‹ Saint François de XavierChapitre 30 sur 84 · I. Source : Ajada, ms y» ^oïï · texte numérisé non relu

I. Source : Ajada, ms y» ^oïï

g'arda cependant, et îl légua ce trésor à la Compagnie de Jésus; nous lui en devons double recoonaissance.

La grâce et Famour (Je Jésus-Christ Notre-Seij^neur nous soient toujours en aide et favorable.

Mon très cher frère, je désire beaucoup savoir de vos nouvelles. Je vous en prie fort, pour l'amour de Jésus-Christ, faites-moi savoir très longuement nouvelles de vous et de vos compagnons. Quand j'arriverai à Manapar, je vous en informerai.

Souvertez-vouâ des choses que je vous laissai, par écrite et priez Dieu de vous donner beaucoup de patience avec cê& pauvres gens : considérez-vous comme étant A vous, purifier de vos péchés en purgatoire, et songez que c'est grande grâce de Dieu qu'il vous les fasse ainsi expier, dès la vie présente.

Vous direz à Jean de Artiaga que le Capitan m'a écrit lui avoir donné dix pardaos^ à mon compte, et que j'ai répondu au Capitan que ni vous, ni Jean de Artiaga, ni moi n'avons besoin d'argent jusqu'à son retour de La Pêcherie : Jean rendra donc la somme au Capitan, à qui j'écris à ce propos, et la restitution se fera sans retard. Le Capitan, îl est vrai, vous doit paiement d'une alvarn (cédule, brevet, ordre, etc.), que le senor Gouverneur a délivré, en Vue de. pourvoir au salaire d'un topar (interprète); mais si les dix pardaoi reçus n'avaient pas cet objet, dites à Jean de les rendre tout de suite au Capitan ^

I. Le pardaOy monnaie qui se faisait à Goa» valait, d'après Pyrard (Voyage aux Indes Orientales) y 25 sols de France. D'autres disent 87 sols; d'autres, l\2. Le cruzado valait 2 pardaos.

JOURNAL DK FRANÇOIS (1544). 249

Notre-Seigneur vous donne sa grâce pour le servir, et aussi abondante que je me la souhaite à moi-même.

De Punicale, ce aS février i544-

Je n^écris pas à Jean de Artiaç^a, parce que la présente est (va) pour vous et pour lui.

Votre très affectionné frère,

Mon très cher frère, vos lettres m*ont donné fifrande joie.

Je vous prie fort de vous comporter avec ces pauvres cens comme fait un bon père avec de méchants fils. Quelque nombreuses que vous apparaissent les misères, ne vous déconcertez pas (ne vous lassez pas). Dieu, qu'ils offensent par de si IS^rands péchés, ne les tue cependant pas, pouvant le faire ; il ne les abandonne pas dépourvus de tout ce qui est nécessaire à leur subsistance. Il pourrait leur Ater ces choses qui les soutiennent; il ne lé fait pas. Ne vous lassez donc point; il s'opérera, d'ailleurs, par votre moyen, plus de bien que vous ne pensez, et si vous ne pouvez faire tout celui que vous voudriez, contentez-vous de celui que vous faites. S'il reste à désirer, ce n'est pas, en effet, votre faute.

Je vous envoie un merino (officier de justice, alîi^uazil, huissier, etc.) pour faire le service jusqu'à mon retour. Je lui donne un fanoen pour chaque femme convaincue de boire de Vurraca (arack, alcool du vin de palmier) : la coupable sera, de plus, emprisonnée trois jours. Faites publier cela partout l'endroit, et dites aux Patanç^atins (officiers municipaux) que si, dorénavant, j'apprends qu'il se boit de l'urraca à Punicale, ils me le paieront très cher.

A Mathieu, vous direz d'être bien bon enfant , et que moi î^aurai soin de lui, plus que ne feraient ses propres parents..

D'ici à mon retour, tâchez que ces Patangatins changent

de mœurs, car autrement je les ferai mener tous priso^" niers à Cochin, et ils ne reverront plus Punicale : tous 1^* maux qui se font dans le pays leur sont imputables.

Hâtez-vous de baptiser les nouveau-nés; instruisez le^ enfants, comme je vous Tai recommandé; enseig^nez à toa^ les prières ; le dimanche, ajoutez une petite prédication. Em^ péchez tout culte de pagode ^

Gardez-moi, jusqu'au retour, la lettre que m'adresse Alvaro Foçaça.

Dieu Notre-Seigneur vous donne, en cette vie et en l'autre, la sainte consolation que je me souhaite à moi-même.

De Manapar, i4 mars i544*

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, il y a grande joie pour moi quand vous m'écrivez que vous vivez très heureux : puis donc que Dieu se souvient tellement de vous, souvenez-vous de lui, et ne vous découragez pas dans la poursuite des œuvres commencées. Rendez-lui toujours grâces de vous avoir choisi pour un office aussi noble qu'est celui que vous remplissez.

Je ne veux rien ajouter aux recommandations que je vous ai laissées dans le mémorial {lembrança). Souvenez-vous de moi, car je ne vous oublie jamais.

Dites à Mathieu d'être bon enfant, et que moi je lui serai bon père, et aurai grand soin de lui. Rappelez-lui de parler haut, le dimanche, quand il traduira ce que vous lui direz,

I . Le mot pagode s'employait pour désigner non seulement le temple où lès idoles sont adorées, mais aussi idole ou ima^ ((uelcon(|ue d« fausse divinité,

^fiii que tous entendent bien, et que nous-mêmes, d'ici, de M^napar, nous Tentendions.

Faites-moi savoir des nouvelles des chrétiens de Tutucurin ; *i les Portue^ais qui s'y sont établis leur font quelque tort; si Ton a nouvelles du Gouverneur; s'il vient içouverner à Gochin.

Ici, va se révélant une chose, d'où résulterait grand service de Dieu : priez Notre-Seigneur de la faire aboutir et venir à pleine lumière.

Je vous en supplie, à l'égard de votre monde, les principaux d'abord et aussi tout le peuple, procédez avec beaucoup d'amour; car si le peuple vous aime, s'il est bien avec vous, Dieu en sera grandement servi. Sachez donc supporter très patiemment leurs faiblesses; songez que si, maintenant, ils ne sont pas bons, un temps viendra où ils le seront. Que si d'eux vous n'obtenez pas tout ce que vous voudriez , contentezvous de ce que vous pouvez obtenir : ainsi je fais.

Dieu Notre-Seigneur soit toujours avec vous, et qu'il nous donne la grâce de toujours le servir.

De Manapar, 20 mars i544-

Votre frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, je ne saurais assez vous dire (achever d'écrire) le désir que j'ai d'aller par cette côte, La vérité est, je vous l'assure, que si je trouvais une embarcation, je partirais vite.

