‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 59 sur 144 · AS · texte numérisé non relu

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livres, bien des prêtres, des chanoines, des Evèques même laisseraient leurs bénéfices, leurs dignités, leurs évêchés, quelles qu’en soient les rentes : ils échangeraient contre une vie pleine de vraies et douces joies leur triste et ennuyeuse vie, et, pour atteindre ce trésor, ils n'auraient pas de peine à

NAVIQUET JUSQU au Japon.

Je suis arrivé à Cochin, à Fheure où les vaisseaux de Por-

tugal se préparaient à partir ; encore de nombreux amis sont-

1ls venus m'interrompre fréquemment. Cette lettre est donc

écrite en courant, désordonnément et à bâtons rompus. Je m'arrête là, bien qu'il m'en coûte de cesser d’écrire à mes bien-aimés Pères et Frères, alors surtout que je leur parle de mes délices, les Japonais, de qui, pour tant que je le veuille, je ne saurais tout dire ou assez dire.

Je finis, priant et suppliant Dieu Notre-Seigneur qu'il Lui

plaise nous réunir un Jour dans le ciel. Amen.

De Cochin, 29 janvier 1552.

Tout vôtre, en Jésus-Christ,

Le même jour, François répond à une letire de son bien-aimé Père saint Ignace, que nous n’avons pas :

La grâce et l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur nous soient toujours en aide et favorables. Amen.

Mon vrai Père, — J'ai reçu dernièrement, à Malaca, comme je revenais du Japon, une lettre de votre samte charité, et Dieu Notre-Seigneur sait combien mon âme fut consolée d’avoir nouvelles d’une santé et d’une vie si chères. Entre tant de saintes paroles et consolations de votre lettre, les dernières,

ces mots : « Tout vôtre, sans que Je puisse, en aucun temps,

vous oublier. Ignace »; ces mots, comme je les fus en pleu-

rant, ainsi en pleurant je les écris, et je me ressouviens du

temps passé, du grand amour que toujours vous eûtes, que vous avez encore pour moi; Je considère que si Dieu Notre- Seigneur m'a délivré des nombreux périls et misères du Japon, je le dois à l'intervention des saintes prières de votre charité.

Aux Japonais aussi je dois tant, que je ne saurais jamais l'écrire. Pour leur bien, Dieu me donna connaissance des maux infinis de mon âme : vivant hors de moi, j'ignorais de grandes misères qu'il y avait en moi, jusqu’au temps où Je me vis dans les dangers et labeurs du Japon. Alors, Dieu Notre-Seigneur me fit clairement discerner quel extrême besoin j'avais de quelqu'un, qui veillât avec sollicitude sur mor. A votre sainte charité maintenant de voir la charge qu’elle me donne de tant de saintes âmes de la Compagnie, qui sont en ces contrées, à moi qui, par la seule miséricorde de Dieu, me reconnais avec évidence une insuffisance si grande. J’espérais que vous m'auriez recommandé à la sollicitude de ceux de la Compagnie, et non pas eux à la mienne. |

Votre sainte charité m’écrit quels grands désirs elle a de me voir avant d'achever cette vie. Notre-Seigneur sait quelle impression ont faite en mon âme ces paroles de si grand amour, et que de larmes elles me coûtent, chaque fois que le

souvenir m'en revient; et je me réjouis à la pensée que la

chose serait possible; car enfin, rien d’impossible à la sainte obéissance.

Pour l’amour et service de Dieu, je vous demande une charité. Si J'étais près de vous, je vous la demanderais, agenouillé à vos saints pieds; c’est que vous envoyiez en ce pays, pour y être Recteur du collège de Goa, un homme connu de votre sainte charité, car ce collège à très grand besoin d’un secours qui lui vienne de sa main.

