ARE SAINT FRANÇOIS DE SALES
Gule au fil, elles lui ouvrent pu voie. « our cecy n ete = pas a mon propos, avoue-t-il, mais Je me suis servi Fi | cette histoire à fin de donner entrée à mon discours. » ! Un jour qu'il s’est oublié à « musarder » un peu le long de sa route fleurie, il arrête soudain son épanchement pour faire
cette question qui contient une fine déclaration de prin-
cipe : (Mais à quoy bon tout cecy? Je ne sçay, cependant quand les choses sont utiles je ne regarde pas à quel propos … je les dis. » ? C’est tout à fait la méthode de Montaigne qui donnait si volontiers quelque « alongeail » à son discours, : l’enrichissant, chemin faisant, de toute belle histoire qui s'offrait, pourvu qu'elle fût agréable à conter. I] lui suffisait « du bout d’un poil pour la joindre à son propos. » De ces aimables digressions nous ne tenons pas rigueur à l’auteur des Essais. Serons-nous plus exigeants pour saint François de Sales, qui avait en outre l’excuse de viser l’action sur les âmes ? Une certaine complexité touffue était dans le goût du temps. Toutes les grandes œuvres d'alors, les Essais aussi bien que l’Astrée !, surabondent ainsi de richesses superflues *. L’évêque de Genève est de son temps, tout simplement !
Quand il voit que l'attention de ses auditeurs ou de ses lecteurs va faiblir et que même une histoire toute nue ne la relèvera pas, il annonce captieusement son récit. D’une parole prometteuse il le fait désirer ; puis il le festonne et l'enguirlande, plus attentif à le bien préparer qu’à l’agrafer solidement à son discours. L'histoire que je vais conter, dit-il en substance, sera belle entre les belles, et, patience, elle sera courte. Il sait déjà que la « brièveté est l’âme du conte. » [l dit donc : « À ce propos, je ne me sçaurois empescher de vous dire une histoire et j'auray bien tost
1 Sermons recueillis. Pour la fête de sainte Marie-Madeleine, 22 juillet 1621, t. X, p. 80.
2? Sermons recueillis. Pour le dimanche des Rameaux, 20 mars 1622, t. X, p. 353.
# Pour les excroissances de l’Astrée, voir O. REURE, Honoré d'Urfé, Paris, Plon, p. 234.
fait. » : Le plus souvent, en effet, ses récits ont la concision, la rapidité, l'éclat. Ils sont encore par là éminemment ‘ attrayants et pédagogiques. Que si l'on veut saisir pour asi
dire sur le fait la sobriété et l’alacrité de sa narration qu ‘on | lise cette vive anecdote, alerte et court-vêtue, comme une fable de La Fontaine : « Saint Pachôme faisant un jour des
nattes, il y eut un enfant lequel regardant ce que faisait
le saint, luy dit : O mon Pere, vous ne faites pas bien : - cen'est pas ainsy qu'il faut faire. Le grand saint, quoy qu fist bien ces nattes, se leva neantmoins promptement et s'alla asseoir proche de l'enfant, lequel luy monstracomment il falloit faire. Il y eut quelque Religieux qui luy dit : Mon Pere, vous faites deux maux condescendant à la volonté de cest enfant, car vous l’exposez au danger d’avoir de la vanité et vous gastez vos nattes : car elles estoyent mieux ainsy que vous les faisiez. À quoy le bien-heureux Pere respondit : Mon Frere, si Dieu permet que l'enfant ayt de la vanité, peut-estre qu ‘en recompense il me donnera de l'humilité ; et quand il m'en aura donné, j'en pourray par apres donner a cest enfant. Il n'y a pas grand danger hide passer ainsi ou ainsi les } joncs à faire des nattes ; mais il y auroit bien du danger si nous n'avions à cœur ceste parole “tant celèbre du Sauveur : Si vous n'’estes faits comme petits enfans, vous n'aures de part au Royaume de mon Pere | O que c'est un grand bien, mes Sœurs, d’estre ainsi pliables et faciles à estre tournés à toute main ! » ? Presque toujours ainsi, chez saint François de Sales, le récit marche à vive allure vers son but. À l’ubertas lactea d'Homère il unit généralement la vivacité de Montaigne et parfois la densité de La Bruyère.
Et ce n’est pas seulement devant ses Filles de la Visitation quil se plaît ainsi à conter. Sa correspondance spirituelle tout entière est fleurie d'anecdotes, de récits.
