‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 12 sur 68 · L. 82. — -L. 104. —^ L. 62. — * L. 81, 93; M. II · texte numérisé non relu

L. 82. — -L. 104. —^ L. 62. — * L. 81, 93; M. II

petite « plaiiuie », au pied d'un mont abrupt et rocailleux. Un autre bloc semblable se dresse tout voisin; et le château entre les deux, dominait le passage.

Vers l'occident, la vue s'étend au loin, autour d'un village, sur des collines basses, fertiles, largement ojidulées.

Vers l'orient, le vallon s'élève, encaissé comme une gouttière entre deux rangs de montagnes; un torrent coule au milieu dans un lit de galets pâles que longent quelques cultures; des forêts chétives s'accrochent au liane des monts; de hautes falaises, verticales et dénudées, s'y déploient dans la verdure comme des tentures grise^; et sur le ciel, les sommets, tout du long, sont hérissés en dents de scie par des sapins coniques.

Ce vallon ne mène à rien : au fond, une montagne plus haute que les autres, raide comme une muraille et toute nue le ferme net; et sur celle-là, durant tout l'été, un peu de neige reste plaquée.

En hiver, Usillon est triste, car l'horizon haut et proche cache le ciel une partie du jour; aussi les gens des alentours, pour railler ses habitants, disent qu'on n'y voit point sans lanterne.

Sales était donc à la lisière de deux régions : vers l'occident, la vie riante des plaines; vers l'orient, la mélancolie des montagnes.

Dans ce château un peu austère vint s'établir vers 1565 Damoiselle Françoise de Siennaz, femme de noble et puissant François de Sales ^ Leur contrat de mariage est daté de 1560; mais comme cette année-là Damoiselle Françoise avait sept ans, elle attendit cinq ou six ans pour entrer en ménage ^. Elle ne pouvait tarder beaucoup, car son mari avait trente ans de plus qu'elle, environ.

On ne voit point que ces circonstances aient soulevé

1 Pa. 18. — - A. XI, 33; A. XII, 244.

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dans I(^ur finl,()iira«^(' jukuii «'Ioihh'Fih'iiI . La mric de la niarirc, lionavcnliirc de (llicxioii ' fiiiH' I irs nohlc danic dont un oncle fui pape aux <'ii\ irons de I an niillcj avail, perdu trois inai'is '-; et cornine depuis elle; se icniaiia (encore, elle était j)ressée sans doute d'établir sa fille.

Et puis, en ee temps-là, les usages dilTérai(;nt d(;s nôtres.

Mais on n'avait point négligé les convenanees de famille : Sionnaz était ainsi ([uv Sales un nom de bonnes noblesse ^ (on disait même que la mariée descendait de Gharlemagne, par les femmes); et sa mère lui donnait en dot la riche seigneurie de Boisy *, voisine de Sales, à condition cju'elle en prit le nom. C'est pourquoi, dès lors, on appela le seigneur de Sales : Monsieur de Boisy.

Cette petite Madame, à l'âge où les poupées auraient dû lui sourir, munie d'un vieux château et d'un mari mûr, accepta de bon cœur sa destinée; on croit même qu'elle fut heureuse. Elle était déjà, semble-t-il, cette dame des « plus honorables » ^ qu'admira dans la suite sainte Jeanne de Chantai; et deux mots d'un vieil auteur doivent la peindre dès sa jeunesse; elle était, dit-il, « paisible en sa maison, attentive à son ménage » ^.

Pour ce genre de nature, le château de Sales offrait de l'agrément. Il pouvait « entretenir très facilement de soymesme quarante personnes, moyennant le travail qui se doit en toute famille bien réglée » \ L'abondance, le bienêtre et l'ordre y régnaient. Au milieu delà cuisine, autour d'une large et longue table, les « honorables serviteurs et servantes » ^ prenaient place, tandis c[ue, dans un coin, une autre table assemblait le menu peuple : « ouvriers, valets de labourage, et petits messagers ». Pour entrer dans la

^ Ka. Année 1860. 10. — ^ Pa. 18. — ^ L. 509. — BIj. III, 98. — « D. 15. — ■ L. 107. — '^ L. 94, 99.

chambre des filles, il fallait traverser celle de Madame. Une partie des serviteurs couchaient dans une grande pièce richement vitrée où, jadis, avaient logé de nobles visiteurs^; et dans une autre chambre, ils enfermaient leurs coffres, « bien aises d'avoir là leur petit particulier)).

C'était M"^6 de Boisy qui tenait la clef des confitures, des drogues et des essences, ainsi sans doute que celle de la cave « capable de quarante et cinquante grands tonneaux )) 2. Mais que de choses encore à surveiller dans la maison ! la laiterie grandement fraîche, où s'égouttaienl toutes sortes de fromages, le jardin bouquetier, le jardin médicinal, le cabinet des fourneaux, où l'on distillait des remèdes pour l'apothicairerie, sans compter la petite chapelle, les belles salles d'honneur et les nombreuses chambres qui avaient toutes « la commodité de leurs cabinets )> ^.

