pensée sur l’homme fut parfois peut-être flote tante ou circonspecte, mais sa pensée sur Dieu fut catégorique et immuable.

N'attendons pas, il est vrai, decetesprit si souple mais si robuste qu'il nous affadissse la notion de Dieu et que, sous couleur de bonté, il néglige de nous montrer la Divinité dans ses attributs de Justice, de Puissance et de Gloire. Nul plus que lui, comme dit Sainte-Beuve « n'eut, avec une qualité suprême, l'assemblage, le tempérament, le correctif et l’extensif, enfin, pour parler avec Pascal,

1 Charles FLACHAIRE. La dévotion à la Vierge dans la Littérature catholique au commencement du XVII siècle ; Paris, E. Leroux, 1916 ; p. 40, publié par Alfred Rébelliau.

Un prédicateur du XVIII siècle, l'abbé Anselme, prononçant le panégyrique de saint François de Sales, en 1700, s'écriait avec quelque audace : « Quelle crainte, par exemple, n'imprime-t-il pas pour la fréquente communion, à ceux qui s'en approchent sans s’avancer dans la vertu ? » — Cf. Micne. Les Orateurs sacrés, t. XXI, col. 74. — Il n'est pas malaisé de découvrir quelle intention se dissimule sous ce tour, d’ailleurs correct. L'intrépide panégyriste, sans aucun doute, appelle saint François de Sales au secours d’Arnauld et des Jansénistes contre la fréquente communion.

? Optimiste, faut-il le dire, ne signifie pas semi-pélagien. Sainte- Beuve, dont les intuitions littéraires ont souvent tant de bonheur, même dans les sujets qu'il n’a pu que côtoyer, mais qui, malgré sa finesse, n’écrit pas toujours avec la rigueur d’un théologien, a, semblet-il, fait ici une fâcheuse confusion : ( Saint François de Sales. pour le dogme, dit-il, était tout à fait de ce christianisme général, comme on l'entend aisément hors de la théologie, et même hors d'une pratique rigoureuse, de ce christianisme qui, malgré saint Augustin et les conciles répresseurs des semi-pélagiens, avait transpiré dans toute la chrétienté.» — Cf. Port-Royal, t. I, p. 221.— Bossuet commettra la même injustice à l'égard de saint François de Sales. Nous verrons pour quelle raison, au chapitre de l’homme.

l'entre-deux. » ‘ Il saura nous parler de Dieu sans mièvrerie, mais ce quil ne saura ni ne voudra jamais faire, c’est nous Le peindre comme un Maitre inexorable, toujours armé de la foudre pour châtier. Et si, d'aventure, les circonstances l’enferment en quelque dilemme qui le contraigne à trancher le nœud doctrinal du débat, c’est d'un mouvement tout ensemble naturel et raisonné qu'il prendra parti contre « l’impitoyable Dieu » des prédestinatiens, pour un Dieu d'amour, de mansuétude et de pitié.

Si, de ses livres, nous pouvions sortir avec un doute encore sur la pente de son esprit, l'épisode fameux qui ouvre sa vie d'homme suffirait à nous fixer. La dure crise intérieure que ses anciens biographes ont appelée sa {tentation » et qu'ils ont trop souvent réduite à une médiocre histoire de scrupules, fut avant tout le heurt douloureux dans son âme de deux théodicées contraires entre lesquelles il lui fallut soudain choisir.

‘À dix-huit ans, quand le problème de Dieu ne s'était encore posé pour lui que dans le domaine serein des théories et comme à la périphérie de sa conscience, brus- * quement, pendant qu'il étudie à Paris, ce problème, lié par nature à celui du salut, le saisit tout entier et le bouleverse à fond d'âme. Touché au vif, ( embarqué », comme dirait Pascal, il sent qu'il ne sortira d'anxiété lui aussi qu’en « pariant ». Il parie donc, non pas seulement pour le « Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob », mais, poussant plus loin, pour « le Dieu de Jésus-Christ », le Dieu consolateur, le Dieu « sensible au cœur ».