1 Sermons recueillis. Pour le dimanche des Rameaux, 20 mars 1622, SX, p:1390. | 2 Wrays entretiens spirituels. Entretien xv, t. VI, p. 269,
É pour égayer je trame de. ses co dans telle de ses lettres à la Pr | vons coup sur COUP trois exemples pour illustrer un mê précepte !. On n'en peut douter, notre vieille ha one traitée de cette façon charmante, avec ce “et cette sympathie souriante, prend une valeur édu incomparable. C'est évidemment pour une bonne par ses dons de conteur que l’évêque de Genève doit d'a créé parmi nous ce noble type de sainteté salésienne, fa de douce fermeté, de simplicité gracieuse, d’ héroïqu oubli se soi, qui est en vérité quelque chose d’ unique dans l'histoire de l’Église et de la ne
Ainsi donc par la vertu de son art infiniment souple, de sa vive imagination, de sa virtuosité dpt ;
colorée, saint François de Sales a su Rs à la vert comme un rayonnement de poésie. Il l’a rendue attrayant et désirable. Il ne lui a point ôté sa rudesse foncière, — cel n’est au pouvoir de personne et il ne l’a point voulu — ma il en a singulièrement égayé les entours. Mieux qu'on n l'avait jamais su faire, il l’a remise en grâce et faveur. Il a inspiré à beaucoup de se dire avec sincérité ce que Bussy-" Rabutin disait un jour à M€ de Sévigné par manière de badinage : « Sauvons-nous avec notre bon parent saint François de Sales, il conduit les gens en paradis par de beaux chemins. » ? Sa phrase enluminée, chatoyante, parfois chantante, souvent acérée, toujours agréable, son art de. conter avec humour, sa clarté qui dispense de l'effort, la
1 Lettre à la Présidente Brulart, 13 octobre l 604, t. XII, p. 348. | | ? Lettre à Mme, de Sévigné, 14 mai 1677. Cf. Œuvres de Mn de or Le des Grands Ecrivains de la France, Paris, Hachette, t: Vip. 159 |
MR. nt >
nn MÉTHODE DE DIRECTION ir
, De à de Préciosité nn il relève son discours et qui up plaisait en son temps, tout cela fait que la dévotion prend | chez lui un visage gracieux qu'on ne lui connaissait pas
| encore. Il a créé en sa faveur un immense mouvement
d'attention et de sympathie. La piété pour avoir fourni la matière d’un chef-d'œuvre littéraire est devenue pour un siècle, et même pour toujours, chose de bonne compagnie et de bon ton!
__ Concluons : Par sa méthode attrayante, en parlant dé. : Dieu dans la langue de Montaigne et d'Amyot, en donnant à la vertu tous les agréments de l’art séculier, l'évêque de Genève éveille dans les âmes de féconds désirs de sainteté. À ces désirs, une direction libérale, adaptée, progressive, affective, telle qu'il en a proposé le modèle et telle que nous J'avons décrite, vient donner l'accroissement. Sous une direction salésienne les âmes droites, énergiques, et qui ne se refusent pas à la grâce, vont aussi promptement, aussi aisément qu il est possible ici-bas, jusqu'à ce « blanc » de la perfection dont il a parlé joliment, c'est-à-dire jus- qu'à cette adhésion permanente et universelle au vouloir de Dieu, qui est, dans l’ordre spirituel, le terme idéal de toute éductaion de la volonté !
La méthode de saint François de Sales, pratiquée par saint François de Sales, s’est montrée, l’histoire l’atteste, d'une efficacité merveilleuse. Mais le secret d’une telle efficacité n'est-il pas à jamais perdu, et pouvons-nous espérer de le retrouver en étudiant, comme nous l'avons fait, les procédés du Maître? Regarder faire un génie ne donne pas le génie. Pour diriger comme saint François de Sales, ne faut-il pas être saint François de Sales lui-même? Et, par exemple, pour discerner comme lui, du premier coup d'œil, le point précis sur lequel il convient d'agir avec chaque âme, ne faut-il pas être doué de sa miraculeuse intuition psychologique ?
Avouons-le, il ya dans l’art d’un grand éducateur une part de génie qui ne S ‘apprend pas. On naît éducateur, comme on naît poète, Mais l’art pédagogique comprend aussi, comme tous les arts, une part de technique à laquelle on peut s'initier par l'étude des maîtres. [Il est très vrai qu'on naît éducateur, mais il est non moins vrai qu'on le devient dans la mesure même où l’on devient orateur. Ce n'est pas sans profit que l'enfance étudie Racine, La Fontaine ou Bossuet. Le génie de ces maîtres reste incommunicable dans son essence, mais leur goût, leur métier, ‘pour une bonne part, se transmettent, On apprend, à les fréquenter, l’art de conduire sa pensée, de parler avec justesse et de bien administrer ses propres dons.
