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CHAPITRE Vil

SES EXERCICES DE PIETÉ

Dès le commencement de ses études, saint François de Sales avait su régler ses journées, et se prescrire les exercices nécessaires pour entretenir sa piété. Il s'y rendit plus fidèle encore après son entrée dans l'état ecclésiastique. Nous n'avons pas le règlement qu'il se traça au moment de sa prêtrise, mais celui qu'il adopta dans la retraite qui précéda son sacre, dut en reproduire les principales dispositions, et on peut le regarder comme le tableau le plus exact de sa vie sacerdotale.

Son premier exercice, chaque jour, était l’oraison. « Le matin, dit-il, après que j’aurai invoqué le nom de Dieu, et que je me serai offert à lui, je ferai une heure de

4 Lelt. dccxviii à sainte Chantal;

SES EXERCICES DE PIÉTÉ

méditation, selon que je l’aurai prémédité 1 » Pour le soir, après vêpres, il se prescrit encore une petite méditation : c’était sans doute la préparation de l’oraison du lendemain. Au moins savons-nous qu’il ne manquait jamais à cette préparation : « A parler clair avec vous, dit-il à sainte Chantal, quoique deux ou trois fois l’été passé, m’étant mis en la présence de Dieu, sans préparation et sans dessein, je me sois trouvé extrêmement bien auprès de sa Majesté, avec une seule, très-simple et continuelle affection d’un amour presque imperceptible, mais très-doux, si est-ce que je n’osai jamais démarcher du grand chemin, pour réduire cela à un ordinaire. Je ne sais; j’aime le train des saints devanciers et des simples*. » Il eût craint de céder à la présomption, envoûtant se dispenser d’une condition à laquelle Dieu attache communément ses lumières et ses grâces.

Dans l’oraison, sa méthode était de se tenir très-humble, très -petit et très -abaissé devant son Dieu, avec une extrême révérence et confiance, comme un enfant d’amour 5 . Il ne dédaignait pas de recourir quelquefois aux pensées et aux sentiments des autres, pour occuper ou ranimer son esprit. « Quand vous verrez votre esprit las, dit-il à une religieuse, servez-vous du livre, c’est-à-dire lisez un peu, et puis méditez jusqu’à la fin de votre demi-heure. La Mère Thérèse en usa ainsi au commencement, et elle dit qu’elle s’en trouva fort bien. Et puisque nous parlons confidemment, j’ajouterai que je l’ai aussi essayé, et m’en suis bien trouvé \ »

Il aimait à penser dans l’oraison qu’il parlait à Dieu immédiatement, sans intermédiaire, et cette pensée met-

1 Lett. xlii, et Régi, épisc. — 2 Lett. à sainte Chantal, suppléai,

cxxi. — 5 Ibid . — 4 Lett. lxi à une abbesse.

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tait l’allégresse et le recueillement dans son âme. « Ces trois jours derniers, dit-il, j’ai eu un plaisir non pareil à penser au grand honneur qu’un cœur a de parler seul à seul à son Dieu, à cet Être souverain, immense et infini. Oui, car ce que le cœur dit à Dieu, nul ne le sait que Dieu même, de premier abord, et par après ceux à qui Dieu le fait savoir. N’est-ce pas là un merveilleux secret? Je pense que c’est ce qu’entendent les Docteurs quand ils disent que pour faire l’oraison, il est bon de penser qu’il n’y a que Dieu seul au monde : car assurément cela retire fort les puissances de l’âme, et l’application d’icelles s’ en fait bien plus forte 4 . »

Au reste, ce n’étaient pas les douceurs et les consolations sensibles qu’il recherchait dans cet exercice. « Il me dit une fois, rapporte sainte Chantal, qu’il ne prenait pas garde s’il était en consolation ou en désolation. Quand Notre-Seigneur lui donnait de bons sentiments, il les recevait en simplicité; s’il ne lui en donnait point, il n’y pensait pas. 11 aimait même les dérèlictions, les abandonnements et désolations intérieurs 2 . Tant de sécheresses qu’on voudra, répétait-il souvent, pourvu que nous aimions Dieu 3 . »