Comment Sainte-Beuve, si friand du détail biographique quand il éclaire un coin des âmes, a-t-il négligé un tel événement, si favorable à sa thèse ? ? Le récit même de

1 SAINTE-BEUVE. Port-Royal, t. I, p. 251.

2 Sainte-Beuve nous donne peut-êtré l'explication de sa négligence dans la petite note de vif et trop exclusif éloge qu'il consacre au P. de la Rivière, l’un des premiers historiens de Saint François de Sales

Charles-Auguste de Sales pourtant, à travers son symbo- » lisme gracieusement suranné, laissait transparaître le: vrai sens du drame intime : « Certes, dit l’aimable biographe, le diable ne pouvait que mal conjecturer pour soy des grands avancements que le jeune François faisoit au chemin de la vertu... Il tascha donc ainsi d’arrester le navire de ce bénit enfant, qui cingloit heureusement: à la faveur du vent céleste. Il couvrit son esprit d'épaisses ténèbres, et luy fit penser à la difficulté qu'il y a deparvenir au salut éternel, et à considérer le petit nombre: des prédestinés. Enfin il fit tant que cette pauvre âme, après avoir roulé beaucoup de pensées, entra dans le défiance de son salut, et s'imagina qu'elle seroit damnée.…. Cet affligé gentilhomme jettoit ainsi mille soupirs et gémissements amers, et arrosoit son lict de ses larmes : car quelle joye pouvoit-il avoir, croyant que la damnation éternelle seroit un jour la récompense de son amour ? Son cœur dessécha peu à peu, et son âme défaillit en. amertume ; une jaunisse universelle luy couvrit le corps. avec de si poignantes douleurs, qu'il ne pouvoit ny dormir, ny manger, ny boire. » ! La cause intellectuelle de cette rude bourrasque ne se fait-elle pas déjà pressentir à travers. les circonlocutions fleuries du biographe ? Plus clairement encore elle s'indique dans l’abondante lhtanie des.

L'éloge est mérité. Mais en suivant trop exclusivement ce pittoresquebiographe, Sainte-Beuve s’est condamné, comme nous le voyons ici, à des lacunes regrettables.

1 Charles-Auguste DE SALES, Histoire du Bienheureux François de: Sales ; Paris, Louis Vivès 1866 ; 4° édit., t. I, pp. 13-14.

Cette histoire de saint François de Sales, écrite d’abord en latin, par Charles-Auguste de Sales, neveu et successeur du saint, parut: en 1634. Traduite en français par l’auteur, elle eut un grand succès. et demeure une des meilleures sources biographiques que nous ayons. sur saint François. Charles-Auguste, en effet, fut élevé et instruit. tout enfant, auprès de son oncle, qui l’aima tendrement et dont il reçut maintes confidences. Son histoire fut composée en collaboration. ayec sainte Jeanne de Chantal, ce qui accroît encore son autorité.

… « mille soupirs et gémissements » que Charles-Auguste | prête à son héros : « Hélas, lui fait-il dire, seray-je donc privé de la grâce de celuy qui m'a faict gouster si suave- . ment ses douceurs !... Jamais donc je ne seray faict parti- \cipant de cet immense bénéfice de la rédemption ? Et »mon doux Jésus n'est-[l pas mort aussi bien pour moy que pour les autres ?» * Il n’en faut pas douter ! A ces accents, à ces formules surtout, que l’histoire du Jansénisme nous a rendues familières, nous avons reconnu - le principe théologique de toute cette tempête intérieure. Nous sommes bien là devant le terrible problème de la prédestination, solidaire de cet autre plus vaste encore, celui de la bonté de Dieu.

Transposons du plan sentimental au plan de l’intelhgence le récit de Charles-Auguste, nous y retrouverons les éléments premiers du débat qui mettait alors en rumeur tout le Paris théologique. — Comment Dieu nous sauve-t-Il et qui sauve-t-[l ? Veut-Il vraiment d'une volonté agissante nous sauver tous, ou bien ne le veut-Il que d’une volonté fictive qui refuse les moyens ? Jésus-Christ est-Il mort pour le genre humain tout entier, ou bien dans ses … bras étroits n’embrasse-t-[l qu'un petit nombre d'élus dont la liste est arrêtée de toute éternité ? Le Dieu des chrétiens, en somme, est-Il un Dieu d'amour ou bien je ne sais quelle sombre et mystérieuse Divinité dont la . Justice, en ses motifs, demeure impénétrable ? Formidable question que le jeune François de Sales n'avait point encore considérée avec réflexion. À l'instant seulement, “il venait de porter son regard au fond de ces abîmes théologiques, et saisi de vertige, 1l chancelait !

