CHAPITRE PREMIER
Dfclft DK LA PERFECTION.
La première condition et le principal moyen pour devenir parfait, c’est d’aspirer fortement à la perfection.. § Qui désire ardemment d'aimer Dieu l’aimera bieritô avec ardeur, » disait notre saint. Aussi avait-il soin d’entretenir et d’exciter souvent ce désir en son âme. « O Dieu ! s’écrie-t-il dans son Traité de l'Amour divin, qui noua fera la grâce de brûler de ce désir, qui est le désir des pauvres, et la préparation de leur cœur, que Dieu exauce si volontiers ! Qui n’est pas assuré d’aimer Dieu, il est pauvre ; et s’il désire de l’aimer, il est mendiant, mais mendiant de l’heureuse mendicité de laquelle le Sauveur a dit : Bienheureux sont les mendiants d'esprit , car à eux appartient le royaume des cieux! Tel fut saint Augustin quand il s’écria : O aimer! ô mourir à soi-même ! 6 par venir à Dieu! Tel saint François disant : Que je meure de ton amour , 6 l'ami de mon coeur f qui as daigné mourir
pour mon amour! Telles sainte Catherine de Gênes et la bienheureuse mère Térèse, quand, défaillant et mourant de la soif du divin amour, elles jetaient ce cri : Eh! Seigneur, donnez-moi cette eau ! Crions donc nuit et jour : Venez, ô divin Esprit , remplissez les cœurs de vos fidèles , et allumez en/çûx le feu de yoti'e amotyr! O amour céleste, quand comblerez-vous mon âme 4 ? »
Dieii ne pouvait manquer de bénir de semblables jmères; aussi ces désirs devenaient-ils chaque jour plus ardents et plus püta. « Vous ne sauriez croire, » écrivait le pieux évêque à sainte Chantal, avec l'effusion d’une âme qui cède au besoin de communiquer ses sentiments et qui est sûre d'être comprise, « vous ne sauriez croire combien je sens mon cœur plein de grands désirs de servir le Seigneur. Certes, ma fille, mes affections sont si grandes que j’espère en recevoir un jour cette grâce, après que je me serai bien humilié devant sa bonté. Vive fiïéu 1 ma chère fttle, il m'est avis que tout ne m'est plus rien qu’en Dieu *. >
« J'ai eu, ces jours-ci, disait-il un peu plus tard & la même sainte, de grands sentiments des infinies obligations que j’ai à Dieu; et avec mille douceurs j’ai résolu derechef de le servir avec le plus de fidélité qu'il me sera possible; et de tenir mon âme plus continuellement en sa divine présénce. Mon Dieu ! que je mourrais volontiers, pour! l’amour de mon Sauveur! Mais au moins, si je ne puis mourir pour eeta, que je vive pour Cela seul 5 ! Ou Dieu ou rien : car tout ce qui n’est pas Dieu, ou n’est rien ou est pis que rien V»
: Qu’on ne croie pâs néanmoins qu'il n’ait jamais dû se
1 Traité de l'amour de Dieu, liv. XH, cli. u. — *1011. civi. — y Lfelt. cLvr. — f Letft. cixxiir.
faire violence pour être fidèle à Dieu, ou qu’il n’eut jamais à se reprocher aucune imperfection, * Cela lui arrivait quelquefois, par surprise et par infirmité, dit sainte Chantal; mais, ajoute-t-elle, qu’il ait laissé dans son coeur une seule attache désordonnée, quelque petite qu’elle fût, je n’en ai jamais eu connaissance 1 . *
Lorsqu’il découvrait en lui quelque défaut, au lieu do se décourager, il en prenait occasion de s’exciter à veiller sur lui «même et à servir Dieu avec plus de ferveur. à Notre-Seigneur, écrit*il, me donne un certain courage nouveau de l'aimer, servir, et honorer plus que jamais, de tout mon cœur, de toute mon âme et de tout moimême. Je dis de tout moi-même, ma très-chère tille, m’étant avis que jusqu’à présent je n’ai point mis l’ardeur ni le soin convenables à servir comme je le dois cette immense bonté. 11 nous faut faire des efforts pour devenir saints, et rendre de grands services à Dieu et au prochain. Oh ! que notre Sauveur est bon, et comme il traite tendrement avec mon pauvre chétif courage ! Mais je suis bien résolu de lui être fort fidèle V »
« Pourquoi voulons-nous vivre l’année prochaine, si ce . n’est pour mieux aimer cette bonté souveraine 5 . »
« Ne vous contraignez à rien, sinon à bien aimer Dieu, à le bien servir, à ne point abandonner vos résolutions, ains à les chérir. Pour moi, j’aime tant les miennes, que, quoi que je voie, rien ne me semble suffisant pour m’ôter une once de la bonne estime que j’en ai, encore que j’en voie et considère d’autres plus excellentes et plus relevées 4 . p
« Quelle que fût son humilité, il ne dissimula jamais l’estime qu’il avait de la perfection, et Tardent désir dont
