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IV. — Partie active ou résolutive

Orientée vers le mysticisme par la contemplation amoureuse; cette oraison est donc la plus opposée qui soit à l'oraison paresseuse des mystiques quiétistes, à cette torpeur sacrée, l'idéal de Molinos et de M€ Guyon, pour qui, les actes étant indifférents, l’oraison trouve en elle-même sa raison d'être et sa fin. La contemplation salésienne est mystique, mais non détachée de l’ascèse. Elle ne forme pas comme un ordre à part, sans liaison avec la vie réelle. « Les sentiments de l'orayson sont bons, disait notre saint à la Présidente Brulart, mais il ne faut pourtant pas s'y complaire tellement, qu'on ne s'employe diligemment aux vertus. » La plus haute oraison pour saint François de Sales cherche sa conclusion dans l’action. Elle n'est qu'une province dans un empire étroitement centralisé par l'amour de conformité.

Or, c'est par la résolution que se fait l'union de notre volonté avec celle de Dieu : aussi peut-on la considérer

d’elle-mêmeelle prie.» Sermons recueillis. Pour le dimanche des Rameaux 12 avril 1615, t. IX, p. 67. C’est de ce principe que dérivent toutes ses directions pratiques. C’est ce principe qui lui dicte le conseil de s'asseoir qu'il donnait un jour à la Mère de Chantal. Cf, Lettre de mars 1611,t, XV, p. 27. C'est en vertu du même principe qu'il invitait une dame inconnue à varier ses attitudes, à croiser les bras, à joindre les mains, etc... pour se tenir en éveil. Cf. Lettre du 3 janvier 1610, t. XIV, p. 238. — Il est indulgent à tout ce qui peut faciliter le travail contemplatif;ils’en prend au contraire àtout ce qui pourrait disloquer le bloc de l'attention!

1 Sermons recueillis. Pour la fête de la Présentation, 21 novembre

1617, t. IX, p. 130.

en un sens comme la maîtresse pièce de l'oraison. « Les chevilles de nostre luth qui sont nos resolutions, » : disait saint François de Sales. Les considérations de l’entendement n'ont pour but que d’éveiller les affections, mais les affections n'ont elles-mêmes pour but que desusciter des résolutions. Les affections sont déjà sans doute un acte de la volonté, un mouvement général de l’âme vers l’action, mais à cet élan confus il reste à donner une direction précise. « I] ne faut pas. Philothee, disait-il, s’arrester tant a ces affections generales que vous ne les convertissies en des resolu tions speciales et particulieres pour vostre correction et amendement. » ?

Non seulement il est nécessaire de parvenir à ces résolutions, mais en vérité cela suffit, comme 1 n'hésitera pas à le dire : « Ne pousses pas vostre cœur a la pitié où compassion en la meditatron de la Passion, car il suffit én toutes meditations, d’en tirer de bonnes resolutions pour nostre amendement et fermeté en l’amour de Dieu. »* Tout n'est que moyen par rapport à l'acte qui seul importe, car c'est lui qui honore Dieu. S'il existait d’autres moyens aussi puissants que l'oraison, et dans l'oraison d’autres moyens aussi puissants que les affections, pour nous conduire à l'acte, il n’y aurait pas lieu de préférer l’oraison, et dans l'oraison les affections, à ces autres moyens également efficaces. C'est parce qu'il semble à saint François de Sales que l’oraison, et notamment l’oraison affective est le plus énergique des producteurs d’action, qu'il la met au premier rang des moyens ascétiques.