De cette martyrisante alternative, où Charles-Auguste nous le montre se débattant, il ne pouvait sortir, on le “devine, que par la confiance ou le tremblement. Des \crises aussi aiguës ne se dénouent pas dans l’équivoque ! Une définitive attitude morale et comme un certain pli

2 In., p. 14.

ss no. Ne Au . en us engendré. :

___… Cette atmosphère était Crete d'orage. L’ idée mai de la Réforme, cette idée luthérienne d’un Dieu fantasq et despotique, sauvant ou damnant selon le pur caprice s'était infiltrée subtilement à travers l'enseignement théologique d'alors. Cette idée, devenue souvent simple tendance, se diluait en mille formes atténuées dont le. point d'attache avec l’hérésie n'était pas toujours aisément discernable. Le baïanisme surtout, sous un masque de vertu et souvent d’ orthodoxie, excellait à propager, sans | éveiller l'alarme, le venin du pessimisme luthérien et | calviniste. De Louvain, dont l'Université était, depuis cinquante ans, un centre toujours actif de semi-protes. 1 tantisme, Baius lançait ses âpres opuscules où se pouvaient lire des propositions barbares comme celle-ci : « La . ' charité, même parfaite, peut s’allier avec la dette de la damnation éternelle ». — « L'homme pèche et mérite la |

damnation en ce qu'il fait nécessairement. » Censuré en 1559 par la Faculté de Paris, en 1567 par Pie V, en 1579 par Grégoire XIII, Baius, toujours souris, mais en dépit . de lui-même chef de camp et, par des voies obliques ou nouvelles, constamment récidiviste, était, comme chancelier de Louvain, l'âme d'un mouvement qui gagnait l'Europe é et notamment Paris, point de rencontre éternel des doc-. trines qui convoitent l'empire des âmes. Lorsque, vers 1585, le jeune François de Sales, après sa rhétorique, entreprend, sur sa demande, l'étude de la théologie, la fermentation des idées atteint un degré de virulence extrême. Les. Jésuites se sont institués les champions de la théologie

% Cf. VacanT-MANGENoT. Dictionnaire de théologie catalan À

Article Baius, par X. Le Bachelet ; fasc. X, col. 97 et 102 : 3 Paris,

Letouzey, ) 1903.

affective. Lessius à Louvain s’est dressé contre Baius et la compagnie presque entière le soutient dans son effort. En Portugal, Molina prépare son grand livre de La concorde du libre arbitre avec les dons de la grâce qui va rassembler et crystalliser les arguments de l’optimisme et leur donner un nouveau nom dans l’histoire. Baius, de son côté, à peine relevé de sa dernière censure, ébauche la manœuvre que reprendra Pascal après sa troisième Provinciale, et, quittant le terrain fallacieux de la dogmatique pure, engage contre les jésuites les premières passes de ce grand tournoi qui va durer plus d’un siècle. À Paris, les querelles politiques, les audaces de l’humanisme, les disputes littéraires qu'avive encore l'apparition récente des premiers Essais de Montaigne, tout concourt à échauffer les têtes.

Celle du jeune François est elle-même en grande effervescence. Ce jeune homme de dix-sept ans a la passion de savoir. Pendant son voyage de Savoie à Paris il n’a cessé de regarder toutes choses avec une extrême curiosité, consignant au jour le jour, ses impressions par écrit. À la Sorbonne, il rédige des volumes de notes. La philosophie ne suffit pas à son appétit : il obtient d'y adjoindre … la théologie. Et la théologie ne le contente pas encore : m1] lui faut suivre les cours d’hébreu et d'exégèse au Collège

de France sous l’illustre Génébrard.

