‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 43 sur 102 · I. — L’'Oraison Jaculatoire · texte numérisé non relu

I. — L’'Oraison Jaculatoire

Toute notre vie doit être une préparation à l'oraison. prochaine et comme une continuation de l’oraison dernière. Or, c’est par l'oraison jaculatoire, simple appeletcri du cœur. que la grande oraison se prolonge et répand sa force fécon-dante sur tous les actes de la journée. Ces invocations vives. et brèves, ces oraisons instantanées, sans forme définie. ( ageancemens et surgeons de l’autre grande orayson, » *

1 Jntroduction à la vie devote, 2 partie,!ch. x, t. IIL, p. 88.

c’est-à-dire émises autant que possible dans la même ligne et sur le même thème que l'oraison principale, sont comme des canaux d'irrigation dérivés du grand fleuve dont ils épanchent les ondes sur toute notre vie.

L'oraison jaculatoire est donc un exercice de maintenance, destiné à resserrer l’union de notre vouloir avec celui de Dieu, à redonner de l’élasticité au ressort intérieur, à faciliter la pénétration de l’idée méditée jusqu'aux centres moteurs de notre activité.

Mais elle n’est pas seulement une sorte d'oraison prolongée pour ceux qui méditent selon les règles, elle est encore un exercice de suppléance pour ceux qui n'ont pas le loisir ou le pouvoir de faire oraison. Quintessence d'oraifson, en effet, mais oraison en mimiature, elle est accessible à tous. Quand il s'était agi pour notre saint de déterminer ceux qui devaient faire oraison, il avait écrit : { presque tous », et ce ( presque », échappé de sa plume, pouvait ouvrir la porte à mainte exception. Ici la règle est universelle et absolue. Ni la maladie, ni l'ignorance, ni les occupations ne peuvent dispenser personne de cette prière élémentaire que le plus pauvre cœur peut concevoir et formuler. « Ce n'est pas merveille, écrit-1l à Me de Travernay, si durant ces maladies vous aves intermis l’usage de l'orayson interieure. Aussi, en ce tems la il suffit d’employer les prières jaculatoires et sacrees inspirations : car puisque le mal nous fait souvent souspirer, il ne couste rien de souspirer en Dieu et a Dieu et pour Dieu de plus que de souspirer pour faire des plaintz inutiles. » : Il ne s'agit en somme que de rendre conscients, volontaires, les plaintifs « mon Dieu ! » dont nous émaillons nos conver-

1 Lettre à MP de Travernay, 21 juillet 1610, t. XIV, p. 333. C’est encore comme une suppléance de l'oraison qu'il présente l'oraison jaculatoire à Mme Bourgeois — Cf. t. XIII, p. 32, — et à la présidente Brulart : « Quant à la meditation, écrit-il à celle-ci, les medecins ont rayson: tandis que vous estes infirme, il s’en fautsevrer. Et pour reparer ce manquement, il faut que vous facies au double des oraysons jJaculatoires. » Lettre du 30 mai 1609, t. XIV, p. 167.

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sations, et qui sont des ébauches ou des vestiges d'oraisons jaculatoires.

Si l'on va même tout au fond de la pensée de saint François de Sales on découvre que l’oraison jaculatoire est pour lui l'oraison essentielle, la seule qui supplée à tout et que

rien ne supplée. Elle dépasse en nécessité l’oraison mentale

elle-même. « Or en cet exercice de la retraite spirituelle et des oraysons jaculatoires gist la grande œuvre de la devotion : il peut suppleer au defaut de toutes les autres oraysons, mais le manquement d'iceluy ne peut presque point estre reparé par aucun autre moyen. Sans iceluy on ne peut pas bien faire la vie contemplative et ne sçauroit-on que mal faire la vie active.» : L'importance donnée à l’oraison jaculatoire est vraiment la grande originalité de notre saint.