À l’école de saint François de Sales, on peut de même acquérir, sinon sa prodigieuse pénétration psychologique, . du moins quelque chose de sa souplesse et de son doigté dans le maniement des âmes, et surtout cette connaissance technique de la pédagogie spirituelle dont sainte Thérèse faisait un tel cas qu’elle ne balançait pas à la mettre, chez un directeur, au-dessus de la sainteté elle-même. L'évêque de Genève, est dans son ordre, ce que La Fontaine et
biais s nu pour pis ses a . qui voudra devenir l’un de ces mille ou dix mille à qui Philothée peut ‘confier le soin de son âme. Pas une de ses idées directrices, ï à pas un de ses procédés n'a vieilli. Dans toutes les directions essentielles il a montré la voie. Et là même où la péda- À gogie moderne l'a dépassé, nous pouvons constater qu'ila, | dans le même sens, marqué la ligne à suivre, sinon d'un trait définitif, du moins, peut-on dire, d'une sorte de ae lumineux. ES Classique de la spiritualité, il l'est, non pas pour avoir + inventé quelque système nouveau, quelque (moyen court» ue et original de conquérir la perfection, mais pour avoir fait la mise au point des doctrines ascétiques antérieures. Il Eu l’homme de génie qui a fait la synthèse de ces doctrines en ‘regroupant, filtrant, condensant ce que quinze siècles de if littérature religieuse nous avaient transmis, parfois confu- », À sément. Son rôle est vraiment celui qu'il s’est attribué lui même : 1l a fait l'œuvre de Glycera, l’œuvre des abeilles, il a transposé, (agencé, diversifié » des richesses encore mal coordonnées. Né au lendemain de la Renaissance, placé par la Providence au confluent de tous les grands courants d'idées qui traversent l’Europe chrétienne, il cueillela fleur de … toutes les ascèses pour en faire un corps de spiritualité bien … à lui, qui peut suffire à toute âme normale dans quelque condition qu'elle soit. Il ne se vantait pas quand il écrivait à une dame du monde pour l’affermir dans ses résolutions : « Et pour non seulement les conserver, mais pour les faire heureusement croistre, vous n'aves pas besoin d’autres advis que ceux que j ay donné a Philothee. »:L ‘Introduction est à jamais le bréviaire de l’âme dévote. Avec elle on peut
aller jusqu’à la plus haute spiritualité tout en restant en pleine humanité.
1 Lettre à une dame, 5 mars 1616, t. XVII, p. 167.
ex.
Onapu roire et Ton a nt que uns CR ‘rançois Le Se avait mis dans sa doctrine et dans sa méthode tant de dou- ceur, tant de condescendance qu’ ‘une réaction dans le sens FME de k rigueur devait un jour devenir nécessaire. Pour corriger ce qu'il y avait de trop féminin dans sa théorie de l'amour, dans sa méthode affective et attrayante, telles que nous les avons décrites, il fallait que se produisit le bien- __ faisant redressement janséniste. Ce qui reviendrait à dire Hé . que la spiritualité salésienne ne peut être tenue pour 2 classique, au vrai sens du mot, qu'avec des correctifs importants. « Les Jansénistes, dit M. Strowski, ont restauré l'idée de la pénitence. Et j'ajouterai qu'ils ont en quelque manière sauvé le sentiment religieux et raffermi la doctrine
de saint François de Sales. L'imagination riante de l’é évêque 7 = de Genève, et surtout l’idée très fausse que déjà l'on se At 0 sait de sa douceur et de sa facilité, venaient en aide au travail souterrain de la casuistique. Il exige si peu d'actes! Il se contente si vite d'un sentiment du cœur ! Nous voilà
conduits par une pente nouvelle à je ne sais quelle morale , qui bannit l'effort au profit de la sentimentalité, qui nous
rend incapables d’une résistance virile aux séductions des casuistes et qui doit, en s'exagérant et se passionnant, aboutir au quiétisme. » * Voilà le grief tel qu'on l’a tant de
fois produit contre l'évêque de Genève, grief qu'il faut ‘58 bien examiner encore Ici loyalement avant de conclure.
Serait-il vrai que nee de saint François de Ses Ï est à l’origine de ce mouvement pernicieux qui va € bannir
l'effort» de l’ascèse, (au profit de la sentimentalité», comme dit M. Strowski ? Notre saint serait-il — sans qu il l'ait
| voulu, bien entendu !— le père de cette spiritualité complaisante qui va bientôt amoindrir la doctrine, remplacer les actes par des aspirations, des soupirs, des larmes, et mettre,
VS François de Sur Paris, Din. p. 381.
