‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 38 sur 144 · FRANÇOIS À FIRANDO (OCTOBRE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS À FIRANDO (OCTOBRE

Dans sa lettre de 1551, François expose ainsi les premiers travaux, auxquels il présida : |

Le Seigneur de ce pays (Firando) nous reçut avec beaucoup d'affection et de bonne grâce et, en peu de jours, 1l se fit, là, |

une centaine de chrétiens, grâce à ce que leur prèchait le

Frère Juan Fernandez, qui savait déjà médiocrement parler, et au livre qu'il leur lisait, traduit en langue japonaise. =,

L’Annaliste de Macao ajoute : — « Aux frais des Portugais fut bâtie une petite église, où eux-mêmes … entendraient la messe, et qui servirait de Heu de réunion pour les chréüens. »

Mais François était impatent d’aller à d’autres conquêtes ; 1l poursuit, dans sa lettre de 1551 :

A Firando, laissant avec les chrétiens le Père Cosme de Torres, nous allâmes, le Frère Juan Fernandez et moi, à une ville de plus de dix mille vezinos, appelée Yamanguclu, où nous demeurâmes bien des jours à prêcher, par les places et les rues, deux fois chaque jour, lisant le cahier que nous portions, et faisant quelques platicas sur ce qui y était dit. Une wrande foule venait nous entendre.

Bien des fois, nous fûmes appelés au domicile de grands caballeros, lesquels nous interrogeaient sur bien des choses, et se témoignaient satisfaits de ce qu'ils entendaïent ; d’autres se moquaient de ceux-là; d’autres témoignaient être vexés de : nous entendre prècher une telle Loi, et, quand nous allons par les rues, les enfants et le reste des gens nous poursuivalent avec force moqueries : les uns disaient une chose, les autres une autre, et tous nous donnaient de ridicules sobri-

quets (nombres de zombartia).

Nous fûmes enfin appelés chez le Duc et seigneur de la ville, qui nous interrogea sur beaucoup de choses. Comme nous lui disions que nous venions prêcher la Loi de Dieu et de Jésus- Christ son Fils, notre Sauveur, sans laquelle personne ne peut avoir le salut, il voulut entendre cette Loi que nous préchions. Nous lui donnâmes donc lecture d’une bonne partie de ce qui était écrit dans le cahier : il écouta, pendant plus d’une heure, avec grande attention, et puis, sans rien dire, il nous convédia. |

Le P. Frois nous en dira plus long, et d’abord sur le voyage de Firando à Yamanguchi :

N'ayant plus moyen de se rendre directement à Miaco, François résolut d’aller jusqu’au royaume d’Yamanguchi; de là, il chercherait le moyen d'arriver à Miaco. Laissant donc, à Firando, Cosme de Torres et les deux garçons qu’il avait amenés de Goa, il partit, avec Juan Fernandez, à la fin du mois d'octobre 1550, lorsque les grands froids éommençaient. Plus tard, à Firando, Juan Fernandez lui-même me raconta tout ce qui leur arriva dans ce voyagé. Il me disait :

€ Ni l’âpreté du froid, ni les neiges, ni la crainte de gens inconnus ne purent empêcher le Père Maître François de poursuivre l’exécution de ses desseins, pour le service de Dieu. Sur mer, les pirates étaient partout, et nous devions souvent, afin d'échapper à leurs regards, demeurer cachés au fond de cale (no porao) des embarcations. Allant par terre, nos peines eroissaient. En deux besaces, comme celles des Frères mendiants, nous portions tout notre bagage : un surplis, trois ou

quatre chemises et une vieille couverture, qui nous servait, à

tous deux, la nuit. On ne trouve pas, en effet, de lit dans les hôtelleries du Japon; c'était beaucoup si l’on nous prétait, quelquefois, une natte de paille et un oreiller de bois (almofada de pio). Arrivant, le soir, transis de froid et affamés, à ces auberges, nous n’y trouvions quelquefois rien, pas même M un abri quelconque (ne hum genero de abrigo). D’autres fois, à cause des grandes neiges et de la rigueur du froid, nos M jambes s’enflaient ; nous tombions, dans ces mauvais et âpres “4 sentiers de montagnes. Pauvres, mal vêtus, étrangers et r'eCON= À É nus tels, nous étions, en certains endroits, fort mal accueillis, 150) hués par les enfants et même poursuivis à coups de pierre (as veces, apedreados). |