Essentiellement utilitaire et réalisateur, fervent apôtre de cette ascèse qui cherche la gloire de Dieu dans une meilleure vie et non dans de beaux sentiments stériles, 1} ne cesse de recommander comme capital le rôle de la résolution dans l'exercice méditatif. « Il se trouve des directeurs

! Lettre à la Présidente Brulart, 11 février 1612, t. XV, p. 165. ? Introduction à la vie devoie, 2° partie, ch. vi, t. IL, p. 81. * Lettre à Madame de Mieudry, 6 novembre 1608, t. XIV, p. 85.

de conscience, écrit le P. Eymieu... qui proscrivent les

* ‘résolutions, parce que, disent-ils, elles ne servent qu’à nous

rendre plus coupables, puisqu'on ne les tient pas. » ! L'évêque de Genève n'est pas de cette école. Ici encore il accepte le risque dans l'espoir d’un meilleur rendement. I} sait bien qu'on ne tient pas toujours les résolutions qu’on prend, mais il sait qu'on tient encore moins, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les résolutions qu'on ne prend pas. Îl sait que, si nous ne résolvons rien, nos chances d'agir sont à peu près réduites à néant. Et d’ailleurs il ne lui semble pas sain de vaguer en rêveries sentimentales et même de faire oraison sans un dessein d'action : « C'est le grand fruit de la méditation, dit-il, sans lequel elle est bien souvent, non seulement inutile mais nuisible, parce que les vertus meditees et non prattiquees, enflent quelquefois l'esprit et le courage. » ? Ces rêveries sans objet sont proprement du romantisme spirituel et rien n'est plus opposé au géme pratique de notre saint que cette sensiblerie vaine. Comme l'écrivait naguère un salésien éminent, le P. Pernin, « les extases et ravissements excitent nos infructueux désirs. Si les extases de l'entendement et les extases de l'affection sont trop hautes pour notre politesse, il nous reste les extases et ravissements de l’action, où nous pouvons nous donner libre carrière. »°

Néanmoins le saint est un assez avisé psychologue pour exiger que nos résolutions baignent dans l’affectif, et qu'elles en soient comme la fleur. Les résolutions n’ont de vigueur, nous l'avons dit, que fondées sur des affections “. Prises à

1 À. Eymieu. Le gouvernement de soi-même, Paris, Perrin, p. 141.

2 [Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. vit, t. IT, pp. 83-84.

3 Dictionnaire de Théologie catholique, Paris, Letouzey. Article : Saint François de Sales, p. 759.

4 L'un de nos écrivains ascétiques le plus profondément pénétrés d'esprit salésien, M. G. Letourneau, curé de Saint-Sulpice, mettait récemment cette notion en lumière, à l’aide d’une ingénieuse comparaison digne de saint François de Sales. « C’est précisément, disait-il,

re que d une conviction a parce qu ia n'était qu’une conversion de tête. Mais le jour où il y eu

Jante qui sortit de cette tempête intérieure fut toute puisconnaissait l'âme humaine, exige que les résolutions se

Æt vie : ( Quant aux resolutions, dit-il, 1l les faut faire apres les affections et sur la fin de toute la meditation. » : I] avait

parable.

dans le feu de l'oraison que les vérités chrétiennes se gravent dans l'esprit de la manière la plus profonde. Vous savez comment pro-

sur la faïence. Ils font cuire le vase ainsi peint dans des fours chauffés à haute température; c'est seulement sous l’action de cette chaleur que l'émail pénètre dans la faïence, s’y incorpore et produit des couleurs qui nous ravissent. Un phénomène semblable se produit dans la méditation. Les vérités ascétiques ne s'incorporent solidement à l'âme que sous l’action de l’oraison fervente, faite en la présence prolongée du Soleil de Justice. Il faut toujours se méfier des convictions

d'expérience que connaissent bien tous les directeurs spirituels. » Cf. Lettres à un converti de la guerre, "© série, Paris, Gabalda, p. 183.

pour lui : « Joie, joie, pleurs de joie », la résolution brû-

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sante et transforma sa vie. Saint François de Sales, qui L

greffent sur les affections pour qu’elles en reçoivent chaleur

compris que les résolutions, prises fortuitement au fil de … J'oraison, non seulement sont plus faibles, ne recevant pas me dla sève des affections, mais encore peuvent altérer la puis- D sance des affections elles-mêmes en les morcelant, en les … dissociant. Il veut garder à la vague affective sa puissance en Jui maintenant sa cohésion. Or, les résolutions prises à l'issue des affections sont à ses veux d'une force 1 incom- ;

cèdent les faïenciers pour incruster leurs émaux dans la terre cuite. Ils ne se contentent nullement d’ appliquer leur peinture à l'air libre,