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selon le mot de Bossuet, des coussins sous les coudes des pécheurs ? S'il en était ainsi, la réaction janséniste, pour exagérée qu'elle ait été dans sa forme et dans son fond, aurait vraiment sauvé la spiritualité française. Es Ne soyons pas dupes des apparences. L'école mystique qui, dans la seconde moitié du xvii® siècle va séparer le sentiment de l'action, identifier la sainteté avec la contemplation paresseuse et les stériles émotions, aura beau se mettre habilement parfois sous le patronage de saint François de Sales, elle n’a vraiment rien de commun avec lui . dans le fond de sa doctrine. Aucune ascèse n'est plus active que celle de l'évêque de Genève. On ne prend jamais assez garde qu'il a réhabilité l’action sous ses formes les plus humbles et par conséquent les plus austères. Plus que personne il a travaillé à rendre grandeur et dignité à nos plus obscures besognes quotidiennes. « Il exige si peu d'actes » ! nous dit-on. Quelle erreur ! Peu d'actes éclatants, héroïques, peu d'actes spécifiquement ascétiques, ou afflictifs, peu d’observances rituelles? Peut-être! En ce sens du … moins qu'il ne nous engage pas d'ordinaire à les rechercher! Mais du matin au soir ce qu'il exige de nous, c'est de ! l’action, et toujours de l’action. Il ne nous fait grâce d'aucun des actes prescrits de minute en minute par le devoir d'état. | Est-ce donc peu cela? ‘4 Non seulement, comme nous l'avons déjà dit, il met | constamment la sensibilité au service de l’action, ne faisant appel au cœur que pour mieux entraîner la volonté, mais en … réalité l’acte seul a du prix à ses yeux. Et dans son système tout acte devient grand, même le plus vil, pourvu qu'il soit voulu de Dieu. Il excelle à railler les pieuses rêveries sentimentales qui ne tendent pas à agir | Il désonfle impitoyablement les prétentions mystiques de ces vains contemplateurs qui ne trouvent pas dans la méditation la force de … se renoncer. On oublie trop que pour lui, comme dit M. .
Bremond, « dévotion est synonyme de perfection. » : Or, -
1 Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. 1, p. 104.
AP PRS | CONCLUSION D hrs
ä perfection eblefion: ie en répété pour s adapter, s’ajuster, se plier au vouloir divin signifié par les événements extérieurs, effort plus crucifiant à la longue, dans sa monotonie et sa nudité, que les belles macérations, les Jeûnes éclatants de Port-Royal et des Thébaïdes. Il semble que ce soit peu de chose, à première vue, que de garder, comme 1l le veut, l'humeur égale et le visage souriant dans les pires détresses, que d'accueillir gracieusement les plus exécrables fâcheux et de quitter pour les servir de chères occupations !, mais qui donc, ayant fait cela, osera dire que ce n’est pas agir ? (Vérités de duredigestion! » disait avec raison l’évêque de Belley en parlant des enseignements de son maître et ami. Les prouesses ascétiques, les grandes austérités choisies peuvent être des actions héroïques, mais il y a souvent plus de véritable grandeur, plus de mérite, plus d’activité réelle dans l'abnégation quotidienne que nous impose l’accomplissement sans gloire du devoir d'état. Renoncer toujours à l'acte aimé pour faire l'acte commandé, sortir perpétuellement de soi-même ou, pour mieux dire, s’arracher à soi-même afin d'adhérer à l'ordre divin, ce n'est pas cesser d'agir, c'est agir doublement, c'est agir dans les pires conditions sans le secours du précieux stimulant qu'est l'amour-propre. Le saint avait rai- - son d'écrire à l’une de ses filles qu'il fallait ceindre ses reins de
force pour être fidèle à cette consigne : (Il ne faut pas, ma
chere amie, ma Fille, permettre a vostre esprit de se regarder soy mesme ét de se retourner sur ses inclinations ; 1l faut ficher les yeux sur le bon playsir de Dieu et sur sa providence. Il ne faut pas s'amuser a discourir quand'il faut
1 Comme il faisait lui-même, quittant la composition de son Traitté de l'amour pour s'occuper de « niaiseries » utiles au prochain. (O pleust
à Dieu, écrivait-il à une religieuse. que ce fust le Traitté de l'Amour Fe celeste qui me tinst occupé toutes les matinées | Il seroit bien tost
achevé, et je serois bien heureux d’apoliquer mon esprit à de si douces considerations. Mais ce sont des infinités de petites niaiseries que le monde par force m'apporte tous les jours » Lettre de 1613 ou 1614, t. XVI, pp. 129-130.
