‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 27 sur 82 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La prudence du pieux évêque était celle des saints. Toujours en garde contre ses passions, se possédant parfaitement lui-même, ne se déterminant jamais au hasard ni par caprice, il avait au plus haut degré toutes les qualités nécessaires pour la conduite des hommes et des affaires. 11 procédait en toute occasion avec circonspection et maturité, « Jamais il ne décidait précipitamment , les questions difficiles. Il ne s’opposait même au mal qu’après une mûre délibération, disant qu’il ne fallait pas faire de fautes en s’opposant aux fautes *. » Mais ce qui le distingua davantage encore, ce fut une droiture de vues et une noblesse de sentiments qui ne lui permirent jamais de recourir aux artifices de la politique humaine, ni d’user de son habileté pour une autre fin que pour la gloire de Dieu et l’avantage des âmes.

« Je vous dirai ce petit mot, mais mot d’ami et à l'oreille, dit-il à l’évêque de Belley. Je ne sais nullement l’art de mentir, ni de dissimuler, ni de feindre avec dextérité, ce qui est le maître ressort de la politique, et l’art des arts en matière de prudence humaine. Pour tous les États de Savoie, de France et de l’Empire, je ne porterais pas un faux paquet dans mon sein. J’y vais à l’ancienne gauloise, tout à la bonne foi et tout simplement. Ce que j’ai sur les lèvres, c’est justement ce qui sort de ma pen-

1 Déposition de sainte Chantal.

sée. Je hais la duplicité comme la mort 1 * , n’ayant, grâce à Dieu, appris à la cour qu’à être plus simple et moins mondain *. C’est pourquoi on juge fort sagement que je ne suis nullement propre à ce qui s’appelle politique, et jamais personne ne m’a estimé homme d’afTaires ou du moins accosté pour cela s . »

Il aimait tellement la droiture et la simplicité, qu’il semble quelquefois sacrifier à ces vertus jusqu’à la prudence; mais il est aisé de voir qu’il ne rejette en ces occasions que la prudence mondaine, c’est-à-dire cetle adresse égoïste et déloyale, qu’on estime et qu’on emploie trop souvent dans le monde pour ménager ses intérêts et parvenir à ses fins.

« Je ne suis guère prudent, dit-il à sainte Chantal : la prudence est une vertu que je n’aime pas trop. Ce n’est que par force que je la chéris, parce qu’elle est nécessaire; et je vais tout à la bonne foi, à l’abri de la providence de Dieu.

• Non, de vrai, je ne suis nullement simple, mais j’aime si extrêmement la simplicité, que c’est merveille. En vérité, les pauvres petites et blanches colombelles sont bien plus agréables que les serpents; et quand il faut joindre les qualités de l’un avec celles de l’autre, pour moi, je ne voudrais nullement donner la simplicité de la colombe au serpent, car le serpent ne laisserait pas d’être serpent, mais je voudrais donner la prudence du serpent à la colombe, car elle ne laisserait pas d’être belle. Or, sus donc à cette sainte simplicité, sœur de l’innocence, fille de la charité 4 . Cette vertu est purement chrétienne. Les païens* ceux même qui ont le mieux parlé

1 Esprit, liv. II, ch. xxiv* — * Esprit, liv. XVII, ch. n. — 3 Esprit,

iv - U, ch. xxiv, et Eett. % CLXxvm, supplément. — 4 JLetL cxix.

des autres vertus, tien ont eu aucune connaissance, non plus que de l’humilité 1 * . »

0 11 n’y a, disait-il encore, nulle si bonne et si durable finesse que la simplicité. Qui marche simplement marche confidemment. Le mensonge, la duplicité, la simulation, témoigneront toujours un esprit faible et bas*. On dit que dans un siècle si rusé que le nôtre il faut de la prudence, au moins pour n’être pas surpris. Je ne blâme point cette maxime ; mais il en est une autre, non moins évangélique, qui nous apprend que c’est une grande sagesse, selon Dieu, de souffrir qu’on nous fasse tort et qu’on nous prenne notre bien, sachant qu’un bien beaucoup plus précieux et plus assuré nous attend. A mon avis, un vrai chrétien aimera toujours mieux être enclume que marteau, volé que voleur, meurtri que meurtrier, et martyr que persécuteur. Enrage le monde, périsse la prudence du siècle, que la chair se désespère : il vaut mieux être bon et simple que fin et malicieux ! »

C’était surtout quand il s'agissait de la gloire de Dieu ou du bien des âmes qu’il avait soin de s’élever au-dessus de tout intérêt et de toute considération personnelle. (( Dans les choses du service de Dieu, disait-il, je hais la prudence humaine et les raisons d’État. Rien ne m’obscurcit la vùe 3 .

« Si je revenais au monde, disait-il quelquefois, je ne crois pas que toute la prudence de la chair et des enfants de ce siècle pôt ébranler un instant en moi cette conviction qu’une telle prudence est une vraie chimère et une pure niaiserie 4 . »

1 Entret. xiî. — 2 Esprit, liv. XU, ch ix. — 5 Déposition de sainte

Chantal. — 4 Lett. ccccxuv.

Page 1