G. II, 225. — 2 D. 419. — « G. II
tenir l'esprit dans une sainte occupation, il faut se proposer une longue tâche comme si l'on avait beaucoup de temps à vivre, et y travailler avec calme et détachement de cœur comme si on devait mourir demain. » ^
D'ailleurs, il prévoyait bien qu'il ne vivrait plus longtemps : en descendant de Saint-Germain, il visita dans un château, près du lac, une sienne cousine ^ « en dessein de luy baîller de la consolation parmy les ennuys de sa vieillesse, et comme ils s'entretenoient eux deux et parloient de la vanité du monde, le prélat luy dit : — « Nous nous envieillissons. Madame; il est temps de penser tout de bon à la vie future. )) Elle luy respondit : — « Quant à moy, je suis vieille et pour ce il ne me reste plus rien que la pensée de la mort. Mais vous vous portés fort bien, Dieu mercy, Monseigneur, et estes encore d'un aage robuste : Dieu vous garde de plus longues années, puisque vous estes nécessaire à son Eglise. » Il luy répartit : — « Tout cela ne veut rien dire. Madame : je ne laisseray pas que d'aller le premier. »
Depuis des années, Monseigneur «souffrait bien souvent d'esquinancies, de douleurs d'estomac, de fièvre et autres incommodités que l'on n'a pas sues, lesquelles toutes il couvroit tant qu'il pouvoit ne changeant point de vie. » ^ Mais durant cet automne il lui vint aux jambes de grandes douleurs; des plaies s'y ouvrirent; et s'il se fatiguait par trop, « à peine se pouvoit il soutenir, de sorte qu'il faisoit compassion, bien que néantmoins il gardast tousjours son visage serain et ne se plaignist aucunement ^. II estoit aussi presque tout deschiré sous sa soutane, et pourtant ne voulut point qu'on lui fist d'habits pour rhyver de l'an courant des-ja mille six cent vingt et deux; en quoy il bailloit un présage de sa mort; mais endura ainsi
1 D. 233. —2 G. II, 226. — » Bb. III, 165. — * G. II, 227.
ET SES AMITIÉS 4oO
le froid (oui lo long (1(^ l'iiyvei- pour l'amour fju'il [)orloiL à la pauvreté, Ia([U(^ll(^ toutefois il taschoit d'csIoi^'rKîr des autres eu ces temps qui esioient très miséiables, parce que la récolte avoit esté fort p(itit(;. »
En général, il prenait soin de sa santé. Dans l'ardeur de sa jeunesse, il avait entrepris des jeûnes excessifs; sa famille, Mgr de Granier s'en était inquiétés : surchargé de besogne, son devoir était de ne pas s'épuiser, afin de consacrer toutes ses forces, aussi longtemps qu'il le pourrait, au service des âmes ^. Il en avait convenu et il s'était appliqué tout bonnement à lui-même les conseils prudents qu'il donnait à ses fdles : — « Il ne tiendra pas à moi, disait-il, que je ne sois longuement vieux. » ^
Mais ce qui l'épuisait c'était la succession quotidienne des mille soucis grands et petits auxquels, du matin au soir, sans répit, il se dépensait en souriant. Jadis, M. Déage l'accusait de se tuer. Il lui répondait : — « Vous seriez bien glorieux si vous aviez un disciple martyr en se consumant pour le service des âmes, mais vous m'avez trop élevé en poltron pour que je vous procure une gloire si rare. » En somme, M. Déage avait eu raison : François de Sales se tuait à petit feu ^.
Il semble qu'en cette nature épuisée un grand changement se fit voir rapidement durant l'hiver de 1621 à 1622, tout rempli de l'habituel surmenage; et lorsque au printemps il reçut du pape l'ordre de présider à Pignerol le chapitre général des Feuillants (qui ne pouvaient s'entendre), son entourage fit tout le possible pour empêcher ce voyage *. Mais il répliquait : — « Je sens quelque chose qui m'avertit que je ne dois pas vivre longtemps; il faut donc se hâter de bienfaire. Or, je ne peux rien faire de mieux que d'obéir. » ^
1 A. XIII, 367, 182; E. 149; I, 2^ partie, II; 4^ partie VIII; Bb. III, 145. — 2 A. XX, 155. — 3 O. 107. — * G. II, 229. — ' O. 172.
Ce séjour à Pignerol dura trois semaines pendant de grandes chaleurs qui le fatiguèrent beaucoup. Chaque jour, il écoutait « avec une patience incroyable les prières et plaintes de tous ceux qui avoyent envie de l'abborder, leur baillant des sentences et jugemens avec une maturité nompareille. Il ne mesprisoit rien, non pas mesmes les choses plus petites; il se monstroit un autre Salomon, et attiroit tous les esprits à son admiration. » ^ Au chapitre des Feuillants, « il fit des merveilles, résolut les affaires les plus embrouillez, appaisa tous les mouvements »; mais deux fois il se trouva mal « non sans une grande frayeur de tous les religieux qui à chaque moment avoient peur d'estre privés d'un si grand prélat. » ^ Puis, ce chapitre ayant pris fin, au lieu de regagner Annecy; il dut, sur l'ordre du duc, se rendre à Turin où M^^ Christine voulait le revoir ^. Il refusa de loger au palais et prit une chambre dans un monastère, mais la plupart de son temps se passait à la Cour, en « cérémonies et superfluitez, et enfin il tomba en une très-griefve maladie qui le tinct au lit par l'espace de plusieurs semaines ». — De ce séjour près du duc et de cette maladie, on ne sait rien, sinon qu'à son départ, en août, « la princesse de Piedmont luy fit présent d'une bague très-precieuse, laquelle il destina tout aussitost pour les pauvres d'Anicy. Mais comme il s'en revient, ne luy va-t-on pas dire que ceste bague s'estoit esgarée? Il ne s'en esmeut pas pourtant, mais se mit à dire : — « Aussi bien estoit-elle plus précieuse qu'il ne falloit pour moy. Si par fortune quelque pauvre l'a treuvée, je ne croiray point de l'avoir perdue. » Et ses gens n'eurent pas d'autre réprimande ^.
A son retour, Monseigneur trouva accomplie la réforme