CHAPITRE X
MODESTIE
« La modestie, dit saint François de Sales, est une prédication muette. Saint Paul la recommande fort aux Philippiens, par ces paroles : Faites que votre modestie paraisse devant les hommes; et ce qu’il dit à son disciple saint Timothée, que l’évêque doit être orné, omatum ,
4 Année do la Visit,, p. cxc.
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signifie qu'il doit être paré, non de riches vêtements, mais de modestie, en sorte que par son maintien modeste, il donne à chacun confiance de l'aborder, évitant également la rusticité et la mondanité, et laissant un libre accès aux gens du monde, sans faire croire néanmoins qu'il soit mondain comme eux *. »
En traçant ainsi, d'après saint Paul, le tableau d'un saint évêque, saint François de Sales se dépeignait luimême; car il sut avec l’aide de la grâce réunir admirablement en sa personne deux qualités excellentes : la gravité et la douceur.
« Il tempérait par tant d'affabilité ce rayon de majesté et d’honneur que la grâce répandait sur son front, que vous eussiez dit un Moïse voilant son visage lumineux pour converser familièrement avec ses frères. »
« S'il avait des attraits irrésistibles pour se faire aimer, il avait aussi tant de modestie et de dignité, qu'on ne pouvait s'empêcher de le craindre, au moins de le respecter, mais d’un respect si plein d’amour, que j’en sais plusieurs qui frémissaient à son abord,' non tant de peur de lui déplaire (personne ne lui déplaisait), mais de peur de no pas lui plaire assez. »
« Quant à sa douceur, elle n’était ignorée que de ceux qui nei’avaient jamais vu. Il semblait que cette vertu se fût revêtue en lui d’une forme humaine. Cela lui donnait un tel ascendant sur les esprits, que tout lui cédait ; et, comme il condescendait à chacun, se faisant tout à tous, ainsi tous se rendaient à ses désirs, qui n’étaient autres que de les voir rangés au service de Dieu et dans la voie du salut *. »
« Dès le premier moment que je le vis, dit sainte Clian-
1 Entre!. IX. — ‘Esprit, p. XIV, cli. tu.
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tal, je conçus pour lui une si haute estime, que je recevais toutes ses paroles avec un respect non pareil, me disant : Cet homme ne tient en rien de l’homme, j’admirais tout ce qu’il faisait et tout ce qu’il disait, et je le regardais comme un ange du Seigneur. Son maintien si digne et si saint me touchait à ce point que je ne pouvais retirer mes regards de lui. Ses paroles ne m’édifiaient pas moins. Il s’énonçait d’un ton de voix bas, grave, posé, doux et sage, sans recherche de belles paroles et sans affectation. Il parlait peu, mais d’une manière si sage, si douce, sipropre à satisfaire ceux qui le consultaient, que je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être auprès de lui, et d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche; et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, je me serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques. »
« Depuis, j’ai vu ce bienheureux une infinité de fois en diverses compagnies et actions, sans avoir jamais aperçu en lui le moindre dérèglement . Au contraire, j’ai toujours admiré son égalité, sa gravité, et son affabilité; si familiers que fussent les amis qui étaient présents, il se tenait toujours dans une telle dignité, et une modestie si exacte et si humble, que véritablement il mettait tout le monde en respect l . »
« Mon Dieu, oserai-je le dire? Je le dis, s’il se peut. Il me semble naïvement que mon bienheureux Père était une image vivante en laquelle le Fils de Dieu, Notre-Seigueur, était peint. Je ne suis pas seule en cette pensée. Beaucoup de personnes m’ont dit que, quand elles voyaient ce bienheureux, il leur semblait voir Notre- Scigneur en. terre. 2 . »
1 Dépasit. — * Lett. cxxi de sainte Chantal.
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Kn effet chacun éprouvait devant lui la même impression de respect et de confiance. « Sa composition extérieure, dit un témoin de sa canonisation, était si ravissante, sa contenance si grave et si douce, que mes yeux ne pouvaient se rassasier de le voir, et que je ne puis imaginer un port plus magnifique 4 . Quand il marchait par les rues dans les dernières années de sa vie, on tâchait de le voir et de Iç toucher, parce qu’une vçrtu céleste sortait de sa personne*, et pendant de longues années, les religieuses de la Visitation, qui avaient eu le bonheur de le voir et de le connaître, faisaient leurs délices de s’entretenir de lui, de se représenter son image, et de se rappeler jusqu'à ses moindres paroles 5 . »
Ce qui charmait surtout dans sa modestie, c’est qu’elle ne sentait jamais l’artifice ni l’affectation. On voyait qu’elle avait sa source dans 1’intérieur et qu’elle n’était que le reflet du calme religieux et profond que la vue de Dieu produisait dans son âme. Voici, du reste, comme il décrit cet effet de la divine grâce :
« Tant que les abeilles n’ont pas de roi, elles n’ont aucun arrêt, elles ne cessent de voleter par l’air, sans prendre nul repos en leur ruche; mais, dès aussitôt que leur roi est né, elles se tiennent ramassées tout autour de lui et ne sortent plus que pour la cueillette et par le commandement du roi. De même de notre intelligence, de notre volonté, de nos passions et des facultés de notre âme. Jusqu’à ce qu’elles aient un roi, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elles se soient soumises à l’empire de Notre-Seigneur, elles n’ont aucun repos ; nos sens ne cessent de s’égarer curieusement, et d’attirer nos facultés intérieures après eux, pour se dissiper, tantôt sur un objet, tantôt sur