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qui ont été acquises rapidement, en l'air, à l'air froid. C'est un fait

* Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. vin, t. I],pp. 85-86

| S'il est vrai, comme dit le proverbe, que l'enfer soit pavé de bonnes intentions, cela ne signifie pas, selon la fine remarque d'Hôffding, qu'il soit pavé de bonnes résolutions. D'innombrables intentions avortent pour n'avoir pas été transformées en résolutions. Les résolutions elles-mêmes sont souvent inefficaces pour avoir été mal prises, pour être demeurées vagues, incomplètes, chimériques. Mais les résolutions comme les veut saint François de Sales, particuhères, précises, réalisables, sont une force presque toujours décisive en faveur de l’idée qu’elles se proposent detraduire en acte. Toute idée, même élémentaire et fugitive, dépose en nous des racines dont l'âme demeure partiellement captive. À plus forte raison, sommes-nous dominés par une idée qui s’est échauffée au cours de l’oraison affective et qui a pris comme un caractère de nécessité par l'opération volontaire dont nous l'avons appuyée. La résolution, tension du vouloir, force impulsive, est un mouvement vers l'acte. Pour une part déjà, elle le réalise. Ayant cristallisé les motifs d'agir elle les a insérés dans notre moi. Par elle, l'ordre est donné et transmis aux centres nerveux. L'exécution suivra fatalement si des contre-ordres ne s'introduisent pas ultérieurement dans la conscience. Notre saint, comme la plupart des modernes, est un partisan convaincu des résolutions précises, menues, circonstanciées. Sans doute, il ne mésestime pas les grandes résolutions globales qui s'étendent sur la vie entière. Il a même posé au début de toute la vie spirituelle *, à l’origine de la: «conversion», une résolution solennelle et générale d'aimer Dieu. « Cette resolution, dit-il, sert de contrepoids a nos. ames pour les tenir en la sainte egalité parmi l'inégalité des divers mouvemens que la condition de cette vie luy apporte. Car, comme les avettes se voyant surprises du vent, en la campagne, embrassent des pierres pour se pouvoir balancer en l’air et n'estre pas si aysement transportées a la merci de l'orage, ainsy nostre ame ayant vivement

1 Introduction à la vie devote, 1*® part., ch, xx, t. II[, pp. 58-60

done constante parmi l'inconstance. EE résolution directrice, il entend certes qu’elle nous Ne toujours présente, qu’elle soit même rappelée dans le chamr de la conscience à l'issue de chaque oraison. Mais, disons-le bien vite, l’oraison lui semblerait notoirement tronquée, menacée de stérilité, si elle restait dans les généralités | vagues, si elle ne s’achevait dans le concret et l'immédiat. Dès lors que nous méditons sur un thème déterminé, hmité, la bonne conclusion, la conclusion logique de l’exercice est d'aboutir à quelque décision précise dans le sens de la donnée initiale. Chacune de nos oraisons doit nous faire passer du général au particulier. Le saint nous a donné la marche à suivre dans la belle méditation sur nos … fins dernières qu'il a proposée comme modèle à Philothee au début de l’/ntroduction. Après avoir appelé l'attention de sa dirigée sur la folie du mondain qui ne songe point à sa destinée éternelle, « mais vit comme s'il croyoit den'estre … créé que pour bastir des maysons, planter des arbres, assembler des richesses et faire des badineries », il en vient au point capital, aux résolutions, dont il fait deux parts. Il renouvelle d'abord le grand propos général d'aimer Dieu … qui est comme l'élan de toute l’âme vers le bien : (Et vous, : © mon Dieu, mon Sauveur, vous seres doresnavant le seul | objet de mes pensees, etc. » ? C'est le mouvement préparatoire, la prise en mains de nos puissances. Mais François de Sales, sachant par expérience l'insuffisance des beaux désirs sans objet défini, immédiatement descend de -l'empirée pour nous proposer l’humble devoir prochain, la résolution vraiment pratique et opérante : « Ha donq, fait-il dire à Philothee, telz et telz fatras et amusemens ausquelz je m'appliquois, telz et telz vainsexercices ausquelz jemployois mes journees, telles et telles affections qui engageoient mon cœur, me seront desormais en horreur :

* Introduction à la vie devote, 4 part., ch. xin1,t. IE, pp. 317-348. Introduction à la vie devote, V°® partie, ch. x, t. III, p. 37.