« Nous arrivâmes ainsi à Facata, ville marchande fort peu- “4 plée, au royaume de Chicugen. Le Père alla visiter un grand “3 monastère de Bonzes, de la secte des Jenxus, qui n admettent | que la vie présente. La vie de ces gens-là était notoirement r. abominable (tendo publicamente muitos meninos com os putes ? 1 cometiao sus maldades). Les Bonzes s'étant imaginés que le. Père venait de Tengicu, au royaume de Siam, d’où, pensent | Fi ils, leurs dieux sont venus, ils le reçurent avec grandes dé- . monstrations de joie et l’amenèrent à leur supérieur (maioral), : ee | qui avait comme rang d’évêque parmi eux. Celui-c1 nous requt avec plaisir et nous fit servir quelques fruits. a

Le Père, dès les premiers moments, éleva la voix très. haut, reprocha, en termes très âpres, et au supérieur et aux | autres, l’abominable vice de Sodome qui régnait parmi eux ; : il leur reprocha, de même, de laisser entendre au peuple qu A1 n’y avait rien après cette vie, et de le tromper, une fois de. plus, en l’exhortant à faire pour les morts des offrandes dont

ils étaient seuls à profiter. Les Bonzes, en écoutant, re staient stupéfaits de ce qu’un homme, qu’ils n'avaient jamais vu, leur ë adressät de si vigoureuses réprimandes; quelques-uns, il est

vrai, se riaent; les autres étaient ébahis (pasmavao). Sans autre compliment, le Père les laissa, et nous continuâmes notre route.

« Les cinq ou six journées qui suivirent notre départ de Facata furent bien rudes. Encore, dans tous ces chemins, le Père ajoutait-il aux peines que nous y trouvions celle d’une continuelle mortification volontaire. Pour se faire une idée de ces menus détails de sa mortification, il faudrait lavoir vu, comme moi, de ses yeux. Jusque dans sa manière de faire oraison par le chemin, tout était marqué de ce cachet de la pénitence. Méditer, contempler, lui était chose si familière ; montagnes et vallées, on ne voyait que neige : rien, autour de nous, ne pouvait donner aucune distraction; et cependant, tout le temps de l’oraison, le Père François ne levait pas les yeux, ne détournait le regard d’aucun côté; il tenait ses bras, ses mains immobiles; les pieds seuls se mouvaient, et bien piusiblement (somente os pes, muy socegadamente). Certes, il montrait bien, par cette modestie, cette révérence de sa démarche, qu'il allait en présence de Dieu Notre-Seigneur.

« Ainsi encore, dans les auberges, qui n'étaient guère que des écuries (estrebarias), fatigué du chemin comme il l'était, il gardait, au repas, une telle tempérance et des manières si

réservées, qu’à le considérer, on eût dit un esclave, admis par . grâce à la table d’un grand seigneur et qui, devant lui, mange, sans oublier combien 1l est indigne de recevoir les aliments de la main de son maître. »

« Ainsi, dit le P. Frois, racontait Juan Fernandez; et, dans un mémoire écrit de sa main, J'ai trouvé les lignes suivantes, qui se rapportent au voyage de Ayamanguchi » : |

Tandis que nous résidions à Cangoxima, les gens, voyant

que nous mangions viande et poisson, en murmuraient. Les Bonzes, en effet, prêchent qu'on ne le peut faire sans pécher gravement ; la plupart d’entre eux, cependant, le font, mais en cachette. Nous donnions à ceux qui murmuraient des explications qui justifiaient notre conduite ; ils n’en étaient pourtant satisfaits qu'à demi. Aussi, durant nos voyages, le Père Maître François, lorsque, dans les auberges, on lui servait viande ou poisson, commençait par exphiquer comment 1l était licite de manger de ces choses, que Dieu a créées pour nous entretenir ; puis, il en prenait un petit morceau (bocadinho),

afin d ajouter Pexemple à la leçon; mais, cela fait, 1l mangeait autre chose; en quoi il s’astreignait à une pénitence qui n'était pas légère. Après une journée de marche au milieu des neiges, tout ce qu’on lui donnait, en effet, dans les auberges, c'était un peu de riz cuit à l’eau pure, du poisson salé, bouilli ou frit, et une soupe d’herbes fort mal assaisonnée et d’une odeur encore pire (e de peor chetro); or, le Père François laissait le poisson et se contentait de la soupe et du riz.