Toutes ces études, il les aborde avec une tête ardente, un cœur neuf. Il a jusqu'alors, pour ainsi dire, respiré l’optimisme. Sa vie religieuse s’est en somme épanouie dans la confiance, bien que son entourage, et notamment sa mère, n'aient pas été, semble-t-il, tout à fait dégagés du vieil esprit de crainte. Tout le cycle de son existence familiale et scolaire s’est développé.là-bas, près de Genève, en lisière du protestantisme, sans que sa pensée ait été entamée

1 On conserve encore au presbytère de Saint-Sulpice, à Paris, un volume petit in-4° de notes prises par le jeune étudiant en philosophie.

par la pensée de Calvin. Les jésuites sont maintenant ses maîtres aimés. [la choisi spontanément pour y faire ses études leur collège de Clermont, encore obscur, contre le gré de son père, qui eût préféré pour lui le brillant collège de Navarre. C'est donc tout orienté vers un même pôle qu'il pénètre en ces abstruses questions du salut et de la prédestination, en ces théories « chatouilleuses », comme dit Camus, dont alors « résonnent tous les bancs et tous les pupitres des Académies » *. Pas un instant, sans doute, il ne s'en laisse imposer par les dures thèses de Baius qui ne sont, à ses yeux, que du calvinisme un peu filtré. Leur parfum d'hérésie suffit à l'en écarter !

Mais à l'intérieur même de l'orthodoxie voici qu'il découvre inopmément une doctrine, fort éloignée, en apparence, de celle qui a jusqu'alors, à son insu, réglé sa vie. Et cette doctrine se présente avec le prestige des plus illustres patronages. Un saint Augustin, un saint Thomas, avec leur incomparable autorité, l'imposent, en quelque sorte, à l'adhésion d’un jeune esprit sans culture théologique.

À ces princes de la science chrétienne que trouve-t-il à opposer ? Quelques docteurs modernes, estimables sans doute, mais sans grand appui, lui semble-t-il, sur la Tradition ; quelques solides théologiens qui pourraient, il est vrai, se recommander de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome et de tous les Pères grecs, mais qui tirent médiocre parti de leurs avantages ° ; bref, des autorités

4? J.-P. Camus. Esprit du Bienheureux François de Sales. Edit. Depéry, Paris, Gaume, 1840; 3 partie, sect. I, t. I, p. 151.

# Trois ans plus tard, Molina écrivait encore, avec un peu, sans doute, de légèreté présomptueuse : « Jusqu'à présent, personne, œue je sache, n'a enseigné cette manière de concilier le libre arbitre avec la prédestination » — Cf. Concordia, édit. de 1588, p. 489. — C'était oublier les Pères grecs et nombre de docteurs plus récents. Mais cette affirmation prouve à quel point la thèse moliniste devait paraître aventurée aux esprits sages, vers 1585, et combien l'adhésion à cette thèse exigeait alors d'initiative et d’audace intellectuelles.

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FR il ne lui semble pas qu ‘on puisse faire état sans témé-

rité, car ces autorités, si peut-être on les peut compter déjà, ne pèsent guère, à cette date, devant un saint Augustin et un saint Thomas, étayés par l'Ecole presque entière ?

Or, qu'apprend-il de saint Augustin sur le problème

. de Dieu et du salut ? Il entend de lui, en substance, ce

durus sermo : « Dieu prédestine au salut ceux à qui Il a décrété de donner le salut et les moyens d’y parvenir :

autrement dit, Dieu prédestine au salut ceux qu’Il pré-

destine au salut et non pas ceux qu’ ‘Il voit, dans sa prescience, devoir correspondre à la grâce. La prédestination nest plus fomdée sur la prescience, c’est, au contraire, la prescience qui est fondée sur la prédestination. Dieu sait ceux qui seront sauvés parce qu Il a décrété le salut de ceux-là. Or, il n’a pas décrété le salut de tous. Il faut donc conclure que ceux qui sont privés du salut, le sont, non par suite de leur propre refus, mais par le refus de Dieu lui-même. » :

1 L,. LaBAuCHE. Leçons de théologie dogmatique, Paris, Bloud, 1908 ; +. I, p. 208-209. Nous n'avons pas ici à discuter la véritable pensée de saint Augustin, que les Jansénistes ont encore assombrie. Ce qui ressortit à notre étude, ce n'est pas de savoir ce que saint Augustin a pensé, mais ce que saint François de Sales a pensé de saint Augustin. ‘Or, nul doute, comme nous allons le voir, n’est possible sur ce point.

Notons toutefois que, malgré sa sévérité au cours de la controverse pélagienne, l’évêque d'Hippone a toujours énergiquement reconnu là réalité du libre arbitre — Cf. A. Harzrezn : Saint Augustin?