æt a cette intention j'useray de telz et telz remedes. » : Nous en sommes donc venus à la résolution détaillée en deux étapes. Et si les actes précis à accomplir ne sont pas nommément désignés, si l'on ne nous dit pas quels fatras, quels amusements 1] faut éviter, c’est que le saint ne fait ici qu’une oraison schématique et exemplaire. Îl dresse une carte muette sur laquelle Philothee doit inscrire le nom des choses. Mais la leçon est clairement donnée de désigner les actes à faire, non seulement dans leur genre et leur espèce, mais dans leur individualité.

La spéciahsation chez saint François de Sales va très Join, beaucoup plus loin que chez la plupart de nos théoriciens de l'éducation. M. Payot lui-même qui, sur ce chapitre des résolutions détaillées, a fait figure de novateur reste très en deça de notre saint. « I] ne faut pas pourtant, Philothée, dit celui-ci, s’arrester tant a ces affections generales que vous ne les convertissies en des resolutions speciales et particulieres pour vostre correction et amendement. Par exemple, la premiere parole que Nostre-Seigneur dit sur la Croix respandra sans doute une bonne affection d'imitation en vostre ame, a sçavoir le desir de pardonner a vos ennemis et de les aymer. » ? La résolution s'est déjà spécialisée : elle est passée du négatif au positif.

Mais cela ne suffit pas à l’auteur de l’Infroduction : il va entrer dans le concret le plus menu : (Or, je dis maintenant que cela est peu de chose, si vous n ‘yadjoustés une resolution speciale en cette sorte : or sus donques, ] je ne me piqueray plus de telles paroles fascheuses qu’un tel et une telle, mon voysin où ma voysine, mon domestique ou ma domestique disent de moy, m de tel et tel mépris qui m'est fait par cestui-ci ou cestui-la ; au contraire, je diray et feray telle et telle chose pour le gaigner et adoucir. » * Les résolutions

1 Introduction à la vie devote, 1° partie, ch. x, t. III, pp. 37-38. 2 ]nroduction.à la vie devote, 2° partie, ch. vi, t. III, p. 81. 3 ]ntroduction à la vie devote, 2 partie, ch. vi, t, lil, p. 81.

ainsi particularisées dans le sens du probable, sont comme une manœuvre préparatoire à l’action. Dès l'entrée du jour, elles éliminent, autant qu'il est possible, l'imprévu de notre vie, cet imprévu périlleux par quoi si souvent sontanéanties nos bonnes intentions. « Ceux qui s'arment avant que l'alarme se donne, écrivait le saint, le sont tous-jours mieux que les autres qui, sur l'effroy, courent ça et la au plastron, aux cuissars et au casquet. » ! C’est pourquoi il dit à Philothee : (Prevoyés quelles affaires, quelz commerces et quelles occasions vous pouvés rencontrer cette journee la pour servir Dieu, et quelles tentations vous pourront survenir de l'offenser. » ©? Il faut prévoir la fondrière pour éviter d'y choir. Il faut prévoir les mille manières dont nous pouvons être attaqués pour être prêts à la riposte. Saint François de Sales en effet n'exige pas seulement de nous une’ prévision aussi morcelée que possible, 1l la veut accompagnée d'une préparation minutieuse. La bonne résolution est mieux qu'une simple vue de l'esprit, elle est une prise d'armes : elle nous munit offensivement et défensivement : ( Et ne suffit pas de faire cette resolution, mais il faut preparer les moyens pour la bien executer.Par exemple si Je prevoy de devoir traitter de quelque affaire avec une personne passionnee et prompte a la cholere, non seulement Je me resouldray de ne point me relascher a l’offenser, mais Je prepareray des paroles de douceur pour la prevenir, ou l'assistance de quelque personne qui la puisse contenir. Si je prevoy de pouvoir visiter un malade, je disposeray l'heure et les consolations et secours que j'ay a luy faire ; et ainsy des autres. » * Il ne suffit donc pas de dire : je serai doux. Il faut dire : je serai doux de telle manière, en accomplissant tel acte de douceur, en disant telle parole aimable à telle personne que je connais, dans telle circonstance que Je provoquerai. Il faut fixer les lieux et les heures ; autrement,