Nous arrivèmes enfin, après ces rudes journées, à la noble | et populeuse ville de Ayamanguchi, chef-lieu du royaume de Suvo. Le roi, appelé Vochidono, était, en ce temps, le plus. puissant et le plus fastueux qu'il y eût au Japon. Nul aussi n’était, autant que lui, esclave des vices de Sodome.

Le Père François pria un des Fidalgos principaux de la cour de lui obtenir du roi une audience, afin qu'ayant été bien informé de la Loi qu'on venait prêcher, il en autorisât l’observation dans son royaume. Le #idalgo avant dit au roi que l'étranger était de Tengicu, d’où vinrent les Fotoques du Japon, Vochidono désira voir le Père Maitre François. Nous. alliâmes donc au palais, accompagnés par le fidalgo, qui nous mena Jusqu'à la chambre où le roi reçoit les ambassadeurs et tous les étrangers. En arrivant devant le roi, nous nous age

nouillâmes et lui fimes deux révérences. Il n’y avait dans la chambre que le roi, un des principaux Bonzes du royaume et le fidalgo qui nous introduisait ; mais, dans des salles et sur des terrasses d’alentour, se trouvaient de nombreux fidalgos et gens de noble condition. |

Le roi, avec beaucoup de bienveillance, nous fit diverses questions sur notre voyage, sur les pays de l’Inde et de l’Europe ; puis, 1l exprima le désir de savoir ce qu'était la Loi nouvelle que nous désirions prêcher dans ses États. Alors, le Père François me commanda de lire, dans le cahier (cartapaeio), le récit de la création du monde et l'explication des Commandements, que nous avions traduits en langue japonaise. A propos de lidolâtrie et des erreurs dans lesquelles vivent les Japonais, arrivèrent leurs abominations sodomiques. Là, dans le cahier, 1l est dit que homme qui commet de tels crimes est plus sale que les cochons (mais sujo que os porcos), bien au-dessous des chiens et autres brutes. Quand je lus ce. point-là, 1l paraît que le roi s’en émut fortement, et que son visage trahit l'émotion du cœur ; toujours est-il que le fidalgo nous fit signe de partir, et nous nous retirâmes, sans que le roi nous eût rien répondu. Pour moi, j’eus peur qu'il ne nous fit couper la tête.

Le lendemain, sans attendre aucune ordonnance (chapa) ni permission du roi, le Père François décida que nous prêcherions par les rues de Yamanguch1; ce que nous fîmes, de cette manière : Nous nous plantions (nous nous mettions en pied) aux carrefours, ou croisements de rues et chemins, où la multitude affluait. Là, je lisais d’abord, dans le livre, /4 création du monde, puis, à haute voix, je disais le grand péché que commettaient les Japonais, principalement en trois choses : la première, en oubliant le Dieu créateur et tout-puissant, qui les avait tirés du néant et les conservait, pour adorer du bois,

des pierres, des choses inanimées, et, dans elles, le démon,

104 FRANCOIS A YAMAGUCHI (NOV.-DÉG. 1550). ”

ennemi de Dieu et des hommes ; — la deuxième, en se hvrant aux abominations de Sodome; et ici, j’exposais les hontes et

laideurs du péché, et les châtiments dont le monde, à cause

de ce mal, avait été frappé ; — la troisième était le crime des femmes, qui, pour s’épargner la peine de les élever, tuent leurs enfants, dès la naissance, ou même avant de les avoir mis au monde; ce qui accuse une horrible cruauté et inhumanité. — Et tandis que je prêchais ainsi, le Père, tout près de moi, se tenait en oraison, suppliant Dieu de bénir mes paroles et mes auditeurs.

Nous allâmes ainsi, prêchant tous les jours, de sorte qu'il ne demeura pas, en cette si grande ville, une rue ou croisement de rues, où, rencontrant du monde, nous n’eussions

prêché. Nous fîmes de même en bien des maisons de fidalgos.

qui nous invitaient à leur parler ; les uns pour tuer le temps; d’autres pour entendre des choses nouvelles ; d’autres pour se moquer de nous. Quelques-uns nous témoignaient affection

ou compassion ; d’autres nous donnaient des marques de

leur mépris.