Tout à rheure me sont venus trois païens, gens du roi de Travancor, avec plainte contre un Portugais qui, 11 Patanao, s'est saisi d'un message de ce prince Iniquitribirim, et a mené celui qui le portait prisonnier à Punicale. De là, disait-on, il devait le mener à Tutucurin. Quand vous saurez ce que c'est,

VOUS en écrirez au Capitan, et si le Portug^ais, quel qu il soil, est là, qu'il élargisse sans retard le captif. Si quelque chose eM dû au Portugais, qu'il fasse valoir son droit devant le Princf, et que Ton se garde de soulever davantage ce pays. Je ne puis, ce me semble, écrire au Prince. Trop juste est Tirritation de gens que Ton déshonore, que Ton appréhende au corps sur leur propres terres; ce qui ne se fit pas même du temps des Pules (petits souverains indépendants). .

Je ne sais quel parti prendre : mieux vaudrait peut-être ne plus perdre notre temps, et quitter un pays où ceux qui doivent nous aider n'en ont cure et laissent tous les excès impunis. Si l'on avait châtié ceux qui allèrent voler ce parao (bâtiment de guerre), les Portugais n'auraient pas fait ce qu'ils font. Et maintenant, faudra-t-il s'étonner si le Prince se venge sur nos chrétiens de la capture de son serviteur?

Écrivez au Capitan la peine extrême que j'ai ressentie de cd emprisonnement. Pour moi, je ne veux plus écrire à des gens qui disent avoir à faire le mal, sans que personne s'y oppose ou même réclame.

Si le prisonnier est à Tutucurin, allez, pour l'amour de Dieu, trouver le Capitan, oii qu'il soit, et faites délivrer cel homme, et mandez le I^ortugais pour que son droit à lui soit aussi reconnu. Qu'un païen, sur un sol occupé par les Portugais et où leur capitan réside, allât se saisir d'un Portugais et le traînât ailleurs, l'acte serait jugé mauvais : ainsi, les païens trouvent mauvais qu'un Portugais se saisisse de l'un d'eux, sur leur propre terre, en temps de paix, et le traîne fiu Capitan, alors qu'il y a chez eux des tribunaux.

Si vous ne pouvez aller trouver vous-même le Capitan, envoyez-y Paul Vaz.

Je ne saurais vous dire à quel point cet événement m'a contristé. Notre-Seigneur nous donne la patience voulue pour supporter de si déraisonnables excès.

Vous m'écrirez bientôt; vous me direz tout ce qui s'est passé au sujet de ce criado du Prince. Est-il vrai qu'un Portugais l'ait pris? Pourquoi I'a-t-ilpris?L'a-t^iI mené à Tutucurin? Si oui, je suis déterminé à ne pas aller là où réside Iniquitribirim. Je ne veux pas entendre les si justes plaintes de gens à qui Ton fait de telles injures sur leurs propres terres ; j'irai plutôt là où je désire : savoir, au pays du prêtre Jean, où nous aurons tant à faire pour le service de Dieu Notre-Seigneur, sans y trouver qui nous persécute.

Peut-être bien {nao sera muito que tome...) prendrai-je ici, à Manapar, un bateau et me rendrai-je, sans plus tarder, dans rinde. *

Notre-Seigneur nous donne son aide et sa grâce. Amen.

De Manapar, 21 mars i544-

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère, j'ai été bien heureux d'apprendre de vos nouvelles par vos lettres, et d'y voir le fruit que vous faites. Dieu vous donne forces pour persévérer de bien en mieux.

Les torts que font à ces chrétiens et les païens et les Portugais, je ne puis ne pas les ressentir vivement dans l'intime du cœur. Je ne saurais m'y accoutumer. Voir les injures que Ton fait à ces chrétiens et ne les pouvoir secourir, c'est là un tourment qui ne me quitte pas.

J'ai écrit au vicaire de Coulao et à celui de Cochin au sujet des esclaves que les Portugais ont volées à Punicale, afin que, par grandes excommunications, on sache qui les vola. Cette démarche, je la fis il y a trois jours, dès que je reçus la lettre des Patangatins.

Donnez à Mathieu tout le nécessaire pour rhabillcmeut, et

tenez-lui bonne compasjnie, afin qu'il ne vous laisse pas. Tant que je l'ai eu avec moi, il a été traité fort amicalement : lémii gnez-lui de même i^rande affection.

Dans la traduction du Credo , à rendroit où ils disent : Enaqu-oenu, mettez, au lieu de^^^Aitt, vichiianij parce querwo veut dire : je veux, et vichuam veut dire : je crois; or, il e>t mieux de dire : je crois en Dieih qne : je veiiœ en Dieu.

Ne dites pas : vao-pinale^ parce que cela veut dire : par force: et Jésus-Christ souffrit volontairement et non par forre.

Quand on reviendra de la pêche, vous visiterez les malades: vous ferez réciter par quelques enfants les prières, comme il est marqué au mémorial que je vous laissai dernièrement. Vous vous réserverez la récitation d'un évang-ile.

Traitez ces gens toujours avec grand amour, et n'omettei rien pour qu'ils vous aiment. J'ai été bien joyeux d'apprendre qu'ils ne boivent pas d'urraqua et ne font pas de pagodes, et que, le dimanche, ils viennent tous aux prières. Si, quand ils eurent été faits chrétiens, il fût demeuré près d'eux quelqu'un qui les instruisît, comme vous les instruisez maintenant, ils seraient bien meilleurs qu'ils ne sont.

Notre-Seigneur vous donne autant de consolation en cette vie et de gloire en l'autre (|ue je m'en désire à moi-même.

De Manapar, 27 mars i544-

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ,

François»

Mon très cher frère, je me réjouis beaucoup de votre excursion de visites aux localités ([ue je vous avais désignées, et plus encore du grand fruit, (fu'au dire de tous, vous y avez fait. J'attends ici, pour aujourd'hui ou demain, un message du Gouverneur, et s'il est tel que je l'espère, je ne manquerai pas de venir et de prendre les chemins qui me mèneront à

VOUS, car je désire beaucoup vous voir, bien que, en esprit, je ne vous perde jamais de vue.

Cet Artiaga était un soldat qui allait en compagnie de Pedro Juan de Artiaga. II va, congédié par moi, et l'àme pleine de tentations, qu'il ne reconnaît pas; encore ne s'^chemine-t-il pas à cette connaissance. Il dit qu'il ira à Combuture pour y enseigner le peuple et se trouver à proximité de vous. Je me fie peu à ses projets parce qu'il est, vous le savez, fort changeant. S'il vient à vous, ne perdez pas avec lui beaucoup de temps.

J'ai déjà écrit au Capiton de vous pourvoir du nécessaire, et j'ai bien dit à Manoel da Cruz de vous prêter de l'argent toutes les fois que vous en aurez besoin; et lui, de très bonne volonté, m'a promis de le faire. Veillez bien sur votre santé, puisqu'elle vous aide à si bien servir Dieu Notre-Seigneur.