Les Pères de la Compagnie devront nécessairement être en-

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voyés aux Universités du Japon, parce que les séculiers s’excusent, quand on leur prêche, en disant qu'eux aussi ont des Écoles et des Lettrés ; et ceux des Pères qui iront lutter avec ces Lettrés seront très persécutés : ils auront, en effet, à combattre tout en leurs sectes, à les démasquer aux yeux de tous, à montrer comment sont trompeuses les industries que les Bonzes mettent en œuvre, pour rer aux séculiers leur argent ; et les Bonzes ne prendront certainement; pas la chose en patience, surtout quand on leur dira qu'ils n’ont pas le pouvoir de tirer les âmes de l'enfer; car c’est là leur gagne-pain. Nos Pères auront encore à souffrir, quand ils s’élèveront contre un infâme péché, si général parmi les Bonzes ; et que d’autres occasions de beaucoup souffrir, de la part de ces hommes, ne rencontreront-ils pas !

J'écris au Père Maître Simon et, en son absence, au Recteur du collège de Coïmbre, de n’envoyer à ces Universités que des hommes vus et approuvés par votre sainte charité. Ils seront plus persécutés que beaucoup ne pensent ; à toutes les heures du jour et une partie de la nuit, ils seront importunés de visites et d’interrogations ; on les appellera en des maisons considérables, et pas d’excuse qui dispense d’y aller; ils n’auront le temps ni de prier, ni de contempler, ni de se recueillir; dans les commencements surtout, pas moyen de dire journellement la messe ; répondre aux questionneurs les occupera à tel point, qu’ils trouveront à peine le loisir de réciter l’office, de manger, de dormir. Les Japonais sont fort importuns, surtout à l'égard des étrangers, car 1ls en font peu de cas et se rient d’eux, à tout propos. Que sera-ce donc quand on dira du mal de leurs sectes, de leurs vices manifestes, et surtout

quand on leur déclarera qu’il n’y a pas de remède à l'enfer ?

Il en est parmi eux qui nous reprochent de ne rien savoir, puisque nous ne Savons pas türer les Âmes de l’enfer. Ce qu'est

le purgatoire, ils lignorent.

Pour résoudre leurs difficultés, 1l faut être instruit. Des hommes rompus aux joutes du cours des Arts seront précieux, parce qu'ils sauront vite mettre en contradiction les

Bonzes et leurs sophismes, et ces gens-là demeurent bien hon-

teux quand on les enferre dans une contradiction.

Les Pères souffriront beaucoup du froid. Bandu, Université principale du Japon, est très au nord, et aussi les autres Universités. Je note, ici, que ces Japonais du nord ont un jugement meilleur et lesprit plus délié. |

Les Pères ne trouveront guère à manger que du riz; le fi ment et les herbes qui viennent en ces pays sont peu nourrissants. Du riz on tire une sorte de vin, mais comme on en fait peu, il est cher, et 1l n’y en a point d’autre.

L'épreuve capitale, c’est un péril évident et continuel-de mort. Le pays n’est pas fait pour des hommes âgés ; il y a

trop de fatigues ; et, d’autre part, il ne convient pas davantage.

à des jeunes hommes, à moins qu'ils ne soient d’une vertu très éprouvée; car, au lieu de sauver les autres, 1ls se perdraient eux-mêmes. Pas une espèce de péché que ce pays ne mette à portée de la main; ce qui n'empêche pas que les gens

ne se scandalisent de la moindre imperfection, s'ils Pobservent:

chez ceux qui les reprennent. | Ces choses, avec tout le détail, je les écris à Maître Simon ou, en son absence, au Recteur de Coïmbre. Je serais bien

heureux si votre sainte charité écrivait à Coïmbre que ceux.

qu’ils se proposeraient d'envoyer au Japon fussent d’abord à Rome. J'avais pensé que des Flamands ou Allemands, qui sauraient lespagnol ou le portugais, seraient bons pour

le Japon; ils supportent aisément les grandes fatigues,

et les froids rigoureux de Bandu seraient, pour eux, plus tolérables. Il me semble que les sujets de ces deux pays ne manquent pas, dans nos collèges d’Espagne et d'Italie, sans

pouvoir prêcher, faute de connaître assez la langue,

tandis que, au Japon, leur travail produirait un grand fruit.