A la pratique de l’oraison, il joignit constamment celle de la lecture spirituelle. « L’oraison, disait-il, est la lampe qui dirige nos pas, mais la lecture spirituelle est l’huile qui la doit alimenter. De cette source viennent les bonnes pensées qui donnent à la méditation sa lumière et sa chaleur 4 . » Aussi s’en prescrivit-il une heure entière dans son dernier règlement. « Après souper, on lira quelques livres de dévotion l’espace d’une heure :

1 Lett. cxxi à sainte Chantal. — *Lett. cxxi de sainte Chantal. — 3 Lett. i.xvr. — 4 Esprit de saint François de Sales, p. VI, cl*, ix.

m SES EXERCICES RE PIÉTÉ.

cela servira en partie pour l’élude, en partie pour l’oraison. »

Pour ces lectures, Louis de Grenade paraît avoir été son auteur favori. Il le recommande vivement à un jeune prélat qui lui demandait ses avis : « Ayez, je vous prie, Grenade tout entier, et que ce soit votre second bréviaire. Le cardinal Borromée n’avait pas d’autre théologie pour prêcher, et néanmoins il prêchait très-bien. Ce n’est pas là pourtant son principal usage : il servira surtout à former votre esprit à l’amour de la vraie dévotion et à tous les exercices spirituels qui vous sont nécessaires. Mon sentiment serait que vous commenciez à le lire par la grande Guide des pécheurs , puis que vous passiez au Mémorial , et enfin que vous le lisiez tout. Mais pour le lire avec fruit, il faut le peser et ruminer, chapitre par 'Chapitre, avec beaucoup de réflexion et de prière à Dieu. Il faut le lire avec révérence et dévotion, comme un livre qui contient les plus utiles inspirations qu’on puisse recevoir d’en haut, et par là réformer toutes les puissances de l’âme, les purifiant par détestation de tout mauvais penchant, et les dirigeant vers leur vraie fin par de fermes et grandes résolutions 4 . »

À cet auteur, saint François de Sales en joint néanmoins quelques autres : Jean d’Avila, pour ses Lettres spirituelles ; saint Augustin, pour ses Confessions ; saint Jérôme, pour ses Épîtres.

11 aimait aussi beaucoup les histoires des saints, surtout des saints ecclésiastiques. Il se procura celle de saint Charles, aussitôt qu'elle parut, et il la citait souvent, aussi bien que celle de sainte Thérèse 1 2 .

1 Lett. xlv à un évêque élu. — 3 Vie, par Charles Aug. ; Esprit ,

p. VI, ch. vu, etc.

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Dans sa jeunesse, son livre de prédilection avait été le Combat spirituel, dont il avait connu l’auteur à Padouc. « Il nia dit plusieurs fois, rapporte M. Camus, qu’il avait porté plus de dix-huit ans ce petit livre dans sa pochette, y lisant tous les jours quelques chapitres ou du moins quelques pages. Aussi le recommandait-il à tous ceux qui s’adressaient à lui, l’appelant tout aimable et tout praticable 1 . »

Une pratique importante, dont il se fait une loi dans son règlement, et qui, avec l’oraison et la lecture spirituelle, dut avoir une grande influence sui\sa sanctification, c’est celle de la confession fréquente. Il se propose de s’approcher du saint tribunal de deux en deux jours, ou de trois en trois, autant qu’il le pourra ; de prendre le meilleur confesseur qui sera à sa portée, et de n’en pas changer sans nécessité. Un témoin de sa canonisation atteste qu’il allait au delà de ce qu’il s’était prescrit, et qu’il se confessait d’ordinaire tous les jours avant de monter à l’autel 2 . Au moins ne manquait-il jamais de purifier sa conscience, lorsqu'il remarquait dans sa conduite quelque manquement un peu notable ou plus volontaire *.

