‹ Saint François de Sales [microform]Chapitre 36 sur 40 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les diverses idées que nous avons recueillies dans cette ana^ lyse d'une vie très ordonnée et d' œuvres vraiment réfléchies offrent ce caractère qui déconcerté de se prêter avec peine à un essai de systématisation. Ce n'est pas dire qu'elles soient nées capricieusement, ni que saint François de Sales ait eu des pensées au lieu d'une pensée. Uy a dans tout ce qu'il a écrit et dans tout ce qu'il a voulu une liaison et de l'unité. Sa dialectique n'est pas déductive, elle est en revanche raisonnable et séduisante. Tel est le gain qu'elle trouve à ne pas obéir aux lois du développement abstrait des idées et à se laisser gouverner par la loi plus délicate de la convenance et de l'harmonie. Mais aussi elle dépasse toujours par quelque point la formule ou les formules où l'on essayerait de la traduire. Elle est vivante, elle est nourrie de tous les sentiments de notre cœur, elle est tout proche enfin des hommes et de la réalité quotidienne, elle ne peut donc pas s'expliquer par le jeu systématique de deux ou trois principes : fruit parfait de cet esprit de finesse en qui, dit Pascal, les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappes? .

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Voilà ce qui lui donne un rang à part à côté de la philosophie des Essais.

A plus d'un point de vue, c'est une faiblesse, et c'est au moins le manque d'une force. La puissance intérieure et organisatrice fait défaut à saint François de Sales. Jamais chez lui les beautés et les vérités particulières et multiples ne s'ordonnent suivant des lignes grandes et simples, jamais elles n'acquièrent une valeur d'architecture et un aspect de domination; elles ne s'inspirent jamais de cet e'sprit de géométrie qui, sans doute, exige plus d'un précieux sacrifice, mais qui donne aux doctrines systématiques des traits accusés, une individualité inoubliable; celles-là se gravent dans la mémoire comme un paysage aux fortes arêtes. Elles se conservent longtemps : objets souvent d'amour ou de haines pour les hommes qui réfléchissent. Disciples ou contradicteurs, toute une époque se rallie autour d'elles; et puis elles laissent à jamais un souvenir précis et un grand nom.

Cette bonne fortune a manqué à saint François de Sales, son nom ne reste attaché à rien de précis, et son imagination est plus connue que sa pensée. C'est un aveu que doivent faire ses plus grands admirateurs.

Mais cette constatation ne saurait amoindrir sa part d'influence. Ne concluons pas que pour n'avoir donné aux esprits rien de systématique, il n'a eu sur eux qu'une faible action. L'action des idées, en effet, n'est pas proportionnelle au souvenir précis que nous gardons d'elles, et à l'impression que leur dessin a fait sur nous. Au contraire, un système qui s'offre à nous comme un ensemble achevé et définitif s'impose à notre esprit et ne le fait guère penser. L'expérience en est facile à faire. Jamais système ne fut plus systématique que celui de Spinoza; jamais aussi doctrine n'a laissé un plus grand nom et une image plus précise ; en même temps son influence est singulièrement profonde et étendue ; mais regardez de près, est-

ce à la rigidité de sa systématisation que le spinozisme doit sa puissance et sa vitalité? Nullement, il la doit à la souplesse avec laquelle la pensée spinoziste a pu se dégager de la forme géométrique où l'avait enfermée Spinoza; et les deux meilleurs historiens de cette doctrine, M. PoUock et M. Delbos, élargissant la valeur de cette constatation, ont pu écrire à peu près ceci : que l'influence historique d'une doctrine se mesure au degré de désorganisation qu'elle est capable de subir sans être altérée en son fond (1).

Je conviens donc qu'il a manqué à la pensée de saint François de Sales une force d'organisation et une beauté d'architecture. Mais qui sait si ce n'est pointa ce prix que son influence historique devait être si étendue? Un grand courant est plus visible et plus rapide, et d'une eau qui serpente sous le sol par mille filets, on oublie le nom et l'origine; mais l'une est peutêtre plus abondante et nourrit mieux la terre que l'autre.

(I^On ne saurait exagérer l'autorité et la popularité qu'obtinrent au dix-septième siècle et jusqu'au quiétisme V Introduction à la vie dévote, les Lettres spirituelles et le Traité de l'amour de Dieu. Lancelot se plaint que ces livres eussent, en son jeune temps, pris la place des livres saints (2); saint Vincent de Paul en recommande la lecture quotidienne à ses congrégations. C'est

(1) M. Delbos écrit dans son beau livre : Le problème moral de Spinoza dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme, Paris, 1893 : « Si la force interne d'une doctrine se mesure au degré d'organisation qu'elle implique, on dirait au contraire que son inQuence historique se mesure au degré de désorganisation qu'elle est capable de subir sans être dénaturée en son fond. « — Introduction, p. vi.

(2) Saikte-Bedve, Port-Royal.

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peu de chose en. vérité que le succès des Essais ou celui de VAstrée à côté du succès particulièrement de V Introduction à la vie dévote qui contient en somme toute la doctrine de saint François de Sales. Mais ce n'est pas seulement parle chiffre des éditions et le nombre extraordinaire de ses lecteurs que l'œuvre de saint François de Sales a eu la fortune la plus inouïe. ^^

1° Le succès de ses livres fut universel dans toute la France. I Leur réputation pénétra dans les recoins les plus reculés, et partout où ils furent connus, ils furent lus. La distance était grande de Paris à Rennes, à Bordeaux, à Toulouse, et plus grande infiniment quand il s'agissait de petites villes. La difficulté des communications et les ressources modestes de la publicité renfermaient le succès des œuvres littéraires dans un cercle géographique que le nom de l'auteur ou du livre franchissait quelquefois,, mais que le livre ne franchissait jamais ou presque jamais. Au contraire, partis de Lyon et delà Savoie, les ouvrages de saint François de Sales étaient dans toutes les mains à Toulouse aussi bien qu'à Paris. (il faut encore ici nommer les Essais; comme les Essais, Y Introduction à la vie dévote est, dès son apparition et par son succès même, une œuvre provinciale autant que parisienne, une œuvre plus française que parisienne .j Pour devenir tels, combien de temps a-t-il fallu à des chefs-d'œuvre plus incontestés?