A Mathieu, vous direz de ma part de vous bien servir. Si vous êtez content de lui, il trouvera père et mère en moi; mais s'il ne vous était pas très obéissant, je ne veux pas le voir, ni m'occuper de lui. Donnez-lui tout le nécessaire pour l'habillement.

Dans les localités où vous irez, faites assembler les hommes, un jour, en un endroit marqué, et, un autre jour, les femmes en un endroit différent. Faites que dans toutes les maisons on récite les prières ; donnez le baptême à ceux qui ne l'ont pas encore reçu, petits ou grands, et n'oubliez pas que si la meule fait quelque bon ouvrage, c'est grâce à celui qui lui amène l'eau et la met en mouvement.

Notre-Seigneur nous veuille toujours venir en aide et nous tenir en sa garde.

De Manapar, 8 avril io44'

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, j'ai grand désir de vous voif : plût à Dieu que ce fût bientôt ; aucun jour toutefois ne se passe que je ne vous voie en esprit, et vous me rendez la pareille ; de sorte que nous sommes continuellement présents Tun à Fautre.

Je vous en prie, pour l'amour de Dieu, écrivez-moi des nouvelles de vous et de tous les chrétiens : comment toutes choses vont-elles? Écrivez-le-moi bien par le menu.

J'attends le Pule de Travancor, «qui doit venir sans faute cette semaine : il me Ta écrit. J'attends de lui des choses utiles au service de Dieu. Tout ce qui se passera, je vous le ferai savoir, afin que vous rendiez grâces à Dieu Notre-Seigneur.

J'écris, tout à l'heure, aux Patangatins au sujet du hangar de branchages. II me semblerait bon que les femmes allassent à l'église le samedi matin, comme on fait à Manapar, et les hommes le dimanche matin; faites ce qui mieux vous semblera.

Quand il sera nécessaire d'écrire au Capitan pour vos approvisionnements, faites-le bien à temps, afin qu'il y poiin^oie.

Renseignez-moi au sujet de Juan de Artiaga : où est-il? sert-il Dieu? J'ai peur qu'il ne persévère pas à le servir : il est, vous le savez, si versatile.

Le Père (le prêtre, son compagnon) et moi nous portons bien.

Dites à Mathieu d'être bon enfant et de parler haut et de redire, d*une bonne façon, ce que vous dites. Quand j'arriverai par-delà, je lui donnerai quelque chose qui lui fera bien plaisir.

Ecrivez-moi si les enfants viennent aux prières, et combien il y en a qui les savent, I^ar la première occasion, écrivez-moi à propos de tout et longuement.

JOUJiNAL m FRANÇOIS (4544). 257

Xotre-Seigiieur soit avec vous comme je désire qii'il soil avçç moi.

De Livar, 23 avril i544-

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, aujourd'hui, i*' mai,

j*ai reçu de vous une lettre qui m'a donné tant de joie, que je

ne saurais dire combien j'en demeure consolé, au sortir de

quatre ou cinq jours de fièvre continue. On m'a saiçné deux

fois. Je suis mieux maintenant.

J'espère, Dieu aidant, aller vous voir à Punicale, la semaine prochaine. Le Pule de Travancor viendra, j'espère, aujourd'hui ou demain. Quand je serai auprès de vous, je vous communiquerai le résultat de nos conférences. Plaise à Dieu que ce soit chose utile à son semce.

Le P. François Coelho (prêtre séculier) vous envoie deux parasols (sombreiros).

Comme nous nous verrons bientôt, je n'ajoute rien de plus, si ce n'est : Dieu Xotre-Seigneur nous donne sa sainte grâce, afin que, elle aidant, nous le servions.

De Nar, i" mai i544-

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Dieu sait combien j'aimerais mieux être avec vous, pour quelques jours, que d'en employer à Tutucurin et d'y être retenu ; mais comme il est nécessaire de passer ici quelques jours pour y mettre la paix, avec grand profit pour le service de Dieu, je me console dans

la pensée que je suis -là où il plaît davantage à Dieu que je le serve.

Je vous en supplie, ne témoignez, pour rien, mauvaise humeur à ces pauvres gens, quelque fatigants qu'ils soient. Quand le travail vous déborde et que vous ne pouvez atteindre à tout , contentez-vous de faire ce que vous pouvez, et remerciez vivement Notre-Seigneur de vous trouver là où vous ne sauriez, quand vous le voudriez, demeurer oisif, si nombreuses s'offrent à vous les occupations, et toutes pour le service de Diéû Noire-Seigneur.

Je vous envoie Pedro. Dès que Antonio sera guéri (si c'esl dans lés six à huit jours prochains), envoyez-le-moi.

J'écris à Manoel da Cruz, et je le prie instamment de faire l'église au plus trtt.

Par le premier tone (petit bateau) qui viendra de chez vou« ici, envoyez-moi mon petit coffre.

Dès que les affaires qui me retiennent seront achevées, j'irai vite vous voir; j'ai, plus que vous ne pensez, désir d'être avec vous quelques jours.

Chaque fois que vous aurez besoin de quelque chose, écïv vez^le-moi par ceux qui, de là où vous êtes, viennent de ces côtés.

Avec vos gens, faîtes toujours le possible pour les supporter patiemment, et s'il arrive que la bonté ne puisse rien sur quelqu'un et qu'il ait besoin de châtiment, exercez à sou endroit cette œuvre de miséricorde ; châtiez-le.

Dieu Notre-Seigneur vous soit en aide, comme je désire qu'il me le soit.

De Tutucurin, i4 mars i544«

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

JOURNAL DE FRANœiS (1544). 259

Mon très cher frère en Jésus-Christ, j'arrivai samedi soir à Manapar. On me donna, à C4ombuture, de bien mauvaises nouvelles de chrétiens du cap de Comorin : les Badages en ont amenés captifs'; pour leur échapper, les autres se sont retires sur ces rocs à fleur d'eau, dans la mer, et là ils périssent de faim et de soif*. Je pars, cette nuit, avec vinçt tones de Manapar, pour les secourir. Priez Dieu pour eux et pour nous ; recommandez-nous spécialement aux prières des enfants.

A Combuture, on m'a promis de faire une éçlise, et Manoel de Lima s'est ençagé à contribuer de cent fanoens à la dépense. Vous irez à Combuture et y réglerez le mode de construction de cette église : vous pouvez vous y rendre, mercredi ou jeudi de la semaine prochaine.

Allez ensuite, si Dieu le veut, visiter les chrétiens qui se trouvent entre Punicale et Landale ; donnez le baptême à ceux qui ne sont pas encore baptisés ; passez de maison en maison pour y visiter les chrétiens; informez-vous diligemment des nouveau-nés et baptisez-les.

Observez si ceux qui enseignent les enfants et qui convoquent les chrétiens s'acquittent bien de leur office.