Ainsi saint François de Sales avait déterminé à l’avance ses exercices de piété. U avait aussi assigné des heures à l’étude et au service du prochain. Mais en réglant l’emploi de ses journées, il n’avait pas entendu se priver de la liberté de suivre, suivant les circonstances, les inspirations de Dieu : il voulait seulement renoncer aux effets de l’humeur, du caprice, de l’irréflexion; et il était toujours prêt à réformer ses plans quand les devoirs de son état, ou les besoins du prochain le demandaient. « Je sais par mon

1 Esprit, p. III, cli. vu; Lett. cxxvii et cxxx. — * Dépositions.

SES EXERCICES DE MÊTÈ

expérience, disait— il à' l’archevêque de Bourges, qu’il faut s’accommoder à la nécessité des temps, des Jieux, des occurrences et des occupations. Je vous confesse que je n’ai pas de scrupule de m’écarter de mon règlement, quand c’est le service de mes brebis qui m’occupe. En me l’imposant, mon dessein a été, non de me gêner, mais de me régler, sans m’obliger à aucun scrupule de conscience; car Dieu me fait la grâce d’aimer la sainte liberté d’esprit autant que je hais la dissolution et le libertinage. En somme, Monseigneur, nous devons dire avec le grand évêque d’IIippone : Amor meus , pondus meum l . »

L’exercice auquel il renonçait avec le plus de peine, parce qu’il le jugeait le plus important de tous, c’était l’oraison. « Je n’y manque pas un seul jour, dit-il, si ce n’est de temps en temps le dimanche, pour satisfaire aux confessions; et même quelquefois Dieu me donne la force de me lever devant le jour pour cet effet, quand je prévois une multitude d’embarras extraordinaires. Et tout cela gaiement; et il me semble que je m’y affectionne. Je voudrais bien pouvoir en faire deux fois le jour : mais cela ne m’est pas possible *. »

Néanmoins, sur la fin de sa vie, il dut se relâcher davantage de cette exactitude. «Dans ses dernières années, dit sainte Chantal, il ne prenait quasi plus de temps pour faire l’oraison, tant les affaires l’accablaient; et un jour que je lui demandais s’il l’avait faite: « Non, me répondit-il, mais je fais bien ce qui la vaut. » C’est qu’il se tenait toujours uni à Dieu, et « c’est la vérité que sa vie était une oraison continuelle 5 . »

En outre, lorsqu’il pouvait échapper pour quelque

1 Lett. supplém. cvn. — 2 Lelt. cxxm à sainte Chantal. — 3 Lelt.

cxxi de sainte Chantal.

SON APPLICATION A L’ÉTUDE

temps à ses embarras ordinaires, il se dédommageait par de pieux excèç, des privations qu’il avait été contrairtt de s’imposer. « Étant à Avignon, six mois avant sa mort, et ayant dit la messe chez les pères Jésuites; il prolongea tellement son oraison, qu’on craignit de ne pas le voir de toute la matinée, et qu’un des pères dut l’avertir du désir qu’avaient plusieurs religieux de recourir à ses conseils. « Voyez-vous, lui dit le saint prélat en se levant, l’oraison est ce qui m’est le plus utile et le plus doux, car dans cette communication de cœur, je ne manque jamais d’apprendre quelque bonne chose dont je tâche de profiter pour mon bien. » Après le dîner, plusieurs des pères remmenèrent dans leurs chambres, et on se parta-' gea tellement l’avantage de sa société, que l’heure étant venue pour lui de se rendre auprès du prince de Savoie, il dut partir promptement sans avoir rien vu que l’église et^es cellules. Comme le père recteur en faisait la remarque et en témoignait son regret : « J’aime bien mieux, lui dit-il, une grande heure d’entretien avec une bonne âme que la vue de toutes les curiosités de la terre. . . Adieu, mon père, ajouta-t-il avec un profond soupir, nous allons au ciel, et bientôt toute la terre sera sous nos pieds 4 . »

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