2° (Les livres, même les plus populaires, n'étaient lus au dixseptième siècle que par une élite, l'élite des esprits cultivés, et cette élite était assez restreinte. Racine épouse une jeune fille de la bonnebourgeoisie qui n'avait jamais vu, qui ne devait jamais lire les pièces de son mari; cette insensibilité est un cas extraordinaire; mais elle nous prouve au moins qu'une bonne partie de la bourgeoisie même parisienne n'avait aucune curiosité littéraire. ^J Introduction à la vie dévote et les Épitres spirituelles vont chercher leurs lecteurs partout, et surtout hors du

monde littéraire, dans ces maisons bourgeoises ou dans ces cloîtres qui sacrifient la culture intellectuelle à la culture morale et religieuse. La pensée de saint François de Sales est, par ce fait même, la seule formatrice du goût et des idées générales chez une infinité de gens, notamment chez la plupart des femmes?^ Et nous allons voir tout à l'heure qu'elle fait à sa manière et par le canal du sentiment religieux ce que l'influence italienne et espagnole et la société de la marquise de Rambouillet préparent dans les esprits mondains et plus cultivés. Elle prévient ainsi la coupure qui aurait pu se produire entre la France lettrée et la France religieuse.

3° Ce ne sont pas des livres qu'on lit d'un seul trait, qu'on quitte et dont on ne garde que le souvenir. Chaque jour on en lit un peu, on le médite, on tâche de le mettre en pratique; c'est dire que l'attention ne le quitte pour ainsi dire pas ; on vit avec lui; par cette sorte de familiarité, peu à peu l'imagination de son disciple prend la teinte de la sienne jLa parole de saint François de Sales crée une atmosphère, crée une lumière dont l'esprit ne sait plus se déshabituer. Sa voix chante à l'oreille avec son accent et sa douceur; les images gracieuses nées sous sa plume repai'aissent sans cesse aux regards; les tableaux de genre vifs et avisés où il excelle, deviennent un goût préféré et un besoin pour ses lecteurs. Mais surtout il les plie à s'intéresser à l'histoire des cœurs et des âmes; il leur parle tendrement et amoureusement de la tendresse et de l'amour, c'est le centre où toute son œuvre converge, c'est le centre où convergeront toutes leurs pensées et tous leurs sentiments. \

4° Cette action intime et quotidienne ne tarde pas à.devenir anonyme : elle s'insinue efficacement, mais si naturellement et si paisiblement qu'on ne s'aperçoit pas de ce qu'elle opère, ni de ce qu'on lui doit. Le tour d'esprit est contracté, les goûts £ont.nés, les dispositions se sont accusées, les pensées et les sentiments se sont épanouis; rien ne paraît plus naturel : c'est

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l'air du siècle. Mais d'où vient cet air du siècle, cette facilité de tous les esprits à se plaire aux délicates analyses du cœur humain, et à la tendresse dans la passion ?(5'où vient ce siècle de psychologues qui s'attardera avec délices aux longueurs de VAstrée, ce siècle des romans de Mlle de Scudéry, qui s'amusera dans ses salons d'analyses, de portraits, de caractères et de maximes, ce siècle qui, plus tard, rendra à cet amour de la psychologie sa noblesse d'origine en lui donnant la première place dans la chaire chrétienne par la bouche de Bourdaloueet de Bossuet, qui enfin a commencé par d'Urfé et finira par Racine?/

Il vient du sentiment religieux tel que l'a fait et l'a partout semé saint François de Sales. Mais on ne le saurait guère, tant les esprits ont « bien digéré et transformé en leur substance (1) » la doctrine précieuse de l'évéque de Genève.

Cette influence universelle et profonde, tous les auteurs ne la subiront pas, et on chercherait vainement sa trace dans le tour de la pensée de Corneille ou de Molière ; mais toute la littérature la subira par l'intermédiaire des lecteurs, elle formera le goût du public en lui donnant certaines préférences et certaines habitudes qu'il n'avait pas.

Disons d'abord quelles influences diverses se disputaient dans le monde des lettres l'attention et la faveur du public.

(On peut comparer la France, après l'édit de Nantes, à une sorte de champ clos où diverses influences se disputent les esprits : que sera le goût du nouveau siècle? On n'en peut dire

(1). C'est l'expression de Bossuet.

qu'une seule chose : il sera pacifique, il renoncera à l'amour des aventures où la force individuelle se déploie dans la brutalité, il renoncera à la guerre des religions où la piété et la foi se traduisent également en violences et brutalitésTf Voilà ce qu'on a le droit d'affirmer, et rien de plus.

Regardez en effet : d'un côté, nous avons ce parti des Jiumanistes que nous avons vu si fort un instant contre le protestantisme, si découragé ensuite au temps de la Ligue, écrasé qu'il était entre les violences des uns et des autres. N'est-ce pas l'heure de son triomphe qui vient de sonner? Le catholicisme que Henri IV va faire monter sur le trône, n'est-il pas le sien? Les plus illustres d'entre eux, Du Perron, d'Ossat, Du Vair n'ont-ils pas la faveur royale? Et ce n'est pas seulement leur façon d'entendre la politique ou la religion, ce ne sont pas seulement leurs personnes qui ont vaincu. La littérature, la littérature sérieuse et qui a de l'autorité, leur appartient. C'est à leur école que Balzac apprend l'art de composer et d'écrire ; ils ont fondé la langue académique et la prose classique. On entrevoit déjà, si leur triomphe est définitif, une littérature noble et grave qui aura les qualités les plus méritoires de clarté, de régularité, de dignité; elle sera riche d'idées générales et de beaux développements, et elle évoquera, par ses meilleurs ouvrages, l'idée d'unearmée robuste rangée en bataille. Un peu d'ennui peut-être, un peu de déclamation seraient les défauts de cet art : telle une toge aux plis amples et harmonieux qui revêtirait un corps sans muscles ; mais elle serait capable de hautes beautés, et d'ailleurs n'est-ce pas à ce courant qu'appartiennent un peu les odes de Malherbe, et beaucoup les grands traités de Balzac?

