‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 68 sur 68 · G. II, 230. — 2 G. II, -251. — 3 G. II, 233. — * G. II, 234; C · texte numérisé non relu

G. II, 230. — 2 G. II, -251. — 3 G. II, 233. — * G. II, 234; C

i:t sks a mit ri'; s 441

des Boniardiru^s (iiic pciidaiil. des .uiik'm's, peu /i pcMi, il avait préparée.

LiMir al)l)ay(î, SainUî-Cûd-herirHî, doniiiiail, Aiiiicuy, dans im r(^pli de la moida^iKi. C/élail un couvcmiI. élé<^anl, reinpii de nobles diMUoisiilles ({iii, observant le voîu d(; chasteté et lisant chaque jour huu' bi-éviair(^, se croyaient bonnes religieuses ^. Chacune avait à son service des servantes particulièrcîs; chacune employait à sa guise ses revenus personnels; chacune s'entourait d'un joli mobilier. « Elles estoient si curieuses dans les étoffes dont elles se vestoient qu'elles n'en portoient que des plus fines et de la couleur la plus vivante, et quelques-unes y ajoutoient mesme des parures. » Elles se faisaient encore plus belles quand elles attendaient des visites : les gens du monde entraient dans le couvent comme il leur plaisait, et les religieuses en sortaient souvent pour des séjours chez leurs amis. Enfm, prendre le voile à Sainte-Catherine, c'était une manière fort douce de renoncer au monde. Personne, d'ailleurs, n'y voyait rien à redire. De mémoire d'homme, les Bernardines vivaient ainsi, et l'on n'allait point chercher si tels avaient été les projets de saint Bernard.

Monseigneur s'en aiïligeait; mais contre une maison fort ancienne et très renommée, qui ne donnait aucun scandale, qui d'ailleurs n'était pas sous ses ordres, il se trouvait bien empêché. Pourtant, il résolut d'y remettre en vigueur la règle primitive; et, avec l'agrément de l'abbé de Cîteaux, général des Bernardines, il commença tout doucement, sans en avoir l'air, ses travaux d'approche.

Comme il possédait trente-deux quartiers de noblesse, les vieilles familles de Savoie lui étaient toutes plus ou moins alliées, et à Sainte-Catherine il pouvait cousiner

^ Fc, p. 102 et suivantes.

avec la plupart des sœurs. Il eut donc des prétextes faciles pour y aller de temps à autre, sans façons, en ami. Là, il veillait soigneusement à ne pas faire l'évêque; il semble prendre plaisir aux bagatelles dont lui parlaient ces dames; tout au plus glissait-il par-ci par-là, discrètement, quelque pieux conseil; et pourtant plusieurs des « anciennes )> le voyaient d'un mauvais œil : elles se méfiaient; même M^^ l'Abbesse lui lançait parfois un mot aigre-doux, qu'il paraissait ne pas entendre. Les plus jeunes, au contraire, se réjouissaient de ses visites : Monseigneur était si « honnête homme », si indulgent, si gai ! D'ailleurs, aucune ne lui parlait des affaires de son âme. Malgré tout, il persévérait; en toute besogne, il aimait, disait-il, à aller « pedelentim », c'est-à-dire tout doucement, au jour le jour. Il priait pour ces dames, et il gardait confiance.

Or, il y avait à Sainte-Catherine une religieuse, Bernarde de Vignod, qu'on regardait comme la perle du couvent, parce qu'elle était jolie, riche, pleine d'esprit, qu'elle avait de belles bagues, un talent tout spécial pour se friser les cheveux, et que les gens de la ville la visitaient assidûment. Cette jeune personne apprit qu'une sienne cousine dans un autre couvent venait de faire scandale. Ce récit la bouleversa. Elle comprit ce jour-là qu'elle-même n'était pas tout à fait sur la bonne route; ses compagnes non plus; elle se sentit dans une maison déchue; elle eut peur. La première fois que Monseigneur revint, elle le pria de l'écouter à part.

Dès ce jour, ce fut une transformation : la belle Bernarde de Vignod, qui s'était piquée jusqu'alors d'être « la mieux mise » du couvent, enleva ses bagues, simplifia sa coiiïure, se mit à faire oraison, longuement, chaque jour, et prit tout l'aspect d'une dévote. Quel étonnement !

D'abord, on s'en moqua; mais on cessa de rire, quand on vit que d'autres sœurs, ses rivales en élégance, sem-

ET SES AMITII^S 443

blaicnl, alLiréi^s à sa siiitii v(;rs Moiisci^nKîur, cornino I(î In* par l'aiinaiil; ((u'(;ll(;s s(; coiifcîssaicMiL à lui, coiil'c'îraicuL eu secrc^L iwv.v, lui cl iniiLai(^uL v,n touL(;s choscîs la \)\(ilé do sœur Bcrnarde, ainsi que jadis ses hahiih^ineuLs.

Il se forma ainsi sous la conduile d(; l'évoque un clan de cinq jeunes religieuses, pleines d'enLliousiasme pour lui, pour la douce dévotion joyeuse dont il était l'apôtre;. Elles voulaient, disaient-elles, remettre (;n honnoin- la vieille règle de saint Bernard et, pour leur compte, i'cjhserver dès à présent. Elles vendirent leurs bijoux, leurs jolis meubles et employèrent tout cet argent à restaurer l'église. Les anciennes n'en furent pas touchées; l'idée de la clôture les épouvantait. Quand Monseigneur venait, elles voyaient en lui une sorte de conspirateur, presque un ennemi; sa politesse, son sourire les laissaient toutes rechignées. Mais comme ses cinq complices restaient prévenantes envers elles, obéissantes envers l'abbesse, il leur était difficile de se plaindre.

Durant des années, ces deux partis, celui des anciennes et celui des dévotes, demeurèrent face à face sur leurs positions, chacun se flattant qu'il absorberait l'autre. Monseigneur entre les deux, refrénait le zèle des plus jeunes, trop ardentes à son gré, prêtes à tout brusquer pour implanter, coûte que coûte, leur réforme. Il espérait qu'avec de la patience, le couvent tout entier, sans heurts, sans scission, finirait par adopter la clôture, la mise en commun des pensions et la revision des règles.

Mais lorsqu'il partit pour Pignerol, les anciennes tenaient encore bon. Quant aux jeunes, elles s'effrayaient sans doute de le voir si faible, si vieilli. Il pouvait mourir en route; que fussent devenus leurs projets? On leur ofïrait à quelques lieues d'Annecy une maisonnette. Elles lui demandèrent d'y aller dès maintenant pour suivre librement en toute sa rigueur la règle primitive. Il y consentit.

Quand il revint au mois d'août, il les trouva là, misérablement logées, mais rayonnant de ferveur. Dans la suite, ce pauvre petit couvent donna naissance à d'autres; et ces Bernardines réformées furent comme un ordre nouveau, offert par François à l'Église.