Paris, Lecoffre, pp. 100 et seg.— Mais faisant toujours de la théologie

polémiste, il a donné parfois àsa pensée des formes aigües qui peuvent aisément prêter à des confusions. Aussi bien, sa pensée sur la grâce ne fut pas toujours identique. Elle subit une évolution visible. « La doctrine d'Augustin sur la grâce, dit M. de Labriolle, ne se forma clairement qu’à partir de 397... Dans le de libero Arbitrio, il n'avait pas fait à la grâce toute sa part et les Pélagiens surent plus tard en ‘tirer objection. » — Cf. Histoire de la Littérature chrétienne ; Paris, 1920. Société d'Éditions : Les belles Lettres, p. 543, n. 6. — Et M. Labauche écrit de même : « Jusqu'au moment de sa controverse avec les pélagiens ou semipélagiens, saint Augustin n'eut pas d'autre

‘sentiment que celui de saint Ambroise. Il subordonna lui aussi

a prédestination à la prescience de la correspondance fidèle de la

grâce. Selon la parole de saint Li quid Fe, de non ep

était illogique de dire que Dieu prédestine au salut ceux qu'il prévoit | devoir correspondre fidèlement à la grâce. Dès lors, la doctrine dl qu'il enseigna est la suivante. » Op. cit., p. 208. Cette doctrine est celle que nous avons reproduite plus haut d’après M. Le Saint Augustin, en effet, dira dans une lettre des environs de 415 — Cf. Epist. cexvu, 19. P. L.xxrm1, 985. — « Comment oserait-on dire que la grâce est offerte à tous les hommes et que ceux-là a ne la possèdent pas qui l'ont rejetée ? On prétend appuyer cette ! assertion sur la parole de saint Paul : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Mais ne voit-on pas que cette grâce est refusée à à u grand nombre d'enfants et que la plupart d’entre eux meurent sans elle? » Et dans le De natura et libero arbitrio qui est de 415, il écrit : . « Universa igitur massa pœnas debet, et si omnibus debitum dam- |

nationis supplicium redderetur, non injuste procul dubio redderetur. | Qui ergo inde per gratiam liberantur, non vasa meritorum 2 sed vasa misericordiae nominantur. » — Cf. P. L. xLiv, 923. Comment s'étonner que devant de telles sentences un enfant 4 4 17 ans soit demeuré comme interdit ? « Que de cœurs anxieux, dit M. de Labriolle, a consternés sa doctrine sur la grâce, sur les destinées … effrayantes réservées à la plus grande part de la masse de perdition, | massa perditionis, qu'est à ses yeux l'humanité ! » — Cf, op. cit. à p. 224. — Saint François de Sales fut un de ces « cœurs anxieux » que la thèse prédestinatienne jeta dans la consternation. à

1 HAMoN-LETOURNEAU. Vie de saint François de Sales ; Paris, Gabalda, t. I, p. 55. « Les molinistes et les thomistes, dit M. Labauche, enseignent É prédestination suffisante de tous les hommes, mais la

‘ prédestination efficace n’est pas pour tous. La différence entre les

deux partis consiste en ce que l’ineffcacité de la prédestination est redevable aux mauvaises dispositions de la volonté libre, d'après les molinistes, tandis que, d'après les thomistes, elle est redevable à Dieu qui, de toute éternité, a décrété de donner la grâce efficace u aux hommes, mais seulement dans la mesure où l'exige sa gloire. » Op. cit., p. 225. « À cette époque, ajoute-t-il, (au XVIe siècle), les mobi .

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ce terrible décret divin qui nous domine mystérieusement, l'âme tendre de François tressaille d'angoisse, lui qui aime Dieu, est-il en retour, objet d'amour ? Ce choix arbitraire qui fait de nous des prédestinés s'est-il éternellement porté sur lui ? Rien dans sa conscience, rien autour de Jui ne lui donne ni ne peut lui donner de lumière sur cet unique nécessaire. Et l'effrayant point d'interrogation demeure plus d’un mois posé devant sa pensée comme une obsession.

À la redoutable thèse PAR et thomiste, il essaie bien d'opposer, mais sans pouvoir encore s’y fixer, la doctrine pacifiante de ses maîtres jésuites qui lui disent : « En Dieu, le décret de la prédestination à la gloire a pour premier considérant, si l'on peut parler ainsi, non le pur bon plaisir divin, mais la prévision des mérites et de la sainteté des élus. Dieu prévoit leurs mérites, et, en conséquence de cette prévision, il les prédestine à la gloire. » : Cette doctrine, si humaine, qui fait au vouloir sa très grande part dans l'œuvre du salut, est sans doute la lumière qui permet d'espérer. Mais se délier des scrupules de révérence qui. l'enchaînent au sentiment de saint Augustin et de saint Thomas, cela passe encore pour un temps son pouvoir.