1 Lett.cxxT, — * LeU. ccmii. — 5 LeÙ. t.xtxi. — 4 Loti, xrv, supplém.
il brûlait de parvenir à la sainteté. Une fois qu'il était allé visiter la comtesse de Soissons, rapporte Charles- Auguste, une dame de grande qualité s'approcha de lui et lui dit : a Ah ! monseigneur, que n'ètes-vous vêtu de rouge : vous seriez un autre saint Charles. — En vérité, madame, reprit le serviteur de Dieu, ce dernier point est bien le plus désirable; car j’aimerais beaucoup mieux être saint Charles que de me voir vêtu de rouge, t
Dans une ..autre circonstance, comme on s'entretenait de saint François Xavier, un pieux ecclésiastique se mit à dire devant l'évêque de Genève : « Or sus, Dieu soit loué ! voilà déjà trois saints François canonisés : François d’Assise, François de Paule et François Xavier. 11 ne manque plus que saint François de Sales. » Le bon évéque sourit et dit doucement Oh! plut à Dieu que je fusse saint! »
« Eh bien, oui, dit-il un jour dans une semblable occasion, ou il m'en coûtera la vie, ou je deviendrai un quatrième saint François. » Sous l’apparence d'un propos joyeux et irréfléchi, cet élan spontané était l'expression du vœu le plus intime et le plus constant de son âme.
. Dans un de ses voyages à Paris, un docteur de Sorbonne eut à traiter de plusieurs affaires avec lui. Comme il se retirait satisfait et plein de consolation en son intérieur, il ne put s'empêcher de dire au prélat en le remerciant : « Monseigneur, ce n’est pas sans raison qu'on vous vénère comme un saint : j'en suis maintenant convaincu par moi-même. — Oh! monsieur, repartit le. bon évêque, Dieu vous garde d'une pareille sainteté ! Je vous assure que vous vous trompez, aussi bien que les autres. Mais je vous dirai une chose : c'est que j'ai une forte volonté de bien servir Dieu désormais; et, si vous
voulez que je sois saint, vous pouvez par vos prières contribuer beaucoup à me rendre tel â . »
« Il est vrai, dit-il dans la préface de son Introduction, que j’écris de la vie dévote sans être dévot; mais ce n’eât pas certes sans un grand désir de le devenir, et même c’est cette affection qui m’encourage à écrire sur ce sujet; car, comme disait un grand homme de lettres, la bonne façon d’apprendre, c’est d’étudier, la meilleure, c’est d’écouter, et la très-bonne, c’est d’enseigner. *
Le désir de la perfection semblait prendre encore une nouvelle force sur son cœur quand il rencontrait quelque beau modèle de sainteté.
Dans le temps de ses études à Paris, il aimait à s’entretenir avec de pieux religieux, et surtoùt à considérer Henri, duc de Joyeuse, qui avait quitté les plus hautes dignités de la cour pour devenir capucin sous le nom de père Ange. 11 admirait sa piété, et disait souvent à un de ses amis : « O Dieu ! quel exemple nous donne ce religieux! Certes, mon ami, Dieu nous appelle par cet exemple *. »
Plus tard, la Providence l’ayant mis en rapport avec un grand nombre d’âmes d’une haute vertu, il profita avec empressement d’uft moyen si précieux de s’instruire ét de s’édifier. Outre saint Yincent de Paul, M. de Bérulle, M. Gallemant, M. Duval et beaucoup d’autres ecclésiastiques, dont il fut l’ami, nous citerons ici la bienheureuse Marie de l’Incarnation, et Marie Tessonière ou de Valence. Il fut le directeur de la première et la visita fréquemment dans le premier voyage qu’il fit à Paris. Pour la seconde, ayant eu occasion d’aller à Valence sur là fin de sa vie, il ne manqua pas de se rendre auprès d’elle,
* Charl Àug., liv. X. — * Charl. Aug\, liv. ï.
2?4 FOI, ESPÉRANCE, CIIA1UTÊ.
çt 4e Veotyetenir de sujets de dévotion. La conférence se prolongea fort longtemps. La nuit approchant, ses gens le pressèrent de se retirer. L'un d’eux lui dit même avec une certaine aigreur : « Ah! monseigneur, c’est une honte jde nous faire trotter par les rues à cette heure. Quand vous trouvez ainsi une diseuse de patenôtres, voua ne pensez plu? à autre chose, -r- Monsieur, répondit le suint en ;souriant, apprenez qu’il faitgraud bien à un pécheur tel que moi de parler cœur à cœur avec une sainte épouse do Jésus-Christ, comme la sçeur de Valence. Alloua, elle dira un Ave Maria pour vous, et, après que vous aurez bien dormi cette nuit, vous ne \ou9 souviendrez plus demain de votre chagrin d’aujourd'hui 4 . »