De Turin, Monseigneur était revenu lentement à grand'peine, « avec de très grief ves et aigres douleurs »; on avait cru qu'il n'arriverait pas vivant ^. Lorsque, deux mois plus tard, il reçut de Son Altesse l'ordre de se remettre en route, ses amis consternés, indignés, voulurent à toutes forces le retenir; mais il se sentait mieux et ne vit pas pour s'excuser de motif suffisant ^. — « Quel remède à cela? disait-il. Nous allons où nous sommes appelez et continuerons tant que nous pourrons; lorsque nous serons arrestez ou par maladie ou autrement, nous demeurerons là et nous en reviendrons comme et quand il plaira à Dieu. )) ^

Louis XIII, après le siège de Montpellier, remontait vers Paris par la vallée du Rhône. Charles-Emmanuel allait en Avignon à sa rencontre; et son fils, le prince-cardinal, qui était du voyage, désirait avoir dans sa suite M. de Genève.

L'entourage de l'évêque soupçonnait qu'il avait eu quelque révélation au sujet de sa fm prochaine^. En effet, « il fist son testament solemnel ensemble avec son coadjuteur le sixiesme du mois de novembre; il prépara tout ce qui luy estoit nécessaire pour ce voyage, dict adieu à tous les siens et prédit sa mort avec des paroUes expresses ^. Pierre Gritain, plébain de Thones, estant venu recevoir sa bénédiction, — « Or bien, luy repartit-il, priez Dieu pour moy : nous ne nous reverrons plus en ce

1 G. II, 234. — 2 G. II, 237. — ^ G. 446. — * Oa. 22 octobre; O. 184. - 6 G. II, 237.

i;r si'is AMITIÉS 445

nioiKh; ». Sui' «luoy, l(; Ikhi ('(;c,li;sia.sLi(|ii(; luy dicl. : « MoiiS(Mgii(Hir, (juaiid j(; coiisidorc; V()sl,r<; visaj^n^, j«; ih; d(^sesp(;i'e poiid, de vous voir (îricore. » yVlors, il luy i'(t\)\\- (jua à basse voix : « vVlhîz, Monsi(Mir h; plébaiu, vous ne sçavez pas (.oui.. » L(\s chanoines d(^ sou église; viudrenl eu corps luy dire adieu. Il les (Mubrassa lous, rnii aj)rès raulr(\ les conjura de pri(;r Dieu pour luy, <;!. hîur pi'édit qu'il alloit pour ne revenir plus. A l'un (h; ses domestiques, il tinl confideniment ces propos : — « Je ne feray pas comme les chevaux légers; je m'en iray sans Irompette, eL quand vous entendrez dire que je seray malade, scachez que je seray mort. » Enfin, il s'en alla dire adieu à ses chères filles de la Visitation, célébra la messe devant elles, leur bailla à toutes sa bénédiction. » ^

Jacqueline Goste était en larmes. — « Ma fille, j'ai bien fait d'autres voyages, et je ne vous ai point vu pleurer à l'heure de mon départ ^. — Ha ! Monseigneur, le cœur me dit que ce voyage sera le dernier, et que nous ne nous verrons plus. » Mais François sourit : — « Ma fille, mon cœur me dit que, si je ne reviens pas, nous nous reverrons plus tôt que vous ne pensez. » En effet, Jacqueline mourut quelques mois plus tard.

« Estant de retour du monastère, il fist appeler l'Huguine, fille de Bernard Paris (le boulanger de l'évêché), fille grandement adonnée à la dévotion, et luy dit : — « Adieu, ma fille : nous ne nous reverrons plus qu'en paradis » ; et elle ne tarda pas beaucoup de mourir ^.

« Le neufviesme jour de novembre estant venu, comme il descendoit de sa chambre pour monter à cheval, l'evesque son frère, qui l'attendoit sur les degrez, se jetta à ses pieds, pleurant à chaudes larmes, luy serra la cuisse fort estroitement, et ne peut rien dire que par souspirs et san-

' G. II, 238. — 2 Ac. 419. — • G. II, 94; G. II, 238.

gloLs. Par toute la maison et par toute la ville, on n'entendoit que de plaintes, que de pleurs et de gemissemens, et c'estoit un triste spectacle ^. Tous les plus apparens de la ville l'accompagnèrent jusques à Seissel : quand il fallut se séparer, ce fut alors que pour l'extrême douleur, les cœurs des uns et des autres esclattèrent. Le bon Evesque monta dans une nassclle et se mit à la mercy du Rhosne en une bize très-violente, estant presque tout gelé par l'extrême rigueur du froid. » Quelqu'un de sa suite lui parlait de ses ouailles et de leur douleur. — « Ne parlons pas de cela, dit-il, parlons du beau pays où nous nous -acheminons. » ^

Il mit pied à terre à Belley pour visiter un couvent de son ordre, fondé depuis trois mois ^. Sœur Simplicienne était là, qui, en le voyant, se mit à pleurer; il lui demanda pourquoi. — « Monseigneur, c'est que vous mourrez cette année. » * Il la regarda « avec une allégresse toute suave ». — « Mais, reprit-elle, je vous prie de demander à Notre- Seigneur et à la Sainte Vierge que cela ne soit pas. — 0 ma fille, ne me priez pas de cela, car je ne le feray pas. — Et moy, j'en prieray tant Notre-Seigneur, qu'il différera de quelques années pour le bien de toute l'Eglise. — Gardez-vous bien, ma chère fdle Simplicienne, de faire cette demande; mais, je vous en prie : hélas ! ma chère fille, ne serez vous pas bien aise que je m'en aille reposer? Je suis déjà si pesant et si abattu que mes jambes ont peines à me porter. Au reste, ne vous affligez point de ma mort : après tout, vous sçavez, ma chère fdle, qu'il ne faut point mettre ses espérances aux hommes, qui sont tous mortels, mais au Dieu vivant, et que ce n'est pas celuy qui arrouse qui fait naître les plantes, mais Dieu seul. ))

1 G. II, 239. — 2 Oa., 10 novembre. — » Db. II, ô05. — * Ac.

ET SES AMrrii^:s 447

De Bclloy, Monseigneur s(; renihMr^pia jtoin- F^yon où M"^o de Chantai ratlendait.

Depuis trois ;uis, ils ne s'rLii(Mil, pas vus. A Paris, (;1I(^ avait mai'ir l^'raïK'ou à M. do Toulongeon, « un (1(îs [)Ius sages cavaliers de iMance », (jui enuncna sa femme dans leurs terres d(^ 15()urgogn(^ ^. Pour r(;gagner Aîmecy, M"^^ de Chantai attendait seulement la volonté de Monseigneur; et sans doute il donna en cette longue séparation un des plus grands témoignages de son détachement de soi.