On peut dire que s'il y a un secret dans son ascèse, il est

… là. Pour aucun autre exercice autant que pour celui-là 1l

n'a multiplié les avertissements, les instances, les supplications. « C'est ici, chere Philothee, que je vous souhaitte fort affectionnee a suivre mon conseil. » ? Il n'est pas de chapitre qu'il ait plus corrigé, remanié que celui qui traite de l’oraison jaculatoire. * Il souligne, il accentue, il répète. Et quelle chaleur de ton pour faire la théorie de sa chère oraison jaculatoire : « Aspires donq bien souvent en Dieu, Philothee, par des courtz mais ardens eslancemens de vostre cœur : admires sa beauté, invoques son ayde, jettes vous en esprit au pied de la Croix, adores sa bonté, interroges le souvent de vostre salut, donnes-luy mille fois le jour vostre ame, fiches vos yeux interieurs sur sa douceur, tendes luy

= la main comme un petit enfant a son pere, affin qu'il vous

conduise, mettes-le sur vostre poitrine comme un bouquet

1 Introduction à la vie devote, 2® partie, ch. xt, t. III, m. 100 2 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. xut, t. II, p. 91. 8 On peut s’en rendre compte en comparant les deux textes, celui

de 1608 et celui de 1619, que donne l'édition d'Annecy, Cf. t. III des Œuvres.

| “pour vous Aro l'amour: à Deus et vous exciter a ur | passionnee et tendre dilection de ce Divin Espoux. Comme on sent dans ces lignes la parfaite connaissance d cœur humain et des lois qui le régissent ! Ces élans, ce: Cmouvemens pour se donner de l'amour » qu'est-ce autr . chose que la mise en œuvre du grand axiome bien connu -entretenir en soi des sentiments et des idées conformes aux actes qu'on veut produire ? L’oraison jaculatoire est ‘un “merveilleux outil pour entretenir et nourrir en soi l'amour de Dieu !

= En ce point de sa doctrine, saint François de Sales rejoint es partisans de l’oraison diffuse du Moyen-Age. Plus hbre -encore que celle des « liturges », cette oraison salésiennene prend pas nécessairement son point d’ appui sur un texte. sacré. Elle peut emprunter, il est vrai, ses formules aux Psaumes ou aux autres parties de l'Office divin: «il y a certains motz, dit l'auteur de l’Introduction, qui ont ‘une #orce particuliere pour contenter le cœur en cet endroit, comme sont les eslancemens semés si drus dedans les Pseaumes de David, les invocations diverses du nom de Jésus, et les traitz d'amour qui sont imprimés au Cantique -des Cantiques. » ? Mais elle est avant tout création du cœur -et de l'esprit, mouvement profond de notre être vers Dieu, -cri spontané dont la substance doit être nôtre, c'est-à-dire “mventée ou repensée par nous, en dépit de la formule qui la vêt.

Aussi bien le saint se montre t-il plein de défiance À “pour les formules stéréotypées que bien peu d'âmes “évitent à la longue de prononcer machinalement. Très partisan de l'habitude dans l’ordre de l’action, il la redoute -en matière de prière. Il sait que les plus belles invocations 1 :s’oblitèrent à passer constamment dans la même forme sur

1 Introduction à la vie devote, 22 parte, ch. x1n1, €. TT, p.95. * Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. xin, t. III, p.95.