A Manoel da Cruz, qui est à Cijmbulure, vous recommanderez de veiller sur les deux localités des chrétiens Carians. Que les ennemis s'y réconcilient, qu'on n'y fasse point de pagodes, qu'on n'y boive pas d'urraqua, (jue l'on s'y réunisse le

1. « Les Badaii^es, dît le P. Sébastien Gon<;alvez, f^irit une pr>puliition aventurière qui vit dans les montagrieii du royaume de IVisnatçH. Un irtaient maîtres de l'ancien royaume de Pandi, dont ils hVmparcrent â roc<:aHion de démêlés entre le roi de Coulam et celui de Travanc/jr. »

2. Ces récifs, semés entre la c^tc du cap de O>niorin et Tîle de Maaar, portent, dans les anciennes cartes^ le nom de Pont^'iVdam.

dimanche pour les prières, les hommes le soir et les femme le matin.

Si François Coelho est par-delà, vous lui direz de venir vite que c'est moi qui le dis.

Dieu vous ait en sa garde.

De Manapar, aujourd'hui lundi, i6 juin i54A-

J'ai déjà payé au more, porteur de la présente, ce que je lu promis pour aller à Vacarapatam.

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, je vous fais savoir qu'avec l'aide de Dieu Notre-Seigneur, je me trouve en très bonne santé. Plaise à celui qui me la donne me donner la grâce de le servir.

Faites-moi savoir fréquemment de vos nouvelles et des chrétiens, et hàtez-vous de bâtir l'église ; dès qu'elle sera achevée, vous m'en informerez.

Les lettres que je vous envoie pour le Capitan, faites-les lui tenir par main très sûre.

Je vous recommande fort l'instruction des enfants. Baptiscx très diligemment les nouveau-nés, et puisque les grands, m pour bien ni pour mal, ne veulent pas aller en paradis, qu'il y aille du moins les petits nouveau-nés , qui meurent tôt après le baptême.

Rappelez-moi bien au souvenir de Manoel da Cruz. A Mathieu, je redis qu'il soit bon fils. Vous, soyez toujours affable avec vos gens; ne les traitez qu'avec amour, et comportezvous de même avec les Adigares.

Notre-Seigneur soit toujours avec vous.

De Viranaodianpatarnao, 22 juin i544»

Votre affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, j'arrivai, mardi, à Manapar. Dieu Noire-Seigneur sait ce que j'ai eu à souflFrir dans ce voyasje : j'allai au secours des chrétiens qui, pour échapper à la poursuite des Badaig^es, se sont retirés sur les rochers du cap de Comorin, où ils meurent de faim et de soif. Telle a été la contrariété des vents que, ni par la rame, ni par le lialage, nous n'avons pu arriver au cap. Les veiits s'apaisant, nous y retournerons, et je ferai le possible pour aider ces malheureux. C'est pitié, et la plus grande du monde, que' de voir en quelles souffrances se trouvent ces pauvres chrétiens. Il en vient tous les jours beaucoup à Manapar ; ils arrivent dévalisés, pauvres, n'ayant pas de quoi manger ni se vêtir.

J'ai écrit aux Patangatins de Combuture, Punicale et Tutucurin, d'envoyer quelques aumônes pour ces misérables chrétiens, mais de ne rien tirer des pauvres; quant aux Campanotes (maîtres de barques) qui voudraient donner, que ce soit de leur plein gré; de ceux-ci même, rien par force, et absolument rien des pauvres. J'écris en ces termes aux Patangatins ; d'eux, je n'attends rien de bon. Ne permettez pas qu'ils extorquent aumône de personne, riche ou pauvre ; mon espérance est plus en Dieu que dans les Patangatins.

Je vous en prie, écrivez-moi longuement : si l'église de Combuture se fait; si Manoel de Lima a donné les cent fanoens; comment tout s'est passé dans la dernière visite que vous avez faite; si l'on enseigne les enfants dans toutes ces localités, car j'ai payé, moi, salaire à tous (les maîtres), et j'ignore le qu'ils font en mon absence. Vous m'écrirez sur tout cela 3ien longuement, parce que je désire beaucoup savoir de vos louvelles et du lieu de votre résidence.

J'ai été huit jours en mer, et vous savez fort bien ce que

c'est que iiaviçuer en tone, avec les vents violents que nous avons eus.

Noire-Seigneur vous ait continuellement en sa g-arde.

De Manapar, 3o juin i544«

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Noire-Seigneur voiw ait en sa continuelle garde et vous donne beaucoup de force pour le servir.

On m'a remis et j'ai lu avec grande joie une lettre de vous, où j'ai vu la diligence 'que vous avez mise à veiller sur vos pauvres gens, afin que les Badages ne vous prissent pas au dépourvu.

De mon côté, je suis allé, par terre, au Cap visiter ces infortunés chrétiens que les Badages ont volés et mis en fuite. C'était la plus grande pitié du monde que de les voir : ici, des affamés sans aucun aliment; là, des vieillards, incapables de nous suivre; sans parler des morts, des mères en travail d'enfant et d'autres nombreuses misères. Vous en êtes déjà ému, et que serait-ce si vous les aviez, comme moi, vues de vos yeux?

Je fis venir à Manapar tous les pauvres, où ils sont maintenant en grand nombre ; priez Dieu d'émouvoir le cœur des riches, afin qu'ils aient pitié d'eux.

J'espère aller à Punicale mercredi (6 août).

Veillez bien sur vos gens, jusqu'à ce que ces Badages soient revenus dans leur pays.

Vous direz à Antonio Fernandez-le-Gras et à ces Patangatins de Chael-le-Vieux que je leur défends, moi, d'aller repeupler Chael-le-Vieux, et que s'ils y vont, ils me le payeront cher (mnito bom pago).

Mon souvenir bien amical à Manoel da Cruz et à Mathieu. Notre-Seigneur soit avec vous, et qu'il nous donne sa içrâce afin que nous le servions.

De Manapar, i«' août i544«

Votre frère en Jésus-Christ.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Dieu soit toujours avec vous. J'ai eu grande joie, d'une part, en voyant dans votre lettre les consolations de votre dernière visite aux chrétiens ; mais j'ai ressenti ensuite une vive peine, et elle me demeurera jusqu'à ce que Dieu Notre-Seigneur vous ait tiré de péril. Les tribulations ne nous manquent pas; béni soit Dieu.