En 1620, l'Ordre s'était accru de trois nouveaux couvents : Mont ferrât, Nevers et Orléans; en 1621, de celui de Valence ^. Alors, Monseigneur jugea bon qu'elle les visitât. Elle quitta Paris au début de 1622 et s'arrêta à Dijon où une onzième fondation l'attendait. Son arrivée y fut un triomphe ^ : les boutiques étaient fermées comme le dimanche, et dans les rues il y avait tant de foule, de telles acclamations qu'on « n'entendait ni on ne sentait rouler le carrosse et sembloit que ces bonnes gens le portassent à bras. »

Ce fut dans ce dernier couvent qu'elle reçut de Monseigneur l'ordre de se rendre à Lyon pour la fm d'octobre, où elle devait le rencontrer *. Mais il craignit d'être en retard au rendez-vous de Son Altesse, n'osa s'arrêter, ne dit à son amie que quelques mots, la pria d'aller à Saint- Etienne visiter encore un nouveau couvent^et de revenir lui parler à Lyon au début de décembre ^. Puis il alla en hâte à l'embarcadère. Là, le patron du bateau refusa de l'admettre, faute d'un passe-port; et il dut rester une heure debout sur le quai, par un vent glacial, tandis^ qu'on cherchait ce papier ^. Les deux prêtres et les deux

1 A. X, 33. — 2 Db. II, 91, 605. — ^ ^b. 207. — * Db. II, 106. — » Ab. 210. — « G. II, 239.

valets qui composaient sa suite s'indignaient contre cet homme. — « Laissez-le faire, disait l'évêque; il sait son métier de batelier, et nous ne savons pas celui de voyageur »; et, quand le passe-port arriva, il alla s'asseoir près de lui — « car, dit-il, je veux faire amitié à ce bonhomme et lui parler un peu de Notre-Seigneur ». ^

Le 16 octobre, le navire atteignit Avignon où l'on reçut M. de Genève « non jà comme un homme mortel, mais comme un sainct descendu du ciel. « ^ Dans les rues, on se pressait sur ses pas, on baisait le bas de son manteau, on implorait sa bénédiction, on l'acclamait, on l'appelait : « ce saint évêque, ce grand François de Sales ». Tout cela le peinait beaucoup; les larmes parfois lui montaient aux yeux. Un jour, pour fuir la foule, il entra dans une boutique; et il soupirait : — « Hélas ! Si je croyais mon courage, je ferais des actions ridicules pour détromper ce peuple, mais il faut vivre dans la sincérité chrétienne, ne faire ni le fou ni le sage. » ^

Le 17 eut lieu l'entrée solennelle de Louis XIII et d'Anne d'Autriche; le cortège suivit la rue où logeait François qui ne se leva même pas pour aller à la fenêtre; et comme ses gens s'en étonnaient, il se mit à rire : — « Je vous laisse la place, dit-il, à vous autres, qui êtes encore de ce monde. » *

Durant les huit jours que les cours de Savoie et de France passèrent en Avignon, il se montra aux fêtes le moins qu'il put, donnant la plupart de son temps aux églises et aux monastères; tandis que le roi et le duc débattaient un traité d'alliance ^.

Le 25, les souverains avec leurs suites s'embarquèrent ensemble pour remonter le Rhône jusqu'à Lyon; ils devaient y rencontrer le prince de Piémont^ M°^^ Ghris-

^ Oa. 13 novembre. — ^ g. II, 240. — ^ oa. 16 novembre. — * Oa. 17 novembre. — ^ y. II, 302.

i:i si:s AMtTiKs 4A\)

tiiic cl l;i iTiiir-iiirrr. Leur noilillc'* rhiil si iiombrcnse ([u'à Harbièi'cs où l'on (il halle, r«''V(M|ii(' I l'oiiva Ions l(;s lits irlcmis, (ît, sans rien vonloir l'cclanin-, il coucha sur (h; la paille, dans nn ^n'cnicr '. A ValiMicc, on lui donna une bonne chand)i'c; tuais sachant, qu'unes darne eu avait cu\ ic. aussitôt il s'installa dans celle de Georges Rolland; et, comme Holland cl ail soulTrant, il lui abandonna le lit cl coucha tout v(M u siu* nn matelas jeté k terre 2.

A Lyon (qu'on attei«:nit le 29), plusieurs grands personnages voulaient loger M. de Genève; « mais il les remercia tous et pour l'amour qu'il portoit à la sainct(î pauvreté, choisit la cahûette, plus tost que maison, du jardinier de la Visitation, sous prétexte qu'il seroit plus libre pour recevoir ceux qui le viendroyent visiter, et seroit plustost prest pour le service spirituel de ses fdles. Geste maisonnette estoit entièrement exposée à tous vents et subjecte à la fumée; il recevoit beaucoup d'incommodité, quelque bonne mine qu'il sçeust tenir; mais il respondait doucement que jamais il n'estoit mieux que quand il n'estoit guières bien. » ^

Dans cette cahûette, il passa un mois; car le duc et le roi avaient à résoudre bien des soucis communs. L'Autriche les emplissait d'inquiétude : en s'emparant de la Valteline, elle avait réuni ses États d'Italie et ceux d'Allemagne; il s'agissait de liguer contre elle la France, la Savoie, Venise et les cantons suisses; on n'arrivait pas à s'entendre*. M"^^ Christine en profitait pour jouir longuement de son frère; et Marie de Médicis, qui avait près d'elle Richelieu, exultait : il venait d'être nommé, grâce à elle, cardinal.

Après sa rencontre avec François de Sales, en 1619, M. de Luçon s'était d'abord tenu, fidèle à sa promesse,

1 G. II, 241; Oa. 26 novembre. — ^ Oa. 28 novembre. — ^ q u 242. — * Ad. II, 220.

bien retire, bien humble, en son petit diocèse; mais en 1621, son rival Luynes étant mort, la reine-mère avait repris espoir, bien que Louis XIII témoignât au jeune évêque une sorte d'aversion. Mgr de Paris mourut peu après, qui laissait vacant un titre de cardinal; éconduire encore M. de Luçon, c'était offenser la reine; Louis XIII n'osa. Richelieu venait donc à Lyon recevoir de la main du roi la barette rouge. Après cette cérémonie qui eut lieu à l'archevêché, le nouveau cardinal offrit à la reinemère un festin magnifique ^. Il se voyait au seuil de la toute-puissance; il se connaissait; il sentait qu'à la Cour nul ne balançait son génie politique; ce titre de cardinal l'implantait bien en vue : dès lors, peu importait la sécheresse du roi, qui semblait comme effrayé, intimidé par son regard; tôt ou tard, forcément, on aurait recours à lui. — « Il n'y avait, disait-il depuis, qu'à laisser faire le temps. »

En cette seconde rencontre de M. de Luçon et de M. de Genève, on ne sait quels furent leurs rapports. Sans doute, pour ce soleil levant, la douce auréole de François de Sales n'offrait plus le même éclat.