Mais si l'humanisme devait triompher, ce ne serait pas sans Jutte. Un autre parti dont la puissance officielle est moindre, mais dont les progrès sont inquiétants, se dessine à côté de lui. Ce parti se caché encore, mais ses adversaires révèlent bruyam-

ment sa marche; il se réclame de Montaigne et il mérite à demi ce nom de libertin que lui donnent ses ennemis. Une faut pas trop le juger par les incartades de Théophile et par les facéties injurieuses du Père Garrasse. Il n'a pas la prétention d'ouvrir école d'athéisme, et il s'accommode fort bien de la religion et de ses cérémonies. Le Père Garrasse doit en convenir; il est vrai qu'il y voit une hypocrisie, mais cette hypocrisie, s'il y a lieu d'employer ce mot, ce que je ne crois point, serait un hommage rendu à l'utilité sociale de la religion (1). Au fond, ces libertins refusent àla religion le droit d'intervenir dans le secret de leur cœur et dans l'intimede leur conscience. La philosophie épicurienne dirigera'leur vie, inspirera leur conduite. Écrivains, ilsreprésententla fantaisieet l'imagination. C'est Régnier contre Malherbe. A la place d'une composition logique, ils mettent les bonnes fortunes de l'improvisation; à la place des idées généraleSj ils mettent les observations piquantes et les tableaux de genre où leur verve pittoresque excelle. Ils dédaignent la langue sobre, abstraite et régulière des humanistes, ils créent une langue de métaphores hardies, de termes crus et de durs néologismes. Bref, ils annoncent un mélange singulier et qui fut vivaçe, de Montaigne et de Rabelais, mélange d'où pouvait peut-être sortir une littérature qui serait sans tenue, mais qui pourrait être une véritable littérature.

\Ët voici enfin le troisième parti, parti plus modeste qui n'a pour lui ni l'éclat de la cour, ni le prosélytisme facile des cabarets ; c'est un salon et une coterie, et il met une sorte de point d'honneur à se séparer de la foule : c'est l'esprit précieux. On n'a pas encore donné une définition complète et une histoire

(1) Voir le Père Garrasse, Doctrine curieuse des beaux esprits. La maxime débattue au livre II est la suivante : « Les beaux esprits ne croient point en Dieu que par bienséance et par maxime d'Etat. « Et au livre VIII : « Il est vray que pour vivre heureux, il faut éteindre et noyer tous les scrupules; mais ne faut-il pas paraître impie et abandonné de peur de formaliser les simples, ou se priver de l'abord des esprits superstitieux? »

exacte de la préciosité. Mais au moins Ton sait qu'elle était plus qu'un travers de l'esprit et qu'une maladie de la langue. C'est surtout une façon délicate de penser et de s'exprimer. C'est le dégoût de la grossièreté et c'est le goût des sentiments rares, finement analysés : c'est le goût de la galanterie respec- / tueuse, de la tendresse et de l'amour (1). L'Italie et l'Espagne enseignent la préciosité, l'Italie du Tasse et de Marini, et l'Espagne de Gongora. L'universel succès de la pastorale (2), genre nouveau et fruit raffiné de l'esprit précieux, montre quelaprél ciosité n'est pas un caprice de grande dame. h'AsU'ée lui porte |le secours de sa popularité. Tout compté, il a peut-être plus de chances de succès qu'on ne l'aurait supposé au premier abord.

Voilà les trois partis, les chances sont à peu près égales. Mais c'est alors que dans toutes les âmes croyantes, chez les dévots et les dévotes, les livres de saint François de Sales font naître les goûts et les habitudes sur lesquels se fonde la préciosité.

L'influence de saint François de Sales sera dans le même sens que celle des précieux, et son rôle dans la formation du goût public, c'est de l'avoir peu à peu plié à la préciosité : par là j'entends d'avoir donné à tous les esprits l'amour et l'usage d'une psychologie appliquée et expérimentale, très fine, très i déliée, très pénétrante, de leur avoir donné le modèle et l'habitude d'une langue raffinée et pleine de nuances, d'avoir enfin universalisé etmis au premier rang chez eux un sentiment rare aux autres époques : la tendresse passionnée^

(1) ^à je me suis particulièrement souvenu des leçons de M. Brunetière sur l'esprit précieux?/'

(2) Zeitschift fiir die franzosiscke sprache und litteratur, année 1889-1890,

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Imaginons une de ces jeunes filles ou de ces jeunes femmes que la piété nouvelle gouverne. Elle fréquente au Carmel ou à la Visitation (I),etlà, quelque religieuse expérimentée, la prieure souvent, lui donne mille conseils de direction. Elle a, du reste, un directeur en titre, un de ces Messieurs de l'Oratoire, un des prêtres ou des amis de M. Vincent, un séculier en renom, un Jésuite même plutôt qu'un Garme ou qu'un Capucin, De tous côtés, elle entend le même nom, celui de Monsieur de Genève; Monsieur de Genève qui devinait le secret des peines spirituelles, qui lisait dans les cœurs, et qui guérissait sans rudesse les consciences. Monsieur de Genève vientà peine de mourir, c'est hier qu'il préparait une nouvelle édition de ses livres fameux ;sa pensée y est toute vive encore, faisons ce que toutle monde fait, ce quêtons les directeurs conseillent, il faut se mettre à la discipline de V Introduction à la vie dévote.

Et c'est comme une révélation. Elle voit tout un monde qui la surprend. Jadis elle se demandait sans cesse quel grand acte elle pourrait accomplir pour satisfaire sa dévotion. Maintenant il lui est prescrit de diminuer ses prétentions ; " un petit poussin qui n'a pas encore de plumes ne doit pas s'essayer au vol de;^ aigles » . Jadis elle épiait d'un œil attentif toutes ses actions : à chaque pas qu'elle allait faire, elle s'interrogeait avec anxiété pour savoir si ce n'était pas un péché ; elle aurait couru, si elle

(1) " Je voulus, ainsi que plusieurs faisaient en leurs affaires, aller prendre conseil de la sage Bellinde qui est maîtresse des Vestales qui sont le long de ce lac » , raconte Silvandre dans l'Astrée, 1'° partie, liv. VIII.

l'avait osé, de casuiste en casuiste pour s'en informer : et les textes précis de l'Écriture, des Pères, des conciles et des docteurs auraient pu à peine guérir en elle cette « basse et grossière crainte » qui engendre les scrupules excessifs. Maintenant ce n'est pas la casuistique qui importe. Est-il besoin de le répéter? II y a des actes notoirement mauvais; et ceux-là, on doit les fuir de toutes ses forces. Mais la foule des autres, est en soi indifférente. La chose qui importe, c'est la disposition du cœur, Saint François de Sales ne dira pas un jour de jeûne à un prince rompant un biscuit ce que disait cet évêquedont le souvenir est rapporté par Racine : « Mangez un bœuf et soyez chrétien (1). » Mais il dirait que la loi du chrétien, c'est d'avoir le cœur pur et la volonté bonne, et que le texte, le commandement et l'acte, c'est 1' « écorce » .