J'ai envoyé le Père par toutes ces localités, afin que l'on y mette à la mer, dès que le temps le permettra, les bateaux et autres embarcations, parce qu'il me semble certain que l'on TOUS assaillira et que les chrétiens risquent d'être emmenés captifs. Sûrement, l'ennemi viendra jusqu'à la plage; j'en suis informé par un canacar principal (juge et administrateur païen), qui aime ces chrétiens. Je lui avais envoyé un homme avec une lettre à l'adresse du roi Iniquitribirim, de qui le canacar est favori. Je disais au roi : « Puisque vous êtes ami du seigneur Gouverneur, ne permettez pas que ces Badages nous fassent de mal, car le Gouverneur verrait avec grand déplaisir les chrétiens maltraités. » Le canacar, qui est mon ami et qui aime les chrétiens, plusieurs desquels sont ses parents, vint me voir et me donner assurance de secours. Depuis, je lui é crivis de m'informer de ce qui se passerait, et en particulier de me faire savoir le moment de la venue des ennemis à la plage, afin que nous eussions le temps de nous réfugier en mer. Il Ta fait.

J'ai déjà écrit au Capitan, afin qu'il envoie un catur (petit

vaisseau de guerre) pour protéger et vos gens et vous-même. Faites qu'ils veillent bien, tant qu'ils sont sur la terre ferme, car ces Badages viennent de nuit, à cheval, et ils nous preonent, sans nous laisser le temps de nous embarquer. Veilla vous-même pour ce pauvre peuple, car il a si peu de savoir faire {he para tant pouco) que, pour épargner deux fauœns, on négligera de poser des sentinelles. Que, par vos soins, tous lancent bientôt leurs embarcations à la mer ; qu'ils y mettent leurs bagages, avec les femmes et les enfants, et qu'ils récitent les prières mieux que jamais, puisque nous n'avons personne qui nous aide, si ce n'est Dieu.

Envoyez-moi le papier qui resta dans le coffre : je n'ai pliis de quoi vous écrire ; faites-le-moi porter au plus tôt par un culle, et dites-moi si les bateaux sont à la mer et les baga^ dans les bateaux, ou le mouvement que l'on se donne pour ces préparatifs.

A Antonio Fernandez-Ie-Gras, vous direz que, s'il veut être mon ami, il veille au salut de ce peuple; car les Badages ne garderont captifs que ceux qui peuvent se racheter; ils tueront le reste.

Par-dessus tout, que l'on observe, de nuit, avec grand soin ; qu'il y ait des sentinelles sur divers points de la terre ferme. J'ai grand'peur que, de nuit, avec ce clair de lune, Tennemi n'arrive à la plage et ne se jette sur nos chrétiens ; ordonnez donc qu'il y ait des sentinelles la nuit.

Notre-Seigneur vous ait en sa garde.

De Manapar, 3 août i544«

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ.

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, ce matin, je vous ai écrit d'encourager ces gens en la présente, tribulation et d'avoir la grande charité de me faire savoir nouvelles certaines de Tutucurin. Je crains qu'il ne vienne mal à nos dirétiens par les caballerias de Tutucurin. Je ne saurais vous dire, si grande elle est, l'épouvante des gens d'ici. Que. vous quittiez les nôtres pour aller avec Juan de Artiaga, cela ne m'a jamais paru bien, et ne le faites pas, que le pays ne soit d'abord délivré du fléau des Badages. Je vous. en prie, dès que vous saurez quelque nouvelle certaine, faites que j'en sois instruit.

Iniquitribirim envoie un brahmane avec l'interprète du Capitun pour arrêter les articles d'une paix avec ces gens : je ne sais c« qui sera conclu. Ils sont ici,. à Manapar, et s'en iront bientôt par mer.

Je vous en prie, écrivez-moi, dès. que vous en aurez, et par le menu, nouvelles des Portugais de Tutucurin, afin de calmer la çrande inquiétude où je suis. Dites-moi s'il y a, entre les morts et les blessés, quelques Portugais, quelques chrétiens. Quant à votre départ, nous avons à nous voir pour en décider; ou bien, cet ouragan (fiiria) des Badages passé, je vous en écrirai.

Notre-Seigneur soit toujours avec vous. Amen. De Manapar, 19 août i544-

Tout à l'heure, on m'a remis une lettre de Guarim, par laquelle il nous informe, vous, mon très cher frère, et moi, que les chrétiens sont en fuite dans la forêt : les Badages les ont dévalisés; il y a de blessés un chrétien et un païen. De lous côtés nous avons mauvaises nouvelles. Loué soit Dieu Notre-Seigneur, à jamais.

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ ,

François.

Mon très cher frère, Dieu soit toujours avec vous.

La seule parole de Notre-Seigneur : Qui non est mecum contra vos est, vous révèle le nombre des amis que noiu avons dans ces régions, de ceux qui nous aident à faire chrétiens ces peuples. Mais ne nous décourageons pas : Dieu, i la fin, donne à chacun son salaire; peu, d'ailleurs, lui servent autant que beaucoup, quand il lui plaît. Certes, je vous Tas* sure, j'ai plus compassion de ceux qui vont contre Dieu que désir de les voir atteints par sa justice, sachant très bien qu'à la fin, il châtie terriblement ses ennemis, comme nous le font voir ceux qui sont dans l'enfer.

Ce brahmane qui vient à vous est porteur d'une dépêche des Badages au Roi : faites , pour l'amour de Dieu , qu'on lui donne tout de suite une embarcation qui le mène à Tutucurin.

Écrivez-moi des nouvelles de Tutucurin, du Capitan, des Portugais et des chrétiens, car mon inquiétude est grande.

Saluez bien pour moi Juan de Artiaga. Dites à Mathieu qu'il ne travaille pas pour rien , et que je ferai pour lui plus qu'il ne pense.

Notre-Seigneur soit toujours avec vous. Amen.

De Manapar, 20 août i544*

Pour l'amour de Dieu, mettez vite en chemin ce brahmane, et parlez au Capitan afin que, pour le moins, il lui fasse honneur.

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

François.

JOURNAL DE FRANÇOIS fl544). 267

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Dieu vous soit toujours en aide. Amen.

Les lettres que vous m'avez envoyées m'ont «grandement réjoui. Quand le pays sera bien délivré des Badages, faites-lemoi savoir, afin que, le pouvant alors, sans péril pour les chrétiens, j'envoie François Coelho vous remplacer, et que vous alliez rendre à Dieu le service de baptiser ceux de Careopatan et de visiter les Careas de Beadala et leur Mudaliar (administrateur, juçe).

Le capitan de Néft^apatam peut beaucoup auprès du roi de Jafanapatam, de qui sont ces fies de Manar; il pourra vous appuyer auprès de ce roi.

Dès que votre réçion sera assurée contre les Badaj^es, expédiez-moi le patamar (courrier à pied), afin que tout de suite je vous envoie François Coelho, et de l'arçent, et des lettres, et une instruction (regimento) sur ce que vous aurez à faire à Manar.

Je vous recommande fort notre frère Juan de Artiae^a. Donnez-moi note écrite de tout ce qui lui est nécessaire, afin que j'y pourv^oie, comme il est juste.