Enfin, néanmoins, après cinq ou six longues semaines de débats intérieurs, il se libère. C'est d’un seul coup

d’aile, semble-t-il, qu'il remonte de l’abime. Un éclair,

fortuit en apparence, a percé la nuée d'orage. Mais ce serait fermer les yeux aux données intellectuelles du problème que de voir, dans le brusque parti, pris par le

nistes sont les continuateurs de la pensée grecque, renouvelée au

commencement du XIII siècle, par Albert le Grand. Les thomistes sont plutôt les continuateurs de la pensée augustinienne. » Op. cit.,

p. 223. — Saint Thomas avait écrit en effet : « Deus antecedenter vult hominem salvari, sed consequenter vult quosdam damnari secun-

-dum exigentiam suae iustitiae. » — Cf. Summa theol Ï qu. xx,

art. 6.

1 HaMoN-LETOURNEAU. Vie, t. I, p. 55.

jeune étudiant, un aveugle mouvement de la senoiDNlee. Qu’ une grâce de lumière soit venue clore la crise purifiante qui le torturait, rien n’est plus vraisemblable. Que l’ardent Memorare, récité par lui aux pieds de la Vierge à Notre- Dame des Grès, ait, à l'improviste, provoqué l'intervention céleste, tout invite à le croire. Mais de ce coup soudain ne concluons pas à quelque improvisation superficielle. Comme Pascal en ce triste soir de novembre où son cœur « sentit » Dieu, François de Sales sentit tout à coup mûrir sa pensée sous la lumière d'en haut, mais cette pensée n’arrivait à la certitude qu'après une obscure et lente germination idéologique dont nous avons noté les signes et les mouvements. Ce n’est qu'après avoir péniblement lutté, après avoir longuement considéré, débattu dans son entendement tous les éléments du problème, qu'il prenait position et s’engageait dans une opinion mal famée qui n'avait, pour ainsi dire, pas encore de nom dans l'histoire. Sa décision, 1l la prenait en pleine conscience, après en avoir exactement mesuré la gravité.

Avec une admirable virilité intellectuelle, comme Pascal au sortir de sa nuit douloureuse, il va même lui aussi prendre la plume et écrire. Il écrira, non pas sans doute comme Pascal, dans ce premier réveil si doux, où la lumière naissante nous éblouit !, mais à faible distance encore et

1 Longtemps on a cru que la Protestation écrite, où saint François. de Sales se libère du thomisme quant au problème de la grâce, avait été composée à l'issue même de la tentation. Pour les anciens critiques, elle en était comme la conclusion solennelle. Pour M. Henri Bremond, au contraire, il semble vraisemblable qu'elle (a été rédigée longtemps après, » — Cf. Histoire littéraire du sentiment religieux en France : Paris, Bloud et Gay, 1916 ; t. I, p. 89. — Mais au dire des Vista dines d'Annecy, la pièce fu, de toute évidence, composée à Padoue, c'est-à-dire en somme, peu de temps après la tentation. Les savantes religieuses annoncent qu'elles établiront le fait sans conteste dans la belle édition des Opuscules qu'elles nous préparent. Il convient de les en croire. Quelle que soit d’ailleurs sa date, la Protestation,. comme le dit bien M. Bremond, contient « un clair et vibrant souvenir de la crise v. — Cf. op. cit., p. 92. — Si même il était vrai qu'elle fut

SON OPTIMISME av

comme vibrant de son premier émoi. Il écrira pour se lier plus étroitement lui-même à la vérité découverte, pour donner à sa pensée une sorte de solennité sainte, pour rendre le choix qu'il a fait en quelque manière irréformable et sacré. Il écrira, tremblant d'émotion, mais sur un ton de vaillance et de certitude, qui surprend chez un si jeune

