CHAPITRE XIV
ou FRANÇOIS DE XAVIER EXPOSE BRIEVEMENT SES TRA- VAUX DE L*ANNÉE l544> KT SES DESSEINS APOSTOLI- QUES POUR UN PROCHAIN AVENIR.
(20 janvier k 8 mni i545.)
François disait à Mansilhas qu'il allait se rendre auprès du Gouverneur, « pour y traiter TafFaîre de Jafanapatam. » Nous devons, avant d'aller plus loin, exposer ici cette affaire, qui se rattache intimement à l'histoire de la première évangélisation de Geylan. Ce que nous produirons de documents nouveaux aidera à mieux entendre les lettres du Saint et dissipera quelques obscurités ou corrigera certaines inexactitudes mêlées aux récits de ses biographes.
Ceylan, au temps de saint François Xavier, comptait, au moins, neuf rois; le principal était le roi de Cota : c'est de lui qu'il s'agit, quand on parle du « Roi de Ceylan » ; les autres n'étaient que des vassaux, mais fort indépendants ; en particulier, le roi de Jafanapatam et le roi de Cande ou Kandy. Dès Tannée iBSg, le vice-roi Gracia de Noronha avait lié
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Jean III au roi de Ceylan^ en lui empruntant nnt très grosse somme, et ce lien demeurait ferme, parce que l'argent n'était pas rendu; de sorte qu'il était ^ difficile aux Portugais de rien faire qui déplut â ce roi. En i543, il s'offrit à ne pas réclamer la somme prêtée, si le Gouverneur l'aidait à établir ses fils rois de Jafanapatam et de Kandy, en expulsant les possesseurs des deux principautés; et Martin deSousa, sans donner, sur ce point, réponse à l'ambassadeur du roi de Ceylan, ne put lui refuser une autre chose que le roi demandait, savoir, qu'à l'exclusîoa de ses fils, un sien petit-fils eût le titre de roi de Ceylan. — Ajoutons que le roi de Jafanapatam ne régnait qu'après avoir tué le précédent roi, son maître, qui était de la race des rois de Ceylan, et que le frère aîné de l'usurpateur lui disputait cet héritage, en vertu de son droit d'aînesse.
Cet exposé, dégagé d'une multitude de détails, suffit pour mettre en lumière les difficultés de la situation des Portugais vis-à-vis des trois rois ; difficultés qui grandiraient inévitablement, si tel ou tel, de bonne foi ou par politique, manifestait quelque désir ou volonté de se faire chrétien, ou se déclarait ennemi de la religion des conquérants.
Les fils de saint François, venus de Goa, avec André de Sousa, peu après l'arrivée du gouverneur Martin de Sousa, évangélisèrent les premiers Ceylan, et leur apostolat s'exerça, d'abord, à la cour du du roi de Cota et dans son royaume. L'année ibl^, qui vit naître les premiers fruits de leur zèle, fut aussi Tannée du massacre des chrétiens de Manapar, su-
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jets du roi de Jafanapatam. Peu après^ arrivèrent à Goa le frère du roi et quelques-uns de ses fidèles, qui n'avaient pas eu, pour échapper à la mort, d'autre sur moyen que cette fuite : ils se firent chrétiens. La même année i544 arrivèrent à Goa, fuyant la mort, deux fils du roi de Ceylan : leur frère aîné, première conquête des prédicateurs de la Foi, venait de périr, victime de la haine du roi contre le christianisme. Baptisés à Goa, on les appela, dès lors, le prince Jean et le prince Louis.
Ces événements éveillèrent la crainte et l'ambition dans le cœur du roi de Cande : il s'empressa de témoigner le désir d'être chrétien, et de mettre en avant J'idée d'un mariage à faire entre le prince Jean, seul héritier légitime du roi de Ceylan, et une de ses filles ; à quoi le roi de Ceylan opposa, d'une part, de terribles menaces à l'adresse du roi de Cande, et, d'autre part, de belles offres de service au Roi de Portugal.