Tout le temps que François fut à Lyon, « si grand nombre de princes et de princesses, de grands seigneurs et de grandes dames avaient recours à lui comme à un oracle, que du matin au soir toutes ses heures étaient prises ^, S'il trouvait un moment libre, il allait voir ses filles de la Visitation. Un jour que, dans le parloir, il causait avec la supérieure, celle-ci, séparée de lui par la grille, l'avertit que dans son dos la porte était ouverte et pouvait lui donner froid ^. Il y alla; puis sans y toucher, il revint s'asseoir. — « Ma fille, dit-il, il y a là tout plein de petits

1 Qc. IL — 2 Ab. 210. — 3 Oa. XII, 115.

IVV s lis AMlTIlvS 451

€iifauLs (jui inc roj^ardiMil. d'un si hou coui'a^ii «ju*. j<! n'ai pas I(^ ('(riii" (le Icm* I'cimikm" la poi'lc au nez. »

l)(;ux siMuaiiu.\s aprùs Mcmscii^^iHMir, M'"'- de ("Jianlal revint à Lyon.

IJopuis dos mois, clh* as[)irail ardonirucid. à l(; rcîvoir. Au printemps 16:21, elle lui avait écrit : — « ... (Certes, je suis gaie, et rien ue me fâche, ^race à Dieu, oav y) veux biiiii tout ce qui lui plaît, ne sentant aucun désir (;n la pointe de l'esprit, que celui de l'accomplissement de la très sainte volonté divine en toute chose ^... Cette unité n'empêche pas que tout le reste de l'âme ressente quelque fois une inclination et penchement du côté du retour vers vous; et ne sens ni inclination ni affection qu'à cela; et toutefois je ne m'y amuse nullement ni en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu; mais quand, par manière d'élire, l'incomparable bonheur de me révoir à vos pieds et de recevoir votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, incontinent je m'attendris et les larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles, quand Dieu me fera cette miséricorde. Mais je me divertis tout promptement, et il m'est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement à Dieu et à vous la disposition de tout ce qui me regarde. «

Plus tard, elle était revenue sur ce point : — « ... Il me semble que si nous mourions l'un ou l'autre sans que je me confesse encore une fois à vous, je serois au hasard de beaucoup de scrupules et inquiétudes; mais j'ai déjà dit à Notre-Seigneur tout tranquillement que, pour obéir à sa sainte volonté, je ne voulais avoir égard à chose quelconque qui me regarde, et me confie à sa miséricorde qu'il me fera la grâce de faire encore une bonne revue devant vous. Ce n'est pas que j'aie rien d'importance

1 Bb. l\, 551.

depuis que vous êtes absent d'ici, et ne sais si ce n'est point une tentation... ». ^

Quand Monseigneur apprit que M"^^ de Chantai était là, il se rendit libre pour quelques heures, et entra au couvent. Mais sa conduite envers cette femme bouleversée d'affection et de joie, et qu'il voyait en ce monde pour la dernière fois, fut ce jour-là singulière 2. Avant d'en juger, il faut se rappeler que depuis dix-huit ans l'amitié qu'il avait pour elle surpassait en lui toute autre affection; et il faut revoir dans ses lettres quelques-uns des innombrables passages où cette pure « dilection » s'étalait naïvement :

— « ... Croyés moy, mon ame ne m'est point, ce me semble, plus chère que la vostre. Je ne fay qu'un mesme désir, que mesmes prières pour toutes deux, sans division, ni séparation. Je suis vostre : Jésus le veut, et je le. suis... » ^

— « ... Je viens tout maintenant de dire la messe pour vous. Je puis tousjours dire : pour vous ma fdle, car vous y avés part en un certain rang si spécial et particulier qu'il me semble presque que ce n'est que pour vous... )) *

— « ... Mon âme est collée à la vostre et je vous chéris comme mon âme. » ^

— « ... J'ayme sans mesure, sans fin, hors de toute comparayson et au-dessus de tout ce qui peut s'en dire ma très chère âme, que vous avés. . . » ^

— « ... Ma pauvre très chère mère, ma vie (je vous asseure que je pensois escri're ma mie, mais il ne va pas mal ainsv) . . . » '

1 Bb. IV, 569. — 2 Ab. 210. — ^ A. XIIÎ. 305. — « A. XIII, 300. — 5 A. XV, 151. — « A. XVI, 337. — ' A. XIII, 84.

' « ... La grandeur de mon cœur en votre endroit demeure au-dessus de toute comparaison... Seigneur Dieu, quelle consolation à s'entr'aymer en cette pleyne mer de charité, puisque ces ruisseaux en rendent tant ! »

ET SMS AMiViKS 453

— « ... J(^ lis l.onjoins (vos hîLLic^; uvim; laiiL d'avidil.ô la })i'(Mni(>i'(^ fois (jii'i! no m'en doincniM^ ((u'uiio géiirrahî consolation, sans scavoir presque ce; (ju(î j'ai Jeu... » ^

l^]l clans les lel.l,r(^s qu'il vec(;vail d'e.lhî, ralieeLion rayonnait non moins ouverLement, eL sans fju'il y vil rien à re|)i(Mi(li(\ eai* ini jour il lui répondit : — « ... Voyés vous, ma très chère mère, quand je vais voir nos filles, il leur vi(M)t de petites envies de sçavoir de vos nouvelles par nioy, et si je leur pouvois monstrer de vos lettres, cela les contenteroit grandement 2. C'est pourquoy je vous demande des feuilles que je leur puisse monstrer. Or, quant à ma nièce de Bréchard, elle scait bien que je suis vous-mesme, car elle a veu des billetz qui contiennent cette vérité-là; mays pourtant, je ne luy ay pas voulu monstrer ces trois dernières lettres... »

Tel avait été durant dix-huit ans le langage de leur amitié.

Ce jour-là, 12 décembre 1622, qui fut leur dernière entrevue, quand M"^^ de Chantai parut devant lui, elle tenait une petite liste pour se bien rappeler ce qu'elle voulait dire, car « elle avait une envie incroyable de revoir toute son âme entre les mains de son conducteur. »

Il lui dit : — (( Ma mère, nous aurons quelques heures libres. Qui commencera de nous deux à dire ce qu'il a à dire? — Moi, s'il vous plaît, mon Père, mon cœur a grand besoin d'être revu de vous. » ^

Elle dit ces mots un peu vivement, comme quiconque voit enfin son plus ardent désir réalisé. Alors « ce bienheureux qui était sur la fm de son entière consommation, ne voulant ni ne désirant plus rien, voyant un peu d'empressement, quoique spirituel, en celle qu'il voulait toute parfaite, lui dit suavement, mais avec grande gravité : — « Eh quoi ! ma mère, avez-vous encore des désirs

A. XVIII, 47. — 2 A. XIII, 365. — 3 Ab., p. 211 et suivantes.

empressés et du choix? Je vous croyais trouver angélique. » '

Il savait que cette âme dirigée deux ans par M. Vincent atteignait les sommets de la sainteté, qu'en matière spirituelle, il n'avait rien à lui apprendre, qu'une déception lui serait plus profitable qu'une confession; et puis le temps pressait, et dans l'intérêt de la Visitation, il y avait en cette rencontre, tant à dire !