1 Lettre au Président Fremyot, 7 octobre 1604. t. XII, p. 329. ? Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. x, t. III, p. 88. * Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. x, t. III, p. 89,

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sauf de rares exceptions, autant en emporte le vent. On peut le dire vraiment, on n'est pas allé plus loin que notre saint dans ces anticipations, destinées à nous adapter aux événements prochains.

À ce chapitre des résolutions, l'oraison nous apparaît encore comme Île complément indispensable de l'Office liturgique. Pour saint François de Sales l’oraison s'achève en des résolutions nettes sur un point défini. Cette concentration de nos efforts sur un objet déterminé doit pouvoir se répéter au besoin plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois de suite. « Vous aves besoin de la patience, écrit-1l à Me de Ja Fléchère, et j'espère que Dieu vous la donnera... vous y préparant tous les matins par une application speciale de quelque point de vostre meditation, et vous opiniastrant de vous mettre en patience le long de la journee tout autant de fois que vous vous en sentires distraite. » ? Dans l'Office, au contraire, notre esprit voltige et butine sur d’admirables pensées, mais multiples- et diverses, sans pouvoir s'arrêter sur aucune. Notre volonté ne leur accorde qu'un assentiment superficiel et éphémère, dont la multiplicité compromet la solidité.

L'évêque de Genève demande donc que notre volonté joue sur un acte vu, connu, figuré. Mais une fois le contact établi, par la résolution circonstanciée, entre la volonté et l'acte prévu, il reste, à maintenir la liaison, comme sur les champs de bataille, entre le poste de commandement et les forces combattantes. Si l’on veut qu’au moment de l'action la transmission des ordres se fasse avec exactitude, il faut s'être prémuni contre la rupture des commandes. Dans l'ordre moral la rupture des communications entre les forces d'exécution et la force de commandement qui a décidé l’acte, se fait de deux manières : par l'oubli et par le contre-ordre. Il peut arriver, et il arrive qu'au moment

1 Lettre à Mme de la Fléchère, 19 mai 1608, t. XIV, p. 21

d'agir, la résolution, qui fut vive à son heure, n'ait plus dans la conscience qu’une existence précaire. À la faveur de l'oubli, des motifs d'agir en opposition avec elle se sont insensiblement glissés en nous. Le matin, sous la pression -de l'amour, nous avions décidé d’adresser une parole de bonté à quelque personne antipathique. Nous n'avions alors vu et senti que les motifs supérieurs de faire cet acte de charité. Mais à mesure que nous nous sommes éloignés du foyer de lumière et de chaleur qu'était l'oraison, ces motifs se sont effacés. D'autres motifs contraires se sont substitués à eux. Le visage, l'attitude, la parole de la personne haïe nous les ont peut-être suggérés ; et la résolution que nous avions formée d'être gracieux a fini par succomber en nous, victime à la fois d’un oubli et d’un contre-ordre. À ces deux périls qui guettent la résolution le saint oppose une action préventive d’une sabesse profonde. Au contreordre il oppose l'action immédiate, à l'oubli, la réitératron des résolutions.

L'action immédiate ferme la porte aux contre-ordres en prévenant l'infiltration des motifs adverses. C’est pourquoi saint François de Sales veut que nous formions des résolu tions sur le champ réalisables : « [1 faut donq, par tous les moyens, dit-il, s'essayer de les prattiquer, et en chercher les occasions petites ou grandes : par exemple, si j'ay résolu de gaigner par douceur l'esprit de ceux qui m'offencent, je chercheray ce jour la de les rencontrer pour les saluer amiablement ; et si je ne les puis rencontrer, au moins de dire bien d'eux et prier Dieu en leur faveur. » * Agir vite, commencer d'agir, n'importe comment, dans le sens de la résolution avant qu'une fissure se soit produite dans le bloc de notre décision, poser un acte qui barre la route aux contre-ordres en même temps qu'il renforce notre activité volontaire, tel est le premier précepte de la tactique salésienne.