Regardons le cœur : voilà l'étude et le soin du chrétien. Philothée doit épier chaque jour les penchants de son cœur : moraliste déjà savante, elle cherchera dans ses actes les signes des dispositions de l'âme; sous cette « écorce » , elle ne s'intéressera qu'au cœur qui s'y cache, et à la connaissance d'ellemême. Mais il y a plus : chaque année, elle « démontera toutes les pièces de son âme » qui sont les affections et les passions (2), elle les examinera méthodiquement. Elle ira dans la solitude, et pendant plusieurs jours elle tâchera de répondre à ces questions que lui pose son livre : « Quel est votre cœur à l'endroit des commandements de Dieu? c'est-à-dire vous semblent-ils bons, doux, agréables? Quel est votre cœur à l'endroit des péchés véniels? c'est-à-dire, n'avez- vous pas quelque spéciale inclination pour telle ou telle habitude capable d'en faire commettre? — Comment vous aimez- vous vous-même ? — Tenez -vous bon ordre en l'amour de vous-même? — Quel amour avez-vous

(1) Racise, Mélanges.

(2) Introduction à la vie dévote, t, V, p. 1. « Comme une horloge qu'il faut au moins une fois l'année démonter de toutes pièces, »

à votre cœur ? Que vous estimez-vous devant DieU ? — Quel est : votre cœur à l'égard du prochain (1) ? "

Et ainsi Philothée doit tâter toutes ses affections et toutes ses passions, « comme un joueur de luth pince toutes les cordes (2) » .

Quelle merveilleuse école pour apprendre à se connaître ! Ce que faisait Montaigne dans la solitude de son château, Philothée doit le faire dans le secret de sa conscience, son esprit se retire dans son cœur.

Cette mémorable habitude d'investigations psychologiques ne risque pas de s'égarer et de se perdre. Songez-le bien, Philothée aura un directeur ; et depuis saint François de Sales, un directeur n'est pas un confesseur, ce n'est pas non plus un casuiste, c'est un moraliste avant tout. Quand Philothée ne sait pas voir en elle-même, il lui éclaire les ténèbres où elle s'agite et se tourmente. Mais le vrai directeur, c'est encore saint François de Sales. Non seulement saint François de Sales exige de Philothée qu'elle fasse cette continuelle analyse d'ellemême; mais il lui donne l'exemple et le modèle de cette étude. Il examine certains états d'âme complexes et vagues ; il les débrouille avec une extrême précision ; la tristesse, l'inquiétude, les sécheresses, la joie (3), et il est curieux de rapprocher ce qu'il en dit, des pages éloquentes qu'écrivit par exemple Prévost-Paradol sur la mélancolie : Prévost-Paradol a des idées générales qu'il exprime noblement, saint François de Sales réduit les idées générales à quelques détails d'observation et d'expérience, à quelques indications toutes pratiques. Les phrases de Prévost-Paradol donnent l'impression de la mélancolie, plutôt qu'elles ne nous décrivent un homme mélancolique ; mais à Philothée saint François de Sales apprendra

(1) Introduction à la vie dévote, p. 456-i57.

(2) Id., t. V, p. V, 7.

(3) /</., t. V, p. IV, li, 12, etc.

de quelles raisons particulières vient sa tristesse ou son inquiétude, et comment elle cessera d'être triste et d'être inquiète : l'un est un orateur, l'autre est un moraliste.

Outre cette analyse d'états d'âme généraux, Philothée trouvera dans les Lettres spirituelles de l'évêque de Genève des cas particuliers parfaitement expliqués et poursuivis jusque dans leurs plus délicates distinctions. Elle parcourra comme nous l'avons fait cette galerie indéfinie, où le peintre le plus ' subtil a multiplié ses portraits, non des visages, mais des âmes : la richesse extraordinaire qu'elle y trouvera lui formera un fonds inépuisable de renseignements psychologiques. Songez que les observations ingénieuses de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, sur les hommes, y sont presque toutes, et souvent avec la formule dont ces illustres moralistes se serviront, soit par une réminiscence, soit par une rencontre commune de la seule expression qui soit vivante. Et Montaigne luimême parait bien incomplet à côté de ces trésors inouïs, car Montaigne n'a rien connu de l'amour et de la sainteté.

€e n'est pas tout encore, il y a une profondeur de sentiments que le vulgaire ne pénètre pas, que les esprits fins ne voient qu'à peine; il y a des transformations insensibles, des complications infinies à la racine même de notre vie psychologique. Là encore saint François de Sales mène Philothée par la main, car Philothée, après V Introduction à la vie dévote, après les Lettres spirituelles, doit lire le Traité de l'amour de Dieu. Elle y trouvera aussi des analyses philosophiques qui complètent les aperçus et les détails dont elle a profité dans ses précédentes études ; elle y voit les passions dans leurs j-/ rudesses et leurs excès, dans leurs maladies même; et si, par ^ un coup du sort revenant à la vie, elle lisait les livres qui nous déconcertent, qui sait si elle en serait toujours autant que nous déconcertée? En tout cas, là Sonate à Kreutzer de Tolstoï ne la surprendrait pas trop, elle se rappellerait qu'elle en a vu

le fond psychologique au chapitre v, livre I, du Traité de l'amour de Dieu.

(Et demain Philothée ira chez Mme de Sablé où l'on met en maximes des observations sur les vanités, après-demain elle ira chez Mlle de Montpensier qui fait les portraits physiques et moraux de ses amis et le sien ; samedi ce sera chez Mlle de Scudéry où l'on déduit dans de traînantes et inépuisables conversations l'histoire des sentiments délicats. Elle sera dans son élément-, apte à tout comprendre, prête elle-même à pénétrer les caractères et les sentiments, et se plaisant à les voir si finement saisis et si exactement décrits. C'est une merveille. Ces femmes goûtaient et comprenaient La Rochefoucauld qui est d'une lecture forte, ces femmes goûtaient et comprenaient Mlle de Scudéry qui est d'une lecture fastidieuse. Et c'est un fait général. Toutes n'ont pas le sérieux de Mme de Sablé ou de Mme de Sévigné, toutes n'arrivent pas à la même vigueur de pensée, mais toutes sont, suivant la mesure de leur intelligence, des moralistes. Et c'est déjà le premier trait, le plus important de la préciosité. C'est le premier caractère, le plus neuf de la littérature du dix-septième siècle.