Ici, je vais parmi ce peuple sans interprète. Antonio est demeuré malade à Manapar. Rodriço et Antonio, voilà mes interprètes; d'où vous pouvez voir la vie que je mène et les sermons que je puis faire. Mes interprètes ne m'entendent pas; je les entends eux moins encore : juçez par là de mes entretiens avec ce peuple. Je baptise les nouveau-nés et autres à qui ce sacrement peut être administré; je n'ai pour cela ancun besoin d'interprète. Les pauvres, eux aussi , sans interprète, me donnent à entendre leurs nécessités : à les voir seulement, sans interprète, je les comprends. Je n'ai donc, pour les œuvres les plus importantes (para as causas mais principaes), aucun besoin d'interprète.

Tous les Bada^es qui se trouvaient de ces cAtés sont déjà

réunis à Cabecale : les g^ens d*ici n'ont donc plus à les craindre; mais les Badages qui sont plus à Tintérieur y font encore tout le mal qu'ils peuvent, en attendant que décision soit portée par Iniquitribirim '.

Notre-Seiçneur soit toujours avec vous. Amen.

De Punicale, 21 août 1 544-

Ce soir, je pars pour Talle, ou il y a foule de pauvres gens.

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ.

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, ce prince, qui est à Talle, neveu de Iniquitribirim, est tellement notre ami, qu'à peine informé des maux que faisaient chez vous, aux chrétiens, les Adigares (percepteurs des droits royaux), il a mandé un sien criado avec lettre, par laquelle il leur ordonnait de laisser arriyer toutes les denrées de la terre ferme et de n'avoir que de bons procédés à l'égard des chrétiens. Le criado était, de plus, chargé de donner au prince les noms de ces Adigares et de me les communiquer afin que, si j'allais voir le Roi, je pusse, avec plus de précision, le renseigner sur ce qui se serait passé.

C'est pour le bien des chrétiens, que ce criado du prince fait sa démarche ; ayez donc soin que les Patangatins Taccueillent avec beaucoup d'honneur et le payent pour ses peines, comme il est juste ; ce qu'ils dépensent fort mal à propos

I . Ce fut à roccasion de ces incursions des Badages, que se produisit h célèbre panique qui les mit en fuite. Ils dirent avoir vu près de François de Xavier un personnage de taille surhumaine.

pour des bayadères, ils feraient mieux de remployer à de telles choses, ainsi que le veulent la raison et les vrais intérêts de tout le peuple. Vous lui ferez, vous aussi, quelque présent, afin que, de meilleure volonté, il dise aux Adiçares de ne plus faire de mal aux chrétiens et de leur être bons amis (de leur faire bonne compagnie).

Est-il vrai, écrivez-le-moi, qu'un Portugais ait mené prisonnier à Tutucurin un crindo de ce prince; et pourquoi Ta-t-il fait ? Je vous ai déjà écrit longuement à ce même propos ; et si la chose est vraie, il vaudrait mieux, ce me semble, demeurer ici que d'aller voir le Roi. Tous, en effet, ne sauraient voir dans Femprisonnement d'un criado du prince qu'un grand outrage et un fort vilain cas (caso tanfeo).

Le Roi accueillit très honorablement le Père François Coelho et lui concéda tout ce qui fut jugé pouvoir être utile aux chrétiens; et pour mieux lui faire honneur, il donna à quatre hommes de Manapar la charge de Patangatins, sans lever, à cette occasion, aucun impôt sur le peuple, comme il était coutume de faire du temps des Pules. Le Roi encore, à Toccasion d'une autre visite que lui fit le Père, accompagné de nombreux habitants de localités diverses, et pour honorer le Père, choisît parmi eux trois Patangatins, sans rien imposer aux localités ^

Pour l'amour de Dieu, écrivez de ma part au Capitan que je le prie instamment et lui demande en grâce de ne faire ni laisser faire, de tout ce mois de septembre, aucun mal aux sujets du Grand-roi, puisqu'ils se montrent tant nos amis dans les affaires des chrétiens : c'est bien le moins qu'on puisse demander. Si je vais voir le Roi (et ce serait dans le

I . Le lecteur devra ne pas oublier que le titre de /V/*e est toujours, ou le plos souvent, donné par saint, François-Xavier aux prêtres exerçant leur ministère dans l'Inde, qu'ils soient prêtres séculiers, ou prêtres de la ConipagDie.

courant du mois que je m'acheminerais ainsi vers Cocliin), je ne voudrais pas que, précisément à cette époque, on eût aucun sujet de lui faire de nous des plaintes nouvelles.

Vous m'écrivîtes, dans le temps, que vous ne pouviez m'in»truire par lettre de plusieurs choses et qu'il y fallait un entretien. Renseignez-moi cependant, car s'il s'agit de choses qui intéressent grandement le service de Dieu, de maux procédant ou du Capitan, ou des Portugais, ou des chrétiens, je n'irai certainement pas trouver Iniquitribirim à Cochin, que je n'aie d'abord vu si je puis remédier aux maux et que, le pouvant faire, je n'y aie remédié.

Notre-Seigneur nous soit toujours en aide et favorable.

De Manapar, 2 septembre i544«

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Notre-Seigneur vous soit continuellement en aide. Amen.

Je suis fort inquiet au sujet des chrétiens de Tutucurin, vn qu'ils n'ont personne qui s'occupe d'eux (qui veille pour eux). Pour l'amour de Notre-Seigneur, faites-moi vite savoir ce qui se passe, et si vous voyez que le service de Dieu le demande, allez, avec force tones de Combuture et de Punicale, tirer ces gens des îles où ils se sont réfugiés; menez-les à Combuture, Punicale et Trinchandur. Partez, au plus vite, avec les tones qu'il y aura à Punicale, et faites dire à ceux de Combature d'aller vous joindre sans retard. Ce ne sera certes pas pour l'amour de Betibumal et de ses chevaux, que vous laissere^c mourir de faim et de soif ces pauvres gens. Le Capitan, lui, eût bien mieux fait de se préoccuper du sort des chrétiens que des intérêts de Betibumal et de ses chevaux.

Ci-joint une dépèche, à l'adresse des Patangalins de Punicale et de Combutiire, par laquelle je leur commande d'être vite prêts à se rendre avec vous à ces îles, pour en tirer les chrétiens de Tutucurin qui y meurent de faim et de soif. Si donc vous jugez nécessaire de partir et de faire partir les autres, remettez la dépêche aux Patangatins et allez au secours de ces pauvres gens. S'il n'y a pas, à votre avis, nécessité, n'y allez pas; faites ce qui vous semblera bon; je m'en remets totalement à vous. Que si vous y allez, veillez à ce que les tones portent provision d'eau et d'autres vivres.

Notre-Seigneur soit toujours avec vous. Amen.

Faites-moi savoir nouvelles (como estao) de Manoel da Cruz et de Mathieu, que je laissai désolés.