à pas 7 . es d'un fai Au déconseille actio ce n’est pas non plus le langage d'un homme qui dépouilll la vertu de ses épines. On peut dire au contraire qu'il vou ses disciples & au € martyre à coups d’épingles », comme disai une sainte, martyre plus dur que l'autre à à supporter pois bien des âmes. : UE | C'est ce qu'avait compris et c es ce que voulait spots la Mère Angélique Arnauld quand elle disait : « Pour moi, | je vous déclare que jamais M. de Genève ne m'a paru molet, comme plusieurs ont cru qu'il l'était.» ? A des tempéraments comme le sien il était plus facile d’accomphir des actions d'éclat que de marcher « bellement», selon la méthode que lui enseignait saint François de Sales, dans la voie des obscurs devoirs. :
M. Olier, on peut bien an a prononcé le D | définitif sur la doctrine de notre saint, quand il a dit :«Ilest | dans le fond de sa conduite le plus mortifiant de tous les saints. » * Le fond amer de la doctrine, il l'a maintenu dan son intégrité ; 1] n'a rien fait ni voulu faire pour l'abolir. Ne nous laissons pas abuser par la grâce et la cordialité de son discours. Cela ne change rien à la nature des choses. C'est sa personne qui est attrayante, non sa doctrine. . Des esprits superficiels croiront que les charmants propos qu'il tient ne mènent nulle part. Erreur ! les conclusions en sont de la dernière fermeté : seulement, elles ne sont pas assénées ! Comme l'a noté finement M. Bremond: « Adoucir a deux sens. Il veut dire : rendre douces, aima- … bles, faciles, les vertus les plus rudes ; il veut dire aussi: mitiger, atténuer. Précisément, l'originalité de saint François .
1 Lettre à la Mère Favre, 12 octobre 1615, t. XVII, p. 72.
2 Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, 1736, t. IF, p. 307. Ainsi la légende était déjà formée à à cette date d'un saint nico de Sales doux à l’excès !
3 Vie de M. Olier, Paris, Poussielgue 1841, t. IL, pe 180.
CONCLUSION “ Fe
Fe Se: …. est Heu tout adoucir sans jamais rien diténuèr: »1. à En un mot, la douceur one n'est que de méthodes : non de doctrine. x Mais justement, parce qu te a poussé plis loin < que personne le divorce de l’homme avec lui-même, parce qu'il est le plus mortifiant de tous les saints, il a été conduit < d’instinct à chercher, pour nous faciliter la tâche, sinon . des « palliatifs », du moins des « adjuvants », Îl a été amené Fa. à insister, he qu ‘on ne l’a] Jamais fait, sur l'amour, sur l'amour affectif, qui ne supprime pas, mais fait oublier la: dureté de la loi. La joie qui émane de l'amour de Dieu, comme de tout amour, annule en fait l’amertume du travail ascétique., Ubi amatur non laboratur. Ce qui ne veut pas dire | que l'objet du labor s’abolit, mais que ce labor lui-même devient } joie. « Le monde, écrit-il, voit que les devotz /jeusnent, prient et souffrent les 1 injures, servent les malades + et donnent aux pauvres, veillent, contraignent leur cholere, suffoquent et estouffent leurs passions, se privent de playsirs sensuelz et font telles et autres sortes d'actions, lesquelles en elles-mesme et de leur propre substance et qualités sont aspres et rigoureuses ; mais le monde ne voit pas la devotion inte- : rieure et cordiale laquelle rend toutes ces actions aggreables, douces et faciles. Regardés les abeilles sur le thim : elles y treuvent un suc fort amer, mais en le sucçant elles le conver- | tissent en miel, parce que telle est leur propriété. O mondains, les ames devotes treuvent beaucoup d'amertume en leurs exercices de mortification, 1l est vray, mais en les faisant, elles les convertissent en douceur et suavité. » ? Toute sa doctrine est là ! dans leur substance les vertus, telles qu'il les enseigne, sont aspres et rigoureuses, mais l'amour intervient comme un dérivatif et convertit en suavité leur amertume essentielle.