Maïs ce n'est pas tout : pour combattre l'oubli et mainte-

1 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. vu, t.. I, p.. 84

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mir la résolution vivante dans le champ d’une conscience: claire, il faut la renouveler sans cesse, en faire comme un. acte continu dans une même ligne. Sa valeur d'influence sur notre vie est à ce prix. ( Nostre nature humaine, dit l’auteur de l'Introduction, deschoit aysement de ses bonnes affections a cause de la fragilité et mauvaise inclination de nostre chair, qui appesantit l'ame et la tire tous-jours contrebas. si elle ne s'esleve souvent en haut a vive force de resolution... ainsy que les oyseaux retombent soudain en terre s'ilz ne multiplient les eslancements et traitz d’aisles pour se maintenir au vol. Pour cela, chere Philothee, vous aves besoin de reiterer et repeter fort souvent les bons propos que vous aves fait de servir Dieu, de peur que, ne les faysant pas, vous ne retombies en vostre premier estat. » ! La résolution est donc aux yeux de saint François de Sales un organisme précieux. mais fragile qu'il faut entourer de vigilance et desoins, si l'en veut éviter qu'il ne s’étiole et meure. C'est par l'attention que nous ferons reverdir nos bons propos. « Comme par une reprise d’haleyne et de force protestés mille fois que vous continueres en vos resolutions. » ? Soyons sans cesse occupés à leur insuffler la vie, à leur redonner la vigueur originelle.

Entre les moyens par lesquels nous pouvons ainsi maintenir nos résolutions au premier plan de notre conscience, il en est un qui fut une trouvaille de notre saint, trouvaille merveilleusement en harmonie avec son génie d'artiste et de poète : c'est le bouquet spirituel *.

1 Introduction à la vie devote, 5° partie, ch. 1, t. II, p. 339.

2 Introduction à la vie devote, ch. xv, t. III, p. 361.

3 La méthode dé Saint-Sulpice et presque toutes les méthodes. modernes ont adopté le bouquet spirituel. M. Payot lui-même n’a pas: dédaigné de lui faire une place dans son système d'Éducation de lavolonté. N'est-ce pas quelque chose d’analogue au bouquet spirituel qu'il nous recommande dans cette page judicieuse : ( Pour penser nousne pouvons traîner après nous tout un encombrant bagage d'images. Nous remplaçons les classes d'objets particuliers par des abréviations: commodes, par des signes que nous avons bien en main et qui ne sonè:

Le bouquet spirituel qui couronne l'oraison salésienne a | pour but, comme l'oraison jaculatoire dont nous parlerons bientôt, de maintenir dans l’âme, à travers la Journée, les hautes températures du matin, l'atmosphère de serre chaude qu'il faut aux résolutions pour éclore et s’affermir ; il perpétue la fécondité des états affectifs. Le bouquet spiriruel est comme un sachet que l'âme porte sur elle pour odorer pendant le jour le parfum qui l’a embaumée le matin. C'est une formule memento, un rappel à l’ordre, un raccourci d'oraison, une méditation portative, un condensateur