Entre ces /idalgos s’en trouva un qui ne nous fit venir, je pense, que pour s'amuser ou passer le temps. Or, comme j'étais à lui lire lhistoire de la chute des Anges, ét comment Lucifer, pour son orgueil, fut précipité du ciel dans lPenfer ; comment aussi les orgueilleux auraient un pareil sort, et,

livrés aux démons, subiraient avec eux d’éternels supplices, le

fidalgo se mit à manifester qu'il méprisait ce que je lisais. En ce moment, le Père François le gourmanda et lui dit : « Quelque puissant que vous soyez, Si vous ne vous humiliez et ne pleurez vos péchés, Dieu saura vous réduire avec les tourments de l’enfer. » Et comme le fidalgo, se rapprochant davantage de nous, témoignait mépriser le Père et ce qu'il disait, le Père, enflammé de zèle et le visage en feu (com rosto ver-

FRANCOIS À YAMAGUCHI (NOV.-DÉC. 1990). 105 melho e abrasado), lui disait : « Vous avez beau ne pas vouloir, si vous ne vous humiliez, vous y passerez par ces tourments ! » Cela dit, nous le laissâmes, et, au sortir de la maison, le Père me disait : € Jai bien compassion de ce fidalgo : plus ils sont puissants, moins ils profitent des grâces de

Dieu. »

Juan Fernandez ajoutait : — « Dans ce voyage de Firando à Ayamanguchi, il se fil trois chréüens; savoir, un vieux fdalgo, et un autre homme avec sa femme. »

FI

Le récit de l’annaliste de Macao procède, en partie, de la même source que celui du P. Frois; mais plus d’un détail nouveau y intéressera le lecteur :

Désirant travailler plus utilement, François résolut d’aller à Miyaco, où il espérait obtenir du roi de Japon (Dayri) et de PUÜniversité de Fiyenoyama, alors très florissante, permission de prêcher l'Évangile. Cette Université approuve ou réprouve, au gré du roi, les sectes ou doctrines nouvelles. À la fin d'octobre 1550, François s’éloigna donc de Firando, amenant avec lui Juan Fernandez et Bernardo.

Le premier port qu'ils prirent fut celui de Facata, au royaume de Chyugen, où ils S'embarquèrent pour Yamaguchi, ville ainsi appelée à cause de sa position à l'entrée des mon- tagnes. Elle était, en ce temps, des meilleures du Japon, et comptait environ dix mille vezinos. Yamaguchi est à trois lieues de la mer, au royaume de Suvo, en la région appelée

Chugocu. La noblesse y était nombreuse, parce que le Duc de

toute la région de Chugocu, comprenant seize royaumes, y

résidait. Ce Duc, appelé Yoxitaca, en était seigneur, et il possédait encore, ailleurs, d’autres seigneuries. Toutes les sectes : M religieuses du Japon florissaient à Yamaguchi, parce que le Duc était des plus dévots aux Camis et Fotoques. Il avait fait bâtir, en bien des lieux de ses seigneuries, des temples et monastères, avec grosses rentes pour l’entretien des Bonzes.

La corruption de la cour était extrême, et les mêmes vices

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infectaient, du reste, toute la noblesse du Japon; le plus abo-

minable, que le Japon ne connaissait pas, s’y était introduit avec les sectes chinoises.

François et ses compagnons arrivèrent, à pied, et sous de

si pauvres’ dehors, que personne ne voulut, d’abord, leur donner abri. Ils se mirent aussitôt à prêcher, par les rues et les places. La foule s’amassa, et l’on se moqua d’eux ; ainsi font encore, aujourd’hui, les Japonais à l'égard des étrangers, car ils les estiment fort peu. Les prédicateurs ne se rébutèrent pas, et le concours des auditeurs alla croissant, chaque jour.

ci s ù NE RE A LT

Dès que la foule était réunie, François faisait le signe de la Croix; puis, du même signe, 1} bénissait le peuple, et, après être demeuré, quelques moments, les yeux élevés vers le ciel, il lisait, dans son livre, les Mystères de la Foi. à e

Bientôt deux parüs se formaient dans lauditoire : les uns s’indignaient de voir attaqués les Camis et les Fotoques; ils se riaient, d’ailleurs, des vêtements misérables du prédicateur, et de la façon dont 1l s’exprimait en leur langue, les

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