Or je ne prétends pas que saint François de Sales ait imposé ce caractère à tout le siècle. Mais il a fait que ce goût, cet art, / cette science si l'on veut, qui n'aurait été que le caprice où la préférence de quelques esprits supérieurs, la mode passagère des salons distingués, est devenu un penchant durable, universel et intelligent.^

(Tout ce siècle de moralistes étudie donc le cœur humain, et dans le cœur humain tout ce siècle voit régner un sentiment :

i'amour. Dans la vie de société, l'amour est l'unique occupation des hommes et des femmes ; le désir des honneurs, la ^if des aventures, les divers sentiments qui peuvent devenir le premier ressort de notre activité, ils existent toujours, mais inavoués ; ils sont relégués dans l'obscurité, condamnés au / silence. Dans le roman, au théâtre, l'amour est le maître; les grands hommes que leur génie et leur éducation auraient soustraits à son pouvoir, un Corneille qui trouve l'amour chargé de trop de faiblesses, un Molière qu'attireraient, ce semble, davantage les travers sociaux, ceux-là mêmes subissent sa / tyrannie. Quant aux autres, ils ne peignent que l'amour, font de l'amour le seul mobile de leurs personnages ; c'est l'amour qui noue les intrigues, et qui, au cinquième acte, verse le poi-

/ soin où tient le poignard.

D'où vient cette domination ?

Du triomphe de la préciosité, sans doute. Sans doute la société précieuse, la conversation précieuse, se nourrit des sentiments tendres ; sa littérature mi-partie espagnole, mi-

\ partie italienne, célèbre l'amour et ne célèbre que lui; dans la réalité aussi bien que dans les romans, il ne s'agit jamais entre un précieux et une précieuse que d'amour. Sans doute, cette littérature qui commence à XAstrée pour aboutir à la Guirlande

/ de Julie, en passant par la pastorale, s'oppose à cette autre école de poètes qui réduisaient l'amour, comme le faisait Montaigne, à une distraction d'une heure, au libertinage ; elle enseigne que l'amour n'est pas un détail ou un accident de la vie,

r il est la vie elle-même. Et c'est l'évangile de la préciosité. Mais à côté de la préciosité ne voyez-vous pas la dévotion faire régner l'amour dans la pensée humaine et sur la vie humaine? François de Sales l'enseigne : être dévot, c'est aimer; la dévotion se nourrit d'amour; être chrétien, c'est aimer : la foi et l'amour doivent devenir une seule et même chose. « Dieu ayant créé l'homme à son image et semblance veut que,

comme en lui, tout y soit ordonné par l'amour et pour ^ l'amour (1). » Ainsi saint François de Sales donne à l'amour, dans la vie du dévot, la même place souveraine que lui donne la préciosité et que lui conserve le siècle, dans la vie du mondain.

Mais il faut étudier la question de plus près. Il est nécessaire de prouver que nous ne nous laissons pas tromper par la similitude des noms, l'amour dans la dévotion, c'est l'amour de Dieu. L'amour dans la préciosité, c'est lé culte de la femme. Il convient donc délaisser entre l'un et l'autre la distance infinie qui sépare les deux objets. Mais tout en respectant le caractère souverain de l'amour de Dieu, ne peut-on pas dire qu'en transportant ce sentiment des hauteurs du ciel sur la terre, les précieux n'ont pas changé la définition qu'on en pourrait donner? On aime la femme comme on aime Dieu.

Voici les deux grands élégiaques, les deux peintres de l'amour en ce siècle : l'un à l'origine, l'autre à la fin, d'Drfé et Racine. Tous les personnages qu'ils nous montrent aiment, chacun à sa manière et suivant son goût; les uns sont brutaux comme Valentinien ou comme Néron ; d'autres sont inconstants et légers comme Hylas ou comme Laodice; d'autres jaloux comme Mithridate ou comme Lycidas ; d'autres fidèles, tendres et malheureux comme Silvandre ou comme Britannieus; mais tous ont ce trait commun, ils aiment. Leur volonté tend à sortir d'elle-même pour s'unir avec ce qui leur a plu.

Leur volonté demeure asservie sous l'amour qu'elle a choisi, elle devient telle qu'il est. Si leur amour est pur et grand, leur volonté y grandit et s'y purifie. Britannicus en devient plus fier, Titus plus grand, Iphigénie plus noble, Hippolyte plus généreux. Et de même Silvandre, Astrée, Silvie et Céla-

(1) Ti-aité de l'amour de Dieu, l. î, ch. VI.

don y gagnent un cœur plus ferme, plus profond et plus délicat; en revanche, si l'amour est brutal, l'âme devient brutale, elle K se divertit des opérations spirituelles pour se ravaler au rang des bêtes farouches « , à la condition des bêtes brutes (l) : Oreste, Néron, Valentinien, Phèdre. Et comme les amours sont inégalement délicates et cordiales, inégalement abjectes et serviles, de même ces personnages divers se rapprochent / inégalement de l'ange ou de la bête. L'amour est donc le principe dê.-la distinction des personnalités, l'amour est le symbole de la personnalité.

Parmi ces diverses amours établissons une hiérarchie : de degrés en degrés nous en arriverons aune sorte d'amour qui est l'amour parfait. Racine, que son tempérament d'auteur dramatique appelle plutôt à la peinture des passions de combat, c'est-à-dire des amours farouches et brutales, indique et n'achève pas, saiii dans Bérénice, la description des cœurs vertueux qui aiment avec générosité ; mais l'esquisse est assez significative. En revanche, d'Urfé consacre tout son roman à / la glorification de cette tendresse parfaite. Inconstance, jalousie, brutalité des uns et des autres servent par le contraste ! à rehausser l'amour parfait de Silvandre et de Diane, et [ l'amour plus parfait encore de Céladon etd'Astrée. Il ne suffit pas d'aimer, il faut aimer bien, et telle est la leçon que nous donnent d'Urfé et Racine.

Revenons au premier livre du Traité de V amour de Dieu ; 'û contient la psychologie de saint François de Sales. C'est la théorie de tous les conseils qu'il donne dans VIntroduciio7i à la vie dévote, dans ses sermons et dans ses lettres; c'est la doctrine que suppose sa direction des âmes. Que dit-elle ? Que dans l'âme humaine où fleurit une « innumérable variété » de sentiments, c'est la volonté qui tient son empire, et sur la volonté

(1) Traité de l'amour de Dieu., 1. I» ch. x.