— « Ma mère, reprit-il, nous parlerons de nous-même à Annecy. Maintenant, achevons les affaires de notre congrégation. »

En écoutant le fondateur exposer ses plans, la vénération qu'elle éprouvait pour lui se faisait si ardente qu'elle osa lui dire : — « Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et j'espère y travailler moimême. )) Il répondit simplement : — « Dieu pourrait bien faire ce miracle; mais les personnes qui doivent traiter ma canonisation ne sont pas encore nées. » Ce furent à peu près leurs dernières paroles ^.

Elle eût voulu rester quelques jours à Lyon, pour y jouir de son voisinage; mais sans doute il vit en cela une satisfaction humaine, superflue; il lui dit que les monastères de Belley et de Valence qu'elle ne connaissait pas encore, attendaient sa visite, et qu'une fondation nouvelle se préparait à Ghambéry, que le devoir l'y appelait. Dès le matin suivant, elle partit.

« Etant en chemin, il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce que ce bienheureux père ne lui avait pas voulu permettre de parler de son intérieur; mais sans vouloir réfléchir sur elle-même, ni gloser sur ce qu'avait fait son supérieur, elle fit un acte d'abandonnement d'elle-même à la divine volonté, et prenant son livre de psaumes, elle se mit à chanter dans la litière. » ^

Db. II, 113. — - Ab. 212.

ivi si; s A M nu': s 455

Los deux S('m;iiii(\s (|m' iMjiiirois v«'H'iil ciicoïc, iixn j'i Lyon par la noIoiiU'; de sc^s princes, se passèr(;iiL loulentières eu eoiiCessiofis, en alIocîuLioiis, (Milreliens spirituels, visites reçuies et rendues. Il avait rèvr d(î finir ermite; il allait s'éteindre an milieu de la (loui-, épuisé, miné par les obligations uioiulaines.

On connaît (Mi pai-tic r4rinj)l()i du temps de ses l,rois derniers jours :

« La veille de Noël, il récent um^ commission de la Reyne-mère, pour planter la croix des Pères Hecollets, en laquelle action il souiïrit beaucoup du serein et du froid ^. A la minuict, il célébra devant ses chères filles de la Visitation et leur fit une exhortation toute pleine de tendretés. A l'aube, il alla ouyr en confession les princes de Piedmont, célébra devant eux, et n'estant pas asseuré si les occupations de la Cour luy permettroient de pouvoir célébrer la troisième messe devant ses religieuses, il pria le sieur Pernet de se tenir prest pour cet efïect. Huict heures estant donc escoulées, le sieur Pernet, ne croyant pas qu'il vinst, se revestit d'habits sacerdotaux quand le voilà arriver; il ne voulut jamais permettre qu'il se deshabillast, mais se mit à genoux, et avec une patience nompareille entendit ses trois messes perpétuellement attentif à prier Dieu, et après dit la sienne troisiesme, lorsqu'onze heures estoient des-ja passées.

« Après disner, il bailla l'habit de la Visitation à deux fdles, prescha tres-sainctement. Sur le tard, il s'en alla au palais de la Reyne-mère pour luy dire adieu, parce qu'elle s'en alloit le lendemain, et y demeura avec de trèsgrandes incommodités jusques bien avant dans la nuict.

« Le lendemain, jour de sainct Estienne, ayant célébré la messe, il prit son disner en la maison de Nicolas Mesnard, vicaire général, homme tres-docte et tres-devot;

' G. Il, p. 245 à 258.

après quoy, il vacqua à plusieurs et diverses affaires. Depuis les cinq heures du soir, il s'entretint familièrement de beaucoup de choses spirituelles avec les religieuses de la Visitation. Il estoit des-jà fort tard quand ses gens le vindrent quérir et comme il vist les flambeaux allumez, il dict à ses serviteurs : — « Je passerois bien icy toute la nuict sans y penser. Il s'en faut aller; voicy l'obéissance qui m'appelle : adieu, mes chères filles. » Et comme elles insistassent de leur dire ce qu'il vouloit qui leur demeurast plus engravé dans l'esprit, il respondit : — « Je vous ay des-ja tout dict en ces deux parolles, de ne rien désirer ny rien refuser. Je ne sçay que vous dire autre chose. Voyez-vous le petit Jésus en crèche? Il reçoit toutes les injures du temps, le froid, en tout ce que son Père permet luy arriver; il ne refuse points les petits soulagemens que sa mère lui donne. Et ainsi nous ne devons rien désirer ni refuser, mais souffrir tout ce que Dieu nous envoyera, le froid et autre chose. »

« Le lendemain, jour de sainct Jean, en se lavant les mains et la face avec de l'eau chaude, il dict à ses serviteurs : — ^ « Je sens que ma veue se diminue fort : cela signifie qu'il s'en faut aller. » Il se confessa, et célébra la messe qu'il estoit presque midy. Gomme il sort de l'église, voilà qu'il rencontre Roger de Bellegarde, duc, gouverneur de Bourgogne, avec lequel il demeura longtemps descouvert, en un temps fort froid et parmy de tresespais brouillas; et encore après luy, vint le seigneur d'Halincourt, gouverneur de Lyon. De là, il fust voir le duc de Nemours, auprès duquel il fist un bon ofïice aux officiers que ce prince a en son duché : car sur le tesmoignage qu'il rendit de leur probité, il les confirma en leurs charges, encore qu'auparavant il fust resoulu de les déposer tous. Au sortir de là, il fust treuver le prince de Piedmont, où il demeura long temps la teste nuë.