En résumé donc, mortifiant, et très mortifiant, parce qu'il exige des actes continuels et des actes dépourvus
1 Histoire littéraire de sentiment religieux en F rance,t.I,n 108, note 1.
F ‘ Éfntrosuchion à vx dis deouie, IN parie, ch lt, p. PT
d attrait, dont le. ds nous est ES saint Sales, dans le fond de sa conduite, n'avait aucun | d'être redressé par Port-Royal. Le mépris de l'effort | de l’action ne pouvait provenir de lui que par un travestis- ù sement de sa pensée. M. Strowski dit juste quand il parle de « l'idée très fausse qu'on se faisait de sa douceur ». La douceur salésienne ressemble à la douceur racinienne, [a c'est une mâle douceur, en dépit des apparences. Les 3 âmes légères pouvaient seules s'y méprendre. Mais les âmes légères étant légion, nous convenons que la méprise était inévitable et que de rudes interprètes comme Bourdaloue | ou Bossuet n'étaient pas sans utilité. Ceci dit, concluons que : sa doctrine, pour rester classique, ne FR qu une. ñ interprétation correcte. te Mais dira-t-on, si la doctrine elle-même n'avait pas besoin de redressement, la méthode, constamment affectueuse et attrayante, dont l’évêque de Genève fait usage pour l’enseigner, n'était-elle pas un péril pour les volontés, n'y avait-il pas un danger de contagion de la forme au fond, ! et n'était-il pas bon quand même que Port-Royal intervint pour la viriliser ? La méthode salésienne, pour devenir classique et universelle, n ‘avait-elle pas besoin d'être comme retrempée ? +3 Sans doute, les grâces insinuantes dont saint François des | Sales entoure et pare la doctrine spirituelle, la tendresse … câline avec laquelle il propose d'ordinaire ses conseils, toute cette stratégie enveloppante que nous l'avons vu pratiquer avec la plupart dé ses dirigés, tout cela peut ne pas convenir nécessairement à toutes les âmes, notamment aux âmes puritaines, stoïques, altières, un peu fermées. Ilya des cœurs virils et des têtes froides qui veulent qu'on leur parle d’un ton plus rude et qu'on leur enseigne la vertu . d’une manière plus mâle ou plus dépouillée. De ceux-là, que les démonstrations affectives agacent, nous comMprens drions que l'évêque de Genève pût être récusé comme directeur et maître, s'il n'était en toutes circonstances qu ‘un doucereux. ee :
ro A hrs
“Me là encore SARA garde d’être dupes. La détu de notre saint n° ‘est habituellement condescendante et cor-
de | CONCLUSION ST ou ne
. diale dans sa forme que parce que le gros de l'humanité à
lui semble se composer, non de froids stoïciens, mais de
faibles hommes, grands enfants, à qui i il est agréable, néces- | saire même, d'être cajolés et pour ainsi dire dorlotés. Leur | présenter la vertu dans sa nudité austère, c ‘est aller, pense-
dans la grande œuvre de l'éducation spirituelle ! La manière ordinaire de saint François de Sales est la manière douce, sans doute parce que son tempérament l'y porte, mais aussi parce que la « matière » sur laquelle il travaille l’exige ainsi.
t-il, à un échec. On n’a jamais trop, ni même assez d’alliés
La soumission à l’objet est, en matière de direction, la loi
suprême de ce grand réaliste, dont M. Bremond a dit fort
justement, qu il faudrait l'appeler le Doctor experimen- falis.
Or, précisément, parce qu'il se soumet constamment à l'objet, il faut que les rigides se rassurent ! L'évêque de . Genève est aussi leur homme! Un principe domine toute sa méthode, principe sauveur qui la maintient à jamais dans l’universel : le directeur salésien doit s'adapter à chaque âme et lui parler constamment dans la nuance de ton qui “lui convient en propre. À vrai dire même, il n’y a pas une méthode salésienne, il y a théoriquement, autant de méthodes que d’âmes ; ou, si l’on veut absolument qu'il y en ait une, cette méthode a nom : souplesse, élasticité, conformité aux choses, aux circonstances et aux temps. Aux âmes vigoureuses 1l faut parler vigoureusement. Ainsi fait-il. Il
est l’homme d’un seul principe, oui, mais à cause de cela . justement, il est l’homme de plusieurs manières et de plu-
sieurs tons. Îl disait : « J'ayme les ames independantes, vigoureuses et qui ne sont point femelles. » ! Pour ces âmes
indépendantes et mâles, quand il les rencontre, il sait
dépouiller son langage, raffermir sa voix, monter son accent.
Nous avons vu, comment il le prenait parfois avec Mme de.
D Letire à la Môre de Chantal, 1620-1621, t. XX, pe 216.
art et sans pi ce que .