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'ce qui règne, c'est Tamour. L'amour, c'est l'exercice naturel de la A^olonté, toute volonté doit aimer. Le rôle de l'amour est vaste infiniment. Nos passions et affections « proviennent toutes^de l'amour comme de leur source et racine » . «Elles sont bonnes ou mauvaises, vicieuses ou vertueuses, selon que l'amour duquel elles procèdent est bon ou mauvais. La volonté elle-même change de qualité selon l'amour qu'elle épouse. S'il est charnel, elle est charnelle, spirituelle s'il est spirituel, comme la femme change sa condition en celle de son mari, et devient noble s'il est noble, reyne s'il est roi, duchesse s'il est duc. » Enfin il y a une hiérarchie d'amours au sommet desquelles est l'amour noble, généreux,; fort, vigoureux et actif, celui qui est semblable au feu (1), « duquel plus la matière est délicate, aussi les flammes en sont plus claires et plus belles » , l'amour de Dieu, la dévotion.

Cette psychologie enseignée en cent façons par la pratique, entrée dans les moelles du siècle avec toute la ferveur du sentiment religieux, ne devait-elle pas faire goûter et accepter comme l'expression de la vérité cette doctrine de l'amour que nous avons exposée d'après d'Drfé et d'après Racine, et qui célèbre l'universel triomphe de l'amour?

Mais allons plus avant et poursuivons la ressemblance de l'idéal d'amour avec la dévotion.

(C'est dans VAstrée, ai-jedit, qu'il faut chercher la description complète du parfait amour ; Silvandre et Céladon le représentent. Silvandre arriva tout naturellement à cette tendresse ex-

(1) Traité de l'amour de Dieu, 1. I, cL. x.

cellente ; son cœur la porte comme un fruit exquis et sans culture. Céladon a de plus la réflexion, il a de plus les épreuves. 11 aima aussi purement, aussi généreusement que Silvandre; mais dans la forêt mystérieuse il a été instruit par le druide sur l'essence de la beauté et sur la perfection de l'amour (1); il a beaucoup souffert en outre, et ses maux « qui seraient des châtiments en d'autres bergers moins vertueux, ce sont par rapport à lui des épreuves d'amour qui doivent tourner à son avantage et à son bonheur « . Quoi qu'il en soit, Silvandre et Céladon se complètent l'un l'autre. Écoutons-les. Regardonsles,

Leur amour est pur, mais il est vraiment de l'amour. Laure passe, et Pétrarque l'admire; il en conserve dans sa mémoire l'image radieuse ; il la contemple de loin et avec adoration comme une œuvre d'art d'un prix inestimable. Il sait quelle distance infranchissable le sépare de Laure, il en a sans doute une douleur, mais une douleur qui est douce; il s'y rési-

(1) Je ne crois pas hors de propos de résumer les principaux passages de l'entretien de Céladon avecle druide mystérieux.

« Toute beauté procède de cette souveraine bonté que nous appelons Dieu, dit le druide. Le soleil que nous voyons éclaire l'eau, l'air et la terre d'un même rayon. Le soleil éternel embellit ainsi tous les êtres. La clarté divine brille plus en l'entendement angélique que dans l'âme raisonnable, et dans l'âme raisonnable que dans la matière; aussi disons-nous qu'au premier il a mis les idées, au second les raisons, et aux derniers les formes. »

Céladon répond : « Un de vos druides prétendait que l'amour étant le désir de la beauté et n'y en ayant que de trois sortes, celle qui tombe sous la vue et que l'œil seul peut discerner, celle qui consiste dans l'harmonie et dont l'oreille seule est juge, celle enfin qui est la raison et que l'esprit seul peut apercevoir, il n'y a ainsi que les yeux, les oreilles et l'esprit qui doivent en jouir.. «

Le druide répond : « Que du dédain de ces vérités viennent toutes ces querelles, toutes ces jalousies, tous ces dédains, toutes ces infidélités. Si nous ne désirions que voir, qu'entendre, que parler, pourquoi serions-nous trahis, pourquoi cesserions-nous d'aimer, pourquoi ne serions-nous plus aimés? »

Céladon proteste « que son affection a toujours été si respectueuse, que la plus chaste vestale n'aurait pu s'en offenser » !

Le druide répond : « Les maux que vous souffrez seraient des châtiments pour d'autres bergers moins vertueux. Par rapport à vous, ce sont des épreuves d'amour qui tourneront enfin à votre avantage et à votre bonheur. » — Astrée, 2' partie, liv. II.

gne, et sa résignation lui est une sorte de volupté. Il se contente de chanter l'objet de sa tendresse platonique, il n'a point de passion. Ce n'est pas de cet ordre qu'est l'amour de Silvandre pour Diane, de Céladon pour Astrée. Vigoureux et actif, cet aniour ne saurait s'enfermer dans l'admiration, le souhait ou le regret. Ils tendent à l'union, et s'ils n'espèrent pas fléchir l'hostilité de celle qu'ils aiment ou l'opposition des événements, ils veulent mourir.

De même pour saint François de Sales, l'amour est spirituel, mais tend à l'union (lîT^Ll est plus riche et plus fort que cette affection platonique inventée par les poètes, il ne réside pas, comineront cru u plusieurs grands personnages » , dans la complaisance. Il est plus complet que ce sentiment inachevé qu'on pourrait appeler amour de simple approbation, parce que l'âme « agrée le bien qu'elle connaît, mais ne le pouvant désirer en effet n'y prétend pas (2) « . (Il est un mouvement qui dure jusqu'à « l'union et la jouissance (3) >r^

L'union et la jouissance, c'est lènut où tend l'amour chez les bergers du Lignon, chez les disciples de saint François de Sales. Qnn'y parvient que par le don de soi, l'oubli de soi, l'abnégation et le sacrifice (4). L'amant qui cherche plus sa propre satisfaction que celle de sa maîtresse ne mérite pas un si beau nom (5). « Celui qui aime donne son âme même à la personne aimée (6).j))Pour aimer bien, il faut se transformer en la personne aimée. L'amant se regarde-t-il dans la Fontaine de la vérité d'amour, celle-ci, qui reflète les âmes comme les autres reflètent les corps, offre aussitôt les traits de la personne

(1) Traité de tamourde Dieu, 1. I, ch. ix. Que ramour tend à Vunion.

