CHAPITRE XI
DÉSIR DU CIEL
Détaché de la terre et de lui-même, saint François de Sales n’aspirait plus qu’au ciel où était son trésor. Aussi exhortait-il souvent les âmes qu’il dirigeait à tourner de ce côté leurs désirs et leurs espérances.
« Je considérais l’autre jour, dit-il à sainte Chantal, ce que certains auteurs disent des alcyons, petits oiselets qui pondent sur la rade de la mer. C’est qu’ils font des nids tout ronds, et si bien tressés que l’eau ne les peut nullement pénétrer; seulement au-dessus il y a un petit trou par lequel ils peuvent respirer et aspirer. Là dedans ils logent leurs petits, afin que, la mer les surprenant, ils puissent nager en assurance, et flotter sur les vagues sans se remplir ni submerger; et l’air qui se prend par le petit trou sert de contre-poids, et balance tellement ces petits pelotons et ces petites barquettes que jamais elles ne se renversent .
« 0 ma fille, combien je souhaite que nos cœurs soient
1 Lett. dccüxxxvi
b ESI K bu CIEL.
comme cela bien pressés, bien calfeutrés de toutes parts, afin que si les tourmentes et tempêtes du monde les saisissent, elles ne les pénètrent pourtant point, et qu’il n’y ait aucune ouverture que du côté du ciel pour respirer et aspirer à notre Sauveur.
« Ah! que j’aime ces petits oiseaux, tout environnés d’eau et ne vivant que d’air, qui se cachent en la mer et ne voient que le ciel ! Et ce qui me plaît le plus, c’est que l’ancre est jetée du côté d’en haut et non du côté d’en bas, pour les affermir contre les vagues.
« Quand serons-nous tels aussi que, quoique environnés des vanités du monde, nous visions cependant toujours au ciel, et que toutes nos espérances soient uniquement pour le paradis 1 ! »
Le pieux évêque profitait de toutes les occasions pour fortifier ces sentiments en lui-même et dans Jes autres.
Répondant à une dame qui lui avait annoncé la mort d’une de ses parentes : « Voilà donc, ma chère fille, lui dit-il, comme rang à rang nous passons le fleuve du Jourdain pour entrer en la terre de promission, où Dieu nous appelle les uns après les autres. Oh! vive Jésus! il n’y a pas en ce monde de quoi nous faire souhaiter que 110s amis y demeurent toujours. Mais dites-moi, nous-mêmes, quand irons-nous en cette patrie qui nous attend? Hélas ! nous voici à la surveille de notre départ et nous pleurons ceux qui y sont allés * ! i
« Oh ! ma chère fille, que l’éternité est aimable et que les moments de la terre sont méprisables s ! »
« Ah! disait-il souvent, qu’il fait bon vivre saintement en cette vie mortelle ! Mais qu’il fera bon surtout vivre glorieusement dans le ciel 1 ! »
* Loti, cxlix el dcxi.ix. — * Letl. dcxlvii. — 5 Lett dxiv. — - 4 bé- |H)sir. de sainte Chaulai
DÉSIR DU CIEL
Un jour que l'évêque de Belley félicitait le saint prélat sur sa santé,, et lui disait, selon l’usage, qu’on pouvait espérer pour lui de longs jours, il répondit en souriant:
« La meilleure vie n’est pas la plus longue, mais la plus occupée au service de Dieu. » Puis il ajouta ces paroles du Prophète : Heu mihi! quia incolatus meus pt'olongatus est l.habitavi cum habitantibus Cedar; multiim incola fuit anima mea. Ce beau mot du bienheureux Ignace de Loyola m’a toujours fort agréé : « Oh! que la terre me semble abjecte quand je contemple le ciel 1 ! »
« Plus je vois ce misérable monde, plus il m’est à dégoût; et je ne crois pas que j'y pusse vivre, si le service de quelques bonnes âmes ne me donnait de l’allégement*. »
Rien de plus touchant et de plus sage que ses conseils au président Frémiot, père de sainte Chantal, qui l’avait prié de lui indiquer les meilleurs moyens pour se préparer à la mort.
