UNE HARANGUE LATINE DE SAINT FRANÇOIS OB SALES
nt François de Salei
Tiencée, selon son témoignage ', le a/i juin i5g3, un discours qui a élé composé avec le plus grand soin à deux reprises, en vue de plaire à un auditoire difficile et pour une circonstance délicate. Il s'aglssail, pour lui si jeune, de se faire accueillir favorablement par un chapitre vénérable dont il devenait le supérieur, de faire œuvre utile en même temps qu'agréable, de donner des leçons à un à§;e où il aurait dû en recevoir de ceux à qui il devait en donner. Il y mit toute son âme et aussi tout son art, et ce discours mérite d'êlre étudié en détail comme un document d'un 1res grand prix, pour nous faire connaître la jeunesse de saint François de Sales. L'ébauche, telle que nous l'a conservée Ghacles-Aug-usle de Sales, est un discours bref, qui peut être prononcé en une dizaine de minutes. Le prévôt n'y fait guère qu'un examen de conscience très humble. 11 y exprime les sentiments que lui inspire sa dignité nouvelle ; la conscience qu'il a de sa jeunesse, de son inexpérience, de sa faiblesse, quand il song'e que lui, novice tout Jeune (c'est un mot qu'il aime), il est chargé de commander à des profès et à des vieillards; sa confiance, quand il voit l'accueil fait à sa jeunesse ; sa confiance, parce qu'il sait qu'il aura peu à diriger, qu'il n'aura qu'à encourager, qu'il n'aura qu'à imiter, sa confiance en Dieu surtout. 11 est préposé au g-ouvcrnemenl de chanoines qui se disting'uent par les grandes vertus chrétiennes et dont chacun pourrait être préposé au gouvernement des autres. Celui-là n'a pas besoin de maître qui n'a rien à apprendre. Quand soufflent les vents favorables, le gouvernail peut être tenu par n'importe quel pilote. Peut-être éprouvent-ils quelque répugnance, en comparant le nouveau prévôt, si indigne, aux anciens prévôts, hommes très doctes et très graves. C'étaient de vrais pères. A ces pères succède un enfant.
, p. 371, dans
: Ad festum Sanclistimi praecur-
Mais Dieu fait choix de la faiblesse pour confondre la force ; il fait éclater sa puissance dans la faiblesse même, ei, s'il choisit pour faire quelque œuvre humaine des instruments indignes, c'est pour mieux se faire reconnaître. Telles sont les idées de celle première rédaction.
Dans cette première forme, la liarang;ue était courte et simple. Elle lui sembla sans doute trop courte el trop simple. Il en fit une autre plus longue, devant durer une demi-heure environ. Il conserva ce que nous venons d'analyser, en le développant pour une part, en le restreig;nant pour l'autre. Il y ajouta une seconde partie. Il en fit un discours plus solennel et d'un art plus savant, en deux points, avec un exorde nouveau. Le premier point pourrait être ainsi résumé ; raisons de craindre, raisons de se rassurer ; ce sont celles que nous venons de voir. Le deuxième point, entièrement nouveau, est ainsi annoncé par lui : « Je vous découvrirai mon projet de recouvrer Genève, l'antique siège de votre assemblée, et ma tactique pour mener à bonne fin ce projet. » Est-ce donc la gTierre sainte qu'il va prêcher ? Oui, niais une guerre sainte toute pacifique, exempte de blessures et de sang versé, dont les armes doivent être seulement spirituelles; la prière, le jeûne, la réforme des moeurs catholiques, la réforme des mœurs ecclésiastiques surtout, en ne donnant plus aux protestants de justes sujets de mépriser les catholiques. Il faut vaincre la Réforme par une autre réforme. Le prévôt tâche de réveiller dans son auditoire le désir et le regret de Genève. Annecy, c'est l'exil, Genève, c'est la patrie absente. La Genève proteslante a conservé tous les monuments et tous les noms mêmes de la Genève catholique : évèché, Prél'Evôiiue, rue des Chanoines, maison du Chantre, église de Saint-Pierre, « la nôtre » (noslrum S. Pétri templum), église de la Madeleine et de Saint-Gervais. Les novateurs n'ont, à cet égard, rien innové, Les églises sont intactes ; les statues n'ont subi que quelques profanations. Les stalles des chanoines semblent les attendre encore. Bon signe, signe
providenlîel ! Les protestants sont <Jes locataires ; ils sentent qu'ils doivent les biens qu'ils détiennent à leurs propriétaires. Telle est celte partie nouvelle de la rédaction définitive de celle harangue pour la prévôté.
II a mis son àme dans ce discours, disions-nous. Soq| humilité s'y exprinie dans les termes les plus forts, on I l'a deviné rîen que par l'analyse succincte que nous avons faite. La prévôté qui hii échoit, c'est « une grande dignité dans une grande indignité ' )>. C'est « une escarboucle dans la boue* ». Il n'est, dans la milice ecclésiastique, qu'un simple soldai sans formation, au seuil même de son noviciat (in ipso tirocinii limine^). 11 n'est qu'un de ces fruits de printemps hâtifs, prématurés, destinés et condamnés à pourrir très vite*. Il n'est qu'un enfanta la mamelle ; il est tout ce qu'il y a au monde de plus infime ; il est, suivant un mol de l'Ecriture, « stultissimus viromm » « le plus sot des hommes ^. » Ces exagérations, nous les avons rencontrées dans les lettres à Antoine Favre. Si c'était un autre qui les eût commises, on dirait que c'est là une humilité singulièrement affectée qui n'est qu'un déguisement de l'orgueil. On peut croire que ce ne sont que des fautes de goût et que, là-dessous, il y a, quand même, un grand fonds de sincérité.
Ce que l'on peut remarquer ensuite, avec plus de plaisir et sans regret aucun, c'est le zèle ecclésiastique, c'est le haut idéal de ce jeune prêtre ordonné d'hier. Sans hésitation, il met le doigt sur la plaie. 11 attaque sans crainte M les exemples détestables des prêtres, en actions et en paroles, l'iniquité de tous, mais surtout du clergé, iniquité telle que, tous les jours, à cause de nous, le Seigneur peut .