autre chose que les mots. Nous savons que quand nous le voulons, il suffit de maintenir un instant l'attention sur le signe pour voir surgir les images particulières, comme ressuscitent des centaines de rotifères desséchés lorsqu'on laisse tomber sur eux une goutte d’eau. Il en est de même pour nos sentiments. Ce sont choses lourdes et encombrantes, difficilement maniables pour la pensée : aussi les remplacet-on dans l'usage courant par des mots qui sont des signes courts, maniables et qui, par association, sont éminemment propres à éveiller les sentiments qu'ils représentent. Certains mots sont pour ainsi dire vibrants de l'émotion qu'ils signifient : tels sontles mots : honneur, grandeur d'âme, dignité humaine. .., félomie, lâcheté, etc... Eh bien, les principes sont, eux aussi, des abréviations concises, énergiques, souverainement propres à éveiller les sentiments complexes plus ou moins puissants qu'ils représentent dans la conscience usuelle. Lorsque la méditation a provoqué des mouvements affectueux ou des mouvements de répulsion, comme ces mouvements disparaissent bientôt, il est bon de conserver une formule qui puisse les rappeler en cas de besoin et qui les résume en quelque sorte. Cela est d'autant plus utile ‘qu'une formule précise se fixe dans la pensée avec une grande solidité. Facilement évoquée, elle amène après elle les sentiments associés dont elle est le signe pratique : tenant d’eux la puissance, elle leur communique en échange sa netteté, sa commodité à être éveillée, sa facilité de transport. Si dans l'éducation de soi, on n’a-pas de règles nettes on perd toute souplesse, toute vue d'ensemble dans la lutte contre le milieu et contre les passions. Sans elles on combat dans l’ombre et les plus belles victoires demeurent infécondes... Elles sont les substituts commodes des sentiments que nous voulons éveiller. » Cf, L'Education de la volonté, pp. 122-123. Comme onle voit, M.Payot, à défaut du mot, retient la chose. Toutes les raisons qu’il donne en faveur des formules synthétiques valent évidemment pour le bouquet spirituel].

L'ORAÏSON MENTALE 343

d'énergie. Mais laissons la parole à notre saint et recueillons de lui la définition poétique de ce dernier acte de l'oraison qu'il a pourvu d’un si joli nom : ( À tout cela, dit-il, j'ai adjousté qu'il falloit cueillir un petit bouquet de devotion ; et voyci ce que je veux dire. Ceux qui se sont promenés en un beau jardin n'en sortent pas volontiers sans prendre en leur main quatre ou cinq fleurs pour les odorer et tenir le long de la journée : ainsy nostre esprit ayant discouru sur quelque mystere par la meditation, nous devons choisir un ou deux ou trois pointz que nous aurons treuvés plus a nostre goust, et plus propres a nostre avancement pour nous en resouvenir le reste de la journee et les odorer spirituellement. Or, cela se fait sur le lieu mesme auquel nous avons fait la meditation, en nous y entretenant ou promenant solitairement quelque tems apres. » : Le bouquet spirituel est donc une parole émouvante et forte, une formule vive et dense, comme le : Que sert de gagner l'univers à de François Xavier, qui résume la méditation et peut l'évoquer tout entière d’un seul coup dans la conscience au cours de la journée. Bien choisi, il peut faire remonter avec lui du fond de nous-mêmes tout le substratum affectif et cognitif d’où la résolution a pris naissance. En contribuant à la reviviscence des résolutions, il est donc principe d'action. Grâce à lui les communications restent assurées entre les forces d'exécution et les centres moteurs ou forces de commandement. Les renforts sont avertis et groupés à temps. Il est le plus précieux des agents de liaison !

Ainsi pourvue de tous ses organes propres, d'une économie souple et puissante, cognitive dans la mesure utile à l'éveil des affections, essentiellement affective parce que les affections sont la condition d’une forte activité volontaire, l'oraison salésienne est un admirable outil d'éducation de la volonté. Toutes les découvertes récentes de la psychologie confirment sa valeur. De tous les moyens ascé-

1 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. vit, t. HIT, p. 83.

-encore A Seite qu ‘une oRis Lette en ds a fiant, il a plus fait qu'aucun de ses grands devanciers pour le renouvellement de la spiritualité qui s’accomplit de toutes parts au XVI® siècle. Lorsque, un demi-siècle plus tard, Bossuet publiera son Jnstruction sur les états d'oraison, tout le monde hra et comprendra, parce que l'Intro- duction, avec ses milliers d'exemplaires, avait préparé | des esprits. San

: 1 Quand Sébastien Zamet, évêque de Langres, EnMenoE au

commencement du XVII siècle, d'enseigner l’oraison mentale aux “rehgieuses de N.-D, de Tart, il put constater que ces religieuses n’en

“avaient jamais entendu parler » Cf. Louis Prunel. Sébastien Zamet. ee Picard. 1912, p. 191.

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