Ju usques à | quand sera-ce, ma tres che tendres d’autres victoires sur le monde
Nostre-Seigneur en a remportees, et a l’ ‘exemple des
il vous exhorte en tant de façons. Le à ce me dira
qu ’on nous foule aux re qu’ ‘on nous se É nez, .qu'o | se Joue de nous comme d'une marmotte, qu ‘on. no
habille et deshabille sans que nous disions mot? Oui
il est vrai, Je veux cela ; je ne le veux pas moy, mais Jes
Christ le veut en moy... Les habitants de Babylone n 'ena pas cette a mais les habitants ee mont 3
a coup, certes ; car des que j'eus . grace + savoir un peu à le truit de la croix, ce sentiment entra dans mon ame, » ? Fa Non, vraiment, ceux qui croient saint François de Sale constamment douceâtre et féminin ne le connaissent pas tout entier. Il n'était pas « simple », comme lui-même a pris soin de le noter. La manière tone fait partie de sa méthode. Celui qui veut diriger selon son esprit pre cet accent chaque fois qu'il est nécessaire. En fait l'évêque de Genève ne crut pas devoir y recourir souvent + + Mais un
LE
a 1 Par exemple dans la grande épreuve de 1616 dont nous avons parlé au chapitre 1x. Voir également une Lettre à Mme de la F. léchère, ! mi-décembre 1609, t. XIV, p. 233. Une bonne partie des lettres à Mne Bourgeois, abbesse du Puits d'Orbe, est aussi dans ce ton! Et ce ton devient de plus en plus fréquent à mesure qu il avance en âge. Les PP. Brou. et Rousselot l'ont bien vu. « L'’austérité foncière de son ascétisme alla s'accentuant avec les années.» Cf. Christus. Paris, Beauchesne, p. 913.
? Lettre à Me de Gouffers, mai 1621, t. XX, pp. 68-73. ® Il ne faudrait donc pas,en groupant PR ee: certains textes du saint où l'âpreté domine, nous composer le portrait d' un censeur
SE à CRT RS PC AN PP ele DNS NN
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| CONCLUSION e
| paradoxal de dire avec M. Strowski : « Les Jansénistes sont
aussi les disciples de saint François de Sales. » : C’est du se moins le lieu de nous rappeler le témoignage de Jean Racine
Ft son Abrégé de l'histoire de Port-Royal. Quand la Mère
Angélique Arnauld se fût mise sous la direction de Saint-
Cyran, (elle crut, nous dit-il, retrouver en lui le saint évêque
il n'est que d’en faire un usage intelligent !
On peut donc le redire en terminant, la doctrine spiri-
tuelle de saint François de Sales est classique au sens entier
“du mot. Elle est la source et, comme dit M. Stapfer, « la riche fontaine d’eau vive où tout le sentiment religieux
du xvii® siècle a repris naissance. » * Elle peut et doit l'être
encore, parce qu'elle a fait pour toujours la conciliation
les vertus, dit l’évêque de Genève sont vertus par la conve- . nance ou conformité qu'elles ont a la rayson. » ‘ Pas un
dur et chagrin. Me J. Berliet, dans son livre récent Les amis oubliés
de Port-Royal, Paris, Dorbon 1921, pp. 27 et suiv. — a trop insisté, semble-t-il, sur les côtés de rigueur qu'il y avait dans sa direction.
mais la rudesse n’est pas sa dominante : il faut savoir le reconnaître 1 Saint François de Sales, Paris, Plon, p. 418.
2 Atrégé de l'Histoire de Port-Royal, Edit. Gazier, Pa 1908, p. 1
8 Revue der Deux-Mondes, 15 novembre 1908.
Li Troitté del amour de Dieu, 1. XI, ch. “ll, t, V, p. 258.