M"^^ de Boisy était donc une dame fort occupée; mais cela sans empressement, sans aigreur : « respectueuse à son mari, douce à ses domestiques, honorable envers ceux du dehors )) *, et généreuse aux pauvres gens. La religion dominait sa vie; chaque jour après dîner, assemblant les serviteurs, elle faisait à voix haute une lecture pieuse; le soir, elle présidait la prière commune qui fermait la journée^; et tout nous dit que dans cette vie égale, confortable et bien remplie, elle ne regretta point sa destinée.

Les goûts de son mari s'accommodaient aux siens.

Pourtant il avait eu jadis des heures brillantes. Lors de son baptême, le prince François de Luxembourg, son parrain, était resté trois jours au château de Sales, avec ]y[me Loyse de Savoye ^. De cette réception somptueuse,

ivv si-;s AMirii'is 5

la l'aniill<^ (\i: Sales duL parler loii^H.t^iiips... Ij- priiico, dans la suite, fît venir son filhîul en qualité (Je pa^^c : il lui conlia, tout jiMine, dv, ptîtites missions à la (îour de France; et Françtois s(^ vit en rap[)ort avec le Chancelier, les Cardinaux français, la séduisante reine de Navarre, et même avec le roi chevalier '... Il sut plaire; il se mit en avant; il apparut, officier de cavalerie, aux sièges de Landrecies et de Saint-Diziei'; plus tard, sous. le règne d'Henri II, il joua quelque rôle dans les pourparlers du Cateau-Cambrésis. Mais, vers quarante ans, quand il eut bien goûté la vie de cour, la vie des camps, les conseils où se débat le sort des peuples, il sentit, sans doute, le vide des grandeurs humaines; et paisible gentilhomme campagnard, « esloigné de tout faste et arrogance » ^, bien à l'aise dans le grand château de ses pères, près d'une femme dont on a dit qu' « à peine eut-on pu trouver une semblable en son siècle », il vécut heureux ^.

Il faut dire qu'en ce temps-là, le noble était lié à la terre; il ignorait l'usage de passer sa vie à la cour, pour la parade; volontiers, il servait son suzerain ou son souverain, loyalement, brillamment, un temps raisonnable; ensuite il rentrait chez soi, sans regret, régir ses métairies. La ville ne l'attirait guère; les franchises municipales, encore récentes, l'ofïusquaient*. Depuis que les bourgeois s'étaient rattachés au souverain directement, par-dessus sa tête, un peu d'hostilité subsistait entre eux. Dans les rues, on voyait en lui, pensait-il, le descendant des anciens maîtres auxquels on était bien aise d'avoir échappé. Tandis que dans son château, entouré loin à la ronde de ses bois et de ses champs, le seigneur retrouvait les bonnes mœurs d'autrefois. Au village voisin, il jouait encore un rôle judiciaire; les paysans étaient respectueux, même ils se montraient aimants, dévoués pour un maître

Pa. 1 1. — 2 G. I, 303. — =^ G. 9. — " Hd.

juste et bon tel que M. de Boisy; les terres rapportaient bien, et l'on se plaisait parmi ces bonnes gens.

Or, il n'y avait guère en toute la Savoie de plus belle métairie que Sales; les baux en étaient faits par moitié, et dans les granges dont les hautes portes engouffraient d'un coup les chariots et leur charge, on répartissait avec soin la part du seigneur et la part du granger. « L'écuyerie logeait à l'aise quatorze et quinze chevaux. Dans un prodigieux tronc de chêne, une fontaine vive servait d'abreuvoir; puis l'eau, traversant une cour, descendait par petits sauts jusqu'au verger où « deux cents beaux arbres de fruits exquis disposés en quincunces )> isolaient le château, des champs ^.

Aux environs, M. de Boisy possédait d'autres métairies, d'autres seigneuries ^ (notamment le beau château de Thorens, tout proche de celui de Sales, à portée d'arbalète); et comme, en ce siècle amoureux de paperasse, on recourait au notaire pour prêter un boisseau de blé ^, que de comptes, que de contrats exigeait un si grand domaine ! A Sales, leurs liasses occupaient deux chambres. L'une avait ses murailles cachées par des buffets, des coffres, des armoires qui regorgaient de livres terriers, d'extraits, de grosses, d'écritoires, enfin de tout ce qu'il faut pour « maintenir authentiquement les droits seigneuriaux )) *. Au milieu, à une longue table couverte de parchemins, le notaire rédigeait les actes, tandis que son clerc, dans un coin, près d'une petite fenêtre, faisait les copies. Quand la journée ne lui suffisait pas, le notaire couchait au château dans cette chambre même, avec ses écritures. A côté, la sombre et mystérieuse « archive », aux voûtes solides, à la porte de fer, aux petites fenêtres grillées ^, gardait les vieux titres en des coffres ferrés.

1 L. 104, 105. — - L. 27. — ^ Pa. 442. — * L. 101. — ^ L. 101.

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