De Aranadale, 5 septembre i544-

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, j'apprends de bien tristes nouvelles du Capitan : on lui a brûlé son vaisseau et sa maison; il est réfugié aux îles. Allez vite, pour l'amour de Dieu, avec toute cette gent de mer de Punicale, et prenez toute l'eau que Ton pourra embarquer sur les tones. J'écris fort raide (muito rijo) aux Patangatins d'aller, sans retard, avec vous, trouver le Capitan, et de prendre beaucoup de tones chargées d'eau pour tant de gens.

Si je pensais que le Capitan dût me voir avec plaisir aller moi-même aux îles, j'irais, et vous resteriez à Punicale; mais je ne sais s'il en serait content, car, dans une de ses lettres, il me disait : « Vous ne pouvez rien écrire sans faire grand seandale. » Dieu et tout le monde savent s'il est vrai que je ne puisse rien écrire sans scandale; mais il y a là (et j'en ai

272 joOrnal de François. (1544)

d'autres) raison suffisante pour que je n*aille pas an Capitan.

J'écris aux Patanuratins de Combuture et de Umbebar qu'ils aillent, au pFus tôt, là où est le Capitan et qu'ils y mènent tous leurs tones chargées d'eau et de vivres.

Pour l'amour de Dieu, hàtez-vous; vous voyez quelle est la détresse du Capitan et de tous ces chrétiens : vite et très vite, pour l'amour de Dieu».

Xotre-Seiçneur soit avec vous. Amen.

De Aranadale, 5 septembre i544-

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, Dieu nous donne sa très sainte grâce, puisqu'en ce pays nous n'avons pas d'autre aide que la sienne.

J'étais à Trinchandur, pour me rendre à Varivandiao-Patanao et y visiter les chrétiens, comme j'ai fait à Aranadale, Pudicurim et Trinchandur, et la visite était grandement nécessaire. Or, près de partir, j'ai eu la nouvelle que lê pays est en çrande aîçitation, parce que les Portuçais emmenaient captif un beau-frère de Betibumal : celui-ci, de son coté, et les siens parlaient d'emmener captifs les chrétiens de Comorin.

Le P. François Coelhn m'écrit donc d'aller, sans retard, là où se trouvent ces chrétiens, parce que^ dit-il, si vous n'y allez pas, il leur adviendra iijrand malheur. Le P. Coelho dit encore : « Il est venu un prince, neveu de Iniqùitribirim, au milieu de ces pauvres cens, avec inteiition de les maltraiter, et il le fera si vous n'êtes pas auprès d'eux. » II écrit de plus î « Iniqùitribirim vous envoie trois ou quatre criados, porteurs d'une lettre à vous adressée. Les criados se sont «rtêtés à Manapar pour s'y reposer. » Par cette lettre, qui

JOURNAL DK FRANÇOIS (lo44). 273

n'arrive, Iniquiïribirim me prie d'aller le voir, parce qu'il lésire me communiquer des affaires qui rintéressent au plus laut point.

Il a, je pense, j^i^rand besoin de la faveur du seift^neur tiour-enieur, vu que les Pules prospèrent et ont beaucoup d'arç-ent, et il a, ce me semble, peur que les Pules ne se conciîenl, à force d'arçent, Taide du Gouverneur.

Iniquitribirim rappelle encore, dans sa lettre, que les chrétiens sont en assurance sur ses terres, et il promet de leur lenieurer très ami (faire bonne compagnie).

Je pars donc tout de suite, ce soir même, pour Manapar. De là, pour l'amour des chrétiens de Tulucurin et de Bembar, et, dans le dessein de leur procurer asile assuré sur les terres du Grand-roi, j'irai voir Iniquitribirim et traiter avec lui la question de l'asile de ces chrétiens chez lui.

Vous donc, faites en sorte que les chrétiens de Tutucurin, qui périssent dans ces îles, viennent à Combuture et à Punicale. Vous m'écrirez avec détail sur tout ce qui les concerne, en particulier, sur la situation du Capitan et des Portugais.

Si vous trouvez ensuite le temps de visiter les chrétiens de Combuture, ceux de Carias, le luyar de Thome da Molta et celui qui est proche de Patanao, j'en serai bien content, car la visite y est grandement nécessaire. Je m'estimerais heureux de pouvoir les visiter moi-même et d'y instruire les enfants.

Vous emprunterez à Manoel da Cruz, de Punicale, notre ami, cent fanoens, et vous les emploierez à payer ceux qui instruisent les enfants : sachez combien on leur donnait précédemment. Vous ferez, en tout cela, œuvre bien utile au service de Dieu.

Le porteur de la présente est, ce me semble, fort homme de bien et désireux de servir Dieu. Faites-lui très bonne compag^nie, jusqu'à ce que je retourne de l'endroit où sera Iniqui-

Iribirim. Si vous le juçez à propos, pour le service de Dieu, laissez-le à Combuture, pour y aider à la construction de Téglise.

Écrivez-moi bientôt par certain barbier , et donnez-moi compte détaillé des choses de par-delà. Je suis en grand souci, et au sujet des Portugais, et au sujet des chrétiens.

Notre-Seigneur nous donne plus de repos en l'autre vie que nous n'en trouvons dans la vie présente.

De Trinchandur, 7 septembre i544»

Votre frère en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, la maladie d'Antoine persiste ; il ne peut me servir. Envoyez-moi bientôt, à Manapar, Antonio Parava. J'ai besoin de lui pour prépai^îr le manger {parafazer de corner).

Écrivez-moi bientôt, car je suis fort inquiet au sujet de ces pauvres gens. Dès mon arrivée au lieu où réside Iniquilribirim, je tâcherai qu'il expédie des lettres (et je vous les enverrai) adressées à tous les Adigares de ces localités, ^^ qu'ils aient à se montrer bons pour les chrétiens (à to^ bonne compagnie aux chrétiens).

Priez Dieu pour moi, et dites aux enfants que, dans leurs prières, ils n'oublient pas de me recommander à Dieu.

J'écris un mot à Manoel da Cruz, afin qu'il vous donne cent fanoens pour l'instruction des enfants. C'est le billet ciinclus. I

Notre-Seigncur vous soit en aide et favorable. Amen*

De Tutucurin, 20 septembre i544-

Votre frère en Jésus-Christ,

François,

Mon très cher frère en Jésus-Christ, dès mon arrivée à Manapar et près de partir pour la résidence d'Aleixo de Sousa, me vinrent deux nayres (militaires nobles) avec lettre d'un Portugais habitant Bearim, qui me dit avoir en mains, pour me les remettre, une lettre du veador de fazenda (administrateur général des finances) et certaines autres dépèches : tout cela exige que j'aie entretien avec Iniquitribirim^ Quant à Aleixo de Sousa, la même lettre m'apprend qu'il est allé à Coulao, fort mécontent des Pules, à ce que Ton dit; je ne sais si c'est vrai.