(2) Id., i. I, ch. vn.

(4) « Aimez donc la belle et heureuse Astrée, dit la nymphe Léonide à Céladoo.... Servez-la, adorez-la, et plus encore s'il se peut, car l'amour veut l'extrémité en son sacrifice. » — Astrée, impartie, liv. II.

(5) Astrée, i" partie, liv. VIII.

(6) If/., Impartie, Ht. VII. . .

aimée, car Fâme de ramantnevitplusenlui, mais celle de son amante (1). C'est la loi de l'amour qu'il ne vive que dans celle qu'il adore, et qu'en elle transformé il n'aime, il n'honore que ce qu'elle honore ou chérit (2).

Et cette loi, c'est aussi la loi de la piété. Dans sa poursuite incessante de l'union spirituelle, Philotée, elle aussi, se sacrifie et s'abolit elle-même. Elle ne cherche pas dans cet amour sa propre satisfaction et la douceur d'aimer (3), elle se donne à Dieu et s'unit à lui en n'honorant et en n'aimant que ce qu'il chéi'it et ce qu'il honore. Le saint doit réaliser avec ses. faibles forces la ressemblance de Dieu fait homme. Et si la Fontaine de la vérité d'amour présente à Céladon la figure d'Astrée, l'admiration fervente de quelques contemporains (4) a pu, dans François de Sales qui sut parfaitement aimer, voir l'image du Christ, son amour.

Cet amour par lequel l'amant fait le sacrifice de son individualité, de son amour-propre pour employer le terme théologique, ne se manifeste point par de grands actes et par des aventures prodigieuses/Les bergers du Lignon, remarquez-le, n'accomplissent guère de prouesses ; ils se sont confinés dans une modeste condition. « L'ambition qui convient à chacun de nous, dit Céladon au grand druide Adamas, c'est de faire avec distinction ce qu'il doit faire (5). 5> Et lui-même rompant avec la tradition des Amadis, qui va bientôt ridiculiser don

(1) u Elle (la Fontaine de la vérité d'amour) représente les esprits comme les autres eaux représentent les corps; or l'esprit qui n'est que la volonté, la mémoire et le jugement, lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aimé. " « Et c'est pourquoi dit un druide à Clidaman, lorsque vous vous présentez icy, elle reçoit la figure de votre esprit et non pas de votre corps, et votre esprit étant changé en Sylvie, il représente Sylvie et non pas vous !... Si la nymphe vous aimait, elle serait transformée en vous comme vous l'êtes en elle ; alors vous la verriez et vous vous verriez aussi. 11 — Astrée, i" partie, liv. III.

(2) C'est la neuvième des douze lois de l'amour. — Astrée, 2° partie, liv. V.

(3) Traité de Vamour de Dieu, liv. IX, ch. ix.

(4) Saint Vincent de Paul entre autres.

(5) Aslrée, 1" partie, liv. X.

Quichotte, ne court pas les grands chemins, ne tire point l'épée. Pour devenir digne d'Astrée et pour toucher le cœur d'Astrée, il se contente de rendre son cœur plus grand, son amour plus pur et plus absolu.

L'amour de Dieu n'inspire pas à Théotime ou à Philotée une autre conduite. Saint François d'Assise ou saint François Xavier sont, en quelque sorte, les Amadis de la dévotion. Leurs disciples et leurs moines ressemblent aux chevaliers errants qui, pour plaire à leurs belles, vont par le monde à la recherche d'exploits singuliers. Ici rien de tel : la condition moyenne, ^ aucune action d'éclat, l'amour ne travaille qu'à se perfectionner lui-même. Saint François de Sales se moque sans amertume des don Quichottes de la piété, des « vaillants en imagination » qui font de grands projets de faire « des excellents services àNotre- Seigneur» par des actions éminentes et des souffrances extraordinaires (1). L'ambition du dévot ressemble à celle de Céladon ; c'est « à toute heure de faire les petites œuvres qui se trou- X vent sur notre chemin, excellemment, c'est-à-dire avec un grand amour (2) rijj

Si l'amour se met ainsi à l'école, c'est que d'Urfé l'imagine comme un sentiment très délicat et très compliqué dont la perfection ne s'atteint pas du pi'emier coup. C'est une vraie merveille que l'amour de Céladon et de Silvandre. « Il est sans mesure, car celui qui peut mesurer son amour ou qui peut en imaginer quelque autre plus grand que le sien, il n'aime y^ pas (3) )) ; il est fidèle au delà de la mort et malgré l'infidélité, car K les dégoùtements d'amour ne permettent que l'on soitny /parjure, ny infidèle (4) 5) , «il veut l'extrémité en son sacrifice (5) » , et cependant il est comme un serviteur tremblant

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. XII, ch. vi.

(2) Id.

(3) Astrée, 1" partie, liv. "VIII.

(4) W., 1'= partie, liv. XII.

et sans cesse humilié. Céladon proteste que son affection pour Astrée a toujours été si respectueuse que la plus chaste vestale n'aurait pu s'en offenser (1). Cet amour enfin peut aller jusqu'à la mort. « Celui qui vous écrit, dit un de ces parfaits amants, c'est un serviteur qui, pour avoir eu plus d'amour qu'un cœur n'était capable d'en concevoir, voulut mourir plutôt que d'en diminuer (2). »

A ce haut degré, l'amour, c'est une dévotion, c'est de la sainteté, et il ne tarde pas à trouver pour s'exprimer un culte et une liturgie. Céladon élève dans la forêt un temple où n'entrent que ceux qui ont le cœur pur, et il le dédie à la déesse Astrée (3) ; il compose des prières où il invoque pieusement sa déesse (4). L'humanité d'Astrée s'est évanouie; cet amour a

(i) Astrée, 2» partie, liv. II.

(2) Ici., i" partie, liv. III. — Voir, de même, Traité de l'amour de Dieu, liv. VII, ch. IX. Du suprême effet de l'amour effectif qui est la mort des amants. Cf. les chapitres suivants.