Le lecteur entendra mieux maintenant les quelques lettres suivantes: nous les insérons sans commentaire aucun :
De Goa, le i5 octobre i545, D. Joan, Prince de Ceylan, écrit à la Reine de Portugal et à l'Infant D. Enrique :
Il annonce, comme prochaine, la ron version de sa mère. Outre les miracles des croix et du tremhlement de terre, observés à la mort du Prince de Ceylan, il y aurait eu « beaucoup d'autres choses » que Fray Pedro racontera à la Reine. D. Joan loue beaucoup les services que lui a rendus « son
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parrain » André de Sousa. Il prie la Reine et Tlnfanldrlc récompenser en le nommant capitaine et g-ouverneur de ses terres de Geylan.
A la lettre est joint le catalogue des faveurs que D. Jou attend du roi de Portugal :
I® Me confirmer les titres de prince de Ceylan et roidf Jafanapatam ;
2® Me donner jurisdiction sur tous les chrétiens de Comorin ;
3^ Me réserver le droit de distribuer les offices et charçes dans mes terres, — à l'exclusion du gouverneur de FInde.
4** Attribuer à mon frère D. Louis les terres de noire frère défunt , vu que notre père les lui retire ou l'exclut df cette succession, comme chrétien;
5" Si Dieu dispose de moi, que D. Louis soit mon héritier ;
6** Que les pêcheurs de perles me paient une redevance;
7® Que Maître Diogo vienne résider dans mes États, et qu'il y soit fait évêque de toutes mes seigneuries;
8® Que André de Sousa soit, sa vie durant, capitaine et gouverneur de mes seigneuries'.
De Goa, le i5 novembre i545, D. Joan, Prince de Geylan, écrit au Roi de Portugal :
L'an passé, j'écrivis à Votre Altesse comme Notre-Seigneur Dieu, par son infinie miséricorde, me fit si grande merced que de me convertir chrétien, chose que mes aïeux négligèrent tant. Quant à mes parents d'aujourd'hui, ils s'obstinent dans les erreurs qu'ils suivent; ils les défendent par des paroles de mensonge, comme fait mon père, et il veut maintenant les
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défendre par les armes, voyant que ses paroles et mensonges ne font déjà plus d'effet, depuis les nombreux miracles que Notre-Seiçneur a manifestés, à la mort de mon frère, de qui Dieu ait Tâme en son paradis.
Des croix, en effet , se sont ouvertes dans la terre ; d'autres ont apparu dans le ciel ; la terre a tremblé : je ne sais vraiment quel cœur serait celui qui ne se convertirait pas, et, de fait, beaucoup se convertissent, de sorte que dans la ville de mon père, et malgré ses défenses, on ne fait que se baptiser; de quoi je rends bien grâces à Notre-Seigneur.
Huit jours après que les vaisseaux de l'an passé furent partis, vint me joindre un mien frère, plus jeune, que ma mère tenait caché pour que le Roi ne le fît pas mourir. Je le fis chrétien, ainsi que d'autres de nos gens, de condition noble, et puis nous vînmes à Goa, où nous nous trouvons. Nous y fûmes honorablement reçus par le Gouverneur, Martin A* de Sousa.
Je ne voulais rien acx:epter du Gouverneur pour l'entretien de ma maison, vu les dépenses que le Roi fait dans l'Inde; mais j'ai été forcé d'accepter une pension de quarante cruzados par mois, depuis le mois d'avril...
J*ai aussi de grandes obligations à Maître Diogo, pour les nombreux enseignements et les consolations que je reçois de lui'.
De Goa, le même jour, i5 novembre i545, André de Sousa écrit à l'Infant D. Enrique :
...Étant à Ceyian, par ordre de D. Martin Al^ de Sousa,
je requis le fils du roi de Ceyian de se faire chrétien, et cela
. bien longtemps, et je continuai mes instances, par l'entre-