Je m'en vais donc, et en m'éloignant par voie de terre du cap de Comorin, je visiterai les localités chrétiennes et baptiserai les enfants nouveau-nés.

Lundi, ou quand il vous semblera plus à propos, visitez les chrétiens exilés de Tutucurin; vous me ferez plaisir. Comme ils n'ont pas de lieu de réunion, assemblez-les et ins- Iruisez-les en rase campagne. Quant aux chrétiens demeurés dans la ville, déclarez à Nicolas Barbosa qu'il ne doit pas les convoquer pour la pèche des perles; je ne veux pas du tout (nao e minha vontade) que des gens si désobéissants, ou, pour mieux dire, des chrétiens renégats, jouissent des fruits de notre mer.

Si ceux de Punicale voulaient aller pécher la perle aux îles de Tutucurin, j'y consens très volontiers, et dites à Barbosa qu'il se garde de toutes choses mal faites {defazer cotisa mal feiia)\ son passé n'en est que trop chargé (sobejao as pas^ sadas).

Je me recommande fort à vos prières et à celles des enfants; avec un tel secours, je n'ai aucune des craintes que les chrétiens d'ici s'efforcent de me faire partager. Ils me disent : « Ne prenez pas la voie de terre; tous ceux qui nous veulent du mal vous en veulent à vous davantage. » Mais je suis si ennuyé (enfadado) de vivre, qu'il me semble meilleur de

mourir pour la défense de notre Loi et Foi. Voir tant de pt chés comme j'en vois se faire, et n'y pouvoir rien, voilà ma peine; oui, ma seule peine, c'est de n'avoir pu davantage arrêter ceux que vous savez faire à Dieu de si cruelles offenses; le reste ne m'est rien.

Notre-Seigneur vous soit toujours en aide et favorable. Amen.

De Manapar, lo novembre i544»

Je vais partir pour Pudicare, et le P. François Coelho va visiter les chrétiens qui sont à Atapanao.

Votre frère très affectionné en Jésus-Christ,

François.

Mon très cher frère en Jésus-Christ, le 1 6 de ce mois de décembre, j'arrivai à Cochin. Avant d'y venir, j'ai baptisé tous les Machuas, pêcheurs qui vivent au royaume de Travancor, que j'ai rencontrés; et Dieu sait avec quelle joie j'irais achever l'ouvrage et baptiser ceux qui restent; mais le seig-neur Vicaire général juge qu'il est plus utile au service de Dieu que j'aille là où réside le seigneur Gouverneur, pour y traiter l'affaire de Jafanapatam.

Je partirai pour Cambaye, d'ici à deux ou trois jours, en un catur très bien équipé, et j'espère revenir tout de suite, avec pleine expédition, telle qu'il la faut pour le service de Dieu Notre-Seigneur.

Le seigneur Evêque ne viendra pas à Cochin cette année, et le Vicaire général s'en ira en Portugal, d'où il reviendra bien vile, je Tespère.

Diego est à Saint-Paul de Goa, très désireux de veuîr ici. Le Père Maître Diogo, Micer Paul et tous les. autres du collège se portent bien.

J'ai eu nouvelles du Portugal; il m'en est venu beaucoup

àercUres. J'ai reçu l'autorisation attendue pour votre promotion Hu sacerdoce, sans titre de patrimoine ou de bént^ice : celte autorisation, du reste, n'était pas, je crois, nécessaire; l'Evéque vous aurait ordonné sans cela, comme il a fait pour /es Pères Manoel et Gaspard, qui sont à Cochin, et viendront travailler (/a/r^/ra//) avec vous.

Deux de la Compagnie, dont on annonçait la venue, n'étaient pas dans les vaisseaux premiers arrivés; ils ne sont pas dans ceux qui maintenant arrivent : ils auront dû, peutêtre, hiverner à Mozambique; peut-être aussi retourner en Portuçal : l'un est Portugais, l'autre Italien. Le Roi m'écrit beaucoup de bien des deux. Je n'en connais aucun. Ils ne sont pas de ceux que nous laissâmes à Lisbonne. Dieu veuille nous les mener à bon port.

Il y a, au collège de Coïmbre, plus de soixante étudiants de notre Compaj^nie, et l'on m'en écrit tant de belles choses, qu'il y a certes sujet d'en rendre à Dieu Notre-Seigneur de vives actions de §^râces. Quasi tous sont Portujçais, de quoi je me réjouis fort (do que en niuito folgo).

J'ai de bien bonnes nouvelles de nos compa.çnons d'Italie. Je n'en dis pas plus long^ à ce sujet, vu que, d'ici à un mois, nous nous retrouverons j'espère, et que je vous montrerai toutes ces lettres.

Je vous en supplie {rogo muito)^ pour l'amour et le service de Notre-Seigneur, dès ma lettre reçue, mettez-vous en mesure de venir, au plus tôt, visiter les chrétiens de la place de Travancor que j'ai récemment baptisés. Dans chaque localité vous établirez une école pour les enfants : employez-y jusqu'à i5o fanoens. Payez, d'avance, tous les maîtres de cette côte, jusqu'à la Grande-Pêcherie, et, pour ces dépenses, demandez Tardent au Capitan.

Prenez, à Manapar, un tone jusqu'à Careapatao. Avant d'y arriver, allez à Monchuri, qui est un lugar des Machuas :

278 journal.de framçois (1544).

les liabitanis de ce lieu ne sont pas encore baptisés. Monchuri est à une bonne lieue du cap de Coinoriii : baptisez-les, parce que, bien des fois, ils l'ont demandé et que je n'ai pu aller à eux. Antonio Fernandez et un chrétien malabare iront vous chercher avec nn catur, et ils vous accompagneront jusqu'à ce que vous ayez achevé de baptiser ceux que je n'ai pu baptiser moi-même.

Antonio Fernandez est très homme de bien (home muiio de bem) et zélé pour l'honneur de Dieu. Il rx)nnatt les gens de ces contrées ; il sait parfaitement comment il faut traiter avec eux : faites donc ce qu'il vous dira, sans y contredire en rien; ainsi je faisais moi-même, et je m'en suis toujours bien trouvé; je vous en supplie, faites de même.

Emmenez avec vous Mathieu et le Merino qui m'accompagna de Viranâo à Patanâo, et encore vos garçons de service (rnofo*) et un caracapula qui sache écrire, afin que vous puissiez laisser dans chaque locahté une copie des prières. Il vous servira aussi de secrétaire, pour écrire certaines lettres ou traduire celles qui vous seraient adressées. Vous le payerez de l'ai^ gent du Roi que vous remettra le Capitan.

Vous confierez au Père Jean de Liçano la charge que vous aviez de baptiser et d'enseigner.

Je m'arrête, parce que François Mendez a hâté de partir.

Notre-Seigneur vous soit toujours en aide, comme je désire qu'il me le soit.

De Cochin, i8 décembre i544«

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ,

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