“deciedt: peut demeurer salésien but en ut be ment. Bossuet « et Fénelon prétendaient tous deux diriger selon les principes du saint, et ils n'avaient pas tort, malgré ie des infidélités de détail, quoiqu'ils fussent aussi différents que possible. Peut-être même n'est-il pas absolument ae
de Genève par qui elle avait été autrefois conduite. »? Ce témoignage est de grand prix. Il nous avertit que. h- ne | spiritualité salésienne, comme la manne des Hébreux, peut ‘avoir tous les goûts et convenir à toutes les complexions. Su
suprême entre la plus haute mysticité et la raison. ( Toutes
De temps en temps, nous entendons chez lui l’accent de Saint-Cyran. :
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560 De | CONCLUSION
raisonneur de Molière qui n'eût pu souscrire à Gt axiome, et tout le xvii® siècle a pu prendre dans cet idéal l'inspiration et la règle de son art. La définition de l'« honnête homme », telle que la donnera bientôt Bussy-Rabutin : « Un He bien né et qui sait vivre », concorde avec la doctrine de notre saint. La raison, la mesure, le bon sens régissent tout son enseignement. L'’excès, la rareté, lasubtilité, le précieux, le romanesque sont inexorablement bannis de sa doctrine. S'il y a chez lui préciosité, c’est,comme chez …
Montaigne ou Racine, parure adventice du langage ; cela
n’aflecte pas la substance des choses et de l’âme. Ce qu'il a voulu constamment et pour tous les cas, c’est la raison et le sens commun. Il est, si l'on peut ainsi parler, PU ne de la mesure. « N’aimez rien de trop, je vous supplie, non pas même les vertus que l’on perd quelquefois en les outre-
passant. » ! Il disait encore : « La discrétion est une vertu
sans laquelle. nulle vertu n'est vertu, non pas mesme la
devotion, si toutefois la devotion véritable peut estre sans une véritable discretion. » ? Et enfin : « Voicy le haut point de la vertu, de corriger l’immoderation moderement. pe
£ est exactement déjà la leçon de Cléante :
« Les hommes la plupart son étrangement faits, « Dans la juste mesure on ne les voit Jamais.
« La raison a pour eux des bornes tro petites, : « En chaque caractère ils passent les limites. »
Qui a lu et pénétré saint François de Sale est solidement immunisé contre cet illuminisme échauffé qui éclaté par … accès pour ainsi dire à chaque siècle. « Les raffineurs de spiritualité », comme les appellera le P. Guilloré, sont énergiquement priés par lui de se défier des extases, des visions, des grands essors ambitieux. Il faut servir Dieu
? Lettre à Me Brulart, 10 juin 1605, t. XIIL, p. 53. ? Lettre à la Mère Favre, 25 avril 1621, t. XX, pp. 48-49 5 Lettre à M. Bénigne Milletot, 1611, t. XV, p 14
… CONCLUSION | ot
Ca la bonne foy, sans finesse et subtilité, le tout a la ee | de ce monde où la perfection ne reside pas ; a l’ humaine et selon le tems, en attendant un jour de le Fe a la divine. et angelique et selon l'eternité. » : Rien de commun, par S conséquent, entre la dévote de saint François de Sales et la précieuse maniérée, cette « vapeur toute spirituelle », dont l'abbé de Pure nous a dessiné la silhouette comique.
Philothée, formée dans une belle eurythmie générale de l’âme et du corps, marche avec simplicité sur la terre et ne se donne pas le ridicule d'y faire l’ange à contre-temps.
L'évêque de Genève est donc essentiellement un génie raisonnable et un génie conciliateur. Ce fut son don et son rôle ici-bas. « Il se tient dans le train commun », a dit de lui Mme de Chantal. Et M. Henry Bordeaux a pu donner ‘ de sa sainteté cette définition admirable : « On est tenté de le prendre pour ur homme tout ordinaire, bon, calme, doux et honnête, mais dont la vertu même est ordinaire; or, si l'on a marché dans ses pas, voici que tout à coup on se sent inondé de clarté : sa sainteté, sans qu'on en ait deviné la venue et les preuves, brusquement vous enveloppe.»°? De cette sainteté on pourrait presque dire ce qu'on a dit du génie de Racine : il l'eut en goût. C'est par là qu'il est grand; c’est par là qu'il est original. Et voici l'admirable : en écrivant pour les gens du monde, il se trouve qu'il a écrit du même coup pour toutes les âmes chrétiennes. L'’/Introduction, conçue pour les mondains, est encore aujourd'hui le manuel du novice chartreux. En faisant un choix juste dans les apports du passé, il a fondé définitivement la spiritualité humaine et chrétienne, c'est-à-dire la discipline ascétique de l’homme en tant qu'il n’appartient à aucune vocation spéciale. On retrouve chez lui harmonieusement combinés dans une magnifique synthèse des éléments empruntés à toutes les grandes écoles spiri-
1 Lettre à la sœur de Soulfour, 16 j:nvier 1603, t. XIE, p. 165. e ns de Paris, 19 Août 1e
tuelles du passé chrétien, aux Bénédictins, aux Franciscains, aux Dominicains, aux Augustins, aux Chartreux, aux Jésuites. Abeille, il a fait son miel de toutes ces richesses et nous a légué une doctrine et une méthode dont on peut dire avec assurance qu'ayant l’universalité, elle a pour elle l'éternité !