« 11 faut, lui dit-il, faire tout à l’aise nos adieux au jnonde, et retirer petit à petit nos affections des créatures. Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres à être transplantés, parce qu’ils laissent leurs racines en terre; mais qui les veut porter en une autre terre, il faut que dextrement il désengage petit à petit toutes les racines l’une après l’aulre : et, puisque de cette terre misérable nous devons être transplantés en celle des vivants, il faut retirer et désengager nos affections l’une après l’autre de ce monde. Je ne dis pas qu’il faille rudement rompre toutes les alliances que nous y avons contractées (il faudrait à l’avenlure des efforts pour cela); mais il les faut découdre et dénouer. »
1 Esprit* p. II, cli. n. — * Le II. cicxiv.
DÊStll DI CIEL.
« Il se faut tenir prêt. Ceux qui partent à l’imprévu sont excusables de n’avoir pas pris congé de leurs arnis, et de partir en mauvais équipage ; mais il en es t autrement de ceux qui ont su l’environ du temps de leur voyage.
« On dit qu’ Alexandre le Grand, cinglant en haute mer, découvrit le premier l’Arabie Heureuse, à l’odeur des bois aromatiques qui y croissent; aussi était il le seul qui eût là sa prétention. Ceux qui aspirent au pays éternel, quoique cinglant en la haute mer des affaires de ce mondé, ont de môme un certain pressentiment du ciel -qui les anime, et encourage merveilleusement ; mais il faut se tenir en proue et les yeux tournés de ce côté-là i . »
Pour notre Saint du moins, la mort ne le frappa point à l’improviste. Il y pensa souvent à l’avance, et ce fut toujours d’une manière sérieuse, avec un sentiment religieux. Monseigneur de Chalcédoine lui disant un jour qu’il lui trouvait un air pensif et triste : « Non, répondit-il, je ne suis nullement triste, mais je suis aux écoutes pour entendre quand l’heure du départ sonnera *. »
Cette heure approchant, il en fut averti avec certitude et précision. Aussi s’y disposa-t-il de la manière la plus parfaite, en se purifiant des moindres fautes, et en renonçant d’avance à tout plaisir et à toute consolation terrestres. Avant de se mettre en route pour Lyon, d’ou il savait qu’il ne reviendrait pas, ii appela près de lui monseigneur de Chalcétjoine, ses autres frères, plusieurs de ses amis, et il leur lut son testament. Ensuite il employa toute une journée à faire une revue de sa conscience et une confession fort exactes. Le soir il remit à son frère le coadjuteur les papiers les plus importants pour l’administration du diocèse; puis il dit tout joyeux : « Vraiment;
1 Lett. dccxxxvi. — i Déposit. de sainte Chantal.
DÉSIR DU CIEL
il me semble, par la grâce de Dieu, que je ne tiens plus à la terre que du bout d’un pied, et que l aulre est déjà levé en l’air pour parlir *. »
Peu de temps après son arrivée à Avignon, fe roj et la cour de France firent leur entrée solennelle dans cette ville; et le saint prélat fut peut-être le seul qui ne voulût pas jouir de ce spectacle. Il s’en priva volontairement, pour s’entretenir avec Dieu; et comme plusieurs s’étonnaient de sa conduite : « Je vôus laisse la place, dit-il, à vous autres qui êtes encore de ce monde; pour moi, je n’en suis plus; je m’en vais à mon Père qui est au ciel. 11 faut que je m’applique à son œuvre pour être en état de lui eu rendre bon compte *. »
Quelques semaines après, le saint évêque était étendu sur son lit de mort, implorant la miséricorde de Dieu, mais se soumettant à sa voloqté, sans regret comme sans murmure. Et comme un des ecclésiastiques qui l’assistaient lui rappelait celte parole de la sainte Écriture : u O mors , quant amara est memoria tua ! O mort, que ta pensée est amère ! il répondait doucement en achevant le texte : Homini pacem habenti in substantiis suis : Pour celui qui a placé son repos dans lesbiens d’ici-bas 5 . »
i Année de la Visit .. p. 187. — * Ibid. p. 193. — 5 Vie, par Gliarl. Aug., 1. X.