« Estant de retour en sa logette, il ne se treuvoit pas

IVV SI'IS AMITIKS 457

«^uièiM's hicii. cl csloil i»;i';iii<l('iiiciil Lis. \iissil,osl. sou vall(^l (le ('haiiiln'i^ (lorriuiiii Pilliod l'itil «îrioj^n'ji : — « Mons(Mf;ii(Mii', N'oiis plaisl.-il (le piM'iidi'i^ la l)()tl,(», à lin ((u'après cela vous soyez plus lihi-i^? » (Cuir il <l(;vail. ce jour-là r(;parlii" poui' AinHH'y.) Il luy respciridit : " Or sus, |)r(;nons la hoUcî, puisque vous le voulez, mais nous n'irons pas guières loing. » Il disna forh légôrern(;nt, et puis demeura longtemps pensif et accoudé sur la table; après (juoy, reprenant un peu ses esprits, il se mit à escrirc; dcnix lettres. Il en avoit commencé une troisième qu'il laissa imparfaicte, car alors vindrent les uns sur les autres plusieurs religieux de divers ordres pour recevoir sa bénédiction; et parce qu'il ne les accompagnoit pas quand ils se retiroyent, selon qu'il avoit de coustume, mais demeuroit assis, ses serviteurs cogneurent qu'il se treuvoit mal. C'est pourquoy le sieur George Rolland s'approcha tout bellement et luy dict : — « Monseigneur, il se faict des-ja tard : il me semble qu'il faudroit attendre à demain pour s'en aller. )> A quoy il repartit : — « Vous pensez peut-estre que je sois malade? » Toutesfois il se leva. Il luy prist une défaillance, à laquelle tous les serviteurs qui estoyent en la chambre accoururent vistement. G'estoyent deux heures après midy : on le débotta, et après l'avoir faict quelque temps pourmener, on le mit au lict. A peine demy-heure estoit escoulée que le voilà saisi d'une lourde apoplexie, sans qu'il peust se mouvoir; mais toutesfois on pouvoit bien le resveiller par intervalles. Le sieur Rolland, à demy-mort de cet estrange accident, ne sçavoit de quel costé se tourner. En fm il courut à la maison professe des Jésuites, et appella le Père recteur.

« Cestuy fist eschauffer quelques linges pour luy frotter le cerveau, en attendant le médecin, lequel ne vint que quelques heures après. Le Père en se retirant envoya le Père Sauvian; et celuy-là luy dit : — « Monseigneur,

respondés-nous : si Dieu avoit destiné cette heure pour celle de vostre mort, ne vous conformeriez-vous pas à sa volonté, ne la prendriez-vous pas patiemment? w II respondit : — « C'est une bonne chose d'avoir son attente au Seigneur. Autant m'est ceste heure qu'une autre. Dieu est le Seigneur : qu'il dispose de moy comme il voudra; je prendray le tout patiemment. » Incontinent, il fist la profession de foy, pria le Père de l'ouyr, et adjousta : — « Combien qu'il y auroit cent, voire mille religions au monde, je n'en estime point de bonne que celle de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je veux mourir. )>

« Despuis les quatre heures, le bruit de sa maladie s'estoit espanché par toute la ville de Lyon, et n'y avoit personne qui ne pleurast la perte d'un si grand prélat. Le vicaire général fit exposer le très-grand sainct Sacrement et instituer des prières par toutes les églises, à fin qu'il pleust à sa divine Majesté de luy rendre la santé. Sur la minuict, il donna beaucoup de marques de sa fm : c'est pourquoy on courut au prestre de l'église paroissiale, à fm qu'il luy apportast le sainct huile. Ce fust à une heure après la minuict, dans la feste des saincts Innocents que le vicaire du sieur curé lui conféra le sacrement de l'Extrême-Onction, pendant les cérémonies duquel le sainct Evesque respondoit à toutes les parolles. Le matin venu, voyant le frère Armand grandement empressé pour luy rendre du service, il l'interrogea : — « Mon frère, vous prenez beaucoup de peine pour moy : qu'est-ce qu'en fin je pourray faire pour vous? » Le frère respondit : — « Monseigneur, priés pour moy et ayez souvenance de moy quand vous serés arrivé au royaume de Dieu )>; à quoy il sembla s'accorder par un clin d'œil qu'il fit.

« Les médecins consultoient sa maladie et en jugeoient tres-mal. Barthélémy Floccard en porta la nouvelle au

i:r si:s amitiks 4r)0

(lue (1<; Ncniours, v\. va' jMiiic-c («jiioy (ju'alicLé <*L [^raiidc;inenL LouniKuil.é de la gouU-c^) commanda ([ii(; {oui, aussi Losi ou liul, prcsl, son carrosse, cL ne (l(Mlai^na {)oiid> do niont(;r en ccslc paiivic Io^nîl,l,c, (;l, Ul, plus; car, après avoir salué le sainct PrclaL, il sc^ prosterna devant son lict î\ deux g(iU()ux, pl(Mjra très-amèremeid., et luy demanda sa bénédicliou, huiucdle 1(^ Prélat luy bailla, quoy qu'il eust des-jà le bras bien al'faibly. Le duc s'estant retiré, un de ses serviteurs pleuroit appuyé contre les colomnes du lict; mais le malade luy dict : — « Ne pleurez pas, mon enfant : ne faut-il pas que la volonté de Dieu soit accomplie? » Le sieur Rolland s'exterminoit à force de larmes et de sanglots.

« Sur les cinq heures du soir, les médecins jugèrent et resoulurent de se servir des remèdes extrêmes : c'est pourquoy, ayant des-jà appliqué un emplastre de cantharides à la teste ils luy enfoncèrent par deux fois le bouton de fer ardant sur la nuque; ce qu'il endura très patiemment, jettant toutesfois à force larmes, et en eslevant tant soit peu les espaules, ne proféra autre chose que les sacrez noms de Jésus et Marie. Et certes par de tels remèdes, et dans une telle chaircuterie de chyrurgiens, la mort luy estoit bien infaillible. Mais on luy fist bien davantage : car à fin de luy mettre pour la troisième fois le fer ardant sur le crâne, on luy arracha l'emplastre, qui luy enleva la première peau et l'escorcha tout depuis la nuque jusques au front; et ainsi luy enfonça-on le fer si avant dans la tête qu'une grosse fumée en sortit, et que le crâne se treuva bruslé.

« Après cela vint une des tourières de la Visitation laquelle pensant de luy apporter quelque consolation, luy dict que l'évesque de Calcédoine, son frère, estoit arrivé; mais il respondit : — « Ma sœur, il ne faut jamais mentir. » Un religieux luy demanda s'il vouloit laisser ses filles de la Visitation orphelines. Il respondit : « Celuy qui a com-

mencé la besogne la parfera, la parfera, la parfera. » Un Père Feuillens l'interrogea s'il n'avait point peur des efforts du diable; à quoy il respondit : — « J'ay ma confiance en Dieu. » Et comme un autre luy remonstra qu'entre les douze apostres, il s'en estoit bien treuvé un qui avoit manqué par la tentation du diable, il respondit : « Celuy qui a commencé achèvera, achèvera »; et par plusieurs fois redit jusques à perte d'haleine : « achèvera, achèvera »; et enfin, ayant adjousté « Jésus », il ne parla plus, mais à toutes les parolles que le Père provincial des Feuillens luy proféroit, il levoit les yeux au ciel. Enfin, comme il estoit aux abbois le mesme Père? ayant prié tous les assistants de se mettre à genoux, récita les litanies que l'Eglise ordonne en telle occasion; et comme il fust venu à l'invocation des saincts Innocens (parce que c'estoit le jour de leur feste) ayant dict par trois fois : Omnes sandi Innocentes, orale pro eo, à la troisiesme le sainct Evesque rendit doucement et tranquillement sa tres-innocente âme à Dieu, à huict heures du soir, le vingt-huictiesme jour du mois de décembre. »

A cette même heure, Jacqueline Goste seule dans sa cellule au couvent d'Annecy, vit une lueur extraordinaire : elle crut que la maison brûlait; mais elle entendit ces mots : « Nous emmenons l'âme de ton père »; et la clarté s'évanouit ^.