(3) Dans ce temple de feuillage élevé par Céladon, au milieu de la forêt, où l'on n'entre qu'après s'être purifié et où Hylas n'entre point, sont les douze tables des lois de l'amour. Voici en résumé les principales de ces lois :

I. — Qui veut être amant parfait, il faut qu'il aime sans mesure.

II. — Qu'il n'aime jamais qu'un seul et même objet, et qu'il rapporte là tout le bonheur qu'il se propose.

III. — Qu'il cesse de s'aimer lui-même ou qu'il ne s'aime que par rapport à cet objet.

V. — Qu'il ne désire point la possession de ce qu'il aime au mépris de son honneur ou de celui de sa maîtresse. La possession même doit lui être moins chère que ce prix.

VIII. — Qu'il soupire, qu'il languisse entre la vie et la mort, et qu'il ne dise point ce qu'il veut ou ce qu'il ne veut pas.

IX. — Qu'il ne vive que dans celle qu'il adore, et qu'en elle transformé, il n'aime, il n'honore que ce qu'elle honore ou chérit.

Que de tous ses tourments et de toutes ses peines il n'attende d'autre salaire que l'honneur d'aimer seulement. — Astrée, 'S? partie, liv. V.

(4) OnAISON A LA DÉESSE ASTREE.

- « Grande et toute-puissante déesse, encore que vos perfections ne puissent être égalées, il ne faut que nos sacrifices ne pouvant être tels que vous les méritez, laissent de vous être agréaJ)les, puisque si les dieux ne reçoivent que ceux qui sont dignes d'eux, il faudrait qu'eux-mêmes fussent les victimes. Or ce que je viens offrir à votre Déité, c'est un cœur et une volonté qui n'ont jamais été dédiés qu'à vous seule.

« Si cette offrande vous est agréable, tournez les yeux pleins de pitié. sur cette

dû grandir son objet pour que son objet restât digne de lui, jusqu'aux proportions de la divinité.

'sjci nous avons rejoint saint François de Sales. Théotime et Céladon, Pliilotée et Silvandre aiment non pas le même objet, "mais de la même manière. Leur amour est un don de soi, un sacrifice, une métamorphose.. « Leur âme vit plus en celui qu'elle aime qu'en celui qu'elle anime(l). » Et ce qu'ils aiment, c'est la perfection, c'est la beauté, c'est la vertu, les uns s'arrétantau symbole humain qu'ils en connaissent : Diane, Astrée ;

^les autres s'élevant du premier coup à la réalité même, à Dieu.

On comprend donc sans peine quelle école d'amour fut le sentiment religieux au dix-septième siècle. C'est la piété, c'est

^ la dévotion qui prépare les imaginations et les cœurs à cet idéal auquel tout un siècle s'est attaché. La préciosité aurait eu beau faire, elle n'aurait pu entraîner toute une époque à ces hauteurs de la tendresse et de la passion où l'amour dans sa pureté s'isole en lui-même. D'autres puissances lui auraient arraché les esprits Tout au moins le besoin des aventures se serait mêlé à l'amour. /Déjà, sous le règne de Henri IV, la vogue était revenue aux événements romanesques, et les premières infiltrations de la pastorale italienne ou espagnole avaient été arrêtées par l'indifférence du public-(2). Plus tard, après le premier triomphe de la préciosité, le même goût des

âme qui les a toujours tournés si pleins d'amour, et par un acte digne de vous sortez-la de la peine où elle demeure continuellement et mettez-la en repos duquel son malheur et non son mérite l'a jusqu'ici éloignée. Je vous requiers cette grâce, par le nom de Céladon de qui la mémoire doit vous plaire, si celle du plus fidèle et affectionné de vos serviteurs peut jamais avoir obtenu de votre divinité cette glorieuse satisfaction. » — Âslrée, 2° partie, liv. V.

Cf. « Celui qui aime donne son âme même à la personne aimée » , dit Pliylis. — Astrée, V partie, liv. VII.

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. \^, ch. m.

(2) M. Ilov, La vie et les œuvres de Charles Sorel, Paris, 1893, fait remarquer -le succès des romans belliqueux de Nervèze et de des Escriteaux... Olenix de Monfsacré, qui avait alors écrit des pastorales, est si abandonné qu'il est forcé d'écrire l'histoire des Turcs.

aventures signale la Fronde et s'y associe à un retour de la brutalité. Mais le triomphe de la tendresse passionnée est assuré, le sentiment religieux la soutient encore, même après que les précieux ont été vaincus par Molière, par Boileau, par leur propre insuffisance. A la suite de F^^/ree, les romans de Mlle de Scudéry ont reproduit, de toutes les manières, son image triomphante. Le sujet semble épuisé. Qui voudra parler de lui sera condamné aux redites. Et c'est alors qu'il se rajeunit. Racine le renouvelle. Macine est un enfant de Port-Royal, et nous avons dit que les jansénistes sont aussi les disciples de saint François de Sales, qu'ils font consister comme lui la vie chrétienne dans la transformation de l'âme en l'amour et pour l'amour. Mais si saint Fi'ançois de Sales voit surtout les douceurs de ce haut idéal et nous y conduit par l'attrait du bonheur qu'il nous fait sans cesse désirer, les jansénistes, au contraire, voient surtout les tristesses et les misères de l'état présent, et nous font monter vers l'amour par 1 horreur et le tremblement de notre âme sans cesse penchée vers l'abîme. G'estdelaméme façon que Racine continue et complète d'Urfé : au lieu de peindre complaisamment le pur amour, il nous l'indique seulement, mais il retient nos regards sur les criminels tourments des amours inférieures. C'est par le contraste et l'horreur, qu'il nous fait concevoir la douce et sainte paix de ceux qui aiment excellemment. Racine est le dernier prophète du n vrai et substantiel amour (1) » .

JQet idéal d'amour particulier au dix-septième siècle s'épuise enfin, et le dix-huitième s'en fait un tout autre, si l'on peut ap- ' peler idéal l'idée commune et grossière qu'il a de l'amour. Or quand cesse-t-on de vouloir aimer comme Britannicus, comme Artamène, comme Céladon? C'est au moment oùla piété meurt aussi. A l'heure où la doctrine de saint François de Sales perd

(i) Traité de /'njnour de Dieu, livre I, ch. x.

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( son sens, s'égare dans le quiétisme, ou s'appauvrit dans les petites dévotions, la tendresse passionnée voit crouler son trôneT)Marivaux ne la sauve pas en la réduisant à de petits troubles délicats et poétiques. Elle perd la puissance qu'elle avait partout, même dans ses égarements. Elle perd la noblesse qu'elle avait dans sa pureté. Et l'amour redevient un accident passager et périodique de la vie extérieure des hommes.

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