écrite longtemps après l'événement, cela nous montrerait encore à quelle profondeur, saint François de Sales fut alors atteint et remué. Pour que « l'étrange tourment », comme il l’appellera plus tard, ait eu en lui de si lointaines résonances, pour qu’un simple ressouvenir de ce « tourment » ait provoqué dans son âme un tel remous et lui ait inspiré une telle page, ne faut-il pas que sa pensée en ait reçu comme une impulsion décisive ? Parlant de cette page ardente et sobre, M. Bremond dit -avec raison : « Précieuse relique, moins haletante, moins passionnante que l'amulette de Pascal, mais d’une richesse doctrinale bien supérieure. Il faut la lire dans son latin, ces deux mots surtout que je ne puis rendre : ( Je ne m'appelle pas celui qui damne, mon nom est Jésus: glorificatio nominis mei qui non est damnator sed Jesus. » — Cf. op. cit., p. 90. — Il est superflu d'ajouter qu'aux yeux de M. Bremond la tentation a des origines intellectuelles et dogmatiques. Il en décrit ainsi la genèse hypothétique. : « Comment expliquer que le saint ait ainsi attendu la réponse de la Vierge noire pour rompre avec le thomisme, lui qui était élève des jésuites ? Mais l’était-il, et à quel point, c'est ce qu’on ne peut dire. On ne l'avait point envoyé à Paris pour qu'il y fit ses études théologiques et c'est comme en cachette, dit-on, qu'il les a faites. Il semblerait donc qu'au lieu de suivre, au grand jour, les classes du P. Carrillo, S. J., il prenait pour. texte les cahiers de Sorbonne que lui passait son gouverneur, Déage, élève lui-même en Sorbonne. Cahiers thomistes sans doute : on sait d'ailleurs que François de Sales avait la plus grande vénération pour saint Thomas. La protestation elle-même le montre : il lui en a coûté beaucoup de se séparer de lui et d’Augustin, même sur un point. Quoi qu'il en soit, pour le troubler ainsi, il faut que le système thomiste lui ait paru plus probable que l’autre. Quand il a fait sa prière devant la Vierge noire, il était fermement thomiste : quand il s’est relevé, il ne l'était plus. » — Cf. op. cit., p. 91-92, — Je sais bien qu'après avoir écrit ceci, M. Bremond ébauche le geste de se reprendre en disant, fort justement d’ailleurs : « Moliniste ou thomiste, tout le monde est susceptible d'une pareille tentation. Aucun système ne résout, en effet, la difficulté dernière, » — Cf. op. cit., p. 92. — Oui, avouons-le, nous sommes ici devant le grand mystère de cette vie : entre les deux systèmes moliniste et thomiste

È Se qu'il ol congé d eux, se sépare et Duit ses distances. Sa phrase fait des circuits respectue mais sa pensée ne gauchit point : elle tranche, elle abat, elle fait la route pour toujours : « Prosterné, dit-il, aux | pieds de saint Augustin et de saint Thomas, le cœur |

soumis à tout ce qu'il plaira à Dieu de me cacher... bien que je tienne pour véritables les doctrines exposées dans mon écrit, parce que Je ne vois rien qui puisse y prêter 1 matière au doute, comme cependant beaucoup de choses échappent à à ma vue et qu ‘un mystère si haut est trop | éblouissant pour pouvoir être fixé et vu à fond par mes faibles regards, si plus tard le contraire de ce qui me paraît | vrai se montrait à moi, ce qui, je l'espère bien, n ‘arrivera ‘i Jamais, si Je savais (O Seigneur Jésus, éloignez de moi ce malheur !), si je savais être condamné à l'enfer par cette volonté que saint Thomas suppose en Dieu pour faire ressortir sa justice envers un pécheur, je courberais la tête sous la sentence du Très-Haut avec autant de douleur que de soumission... ». 1 Ainsi, d'un coup de volonté, par un acte & stoïique de soumission éventuelle au Dieu inconnu qui, par impossible, se révélerait, il se dégageait du thomisme

il ya divergence de perspectives plus que de fond. Mais, disons-le aussi, ces questions de perspectives ne sont pas de mince importance pour nos faibles cerveaux humains. Nous croyons volontiers qu’ un moliniste peut tomber en perplexité au sujet de son salut, mais il y a moins de prises en lui pour la tentation. Toujours est-il que chez saint François de Sales — toutes les circonstances le montrent — le désespoir procéda du contact soudain de sa pensée avec la thèse thomiste. C’est ce dont, au surplus, M. Bremond ne laisse pas de . paraître convenir. 1

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