nos lèvres. Pour les actes de vertu, il est bon d'arriver à les produire aisément, à peu près comme l’on respire, sans une tension pénible du vouloir. Dans le domaine de la pensée, 1 n'en va pas ainsi d'ordinaire. Pour l’oraison jaculatoire notamment, là condition de sa valeur éducative est d’être consciente. Aussi l'évêque de Genève se garde-t-l d'offrir à Philothee, comme l'ont fait certams de ses disciples infidèles, des formulaires et bréviaires d’oraisons jacula- +toires. S 1] lui arrive de proposer parfois quelques formules, c'est à titre d'exemples et non pour qu'elles soient répétées. « Plusieurs, dit-il, ont ramassé beaucoup d'aspirations vocales qui vrayement sont fort utiles ; mais par mon advis, vous ne vous astreindres point a aucune sorte de paroles, ains prononcerés ou de cœur ou de bouche celles que l'amour vous suggerera sur le champ, car il vous en fournira tant que vous voudres. » ‘ Notons cette expression «sur le champ » qui marque que, dans sa pensée, nos orai- -sons jaculatoires doivent être une création spontanée, um aillissement de source, Exception faite pour les psaumes dont les formules ont une richesse et vivacité de sens qui peut les sauver de l’avilissement, ne nous enchaïînons pas à um texte ! Ne récitons pas, livrons-nous hardiment à notre inspiration, improvisons ! Nos balbutiernents eux-mêmes s'ils viennent du cœur, seront de merveilleux excitateurs d'amour.

Saint François de Sales d'ailleurs ne nous invite pas seulement à trouver, il nous montre comment trouver. Parmi les sources d'inspiration auxquelles il nous voudrait voir puiser, la principale après la vie des saints — n’en soyons pas surpris — c'est la nature. À l'exemple de saint François d'Assise et surtout de sainte Thérèse à l'école de laquelle al s'était forme?, ce saint, de tempérament optimiste, qui

1 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. x, t. I, p. 95.

2 « La vue de la campagne, de l’eau, des fleurs, dit sainte Thérèse, “tait aussi pour moi un secours... ils me portaient à la ferveur, au #ecueillement; ils me servaient de livres. » CF. Œuvres complètes de sainte Thérèse. Trad. des Carmélites et de Polit, Paris 1907, t. I, p. 129.

| nm regard charm u dans ses montagnes etses vallées, lans leurseaux, leu

urs, leurs abeilles et leurs oiseaux une source inépuisabl ll | vives oraisons jaculatoires. Îl aime la nature non poursy 1er, comme plus tard les romantiques, mais pour Le

c lu et à l’admirer. Il nous dit à sa manière :

… la nature est là qui t'invite et qui t'aime.

Mais c’est pour d’autres fins que Lamartine. « À quoy esme, écrit-il, — c’est a dire aux oraisons jaculatoires — toutes choses les invitent, et n’y a creature qui ne leur annonce la louange de leur Bienaymé; et comme dit saint Augustin apres saint Anthoine, tout ce qui est au x monde leur parle d'un langage muet mais fort intelligible ? ie à: en faveur de leur amour ; toutes choses les provoquent a de D bonnes pensees des le. par apres naissent force saillies et aspirations en Dieu. Et voici quelques exemples... Une ame devote regardant un ruysseau et y voyant le ciel repré- __senté avec les estoiles en une nuit bien sereine : O mon __ Dieu, dit-elle, ces mesmes estoiles seront dessous mes pieds quand vous m'aures logee dans vos saintz tabernacles… L'autre voyant un fleuve flotter s’escrioit ainsy : mon ame n'aura jamais repos qu'elle ne se soit abismee dedans la mer de la Divinité qui est son origine ; et sainte Françoise, considerant un aggreable ruysseau sur le rivage duquel elle s’estoit agenouillee pour prier, fut ravie en extase, repetant plusieurs fois ces paroles tout bellement : La grace de mon Dieu coule ainsy doucement etsouevfement comme ce petit ruysseau. Un autre voyant les arbres fleuris souspiroit : Pourquoi suis-je seul defleuri au jardin de l'Eglise? Un autre voyant des petitz poussins ramassés sous leur mere : O Seigneur, dit-il, conservés-nous sous l'ombre de vos __aisles. L'autre, voyant le tourne-soleil dit : Quand sera-ce, mon Dieu, que mon ame suivra les attraitz de vostre bonté? Et voyant des pensees de jardin, belles a la veu

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