En même temps, à Grenoble, M°^^ de Chantai priait pour Monseigneur. « Elle ouït une voix très distincte qui lui dit : « Il n'est plus. » — « Non, dit-elle, mon Dieu, il n'est plus, lui, mais vous êtes et vivez en lui », prenant cette parole pour la perfection où elle croyait ce saint homme être arrivé ^. Faisant quelque réflexion, il lui vint en la pensée que possible c'était un avertissement de

1 Ac. 420. — - Ab. 212.

ivv sr.s AMirn'îis 4r»I

ni()i"l., iiuns ('omiMc nous ne xoiiloiis [);is nous pcfsundcr les cliosc-s (|U(' nous iMuiouloiis ixîaucoup, vMc im voulut aiicuiuMiKMil adinotlro ceUo pciiscMi cl partil, joyeuse; do Grenoble », doiiL le monastère lui donnait toute satisfao tion.

KWv aii'iva le l janvier à e(^liii de B(;lley, où l'on savait déjà la inoit de Mons(;i<^n(;ur; aueun(; des suiurs n'osa la lui apprendre, et elles cachèrent avec tant de soin leur tristesse que pendant deux jours elle ne se douta de rien ^ Le jour des rois, elle mordra quelque étonnement qu'on n'eût point de nouvelles de lui. Alors, M. Michel Favre qui kl suivait en ce voyage, lui dit qu'il était malade à Lyon; elle s'écria qu'elle allait le rejoindre. — « Ma Mère, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine de voir cette lettre. »

« Le cœur, dit-elle depuis, me battait extrêmement; je me retirais tout en Dieu et en sa volonté 2. En ce peu d'espace que je me tins retirée, j'eus l'intelligence de la parole qui m'avait été dite : « Il n'est plus », vérité dont je fus toute éclaircie en lisant cette bénite lettre. Je me jetai à genoux embrassant au mieux qu'il me fut possible la très sainte volonté de Dieu, et en icelle mon incomparable affliction. »

Tout le reste du jour et toute la nuit, jusqu'au matin suivant à l'heure de la communion, ses larmes coulèrent en abondance, et sans répit, mais « avec une grande paix et tranquillité dans cette volonté divine ». Pendant la récréation, elle voulut rejoindre les sœurs, bien que dans ce flux de larmes il lui fut impossible de prononcer un mot. Puis elle se coucha. Alors, sœur Simplicienne entra, qui se mit à genoux près du lit et passa la nuit à pleurer avec elle ^.

1 Ab 213. —2 Ab. 214. —^ Bb. IL 216.

A Lyon, le 29 décembre, la ville entière avait défilé dans la pauvre maison où le saint venait de mourir; « et c'estoit une merveille avec quelle vénération tous luy alloyent baiser les pieds, de sorte qu'à peine les chirurgiens peurent estre libres pour ouvrir le corps ^. Il ne se perdit pas la moindre goutte du sang qui fust espanché : car plusieurs personnes estoyent entrées par force qui le receurent dans des linges. Le cœur fust baillé au monastère de la Visitation dans un estuy d'argent 2. Il ne resta pas la moindre chose de ses habits, ny mesme des linges desquels il s'estoit servy qui ne fust distribuée à la nompareille avidité du peuple. On embausma légèrement le corps et le revestit d'habits pontificaux blancs ^. Le lendemain il fut solemnellement et à face descouverte porté à l'église de la Visitation où luy furent rendus les devoirs funèbres. L'autre matin, le sieur Rolland le mit dans une bière pour le faire porter en Savoye, quand Jaques Olier, intendant de la justice, sollicité par les Lyonnois, qui estoient marrys de se voir priver d'un si précieux gage, commanda de par le Roy d'arrester ce corps, jusques à ce qu'il constast de la dernière volonté du défunct. » ^

Quand le courrier qui annonçait la mort, atteignit Annecy, « un lourd et pesant estonnement saisit tous les habitants, de sorte qu'il se fit par toute la ville un profond silence, et les uns et les autres se rencontrants levoient tant seulement les espaules sans dire mot. En fm, la douleur sortant de leurs entrailles, on n'entendoit autre que de pleurs, que de soupirs, que de lamentations; et ce qui acheva d'accabler de tristesse tous ces bons citoyens, ce fut l'arrivée du sieur Rolland qui apporta

1 G. II, 258; Ab. 216. — ^ G. II, 259. — ^ G. 11,260. — * G. II,

i:'i' s lis AMiTii'is 4G:>

les emposcheiiKîiils (|ih' les Lyonnois f.*nsoy(;iil, dr. I;iiss(îr sortir le coips. »> '

« Le oiiziesiuc jour du mois (l(; janvier, le LestaineiiL fut ouvert. )) MoiiseigiKUir priait qu'on l'cmtcîrrât dans l'église de la Visitation d'yVnnecy; et s'il ik; mourrait pas en cette ville, il laissait le choix de sa sépulture aux personnes de sa suite ^.

Georges Rolland et Janus de Sales, le plus jeune frère du saint, portèrent ce testament aux Lyonnais « lesquels ne laschèrent qu'à regret le sainct depost, que les députez enlevèrent tout à la mesme heure, sans s'arrester h faire des cérémonies, de crainte qu'il n'arrivast quelqu'autre empeschement de la part du peuple. » ^ Le cercueil fut placé sur un brancard entre deux chevaux; la nuit, on le déposait dans quelque église de village; le jour, « tout le chemin d'un costé et d'autre estoit bordé d'un peuple innombrable, et n'y avoit personne qui ne taschast de toucher ou le brancard ou le drap qui couvroit le corps; et de toutes les églises voisines on voyait venir les curez revestus de surpelis, en procession avec la croix )> *.

Au bout de quatre jours, on arriva en vue d'Annecy. « En un instant, toute la ville fust déserte, pour luy accourir au devant. » ^

« G'estoit un jour de dimanche et trois heures après midy, quand la pompe apparut au pont des Arnons, sous un si grand tintamarre de cloches par toutes les églises qu'à peine s'entendoit on les une les autre; les reliques furent receuës par Jean-François de Sales, et reposées dans l'église du Sainct-Sépulchre; et il s'y fit un si grand concours de peuple que jamais on n'avoit veu semblable chose à Anicy, et plusieurs malades et infirmes recouvrèrent miraculeusement la santé ^.