1 Déposit. — 1 Charl. Aug., iiv. IX. — 5 Année de la Visit., p. 3.
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un autre ; ce n'est qu’un continuel travail d’esprit et une inquiétude qui nous fait perdre ta paix et la tranquillité si nécessaires à notre âme ; et c’est ce qui nous cause l’immodestie de l’entendement et de la volonté. Mais, dès que •nos âmes ont choisi Notre-Seigneur pour leur roi unique et souverain, ces puissances s’accoisenl, et, comme de chastes avettes ou abeilles mystiques, se rangent auprès de lui et ne sortent jamais de leur ruche sinon pour la cueillette des exercices de charité, que ce saint roi leur commande de pratiquer à l’endroit du prochain ; et soudain après, se remettent dans la modestie et en ce saint accoisement tant aimable, pour ménager et ramasser le miel des saintes et amoureuses conceptions et affections qu’elles tirent de sa présence sacrée l . »
Telle était la disposition habituelle de saint François de Sales : aussi n*avait-il pas besoin de composer son intérieur et d’en corriger le dérèglement. « 11 se tenait toujours, même devant les rois et les princes, sans aucune contrainte, avec son maintien accoutumé, parce qu’il ne cessait d’avoir présente une plus haute Majesté, qui le tenait partout dans un grand respect 2 . »
« Je l’ai souvent observé, dit l’évêque de Belley, mais jamais je n’ai pu remarquer qu’il se dispensât de la plus exacte loi de la modestie : tel seul qu’en compagnie, tel en compagnie que seul, une égalité de maintien corporel, semblable à celui de son cœur.
« S’il faisait quelque prière, vous eussiez dit qu’il était en présence des anges et de tous les bienheureux, immobile comme une colonne et dans une contenance toute respectueuse.
a J’ai même pris garde, le voyant seul, s’il ne croiserait
‘ Entre!. IX. — * Déposir. do sainte Chantal.
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pas les jambes, ou s’il ne mettrait point les genoux l’un sur l’autre, s’il ne s’appuierait point la tête sur son coude : jamais. Toujours une gravité accompagnée d’une telle douceur, qu’il remplissait ceux qui le regardaient, d’amour et de respect l .
« 11 se tenait partout avec un respect non pareil; et il portait dans tout son extérieur l’image de la vraie pureté, innocence et pudicité.
« Il m’a dit, rapporte sainte Chantal, qu’il n’envisagea jamais qui que ce fût pour discerner ce qu’il avait de beau ou de laid, et, quand il n’avait plus les personnes présentes, il n’eût su dire comment leur visage était fait 2 . » t On parlait un jour devant lui, dit M. Camus, d’une de ses parentes, et, comme on disait que c’était la plus belle femme du pays, il se tourna vers moi et me dit : Je l’ai déjà ouï dire à plusieurs. Je lui répondis assez brusquement : Vous la voyez fort souvent; elle est votre parente d’assez près : en parlez-vous ainsi sur le dire d’autrui ? — 11 est vrai, me répondit-il avec simplicité, que je l’ai vue souvent, et que je lui ai parlé en beaucoup d’occasions; mais je vous assure que je ne l’ai pas encore regardée 3 . » La modestie qui paraissait dans sa démarche et dans ses traits régnait jusque sur ses vêtements. Ils étaient propres, mais sans aucune recherche. Parmi les règles qu’il se traça à son entrée dans l’épiscopat, on lit qu’il ne portera pas d’habits plus précieux que par le passé, pas d’étoffes de soie, pas de fourrures, pas de chaussures élégantes. 11 ne se départit jamais de ces règles, même à la cour; car, écrivant sur la fin de sa vie à une dame qui, pour entrer en religion, avait peine à renoncer aux
4 Esprit, p. IV, cli. t. — f Déposit. de sainte Chantal. — 4 5 Es-
prit, p. VII, ch. x.
DÉSIlt DU CIEL.
ajustements et à la parure : « Vraiment, dit-il, il faut que je vous dise ceci, puisque j’ai commencé à vous communiquer mon âme avec naïveté. Sitôt que je me suis voué à Dieu, je ne voulus plus porter seulement de bas d’estame, ni jamais de gants lavés ou musqués, ni de papiers dorés, ni de poudre : ce sont-là des mignardises trop menues et trop vaines *. »