Je crois aussi utile de dire à votre sainte charité que ceux que l’on üre des collèges d'Espagne et de Coïmbre, pour les envoyer dans l’Inde, devraient être bien choisis, quand il n’en viendrait que deux par an, mais tels que l’Inde les requiert, c'est-à-dire, déjà assez avancés dans la perfection, aptes à prêcher et à confesser. Si vous l’approuviez, j'aimerais qu’ils fussent allés à Rome en pèlerinage, pour s'exercer aux fatiœues et périls des voyages, afin qu’arrivés ici, ils ne soient pas déconcertés. Que la vertu surtout soit bien éprouvée, car ici los occasions de défaillances sont redoutables, et à Dieu ne plaise qu'au lieu d’avoir à nous réjouir de la venue de nouveaux ouvriers, nous ne soyons réduits à la tristé nécessité de les congédier.

Je prie votre sainte charité de voir s’il conviendrait d’aviser de ceci Maître Simon.

Quant ‘aux religieux de la Compagnie, qui sont déjà à

Ayamanguchi, ou qui y seront envoyés, si Dieu le veut, cette

‘année et les suivantes, 1l ne me paraïtrait pas utile qu'ils

allassent encore aux Universités : qu’ils apprennent la langue , $

‘japonaise, qu'ils étudient les doctrines des sectes, afin que, les

Pères étant arrivés, ils puissent leur servir d’interprètes et rendre fidèlement ce que ces Pères leur diront.

La chrétienté d’Ayamanguchi grandira beaucoup, je lespère; les chrétiens sont nombreux; beaucoup parmi eux sont excellents, et il en vient chaque jour de nouveaux. J'ai aussi

. bon espoir que Dieu Notre-Seigneur ne permettra pas que le

P. Cosme de Torres et Juan Fernandez périssent de la main de leurs ennemis ; les plus grands périls sont passés et beaucoup de chrétiens, plusieurs desquels sont personnes distinguées, les gardent, jour et nuit, avec sollicitude. Jean Fernan-

dez est Simple Frère, mais il parle très bien ie Japonais et rend exactement ce que lui dicte le P. Cosme de Torres. Ils

sont maintenant occupés à exposer, en de continuelles prédi-

cations, les mystères de la vie de Jésus-Christ.

Le Japon me semble bien fait pour que le christianisme,

une fois établi, s’y perpétue. Sur un tel sol, tout travail est bien employé; j'ai donc grande espérance que votre sainte charité nous enverra, pour cela, de saints ouvriers. De tous les pays découverts, de ces côtés, seul le Japon offre la garantie dont j'ai parlé; la Foi cependant ne s’y perpétuera pas sans de grands travaux. :

Du Japon à la Chine, la traversée est courte. C’est un pays immense que la Chine ; il est riche; tout y abonde. Il ny à qu'un Roi, fort bien obéï; la législation y est savante et la paix stable. Ces Chinois sont très ingénieux, adonnés à l’étude, curieux de s’instruire ; létude des lois et de l’art du gouvernement est celle qu'ils préfèrent. La race est blanche, sans barbe, les veux très petits. Un caractère sallant de leurs

mœurs, c’est, avec la libéralité, Pamour de la paix; il n’y à

pas de guerre chez eux.

Si rien, dans l’Inde, ne vient traverser mon dessein, j'espère aller en Chine, cette année 1592, pour le grand service de Dieu Notre-Seigneur, qui pourra naître de là, non seulement dans la Chine même, mais au Japon. Dès que les Japonais, en effet, sauraient que les Chinois ont reçu la Loi de Dieu, 1ls perdraient vite foi à leurs sectes. Oui, j'ai grande espérance que, par le moven de la Compagnie du nom de Jésus, et les

Chinois et les Japonais sortiront de leurs idolâtries et adore-

ront le vrai Dieu et Jésus-Christ, Sauveur de toutes les na-

tions.