' G. II, 263. — 2 Id. 264. — ^ Id. 269. — * Id. 271. — ^ K. 420. « G. II, 472.

« Le mardy, la cathédrale fut au long et au large, en haut et en bas, toute tapissée de noir, excepté le chœur où tout estoit blanc ^. La chaire estoit toute environnée d'un crespe noir, et au dedans contre le milieu estoit une teste de mort, et sur icelle une lampe allumée, qui jettoit ses rayons à travers du crespe. Le lict funèbre fut dressé au milieu du chœur, rehaussé sur une platte-forme, le tout tapissé de noir.

« A huict heures de matin, la levation du corps fut faicte par l'Evesque, avec la mittre en teste 2. Six religieux Barnabites portoyent le sacré fardeau sur leurs espaules. Quatre chanoines revestus de chappes et de mittres, tenoyent les quatre coings d'un grand drap d'armesin blanc qui couvroit toute la châsse. Les quatre syndiques soustenoyent le daiz haut eslevé, qui estoit pareillement d'armesin blanc. Le reverendissime successeur marchoit seul et estoit suivy de ses frères, parens et alliez, du magistrat, et en fin de toute la ville, excepté ceux qui des fenestres arrousoyent les rues inférieures de leurs larmes. Comme l'on fust arrivé à l'église, et que le cercueil fut mis dans son lict d'honneur, la majesté estoit bien si grande que personne n'avoit de la répugnance à croire qu'un corps sainct reposast en ce lieu. »

Le soir à cinq heures, on le transporta à la Visitation, dans le chœur de l'église, près de la grille des religieuses, où M"^^ de Chantai l'attendait 3.

Dès la mort de François de Sales, dans les palais comme dans les chaumières, en Savoie, en France, en Italie, son nom fut invoqué parmi les plus illustres des saints canonisés. Des guérisons miraculeuses, innombrables, lui étaient attribuées ^.

En 1626, le Saint-Siège nomma une commission d'évê-

' G. II, 273. — 2 G. II, 274. — ^ ^b. 218. — « Qa.

i:'i sF.s AMirii'is 165

qucs, clKU'^^éc^ (l(! [)rr])nr<'i' sa braLilical-ion; mais la pesl,(î survint, c(iii durant Uuis ans arnîta les oii({U(Ut5.s. Dès q\ni ce fut possible, les commissaires de nouveau se r6unin;nl, et ils coniinencèrent, selon l'usage, par oiiviii- le tombeau. C'était en août 1632 K

On n'admit dans l'église que quelques notables; en face d'eux, derrière la grille de clôture, se tenaient les religieuses autour de M"^*-' de Chantai. Le tombeau (deux colonnes encadrant la statue du saint) était encombré d^ex-volo : cœurs d'or ou d'argent, tableaux et statuettes, oli'erts par les miraculés; et les pèlerins à force d'entailler le socle pour se faire des reliques, l'avaient fort endommagé ^.

La dalle soulevée, le cercueil ouvert, on vit Monseigneur tel que de son vivant; seulement les paupières s'étaient un peu creusées, et les habits de satin blancs avaient jauni; son beau visage régulier gardait l'expression d'un sommeil paisible; on lui prit ia main : le bras était souple. Une odeur extraordinaire, délicieuse, sortait de la châsse.

Des gens, au dehors, montés sur des échelles, et qui regardaient par les vitres, aperçurent le saint. Alors, il fut impossible de contenir la foule, qui renversa l'une des portes et envahit l'église; mais il n'y eut aucun désordre; les commissaires défendaient qu'on touchât au corps; et toute la ville défila pieusement, muette d'émotion, devant son évêque endormi.

A la nuit, quand tout le monde fut sorti et qu'on eut fermé l'église, M"^^^ de Chantai revint avec ses filles contempler de plus près et librement le bienheureux ^; mais à cause de la défense faite au peuple, elle n'osa pas le toucher ni baiser ses belles mains pâles. Le lendemain, quand les évêques lui eurent dit que cet ordre ne la con-

' Db. II, 281. — 2 Db. II, 285. — ^ Ab. 262.

cernait pas, elle s'agenouilla contre le cercueil, se pencha vers le saint, lui prit la main et se la posa sur la tête comme pour demander une bénédiction^; et toutes les sœurs virent que cette main semblait reprendre vie, qu'elle remuait les doigts et que doucement elle pressait et caresSait l'humble tête inclinée^.

Les Visitandines d'Annecy conservent encore le voile que leur mère portait ce jour-là.

Elle ne devait pas voir la fm de ce procès. On avait rendu à l'évêque une sorte de culte public, ainsi qu'en témoignait cette abondance d'ex-voto; et cela, selon une loi récente, compliquait, retardait toute l'instruction. Quand M^^ de Chantai mourut, dix-neuf ans après Monseigneur, près d'un quart de siècle devait passer encore avant qu'il fût canonisé.

Ces dix-neuf années, elle les avait toutes employées à étendre sa renommée, à publier ses œuvres, à développer son institut. La Visitation comptait quatre-vingt-six maisons quand elle quitta ce monde, doucement, en visitant celle de Moulins ^.

Son directeur, M. Vincent, apprenant à Paris qu'elle se trouvait malade, s'était mis en prière à son intention. Alors, il eut une vision que, humblement, sans parler de lui-même, il rapporta en ces termes aux filles de la Visitation :

— « ... Une personne digne de foi et qui aimerait mieux mourir que de mentir, m'a dit que... il lui apparut un petit globe comme de feu, qui s'élevait de terre et allait s'unir dans la région supérieure de l'air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et que les deux réduits en un, montèrent plus haut, entrèrent et s'abîmèrent dans un autre globe infiniment plus grand et plus res-

^ Ab. 263. — 2 Db.'-il,-289. — ' Db. II, 544.

ET SES AMITII^:S 467

plciidissaiit que les autres, el, (jiii lui fui, dil iiiLérieurement que ce petit, ^lobe était l'âme de notre dip^ne mère, le second celui de notnî bienheureux père, (;t l'autre, l'essence divine. Il lui resta un sentiment intérieur que; cette âme était bienheureuse et n'avait pas besoin de prières.

« Ce qui peut faire douter de cette vision, c'<îst que cette personne a une grande idée de la sainteté de cette âme; mais ce qui fait penser que c'est une vraie vision, c'est que le même n'est pas habitué d'en avoir et qu'il n'a jamais eu que celle-là.

« En foi de quoi, j'ai signé de ma propre main et scellé de notre sceau.

Vincent de Paul. »

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