C’est chose bonne à noter, que les Chinois et les Japonais,

qui ne s'entendent pas, quand 1ls parlent, leurs langues étant

bien différentes, peuvent s’entendre par l'écriture. On étudie,

en effet, dans les Universités de Japon, l'écriture chinoise, et les Bonzes qui la savent ont meilleur renom de lettrés. Or, ce

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que l’écriture chinoise a de singulier, c’est que chaque caraetère signifie une chose ; de sorte que, quand ils Papprennent, les Japonais, au-dessus de chaque caractère, dessinent la chose que le caractère signifie ; un homme, par exemple, est dessiné au-dessus du caractère chinois qui signifie homme, et ainsi des autres ; mis en présence de l'écriture chinoise, un Chinois et un Japonais, qui connaît cette écriture, désignent aussitôt les choses que l'écriture signifie, mais chacun les désigne en sa propre langue. Ils se comprennent donc en écrivant, bien qu'ils ne s'entendent pas quand ils parlent.

Nous avons composé, en langue japonaise, un livre qui traite de la création du monde et de la vie de Jésus-Christ. Ce même livre, nous l’écrirons en caractère chinois ; jé m'en servirai, pour me faire entendre en Chine, jusqu’à ce que je sache la langue de ce pays.

Pour lamour et service de Dieu Notre-Seigneur, que votre sainte charité et toute la Compagnie me recommandent contimuellement à Dieu. Je désire fort être recommandé à tous les Pères, spécialement aux Profès, et cela par l’entremise de votre sainte charité. Ce sera mon dernier mot; votre sainte charité, toute la Compagnie, unie à l’Église militante, tous les bienheureux qui furent de la Compagnie, et avec eux toute l'Église triomphante, je prie Dieu de me les donner et je les . prends moi-même pour Intercesseurs, afin que, en considération de leurs prières et mérites, Notre-Seigneur me donne de bien connaître, en cette vie, sa très sainte volonté et grâce

pour accomplir bien et parfaitement sa volonté connue.

Le moindre de vos fils, de tous le plus exilé.

Saint Ignace ne pouvait oublier François. Tandis que l’apôtre des Indes écrivait, en effet, cette lettre,

un ‘billet d’Ignace à son fils spirituel, écrit depuis quinze jours, partait de Rome pour aller lui redire qu'il n’était pas exilé du cœur :

Très cher frère en Notre-Seigneur, Nous n’avons pas, ici, reçu, cette année, les lettres que vous avez, nous dit-on, écrites du Japon ; elles sont restées en Portugal. Nous n’avons pas pour cela laissé de nous réjouir gr andement, dans le Seigneur, de votre arrivée en bonne santé et de ce que porte vous est ouverte pour la prédication de l'Évangile en ce pays. Plaise à Celui qui l’a ouverte s’en servir, pour tirer ces peuples de linfidélité et les introduire à la connaissance de Jésus-Christ leur Sauveur, comme 1l est le nôtre. Amen. ,

Les affaires de la Compagnie avancent, grâces à la divine Bonté; elles sont, de toutes parts dans la chrétienté, en

un progrès continu, et 1l se sert de ses minimes instru=

ments, Celui qui, sans eux et avec eux, est l’auteur de tout bien.

Je laisse à Polanco le soin de vous dire le reste ; ces lignes, je les écris pour vous faire savoir que je suis encore vivant dans la misère de ce triste monde.

Qu'il donne à tous de vivre véritablement, Celui qui est leur vie éternelle, et qu’il nous accorde abondamment sa grâce,

afin que nous connaissions toujours sa très sainte volonté et.

que nous Paccomplissions parfaitement.

Tout vôtre et toujours, en Notre-Seigneur.

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